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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



XL* ANNÉE. - SECONDE PÉRIODE 



TOME LXXXV, — 1" JANVIER 1870. 



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REVUE 

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DES 



DEUX MONDES 



XL* ANNEE. — SECONDE PÉRIODE 



TOME QUATRE-VINGT-CINQUIÈME 



PARIS 

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES 

RUE BONAPARTE, 17 
1870 



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L'ARMEE PRUSSIENNE 

EN 1870 



La bataille de Kœniggrœtz a eu pour l'Europe, pour l'équilibre 
des divers états, les conséquences les plus graves. Les accroisse- 
mens de territoire soudainement obtenus par la Prusse au centre de 
l'Europe, grâce à la supériorité de son armement, grâce à l'habile 
emploi des forces de la nation, grâce à une volonté qui écartait tous 
les scrupules de la conscience et du droit des gens, ont effrayé les 
états voisins. Les peuples ont dû se prêter à un nouveau déploie- 
ment de leurs ressources militaires, précaution à la fois indispen- 
sable pour leur sécurité présente et fatale pour leur prospérité à 
venir. Il devient donc nécessaire d'étudier de près l'organisation des 
troupes prussiennes, si l'on veut saisir les causes de malaise qui 
affectent les relations internationales, et se rendre compte des per- 
fectionnemens à introduire dans les institutions de son pays. 

Bien des personnes ont voulu voir dans l'armée victorieuse à Kœ- 
niggrœtz le type du peuple en armes. C'est là une grave erreur ou 
du moins un anachronisme. Le système poursuivi par M. de Bis- 
marck et son souverain, système admirablement mis en œuvre par 
les généraux de 1866, ne répond pas à cette idée. Une armée qui 
eût fait corps avec la nation n'eût pas été un instrument convenable 
pour les audacieuses pensées de celui qui avait déclaré vouloir la 
grandeur de son pays,... «par le fer et le sang. » La nation, mal 
disposée pour ceux qui avaient pris en main ses affaires avec un 
si imperturbable dédain des résistances, eût répudié ou mal servi 
une politique décidée et mûrie en dehors de son initiative. Sans 
doute los Prussiens en immense majorité souhaitaient la grandeur 
de leur patrie, mais avec des scrupules de conscience qui pouvaient 



6 REVUE DES DEUX MONDES. 

ajourner longtemps encore l'explosion des hostilités entre les divers 
groupes de l'Allemagne. Leur énergie n'eût pas suffi au succès d'une 
grande entreprise belliqueuse, s'ils n'avaient pas été enfermés avec 
une habileté consommée dans le réseau de fortes institutions mi- 
litaires. 

L'armée prussienne a eu l'heureuse fortune de se former sous l'in- 
spiration d'un grand mouvement d'enthousiasme patriotique qui a 
fait accepter plus aisément les inconvéniens et les charges du sys- 
tème. Le principe du service militaire obligatoire est écrit dans la 
loi du 3 septembre 1814. La landwehr a été réorganisée par l'or- 
donnance du 21 novembre 1815. En vertu de cette législation, tout 
Prussien capable de porter les armes fut tenu de servir de 20 à 
23 ans dans l'armée active, de 23 à 25 ans dans la réserve, de 25 
à 32 ans dans le premier ban de la landwehr, et de 32 à 39 ans dans 
le second. La landsturm ou levée en masse comprit tous les indi- 
vidus de 17 à li9 ans capables de porter les armes qui ne se trou- 
vaient pas incorporés dans l'armée active ou dans la landwehr. On 
forma immédiatement 36 régimens d'infanterie et 3/i de cavalerie 
avec les hommes qui étaient dans les conditions requises pour entrer 
dans la landwehr, et les forces de la Prusse se trouvèrent désor- 
mais composées de la manière suivante : 

1" L'armée active, comptant en temps de paix 140,000 hommes, en 
temps de guerre, par suite de l'appel des réserves, 220,000 hommes 
environ ; 

2° Le premier ban de la landwehr, infanterie et cavalerie, qui ne 
comprend en temps de paix que le personnel des cadres, envi- 
ron 3,000 hommes, et qui se trouvait porté en temps de guerre à 
150,000 hommes; 

3° Le second ban de la landwehr, donnant un chiffre de 110,000 
hommes. 

En ajoutant à ces chiffres celui de 50,000 hommes susceptibles 
d'être recrutés par anticipation, on arrivait à pouvoir mettre sur 
pied 530,000 hommes, dont 340,000 formant l'armée d'opérations, 
et le reste composant les dépôts ou gardant les places fortes. On 
n'avait à entretenir en temps de paix que le quart à peu près de 
cet effectif. 

Un fait vraiment curieux à constater, c'est que la Prusse de nos 
jours, active, travailleuse, appliquée, regarde avec une sorte de vé- 
nération ce système rigoureux, imaginé par les hommes de 1813; 
elle y est profondément attachée. L'instinct de la grandeur natio- 
nale domine chez elle tous les autres sentimens. Cependant de 1815 
à 1848 une paix prolongée* et par suite les adoucissemens apportés 
dans la pratique à un système qui ne paraissait plus indispensable 



l'armée prussienne en 1870. 7 

à la sauvegarde de l'indépendance nationale avaient singulièrement 
amorti l'enthousiasme des premiers jours. La landvvehr tendait à 
devenir une milice civile de moins en moins susceptible de s'as- 
treindre à la discipline et à la passive obéissance qu'on exige d'une 
force armée. Les ardeurs du sentiment germanique se traduisaient 
presque uniquement par des manifestations dans la vie civile, et 
l'esprit militaire était visiblement en déclin. En 18/j8, le gouverne- 
ment prussien, tout d'un coup aux prises avec de graves embarras 
intérieurs et extérieurs, comprit qu'il ne pouvait y faire face avec les 
soldats de son armée active : il mobilisa la landwehr. Il n'eut pas à 
se féliciter du résultat de cette mesure. Les hommes arrachés à 
leurs foyers se prêtaient à contre-cœur au service actif qu'on exigeait 
d'eux. Ils n'avaient pas de liens avec les autres troupes du corps 
d'armée auquel on les incorporait. Il fallut verser dans leurs batail- 
lons un assez grand nombre d'officiers de la ligne dont on ne tarda 
pas à regretter l'absence au milieu des hommes qu'ils étaient appelés 
à commander. Malgré les efforts partiels tentés pour atténuer les 
inconvéniens d'un pareil état de choses, lorsqu'on voulut mobiliser 
l'armée en 1859, les hommes compétens conservaient de sérieuses 
inquiétudes sur la solidité des troupes prussiennes dans l'hypothèse 
d'une longue guerre. Le prince-régent, devenu roi peu de temps 
après, le 2 janvier 1861, introduisit les réformes que l'on appelle la 
réorganisation de 1860. Décidé à faire de son armée le principal ap- 
pui de son trône, le roi Guillaume voulut, en cas de mise sur le pied 
de guerre, pouvoir composer ses effectifs de troupes ayant déjà passé 
par l'école de l'armée de ligne. Jusqu'en 1860, les hommes du con- 
tingent accomplissaient rarement les trois années de service que la 
loi leur imposait. Beaucoup d'entre eux demeuraient toujours dans 
leurs foyers, et en 1850 la proportion de l'armée relativement au 
chiffre de la population était tombée à 0,79 pour 100. A partir de 
1860, on revient à l'ancienne proportion de 1 pour 100. Le contin- 
gent annuel est élevé de 50,000 à 63,000 hommes, et désonr.ais, par 
une série d'ingénieuses combinaisons, on réussit à incorporer dans 
l'armée activa, ne fût-ce que pour un temps, la grande majorité des 
jeunes gens de dix-huit ans en état de porter les armes. Jusque-là, 
sous le régime de la loi du 3 septembre 181A , les honnnes enrôlés 
devaient à l'état cinq années de service, dont trois de présence 
effective sous les drapeaux et deux de réserve. Désormais le service 
dans la réserve fut porté à quatre années. 

Cette prolongation des obligations actives du service militaire 
d'une part, de l'autre l'appel annuel d'un contingent plus considé- 
rable ont été sans doute des charges lourdes, mais le pays a pu y 
trouver une compensation dans une plus grande sécurité. Sous le ré- 



b REVUE DES DEUX MONDES. 

gime antérieur, on ne pouvait mettre sur le pied de guerre l'armée 
destinée à entrer en campagne qu'en la composant en grande partie 
d'hommes de la landwehr. C'était là le peuple en armes, et tous 
ceux qui ont écrit sur ces matières n'ont pas manqué de faire ob- 
server quelles perturbations profondes on apportait dans la société 
qu'on privait subitement de tant de membres utiles. En ou ire l'ex- 
périence avait démontré quels inconvéniens il y avait, pour l'entrée 
en campagne, à composer une armée en majeure partie d'hommes 
de la landwehr. Les auteurs du système de 1860 se proposèrent de 
former, avec le moins de dépenses possibles pour le trésor public, 
ime armée active susceptible d'être promptement mobilisée. On doit 
reconnaître qu'ils y ont réussi. En effet, en 1820, un soldat coûtait 
par an 211 thalers (790 francs),, en 1859 214 thalers (802 francs), 
de 1869 196 thalers (735 francs). L'armée nouvelle était prête à com- 
battre aussitôt après l'adjonction : 1" des hommes de la réserve, 
donnant, à raison de quatre classes, un effectif de 21/1,000 hommes; 
2° d'une moitié du contingent annuel recruté par anticipation; 
3" d'un petit nombre seulement des hommes les plus jeunes du 
premier ban de la landwehr. 

Malgré les efforts que fit le gouvernement pour convaincre les 
chambres des avantages de cette réorganisation, la loi qui devait la 
consacrer ne fut pas votée; néanmoins un ordre de cabinet du mois 
de juillet 1860 doubla presque les cadres de l'armée en créant 
32 nouveaux régimens d'infanterie et 10 de cavalerie. Les deux 
plus jeunes contingens de la landwehr furent subitement incorporés 
dans la réserve de l'armée active. On ne laissait aux chambres que 
le droit de sanctionner par la suite les dépenses faites pour réa- 
liser ces transformations, et on les accusait vis-à-vis du pays de 
méconnaître la grande pensée qui les avait inspirées. 

L'armée active de 1850 avait compté 145 bataillons, 152 esca- 
drons, au total 127,500 hommes, et elle coûtait annuellement 
102 millions de francs. L'armée renforcée de 1860 compta 254 batail- 
lons, 192 escadrons, 212,600 hommes, et elle coûta 122,391,000 fr. 
L'essai qu'on en fit dans la guerre du Danemark démontra au roi 
que la nouvelle organisation répondait tout à fait aux nécessités de 
sa politique. Elle se termina sans qu'il fût besoin de faire appel à la 
alndwehr, ni même de mobiliser tous les corps d'armée. 

La rapidité avec laquelle l'armée prussienne se trouva en Bohême 
prête à combattre décida du sort de la campagne de 1866. A partir 
de cette époque, les bases du nouveau système, consacrées par l'ex- 
périence, étaient désormais acceptées par l'opinion publique. Au 
lendemain de Kœniggrœtz, le gouvernement obtint à la fois un bill 
d'indemnité pour sa conduite extra-parlementaire avant la guerre et 



l'armée prussienne en 1870. 9 

tous les moyens nécessaires pour étendre et perfectionner des insti- 
tutions qui lui avaient valu des succès si foudroyans et si complets. 
Usant habilement du prestige de sa situation, il s'empara de toutes 
les ressources militaires des pays qui rentraient sous son influence. 
Par le vote du budget de la guerre pour cinq ans, par une admirable 
organisation défensive et oflensive inscrite dans les lois organiques de 
la nouvelle confédération du nord, il s'est mis en mesure de défier 
les refus de crédit, les votes de budget, et de confondre tous les ef- 
forts que le parlement pourrait tenter par la suite pour diminuer les 
charges auxquelles le peuple allemand s'est si facilement résigné. 



I. 

La confédération de l'Allemagne du nord compte 30 millions 
d'habitans. L'effectif de son armée sur le pied de paix peut atteindre 
319,000 hommes. Ces forces, mises à la disposition du roi de Prusse, 
se décomposent en treize corps : un corps d'élite, la garde, et douze 
autres corps, qui représentent autant d'unités distinctes et indivisi- 
bles, dans chacune desquelles sont répartis d'une façon permanente 
les élémens dont l'ensemble est nécessaire pour constituer un corps 
d'armée. — Chacun d'eux a une circonscription territoriale particu- 
lière, déterminée et invariable. Cette organisation, qui consiste à 
placer les régimens en garnison tout à portée des centres où ils se 
recrutent, ne permet pas seulement de faire des économies considé- 
rables sur les dépenses de mouvemens de troupes, elle a toute sorte 
d'avantages pour les populations, qui sont bien aises d'avoir près 
d'elles des troupes composées d'hommes du pays, et elle a grande- 
ment facilité la fusion complète des élémens anciens et des élémens 
nouveaux de l'armée prussienne. Enfin elle offre le moyen de for- 
mer rapidement en temps de paix les divers corps de l'armée fédé- 
rale (1). Le roi Guillaume et M. de Bismarck ne se bornèrent pas 

(1) Cette organisation militaire territoriale a surtout une grande importance, si on la 
considère au point de vue international. A plusieurs reprises, depuis deux ans, quel- 
ques journaux prussiens ont mis une singulière persistance à présenter les arméniens 
de la France sous les couleurs les plus inquiétantes pour l'opinion publique. Dans le 
cours de l'été de 1867, nous aurions eu, disaient-ils, 60 à 70,000 hommes concentrés 
dans nos provinces du nord et de l'est. Cependant, des treize corps d'armées qui com- 
posent l'armée fédérale, il y en a trois qui se trouvent distribués dans les provinces 
occidentales de la monarchie. Le 7« corps (Westphalie) occupe la rive droite du Rliin 
(Dusseldorf, Deutz), et remonte jusqua Wesel; le 8"= corps (province rhénane) se déve- 
loppe sur la rive gauche du fleuve, de Cologne à Trêves et à Saarbruck ; dans sa cir- 
conscription, on trouve la garnison de Mayence, qui se compose de 4 régimens dïnfan- 
teric et des armes spéciales. Le 11* corps enfin (Hesse, Nassau) occupe tout l'ancien 
élecîorat de Hesse, les villes de Hanau et de Fulda, Wiesbadcn et Francfort. Chacun 



10 REVUE DES DEUX MONDES. 

à tirer tout le parti possible des avantages inhérens au système de 
1860 : ils surent en obtenir de nouveaux et de bien plus importans 
par la fermeté qu'ils déployèrent après la paix de Nikolsbourg dans 
les débats du parlement de l'Allemagne du nord, ainsi que dans 
leurs négociations avec les états au sud et au nord du Mein. 

Un article de la constitution votée par le parlement de l'Alle- 
magne du nord a réservé au roi de Prusse, qui est le généralissime 
de la confédération, le droit de décider à lui seul la quotité an- 
nuelle du contingent appelé sous les drapeaux. L'article 60 de la 
constitution a fixé, jusqu'au 31 décembre 1871, à 1 pour 100 
de la population de l'Allemagne du nord la force effective de l'ar- 
mée fédérale sur le pied de paix, et l'article 62, tranchant une fois 
pour toutes la question financière, statue que jusqu'à la même 
époque une somme ronde de 225 thalers (8^3 francs) par tête de 
soldat est allouée au généralissime pour l'entretien de l'armée et 
de ses établissemens. L'emploi de cette somme est soustrait à tout 
contrôle au sein du parlement, et, ainsi que le dit l'article 71, elle 
ne figure que pour ordre dans le budget des dépenses soumis chaque 
année au Reichstag. Elle est fournie par les recettes des douanes, 
des impôts communs de consommation, des postes et des télégra- 
phes, et complétée dans la mesure nécessaire par les cotisations 
matriculaires de chaque état, cotisations proportionnées au chiffre 
des habitans. 

Les bases de la législation militaire une fois fixées par la consti- 
tution fédérale, le gouvernement prussien s'est appliqué à régler 
avec ses confédérés un grand nombre de points de détail. Ces con- 
ventions peuvent être considérées comme autant d'annexés à la loi 
organique sur le service militaire , substituée en novembre 1867 
à la loi du 3 septembre 181â. L'article QQ de la constitution avait 
laissé aux princes confédérés, de même qu'aux sénats des villes an- 
séatiques, la qualité de chef des troupes fournies par eux à l'armée 
fédérale, et en même temps tous les droits inhérens à cette qualité. 
Toutefois ces droits étaient limités par ceux qui assuraient au géné- 
ralissime certaines prérogatives exceptionnelles, et de plus l'article 
66 statuait qu'au moyen de conventions particulières les princes con- 
fédérés et les sénats des villes anséatiques étaient libres d'aliéner en 

de CCS corps, sur le pied de paix, compte environ 23,000 liommes. C'est donc, on y 
comprenant les régimens d'infanterie casernes à Mayenco, une masse de '5,000 hommes 
qui est t'chclonnéc en deux lignes profondes 1q long de nos frontières entre Thionvillc 
et Forhach. Cotte masse, mise sur le pied de guerre, pourrait atteindre rapidement le 
chiffre de 120,000 hommes. On voit que l'argumentation favorite des alarmistes de 
l'autre côté du Rhin pourrait provoquer plus d'inquiétudes en France qu'en Allemagne, 
surtout si l'on songe que l'organisation de chaque corps d'armée est combinée de telle 
façon qu'il lui suffit d'un délai de quelques jours pour atteindre son effectif de guerre. 



l'armée prussienne en 1870. 11 

faveur du roi de Prusse l'usage de tout ou partie de leurs droits. 
C'est en elfet ce qui est arrivé. Aujourd'hui la plupart des gouver- 
nemens de l'Allemagne du nord sont alTranchis de toute respon- 
sabilité, à la condition de fournir à la caisse fédérale autant de fois 
225 tlialers que la Prusse, mise en leur lieu et place, lève d'hommes 
sur leur territoire. Seuls, le Brunswick et la Saxe royale n'ont pas 
encore aliéné leurs droits. 

Pour la Saxe, l'état de choses récemment intronisé a de grandes 
chances de durée. Le pays s'est associé avec ardeur à la pensée 
qui a inspiré le gouvernement du roi Jean après le traité du 21 oc- 
tobre 1866, et, pour conserver l'homogénéité de l'armée saxonne, 
qui a l'avantage de représenter une unité complète, c'est-à-dire le 
12'' corps de l'armée fédérale, on a été au-devant de tous les sacri- 
fices d'hommes et d'argent; les chambres, se faisant l'organe du 
sentiment général, ont voté le 24 décembre 1866 une loi qui devait 
donner à la Saxe une organisation militaire tout à fait analogue à 
celle de la Prusse, Dès l'automne de la même année, le cabinet de 
Dresde s'était mis en mesure de prouver qu'il serait à la hauteur 
d'une tâche dont il entendait très noblement ne partager les soins 
avec personne. Les dépenses d'administration ne sont pas dispro- 
portionnées avec l'importance numérique du contingent saxon, et la 
population du royaume considère que cette charge est préférable au 
déplaisir de subir plus encore l'ingérence prussienne. Il ne pouvait en 
être de même dans le Brunswick et dans le Mecklembourg, qui avaient 
essayé de suivre l'exemple de la Saxe. Les frais généraux d'un con- 
tingent distinct devaient y paraître relativement bien plus onéreux, 
et il était aisé de comprendre que les habitans de ces petits pays 
ne s'accommoderaient guère de soutenir ainsi de leur argent la per- 
sistance de leurs souverains nominaux dans des idées d'autonomie 
locale qui, réelles et très explicables en Saxe, n'avaient plus aucune 
raison d'être, après les événemens de 1866, dans des p:iys aussi peu 
considérables que le Mecklembourg ou le duché de Brunswick. 

Tous les gouvernemens ont donc cédé au courant; ils ont adopté 
le parti auquel s'étaient résignés tout d'abord les villes anséatiques 
et le grand-duc d'Oldenbourg. La Prusse a conclu avec la plupart 
de ses confédérés des conventions dont le texte n'est point iden- 
tique, mais qui tendent toutes au même but. En vertu des arran- 
gemens qui s'y trouvent stipulés, la Prusse se charge de tout. Les 
recrues prêtent serment au souverain de leur pays d'origine, et 
contractent en même temps un engagement d'obéissance enver:; le 
généralissime fédéral. Lesrégimens thuringiens, mecklembourgeois, 
oldenbourgeois, ont l'équipement et l'uniforme prussiens; mais les 
soldats qui en font partie, de même que ceux d'entre eux qui ser- 



12 REVUE DES DEUX MONDES. 

vent dans l'armée prussienne proprement dite (cavalerie ou armes 
spéciales) portent sur le casque la cocarde de leur pays d'origine 
et une distinction quelconque. La situation des princes régnans par 
rapport aux troupes cantonnées sur leurs territoires respectifs est 
celle de généraux commandans ; mais c'est le roi de Prusse qui pos- 
sède le droit de grâce, nomme et avance les officiers. Les souve- 
rains n'ont que le droit de nommer, mais en les payant, les officiers 
à la suite. Quant à leurs aides-de-camp et à ceux des princes héri- 
tiers, ils reçoivent leurs traitemens sur la caisse fédérale. Telles sont 
les dispositions générales au moyen desquelles la Prusse a mainte- 
nant dans sa main la totalité des forces de la confédération, 

L'Allemagne du nord s'est trouvée ainsi dotée d'un jour à l'autre 
d'institutions militaires dont elle n'avait eu jusqu'alors aucune no- 
tion et surtout aucune pratique. Dans aucun des états confédérés, 
le principe du service obligatoire n'était en vigueur avant 1866. Le 
système du recrutement par le tirage au sort y avait été universel- 
lement adopté : les hommes désignés pour entrer dans l'armée pou- 
vaient se faire remplacer partout, sauf en Saxe; le temps de service 
était en général de deux, tout au plus de trois années; enfin, pour 
ménager les finances et réaliser des économies , il arrivait très sou- 
vent que les différens petits contingens atteignaient à peine l'effectif 
normal exigé par l'ancienne législation militaire fédérale. Aujour- 
d'hui tout cela est complètement changé, puisque chaque Allemand 
du nord (article 57 de la constitution) est obligé au service miUtaire 
{ivehrpflichtig). 

Ce n'est pas seulement sous cette forme que les habitans de l'Al- 
lemagne du nord doivent concourir à la puissance militaire de la pa- 
trie commune; des sacrifices pécuniaires considérables s'imposent 
désormais aux populations germaniques. Le budget des dépenses de 
la guerre pour le royaume de Saxe s'élevait en 1866 à 2,305,4^2 tha- 
1ers; il est maintenant de 5,27Zi,000 th. Le contingent de la Saxe 
grand-ducale coûtait autrefois au pays 200,250 thalers; il absorbe 
aujourd'hui la somme de 630, /i 50 thalers. Le duché d'Anhalt con- 
tribuait aux dépenses militaires pour 162,975 th.; elles s'y élèvent 
sous le nouveau régime à/i3/i,250 thalers, et ainsi de suite dans les 
mêmes proportions pour tous les états qui font partie de la confé- 
dération du nord. Cependant les budgets de ces divers pays ne se 
soldaient pas par des excédans de recettes considérables. Comment 
ont-ils pu faire face aux dépenses que la constitution et les lois 
organiques leur imposent? Évidemment ils devront tôt ou tard re- 
courir à l'établissement de nouveaux impôts. A ce titre, la transfor- 
mation que subit l'Allemagne a lésé les intérêts de toutes les classes 
de la société civile sur toute la surface du territoire germanique , 



l'armée prussienne en 1870. 13 

car les états du sud ont dû, de leur côté, se résigner à subir des 
sacrifices considérables. 

Les conquêtes de l'esprit militaire prussien sur cette société de 
hO millions d'âmes (1) s'expliquent sans doute par les passions 
politiques que le cabinet de Berlin a plus ou moins exploitées; mais 
aussi par les précautions qu'il a prises pour faire accepter des peu- 
ples annexés ses institutions. Nous avons vu que les corps de l'ar- 
mée prussienne, excepté celui de la garde, se recrutent exclusive- 
ment dans l'intérieur des circonscriptions où ils sont cantonnés. Il en 
a toujours été ainsi depuis 1807. L'habitant de la Silésie, celui de 
la Poméranie, celui des bords du Rhin, lorsqu'ils arrivent à l'âge de 
porter les armes, n'ont pas à s'éloigner beaucoup du centre de leurs 
affections et de leurs intérêts. Tout en étant sous les drapeaux, ils 
restent dans leur pays natal, souvent à une bien petite distance de 
leur foyer ; lorsqu'ils y rentrent pour passer dans la réserve et la 
landwehr, ils demeurent à proximité des régimens dans les rangs 
desquels ils sont immatriculés. Ces régimens eux-mêmes changent 
peu de cadres, et des relations étroites s'établissent, dans la me- 
sure permise par la hiérarchie, entre les soldats et les officiers de 
tous grades, qui généralement parcourent toute leur carrière active 
dans le régiment, la brigade, la division, le corps auquel ils appar- 
tiennent. Ce qui était vrai de l'armée prussienne avant 1866 ne l'est 
pas moins de l'armée de la confédération du nord. Sans doute, tous 
les habitans de l'Allemagne septentrionale et aussi ceux des états 
du sud doivent subir les conséquences du service militaire obliga- 
toire, sans doute ils doivent supporter des sacrifices d'argent très 
onéreux; mais là se bornent les effets du militarisme prussien émer- 
geant sur toute l'Allemagne. Il n'a rien de vexatoire. Si les bour- 
geois de Brème ou de Hambourg, les montagnards de la Thuringe, 
les habitans des riantes contrées de Nassau, ont dû accepter la 
consigne prussienne, porter l'uniforme des soldats du roi Guillaume, 
prêter serment d'obéissance au généralissime, en somme c'est dans 
leur pays respectif que les uns et les autres paient leur dette à la 
patrie commune , et ils n'ont pas à s'éloigner du sol de leur « pa- 
trie restreinte. » 

Le gouvernement prussien s'est empressé d'appliquer le même 
système à ses confédérés. Il a laissé tous les avantages d'une indi- 
vidualité distincte au plus modeste contingent du plus faible de ses 
vassaux. En dehors du droit absolu de direction et de contrôle qu'il 
a concentré exclusivement entre ses mains, il s'est gardé de pour- 
suivre une uniformité sans profit : il a laissé aux Brêmois, aux Ham- 

(1) En y comprenant l'AUenaagne du sud. 



14 REVUE DES DEUX MONDES. 

bourgeois, aux soldats levés sur le territoire de la principauté de 
Reuss, ligne aînée ou ligne cadette, le plaisir de conserver sur leurs 
casques et sur leurs uniformes, coupés à la prussienne, des marques 
distinctives de leur pays d'origine; enfin et surtout il consent à les 
laisser servir chez eux. Tel est l'esprit qui a présidé aux arrêtés 
par lesquels le ministre de la guerre a organisé les treize corps de 
l'armée fédérale, ainsi répartis et composés : 



1" 


■ corps. 


2» 


corps, 


3<' 


corps. 


4e 


corps. 


5« 


corps. 


6« 


corps. 


7« 


corps, 


8' 


corps, 


9« 


corps, 


W 


corps. 


11' 


corps, 


12" 


corps. 


13* 


corps, 



comprenant la Prusse proprement dite, quartier-général 



Poméranie, 
Brandebourg, 

Province de Saxe, 
Posen, 

Silésie, 
Westplialie, 
Province rhénane, 
Slesvig-Holstein, 
Hanovi'e, 
Hesse-Nassau, 
Saxe -Royale, 
Corps de la garde. 



quartier-général 
quartier-général 

l'Oder, 
quartier-général 
quartier-général 
quartier-général 
quartier-général 
quartier-général 
quartier-général 
quartier-général 
quartier-général 
quartier-général 
quartier-général 



Kœnigsberg. 

Stettin. 
Francfort sur 

Magdebourg(l). 
■ Posen. 
Brcslau. 
Munster (2). 
Coblentz. 
Slesvig (3). 
Hanovre (4). 
Cassel (5). 
Dresde. 
Berlin (6). 



II. 

Tous les hommes de guerre sont d'accord pour proclamer que la 
valem* d'une armée dépend surtout de l'esprit qui l'anime. Sous ce 
rapport, la Prusse peut défier la comparaison avec les autres états 
de l'Europe. L'armée prussienne est à la fois une démocratie et une 
oligarchie. Le prmcipe du service militaire obligatoire a son tempé- 
rament et son correctif dans l'institution des « volontaires d'un an, » 
qui a tant contribué à faire accepter l'ensemble du système par les 
classes les moins disposées en sa faveur. Le germe de cette création 
date des jours d'enthousiasme de 1813. L'article 7 de la loi du 
3 septembre 1814 est ainsi conçu : « Les jeunes gens des classes 
élevées qui pourraient s'habiller et s'armer à leurs frais recevront la 
permission de se faire inscrire dans les corps de chasseurs ou de 
tireurs. Après une année de service, ils pourront, sur leur demande, 



(1) Ce corps comprend les troupes du duché d'Anhalt. 

(2) Ce corps comprend les troupes des principautés de Lippe et de Waldeck. 

(3) Ce corps comprend les troupes, des grands-duchés de Mecklembourg et d'Olden- 
bourg et celles des trois villes anséatiques. 

(4) Ce corps comprend les troupes du duché de Brunswick. 

(5) Ce corps comprend les troupes des états de la Thuringe. 

(6) Ce corps s'est toujours recruté et continuera de se recruter avec des hommes d'é- 
lite provenant des diverses provinces de la monarchie prussienne. 



l'armée prussienne en 1870. 15 

être congédiés pour vaquer à leurs afFaires. Une fois les trois an- 
nées réglementaires de service actif (ou de réserve) accomplies, ils 
entreront dans le premier ban de la landwehr, où, dans la mesure de 
lem's capacités et de leurs aptitudes, les premières places d'officier 
leur seront réservées. » 

Tandis que certaines parties reconnues défectueuses du système 
de 1814 ont été atténuées ou sensiblement modifiées, d'autres au 
contraire, qui primitivement tenaient dans l'ensemble une place 
peu importante, ont été constamment, de la part de l'administra- 
tion prussienne, l'objet de soins vigilans et de développemens très 
heui'eux. L'institution des volontaires d'un an est de ce nombre. 
Elle est devenue, grâce à une réglementation habile, une source de 
véritable puissance pour le gouvernement, qui a pu enrégimenter l'é- 
lite de la jemiesse sans la détoui'ner des travaux utiles au dévelop- 
pement de la richesse publique. Les rigueurs qu'imphque le principe 
du service obligatoire sont en effet beaucoup plus apparentes que 
réelles. Tout sujet prussien ayant accompli sa dix-septième année 
est admis à s'enrôler dans l'armée, et s'il justifie de certaines con- 
naissances, soit en produisant des certificats de capacité, soit en 
passant un examen spécial , il peut se faire admettre dans la caté- 
gorie des volontaires et obtenir sa libération au bout d'une année, 
comme s'il avait servi trois ans sous les drapeaux. On s'est inspiré 
de ce principe, que le jeune homme qui a reçu une éducation litté- 
raire ou scientifique comprend vite et bien tout ce qui constitue la 
profession des armes. En tenant compte de ces avantages, l'état 
montre qu'il veut non -seulement avoir de bons soldats, mais aussi 
favoriser l'essor et les progrès de la société civile. 

Pour devenir volontaire d'un an, on est obligé cependant de faire 
ses preuves et de les faire sérieusement. Il faut, au plus tôt dans le 
courant du premier mois de sa dLx-huitième année, au plus tard 
avant le 1" février de l'année dans laquelle on aura accompli sa 
vingtième année, se déclarer prêt à comparaître devant la commis- 
sion de recrutement. Sous le rapport des conditions physiques, on 
est moins rigoureux pour les volontaires d'un an que pour les re- 
crues ordinaires, car il est toujours sous-entendu que les jeunes 
gens de cette catégorie devront apprendre au régiment, moins les 
détails matériels du service que les notions et les principes de l'au- 
torité dont ils peuvent être éventuellement investis dans les rangs de 
la landwehr. Par contre, sous le rapport de l'instruction, on leur de- 
mande beaucoup. On ne procède pas pourtant d'une façon très ab- 
solue, et le niveau des exigences n'est pas le même pour tous : aux 
sujets voués à l'agriculture et au commerce, on demande moins de 
connaissances littéraires; ceux qui doivent se consacrer aux arts 



16 REVUE DES DEUX MONDES. 

sont examinés avec beaucoup d'indulgence sur les sciences; il en est 
de même pour les jeunes gens qui se destinent à servir dans la cava- 
lerie. 

Les volontaires d'un an peuvent servir comme médecins mili- 
taires, comme vétérinaires, enfin comme pharmaciens de l'armée. 
Cette simple nomenclature prouve que le corps des volontaires d'un 
an ne se recrute pas seulement parmi les privilégiés de la naissance 
et de la fortune, mais qu'il est au contraire accessible à toutes les 
professions. Le nombre des volontaires ne doit pas généralement 
dépasser quatre par compagnie ou escadron, et les commandans de 
régimens sont chargés de veiller à l'observation de cette règle. Tou- 
tefois il y est fait exception pour les corps de troupes qui sont en 
garnison dans les villes d'université, où les volontaires d'un an peu- 
vent concilier les devoirs de leur éducation militaire avec la pour- 
suite de leurs études. 

Il fut décidé à la fin de 1866 que dans les 9% 10« et 11* corps 
d'armée, correspondant aux pays annexés , les volontaires d'un an 
pourraient être reçus jusqu'à nouvel ordre en nombre illimité. 
Ainsi dans les duchés de l'Elbe, en Hanovre, dans l'ancien électo- 
rat de Hesse-Cassel, dans le duché de Nassau, à Francfort, tout in- 
dividu ayant reçu une certaine éducation peut échanger les charges 
que fait peser sur lui le principe du service obligatoire contre les 
avantages que lui assure dans l'avenir le titre de volontaire d'un an. 
Les sacrifices pécuniaires que la loi lui impose en échange de cet 
avantage sont insignifians; on évalue son équipement complet dans 
l'infanterie de 16 à 22 thalers (de 60 à 82 fr.). Les volontaires d'un 
an ne reçoivent pas de solde, ils doivent se loger et se nourrir à 
leurs frais. 

Le but de l'institution étant de former des officiers et sous-offi- 
ciers de landwehr très expérimentés, les volontaires d'un an sont 
placés dans chaque régiment sous la surveillance d'un officier quand 
ils sont moins de vingt; lorsqu'ils dépassent ce chiffre, deux offi- 
ciers sont chargés de les diriger. L'étude du maniement des armes, 
de la marche, du tir, ne dure pas en général plus de huit semaines. 
Immédiatement après, les officiers instructeurs entament la partie 
la plus délicate et la plus élevée d'une éducation au sortir de la- 
quelle un volontaire d'un an doit comprendre la mission toute d'ab- 
négation passive et de dévoûment au roi qui est le propre de l'armée 
prussienne et de ses chefs. Le volontaire d'un an est pour ainsi dire 
sacré d'avance officier de la landwehr; il apprend le style militaire; 
il est exercé à faire des rapports , à raisonner sur la responsabilité 
des ofliciers, sur les devoirs de la subordination ; on lui enseigne à 
diriger toutes les petites opérations dont peut être chargé un officier 



l'armée prussienne en 1870. 17 

de grade inférieur : reconnaissances , marches, patrouilles, piquets, 
service des avant-postes; il reçoit une connaissance théorique de 
tous les exercices de l'infanterie, de la cavalerie et des armes sa- 
vantes, et quand il a obtenu, au bout de dix mois d'efforts et d'ap- 
plication, lé premier grade de gefreiler, c'est-à-dire de premier 
soldat, il est admis à passer un examen après lequel il peut recevoir 
une commission d'officier dans la landwehr. A proprement parler, 
c'est l'élite de la nation qui est ainsi conviée à venir occuper le rang 
auquel la naissance, la fortune, l'éducation, peuvent donner droit. 
L'armée y gagne autant que la société civile. 

En 1868, il est entré dans l'armée fédérale /i,587 volontaires d'un 
an, soit 36 pour 100 de plus qu'avant les événemens de 1866 et 
l'extension de l'hégémonie prussienne. Il en est entré 3,508 dans 
l'infanterie, A17 dans la cavalerie, 662 dans l'artillerie, le génie et 
le train des équipages. On comptait parmi eux 2,360 industriels 
ou artistes, 1,012 cultivateurs, propriétaires ou fermiers, 720 étu- 
dians et 222 employés. Si on calcule le nombre d'individus ayant 
satisfait par cette voie exceptionnelle aux obligations stipulées dans 
l'article 57 de la constitution fédérale, on trouve que dans son en- 
semble, c'est-à-dire en y comprenant la réserve et la landwehr, 
l'armée de l'Allemagne du nord en compte aujourd'hui de 30 à 
32,000, dont hZ pour 100 ont obtenu le rang d'officier en quittant 
les drapeaux. Ces chiffres ont une grande signification et démon- 
trent la facilité avec laquelle la société civile, telle qu'elle est orga- 
nisée en Prusse, peut s'imprégner des vertus de l'esprit militaire 
sans rien perdre de sa puissance de travail et d'activité. 

Qui voudrait nier les heureux effets que produirait l'introduction 
en France de cette institution des volontaires d'un an? Serait-elle 
contraire à nos mœurs? Ne serait-il pas facile d'y habituer notre 
société? En Prusse, elle est le correctif nécessaire du principe ab- 
solu du service obligatoire; en France, elle pourrait facilement de- 
venir le correctif de la faculté de remplacement autorisée par notre 
législation militaire. En outre, chaque année, l'état est assiégé de 
demandes d'admission aux emplois publics. Croit-on qu'il ne serait 
pas mieux secondé dans les différens services administratifs, s'il ré- 
servait ses faveurs aux jeunes gens qui justifieraient d'une année 
passée sous les drapeaux, c'est-à-dire qui fourniraient la preuve 
irrécusable que, pour entrer plus dignement dans la vie, ils ont 
commencé par recevoir les sévères leçons de l'obéissance et de la 
discipline. Les Français ont un chevaleresque sentiment d'honneur 
qui a résisté à toutes leurs secousses sociales. Croit-on qu'il y au- 
rait à craindre l'abstention des classes les plus aisées et les plus 
instruites? Avant peu d'années, les jeunes gens, désireux d'occuper 

TOME LXXXV. — 1870. 2 



18 REVUE DES DEUX MONDES. 

un rang dans l'administration ne seraient plus les seuls à s'enrôler 
comme volontaires d'un an ; à côté d'eux, on verrait accourir un 
grand nombre de ceux qui se destinent aux professions libérales, et 
en plus grand nombre encore ces privilégiés de la naissance et de 
la fortune, qui mettraient ieiu* point d'honneur à payer noblement 
leur dette à la France. 

L'armée y gagnerait d'être en contact perpétuel avec la société 
civile, qui de son côté profiterait de toutes les vertus fortifiantes 
qu'on apprend à l'école du devoir et du sacrifice. L'autorisation du 
remplacement serait ainsi amendée dans la pratique au point de ne 
plus soulever le mécontement et l'envie dans le cœur des masses 
populaires, et l'organisation militaire de la France serait mieux 
adaptée aux besoins de la société moderne. 

Le sujet prussien qui atteint sa dix-buitième année a deux moyens 
de satisfaire aux obligations de la loi militaire : il peut devancer 
l'appel, subir un examen et s'engager à faire partie pendant un an 
de l'armée active avant l'expiration de sa vingt-troisième année, 
après quoi il passe quatre ans dans la réserve et trois ans dans la 
landwehr; il peut attendre le tirage au sort, et alors, comme le con- 
tingent demandé n'absorbe jamais la totalité des hommes valides, il 
se peut qu'il soit libéré de tout service. Même en dehors de cette 
situation exceptionnelle, il ne faut pas se hâter de conclure que la 
charge du service militaire obligatoire pèse également sur tous les 
hommes de la classe. Si pour une raison quelconque le gouverne- 
ment ne veut pas incorporer dans les régimens tous les hommes 
du contingent, il peut les laisser dans la réserve de recrutement 
{ersatz- reserve). C'est ici une institution toute particulière à la 
Prusse. Dans chaque classe, il y a de 8,000 à 10,000 soldats qui 
n'appartiennent à l'armée active que de nom, qui restent dans 
leurs foyers sous le contrôle des officiers de la landwehr, mais qui 
peuvent y être appelés en vertu d'un ordre du généralissime. Enfin 
il existe un grand nombre de cas dans lesquels les hommes for- 
mant le contiiigent de l'armée active peuvent obtenir leur libéra- 
tion complète ou partielle. 

En vertu de l'ordonnance du 9 décembi^e 1858 [militàr-ersatz- 
instruction) sont admis, sinon k réclamer leur libération provisoire 
ou définitive comme un droit, du moins à la solliciter comme une 
faveur k laquelle on leur reconnaît des titres : 

« Les individus qui sont les seuls soutiens de leurs familles, quand 
ces familles sont sans ressources et exposées, par le départ de ces indi- 
vidus, à tomber dans le dénûment et la misère. 

« Le fils unique d'une veuve qui est hors d'état de subvenir à ses be- 



l'armée prussienne en 1870. 19 

soins, et dont l'existence ne peut être assurée par aucun autre membre 
de sa famille. 

t( Les propriétaires de biens-fonds qui ne sont pas affermés, et dont 
l'exploitation ne peut être confiée par eux à d'autres mains, — On ne 
prend pas en considération la valeur plus ou moins grande de ces biens- 
fonds, mais il est entendu qu'ils doivent être tout au moins assez im- 
portans pour assurer l'existence de leurs possesseurs. 

« Les fermiers des domaines royaux ou particuliers qui, par la mort 
de leurs pères ou de leurs proches, ou par d'autres circonstances, se 
sont trouvés chargés des obligations du fermage, et qui ne pourraient 
sans risque confier à d'autres le soin de leur exploitation. — La valeur 
du fermage ne doit pas être prise en considération, toutefois il doit avoir 
une importance suffisante pour assurer l'existence du fermier. 

« Les propriétaires des fabriques, manufactures, établissemens indus- 
triels qui occupent plusieurs ouvriers, si le temps manquait aux pro- 
priétaires pour assurer en leur absence la bonne gestion de ces entre- 
prises. 

(( Le fils d'un fermier, d'un propriétaire ou d'un fabricant, s'il est 
l'unique et indispensable soutien de son père , lorsque ce dernier est 
hors d'état de se procurer un autre aide. » 

S'il est établi que l'individu appelé au service s'est placé par pré- 
méditation dans un des cas ainsi spécifiés, aucune faveur ne lui est 
accordée, le principe étant que nul, avant d'avoir accompli son temps 
de service dans l'armée active, ne doit contracter d'obligations de 
nature à l'entraver dans ses devoirs militaires. Ainsi le mariage ne 
peut jamais être invoqué comme un motif d'exemption. Des congés 
renouvelables (ce que l'ordonnance de 1858 appelle zurûckstcllung, 
position réservée) peuvent être également accordés aux individus 
qui sont en mesure de prouver qu'ils apprennent un métier, et que 
leurs études d'apprentissage ne pourraient être interrompues sans 
de graves inconvéniens. Les mêmes facilités sont accordées : aux 
élèves de l'école des arts et métiers de Berlin, aux élèves de l'éta- 
blissement d'instruction chirurgico-médicale, aux élèves de l'école 
de médecine vétérinaire. — Les candidats aux places d'instituteurs 
primaires et les professeurs élémentaires qui ont été élevés dans 
les séminaires ou écoles normales sont libérés du service militaire 
dans l'armée active après six semaines d'exercice dans un régiment 
d'infanterie; ils passent de là dans la réserve d'abord, dans la land- 
wehr ensuite, où ils sont légalement passibles des mêmes obligations 
que les autres sujets prussiens. Cependant, si les individus de cette 
catégorie quittent leur emploi avant d'avoir atteint leur trente- 
deuxième année, ils peuvent être requis d'accomplir le temps ré- 
glementaire de service dans l'armée active. — Les élèves de l'école 



20 REVUE DES DEUX MONDES. 

Israélite de Munster qui justifient des connaissances exigées des 
instituteurs primaires jouissent des mêmes avantages. — Les jeunes 
ouvriers armuriers qui s'engagent à travailler pendant neuf ans 
dans les fabriques d'armes peuvent également obtenir un congé 
renouvelable au bout de six semaines d'exercice dans une batterie 
do campagne ou dans une forteresse. — Les infirmiers ne servent 
dans l'armée active qu'une année, mais ils restent soumis aux obli- 
gations ordinaires pour la réserve et la landwehr. En outre ils sont 
à chaque moment susceptibles d'être appelés dans les lazarets de 
l'armée en campagne ou des troupes en garnison. — Les militaires 
formés comme soldats du train peuvent être congédiés après un 
séjour de six mois dans un régiment de cavalerie ou d'infanterie, 
mais ils restent jusqu'à trente-huit ans susceptibles d'être rappelés 
pour le service du train des équipages. — On procède de même avec 
tous les hommes qui présentent quelques aptitudes particulières; ils 
servent peu de temps dans les rangs; on leur accorde des faveurs, 
des facilités, en retour desquelles ils doivent s'engager à laisser 
l'état bénéficier éventuellement de leurs connaissances spéciales : 
ainsi les jeunes médecins, les élèves des écoles de pharmacie, les 
médecins vétérinaires, les maréchaux -ferrans, obtiennent rapide- 
ment leur libération du service réel et effectif dans l'armée active; 
seulement ils contractent l'obligation de se tenir, en ces diverses 
qualités, à la disposition de l'autorité militaire supérieure. En un 
mot, l'économie de ces diverses dispositions repose sur une pensée 
de respect scrupuleux pour l'intérêt collectif de l'état. Les congés 
renouvelables, les libérations anticipées, ne sont accordés qu'au- 
tant que l'exige l'intérêt de l'agriculture, de la fortune publique, de 
la science, de l'instruction publique, toutes choses qui touchent à 
l'intérêt général; mais dans cette mesure les faveurs sont largement 
dispensées. 

La difficulté était de concilier les complications résultant de ces 
exemptions avec les exigences du service dans un pays aussi cen- 
tralisé que la Prusse. Heureusement la landwehr permet d'utiliser 
chacun des élémens dont l'ensemble doit constituer la force du pays. 
Cette institution n'est pas seulement une immense réserve d'anciens 
soldats et un vaste dépôt, elle est aussi un moyen de contrôle, de 
recrutement, et c'est par elle que l'état procède avec une sûreté in- 
faillible au triage des hommes qu'il juge utile de ne pas appeler 
dans l'armée active. Chaque bataillon de la landwehr correspond à 
une circonscription fixe, dans laquelle tout Prussien est immatriculé 
pour le tirage au sort. Les commandans de ces bataillons sont, 
en vertu de la loi, investis comme les sous-préfets {landrlithc) du 
droit de figurer dans les conseils de révision. L'autorité civile et 
l'autorité militaire se prêtent ainsi un mutuel concours, pour veiller 



l'armée prussienne en 1870. 21 

dans chaque localité aux intérêts de l'armée et pour ménager les 
intérêts de la société civile. Pendant le temps qui s'écoule entre le 
tirage au sort et l'envoi sous les drapeaux, les recrues sont placées 
sous les ordres des officiers de la landvvehr; il en est de même pour 
les hommes qui jouissent de congés illimités. C'est donc la land- 
wehr qui prépare pour ainsi dire à l'année active son contingent 
annuel, en attendant qu'elle ouvre plus tard ses rangs aux hommes 
qui sortent de la réserve; c'est sous le contrôle des officiers de la 
landwehr que sont placés les hommes de la réserve de recrutement 
qui font partie du contingent annuel, mais qui ne sont pas appelés 
sous les drapeaux par mesure d'économie. 

Plus on étudie le puissant mécanisme de cette organisation, 
moins on demeure surpris que la société prussienne ait révélé 
pendant la dernière guerre la puissance, la fécondité de ressources 
morales qui ont été entre les mains de la couronne et de ses con- 
seillers de si efficaces instrumens de victoire. A ce point de vue, 
nous devons mentionner le concours prêté au gouvernement, en 
1866, par les hospitaliers volontaires. Ici en effet, on n'est plus seu- 
lement en présence d'une pensée touchante de dévoûment indivi- 
duel : on distingue clairement, dans la manière dont les devoirs de 
la charité ont été compris et pratiqués, les inspirations d'une ar- 
dente solidarité entre les membres les plus marquans de toutes les 
classes de la société prussienne et les hommes qui ont, les uns 
conçu la pensée de la guerre en 1866, les autres guidé l'armée dans 
les combats. A ce titre, les johaimiter ou chevaliers (le Sednt-Jean 
méritent une mention spéciale. L'ordre de Saint-Jean, formé au 
moyen âge après les croisades, avait été sécularisé en 1810. Depuis 
cette époque, il n'était plus qu'une corporation nobiliaire plus ou 
moins privilégiée, lorsque le roi Frédéric-Guillaume IV, sous la 
préoccupation de ses goûts archéologiques, résolut de rappeler les 
chevaliers de Saint-Jean à leur mission primitive, de les encoura- 
ger à soulager les misères humaines, et particulièrement à venir en 
aide aux victimes de la guerre. 

L'idée qui semblait, en 1853, entachée de romantisme a tout à 
coup acquis une valeur pratique, grâce aux événemens de 186/i et 
de 1866, grâce aussi aux fortes passions politiques qui animent la 
haute société prussienne. Les chevaliers de Saint-Jean se sont dis- 
tingués pendant la guerre du Slesvig par leur activité et leur dé- 
voûment. Plusieurs hôpitaux ont été organisés par eux, à leurs frais, 
dans les duchés, sous la direction du comte Eberhard de Stolberg, 
président de la chambre des seigneurs (1). Le prince Charles de 

(1) La France pourrait revendiquer pour elle la première inspiration de cette grande 
idée: le maréchal Marmont, dans son li\Te sur l'Esprit des Institutions militaires, 
s'étend sur les avantages que présenterait pour les armées modernes la création d'un 



22 REVUE DES DEUX MONDES. 

Prusse, frère du roi Guillaume, grand-maître de l'ordre de Saint- 
Jean, a fait, dès le 15 mai 1866, appel au dévoûment et à la gé- 
nérosité des chevaliers rangés sous la bannière de Brandebourg. 
Beaucoup d'entre eux se sont mis aussitôt à la disposition du gou- 
vernement, les uns pour organiser dans leurs châteaux et à leurs 
frais des services d'ambulance, les autres pour solliciter l'autorisa- 
tion de suivre les troupes et de seconder les chefs des services mé- 
dicaux de l'armée. Dès le début de la campagne, plus de 500 lits 
avaient été préparés dms les établissemens que l'ordre possède sur 
divers points du territoire prussien. On a eu en outre à enregistrer 
un grand nombre d'actes de munificence individuelle de la part des 
johaimiter. Le prince Frédéric des Pays-Bas, qui est commandeur 
de l'ordre, avait établi une ambulance de 70 lits dans son château 
de Muskau, en Silésie. Le comte Eberhard de Stolberg avait fait in- 
staller dans ses propriétés de Kreppelhof et de Lapersdorf des mai- 
sons où l'on put recevoir plus de 300 blessés. A Wernigerode, un 
autre comte Stolberg en reçut chez lui plus de ÛO. On pourrait mul- 
tiplier ces exemples. Beaucoup d'autres personnages haut placés 
dans la société prussienne s'étaient disputé l'honneur de recueillir 
chez eux les victimes de la guerre. Enfin plus de 200 chevaliers se 
rendirent à l'armée pour prodiguer leurs soins aux blessés sous le 
feu de l'ennemi et dans les hôpitaux. Après la bataille de Kœnig- 
grœtz, il n'y avait pas en Bohême une localité un peu importante 
où l'on n'eût été obligé d'établir soit un lazaret volant, soit un dé- 
pôt. Tous ces établissemens, à la surveillance desquels l'adminis- 
tration militaire n'aurait jamais pu suffire, étaient placés sous la 
direction des chevaliers de Saint-Jean. C'est à eux que revenait 
également le soin d'assurer la répartition équitable des dons de 
toute nature que la charité privée fusait affluer sur le théâtre des 
hostilités. Les johanniler étaient encore chargés d'utiliser le con- 
cours des personnes de tout sexe qu'attirait en Bohême le désir de 
soulager les maux de la guerre, de mettre en pratique les pieuses 
vertus dont le libre exercice est désormais assuré par les stipula- 
tions de la convention de Genève. Par leur situation sociale, les che- 
valiers de Saint-Jean marchaient partout de pair avec les chefs les 
plus considérables de l'armée; l'accord le plus absolu régnait entre 
eux et les commandans d'étapes : loin d'être une complication pour 
des services qu'il est toujours si difficile d'assurer dans le trouble 
inséparable de la guerre, leur présence simplifiait beaucoup de 
choses, et justifiait la confiance qu'on leur avait témoignée en ac- 
ceptant leurs services à l'armée. 



ordre d'hospitaliers volontaires liôs entre eux par la môme solidarité qui unit les 
membres de l'ordre de la Légion d'honneur. 



l'armée prussienne en 1870. 23 

Si les détails qui précèdent ont bien fait saisir la nature des élé- 
raens dont se composent les forces de l'Allemagne du nord, on doit 
être frappé de l'étroite corrélation qui existe chez nos voisins entre 
l'armée et la société civile, comme de l'harmonie avec laquelle toutes 
les parties actives de la population concourent à la grandeur mili- 
taire. L'état d'un peuple si bien disposé pour entrer en lutto est fait 
pour inquiéter les nations voisines. A la suite des événemens de 
1866, celles-ci ont à leur tour porté une sérieuse attention sur leur 
armée. De là, une charge qu'elles supportent, mais qui pèse lour- 
dement sur la nation allemande. Des publicistes éminans s'en sont 
émus, ils ont voulu provoquer un désarmement général en agis- 
sant sur l'opinion publique en France et en Prusse. Par malheur, on 
ne s'est pas bien rendu compte des obstacles que l'exécution ren- 
contrerait dans les institutions de la Prusse moderne. 

Quand on met en présence les deux grands pays que sépare le 
Rhin, ce ne sont pas seulement leurs budgets qu'il faut comparer, 
c'est tout l'ensemble des lois qui ont organisé leur puissance. Le 
budget de la guerre prussien n'est que de 2^7,500.000 francs, celui 
de la France est de 384,500,000 francs; mais le premier ne com- 
prend dans ses prévisions que les dépenses absolument nécessaires 
pour l'entretien d'une armée irréductible, dans laquelle d'ailleurs 
il est aisé de fondre des forces doubles en nombre et égales en va- 
leur sans affaiblir en rien la solidité des cadres, tandis que le bud- 
get français calcide toutes les prévisions de dépenses pour l'entre- 
tien d'une grande armée permanente. 

Dans l'Allemagne du nord, il suffit d'un ordre du généralissime, 
qui peut être tenu secret, pour mobiliser les quatre contingens de 
la réserve, c'est-à-dire pour mettre sur pied 240,000 hommes, à 
raison de 80,000 par contingent. — En France, si l'empereur veut 
appeler la réserve sous les drapeaux, il peut le faire sans doute par 
un simple décret, mais ce décret doit recevoir une véritable publi- 
cité; en outre le nouvel ordre de choses établi par le sénatus-con- 
sulte du 8 septembre dernier ne permettrait pas au pouvoir exécutif 
de prendre une décision aussi grave sans consulter les chambres. 
Tandis que le gouvernement français devrait aussi faire précéder 
tout déploiement de forces militaires d'un app^l aux ressources 
financières du pays sous la forme d'un emprunt, le cabinet prussien 
trouverait du jour au lendemain dans les caves du château de Berlin 
un trésor de plus de 30 millions de thalers, 112 millions de francs, 
dont lui seul a la gestion en dehors de tout contrôle parlementaire. 
— En Prusse, le total des hommes valides propres au service, at- 
teignant leur vingtième année, est de 125,000. Sur ce nombre, le 
roi décide, en vertu de l'article 9 de la loi du 9 novembre 1867, 



24 REVUE DES DEUX MONDES. 

quel sera le chiffre du contingent de l'année; c'est en moyenne 
100,000 hommes. Ainsi qu'on l'a vu, tous ces hommes ne sont pas 
appelés dans le service actif par raison d'économie. Aujourd'hui 
8,000 ou 10,000 recrues restent dans leurs foyers sous le nom de 
réserve de recrutement; mais ils sont toujours à fe disposition de 
l'autorité militaire, et ce chiffre pourrait être augmenté sans incon- 
vénient très sensible pour la solidité de l'armée sur le pied de paix 
et sans diminuer en rien le chiffre de l'armée sur le pied de guerre. 
En vertu d'un ordre du généralissime, toute cette catégorie d'hommes 
qui ne sont libérés en quelque sorte que par tolérance, peut être 
rappelée sous les drapeaux. La législation française ne laisse pas au 
pouvoir exécutif une pareille latitude. Que sous le coup de néces- 
sités imprévues, la Prusse croie devoir diminuer l'effectif de son 
armée sur le pied de paix, elle peut le faire sans altérer son effectif 
de guerre. En France, si les chambres se décident à diminuer de 
20,000 hommes le contingent, cela équivaut après neuf ans à une 
diminution de 160,000 hommes sur le chiffre des troupes prêtes à 
entrer en campagne. 

Ce qu'il importe surtout de ne pas perdre de vue dans le rappro- 
chement établi entre nos institutions et celles de l'Allemagne du 
nord, c'est qu'en vertu de la constitution de ce dernier pays les dé- 
penses militaires ne figurent que pour ordre au budget. Le mon- 
tant en est invariablement fixé pour les cinq années qui n'expirent 
que le 31 décembre 1871, et, si le roi de Prusse croyait devoir faire 
des économies sur le chiffre des hommes incorporés, il pourrait les 
appliquer aux autres branches des services militaires. Quand cette 
échéance arrivera, le gouvernement obtiendra-t-il la prolongation 
des pouvoirs et des crédits qui lui ont été accordés si libéralement 
au lendemain de Kœniggrœtz. C'est alors que se posera la question 
du désarmement. D'ici là, c'est à l'opinion publique allemande de 
réagir contre des tendances dont elle voit clairement le péril, et qui 
sont la cause du malaise de la situation. L'Allemagne peut juger ce 
que lui a coûté une politique qui échappe h, son contrôle. Elle aura 
à décider si, pour compléter son organisation nationale, elle veut à 
tout jamais abandonner ses destinées entre les mains d'une chan- 
cellerie souveraine et irresponsable. 

F. DE ROUGEMONT. 



JEAN CHRYSOSTOME 



ET 



L'mPÉRATRICE EUDOXIE 



Chrysostome à Cucuse. — Consolations à Olympias. — Propagari(ie chrétienne 
en Phénicie, en Gothie et en Perse (1). 



I. 

Cucuse, où s'acheminait Chrysostome, était une petite et pauvre 
ville, ou plutôt une bourgade fortifiée, placée dans une profonde 
vallée du Taurus, au point de jonction des routes qui conduisaient de 
Cappadoce en Perse et des provinces syriennes dans l'Arménie supé- 
rieure. Comme station militaire, elle n'était pas sans importance : 
une garnison nombreuse et ordinairement bien choisie y veillait à la 
sûreté des rares voyageurs en passage et à la protection des habitans. 
Rien de plus désolé que ce pays, où l'on apercevait à peine de loin 
en loin quelques hameaux groupés autour d'une maison de maître ; 
quant à la ville, elle était dénuée de toute ressource, même pour 
les premiers besoins de la vie. Un climat insupportable régnait dans 
la vallée, où l'on passait sans transition d'une chaleur lourde et 
étouffante, température de l'été, à des froids d'hiver excessifs, et 
l'hiver commençait à Cucuse dès que la neige envahissait les hautes 
cimes du Taurus. Le flanc des montagnes, à perte de vue, était 
couvert d'épaisses forêts et percé d'une multitude de cavernes où 
aurait pu loger à l'aise tout un peuple de troglodytes. On montrait 

(I) Voyez la Revue du 15 juin iSGO. 



26 REVUE DES DEUX MONDES. 

dans le nombre celle où les persécuteurs ariens , au temps de l'em- 
pereur Constance, avaient enfermé un autre exilé de Constantinople, 
l'archevêque Paul, pour l'y laisser mourir de faim, et où ils l'a- 
vaient ensuite assassiné, parce qu'ils trouvaient sa mort trop lente. 
C'est dans cet affreux tombeau, au milieu de ces funèbres pronos- 
tics, que l'impératrice Eudoxie avait fait reléguer Jean Chrysostome. 

Il approchait de la ville, lorsqu'il vit accourir au-devant de sa 
litière un homme empressé de lui parler; c'était Dioscorus, qui lui 
avait fait offrir sa maison par un de ses serviteurs à Césarée, et qui 
venait en personne la lui offrir de nouveau. Dioscorus, riche citoyen 
de Cucuse, possédait à la ville une maison bien accommodée pour 
l'hiver et munie de tout ce qui pouvait combattre le froid, et près 
de la ville une auti^ maison qu'il se proposait d'habiter pendant le 
séjour de son hôte. Il expliqua toutes ces choses à Chrysostome, qui 
avait déjà accepté son offre à Césarée et se confondait en remercî- 
mens, quand un second personnage intervint. C'était un envoyé de 
l'évèque (car Cucuse, si p3tite qu'elle fût, avait un évêque), lequel 
mettait à la disposition de l'exilé la demeure épiscopale et sa propre 
chambre, la seule probablement qui fût convenable j)our un tel 
hôte dans ce modeste palais. « Je ne sais, en vérité, écrivait à ce 
propos Chrysostome, s'il ne m'eût pas donné en sus son trône d'é- 
vêque et son église, tant cet homme se montra pour moi bon et 
hospitalier. » Le banni que les évêques, tout le long de sa route, 
n'avaient guère habitué à de pareils traitemens, en fut touché jus- 
qu'aux larmes; mais il avait promis à Dioscorus et resta fidèle à sa 
promesse. 

Adelphius (c'était le nom de ce bon évêque) trouva un digne rival 
dans le gouverneur de la ville appelé Sopater, magistrat honnête 
et grave « qui est un père pour ses administrés, écrivait l'exilé, 
et s'est montré plus que cela pour moi. » Aussi recommande-t-il à 
Olympias les fils de cet excellent homme qui étudiaient dans les 
écoles de Constantinople. Tout le monde au reste, suivant l'exemple 
des deux chefs de la petite cité, s'efforça d'adoucir ce que la pau- 
vreté et la rudesse du pays avaient de cruel pour un vieillard malade. 
C'était à qui lui enverrait des villas voisines les choses nécessaires 
à son établissement, et sa porte était pour ainsi dire assiégée par les 
propriétaires ou leurs intendans. Il éconduisait avec douceur cette 
foule obligeante. « Dans ce pays où l'on manque de tout, disait-il 
à ses amis, moi seul je ne manque de rien. » Un riche Syrien d'An- 
tioche, propriétaire aux environs de Cucuse, avait chargé son inten- 
dant de porter à Chrysostome les produits de ses fermes. « Merci de 
tout cela, répondit-il au maître; je ne garde que votre amitié, c'est 
d'elle seule que j'ai besoin. » Les petites villes, on le voit, lui por- 



CIIRYSOSTO.AIE ET EUDOXIE. 27 

taieiit bonheur plus que les grandes, et les villages plus que les mé- 
tropoles, sièges de tant de jalousies, d'ambitions et de lâchetés. 

Son escorte le quitta après l'avoir installé. Il chargea de ses let- 
tres pour Constantinople les deux officiers prétoriens, Anatolius et 
Théodorus, devenus ses amis et ses protégés dans la ville impériale. 
Il y en avait une pour Olympias et deux autres pour l'eunuque 
Brison et Péanius. Ces dernières furent confiées particulièrement à 
Théodorus, à qui elles devaient servir d'introduction près de ces 
hauts personnages toujours bien en cour. Les lettres à Péanius et à 
l'eunuque étaient plutôt de simples billets brefs et assez froids dans 
les termes; ils portent l'empreinte des ombrages conçus par l'exilé 
contre ces cœurs fidèles auxquels il rendit bientôt pleine justice. Il 
leur annonçait son arrivée à Gueuse, ajoutant qu'il y était bien, et 
demandant en grâce qu'on l'y laissât, attendu qu'il s'était trop mal 
trouvé des voyages et qu'il redoutait plus un nouveau changement 
que la mort même. 

La lettre à sa chère Olympias avait été écrite le lendemain de son 
arrivée. Son langage est le même au sujet de Gueuse, où il désire 
rester, car tout dans ce lieu lui promet la paix, et il est trop faible 
pour être ballotté de résidence en résidence, au milieu des aven- 
tures. « Que personne donc, ajoute-t-il, n'ait la malencontreuse 
idée de me tirer d'ici, dans l'intention de m'accorder une faveur. 
Que si, par grâce inouie, on me donnait le choix d'une résidence 
suivant mon cœur, si l'on m'accordait une ville maritime voisine de 
Constantinople, par exemple Cyzique ou jNicomédie (c'étaient les 
deux séjours dont il avait été question pour Olympias), gardez-vous 
de refuser; pour tout autre lieu, combattez-en la pensée avec votre 
prudence ordinaire; ce serait à mes yeux un vrai malheur. Je me re- 
pose du moins ici d'âme comme de corps, à tel point que deux jours 
m'ont suffi pour faire disparaître les suites les plus fâcheuses de mon 
voyage. » 

Dans cette lettre, il raconte à sa douce confidente l'histoire lamen- 
table de son séjour à Gésarée, de son trajet de cette ville à Gueuse, 
des souffrances qui l'ont assailli sous la main de ses ennemis, achar- 
nés à sa perte, et sous la menace perpétuelle des brigands. « Trente 
jours durant et même davantage, lui disait-il, je n'ai cessé de lutter 
contre une fièvre dévorante, et c'est ainsi que j'ai parcouru cette 
longue et pénible route, sans compter d'autres infirmités non moins 
cruelles et mes faiblesses d'estomac. Vous devinez ce que je suis de- 
venu au milieu d'une telle accumulation de souffrances, sans méde- 
cin, sans médicamens, sans possibilité de me procurer des bains et 
les choses même les plus indispensables à la vie, ne goûtant de re- 
pos ni jour ni nuit, et en alerte perpétuelle à cause des Isaures. Je 



28 REVUE DES DEUX MONDES. 

puis VOUS confesser tout cela maintenant que tout cela est fini, et 
je vous en parle sans réticence. Pour rien au monde, je ne l'eusse 
fait plus tôt, de peur de vous causer trop de chagrin. Aujourd'hui 
cette nuée de maux s'est dissipée, cette épaisse fumée s'est éva- 
nouie; aussitôt que j'eus mis le pied à Gueuse, j'ai jeté bas la ma- 
ladie et son cortège. Me voilà en pleine santé, délivré de la crainte 
des brigands par la saison qui s'approche, protégé d'ailleurs par 
une bonne garnison, décidée à les recevoir rudement s'ils se présen- 
tent. Quoique la contrée que j'habite soit bien solitaire et bien sau- 
vage, toutes choses abondent autour de moi. Le cher et respectable 
Dioscorus se multiplie pour me faire plaisir, si bien que je suis 
obligé de réclamer sans cesse contre les prodigalités dont il use à 
mon profit; à cause de moi, il s'est transporté à sa villa, et cela pour 
être plus à même de m'entourer de soins et mieux disposer à mon 
usage sa maison de ville pour l'hiver. La bienveillance de tous ré- 
pond à la sienne... Aussi il ne me reste plus qu'un sourd ressenti- 
ment de mes souffrances, comme après une violente tempête de la 
mer les flots continuent à s'agiter, quand déjà les vents ne soufflent 
plus et que le calme s'est rétabli dans l'air. » 

On était alors au commencement de septembre, et la neige tardait 
à se montrer sur les montagnes du Taurus; aucun froid ne se faisait 
donc sentir encore dans la vallée. Cette douce température, jointe à 
la bienveillance qu'il lisait sur tous les visages, rendit à l'exilé force 
et contentement; il sembla renaître, et pour Chrysostome les ira- 
pressions morales étaient presqpe toute la vie. Dans le ravissement 
de son âme, il écrivait qu'il trouvait les hivers de Gueuse tout à fait 
semblables à ceux d'Antioche, et qu'il s'y portait mieux qu'à Gon- 
stantinople. Gette agréable illusion ne devait pas durer; en effet, 
quand , vers, la fin de novembre, les neiges s'amoncelèrent dans la 
montagne, et que, le froid s'abattant sur la vallée, un vent glacial 
pénétra jusque dans les maisons, l'exilé vit Gueuse sous ses vraies 
couleurs. Dioscorus accourut calfeutrer sa demeure et lui enseigner 
avec quelles précautions il fallait se conduire vis-à-vis des hivers 
d'Arménie. Nous le retrouverons un peu plus tard luttant pénible- 
ment contre cette funeste influence et reconnaissant combien avait 
été prévoyant le choix de l'impératrice quand elle avait envoyé dans 
un tel lieu un Syrien débile et malade. 

Une grande consolation attendait Chrysostome à Gueuse : il y 
trouva une de ses parentes, diaconesse de l'église d'Antioche, qui 
malgré son grand âge était venue du fond de la Syrie pour le voir. 
Dès la première nouvelle de son bannissement, quand le bruit cou- 
rait qu'il devait être transporté en Scythie, elle avait formé le projet 
de l'y suivre; puis, ayant connu le décret qui fixait sa résidence en 



CIIRYSOSTOME ET EUDOXIE. 29 

Arménie, elle avait changé de directioiT, et, passant le Tauriis, elle 
l'avait précédé dans son lieu d'exil. La courageuse diaconesse fut 
reçue à Gueuse comme un tel dévoûment le méritait; l'évêque voulut 
qu'elle siégeât au même titre dans son église, et le reste du clergé 
lui montra un égal respect et un égal empressement. Sabiniana 
(c'était son nom) tenait déjà un rang distingué parmi les dames 
illustres du christianisme en Orient. Elle était, suivant un historien 
ecclésiastique, tante paternelle de Chrysostome et liée d'amitié avec 
Olympias. On nous la peint comme une fille d'un mysticisme exalté 
qui avait des visions et s'entretenait, croyait-on, familièrement avec 
Dieu. En tout cas, sa société et ses soins furent d'un grand soula- 
gement pour Chrysostome, jeté seul dans une contrée si déserte et 
si désolée. 

Les illusions de l'exilé sur les hivers de Gueuse ne se prolongèrent 
pas longtemps, car deux mois environ après son arrivée, les neiges 
ayant envahi la montagne, la vallée devint inhabitable. Gontre les 
bouffées d'un vent qui glaçait tout, la première précaution était de 
ne point respirer l'air du dehors. Ghrysostome fut donc obligé de 
se clore hermétiquement dans sa chambre, où il devait entretenir 
jour et nuit un grand feu; mais la précaution fut inutile, et le mal 
qu'il craignait d'aller gagner dehors vint le chercher au coin de son 
foyer. Il fut pris d'une (oux violente dont les quintes étaient suivies 
de vomissemens et de douleurs de tête h lui fendre le crâne. Outre 
cela, quand il voulait élever la température de sa chambre, la fumée 
ne lui était guère moins insupportable que le froid; il manqua d'en 
être étouffé: elle provoquait d'ailleurs des redoublen.ens de toux qui 
empiraient son mal. Pour obvier h ce double inconvénient, il prit le 
parti de faire moins de feu et de passer les journées au lit : il y 
resta cloué ainsi tout l'hiver. Dans cette situation où il était privé 
de tout mouvement, le dégoût des alimens le gagna, puis l'insomnie 
opiniâtre. « Je suis allé jusqu'aux portes de la mort, écrivit-il plus 
tard à un ami, et durant deux mois je n'ai eu de vie que pour en 
sentir les maux. » Ges demi-confidences, il ne les faisait pas à Olym- 
pias, ou du moins il attendait que le mal fût passé et déjà loin de 
lui. Vers la fin de l'hiver, lorsque l'air du dehors lui était moins 
contraire, qu'il avait pu se lever et que sa santé paraissait meilleure, 
arriva chez lui un serviteur de sa chère diaconesse, nommé Anto- 
nius, porteur d'une lettre de sa maîtresse. « Je suis heureux, écri- 
vit-il à celle-ci avec la naïvelé.d'un enfant, que votre serviteur soit 
venu lorsque ma maladie était terminée; s'il m'avait vu dans les 
crises terribles que j'ai traversées, il n'eût pas manqué de vous tout 
dire, et vous seriez morte d'inquiétude. » En dépit de tant de souf- 
frances et des inconvéniens inévitables de cet affreux climat, il ré- 



30 REVUE DES DEUX MONDES. 

pétait dans presque toutes ses lettres qu'il aimait Gueuse, qu'il s'y 
trouvait heureux, car du moins il y avait la paix, l'entière liberté 
de sa personne, quelques amis qui le visitaient et le servaient avec 
joie, et, par-dessus tout, la tranquillité; aucun ennemi n'était là 
pour le molester et le chasser. 

La solitude cependant diminuait autour de lui. Les amis du de- 
hors arrivaient peu à peu malgré le froid, les mauvais chemins et 
la crainte des Isaures. Évéthius ne l'avait point quitté ; plusieurs 
prêtres de Syrie, échappés aux bourreaux de Porphyre, avaient 
trouvé refuge auprès de lui. Il en attendait bien d'autres encore, 
retenus jusqu'à ce moment dans les geôles de Gonstantinople ou 
d'Antioche. Lorsqu'il apprit que leurs prisons étaient ouvertes, il 
s'écria avec une généreuse confiance : « Les voilà libres, ils ne 
tarderont pas à me rejoindi'e! » Le sort ne répondit point à cette 
sainte persuasion de l'amitié. Cependant l'affluence se dirigea de tous 
côtés vers Gueuse» principalement des contrées de l'extrême Orient. 
Dans les intervalles de ses souffrances, il se mit au travail avec 
cette activité qui le dévorait. Une masse de lettres l'attendaient à 
Gueuse ; il lui en arriva bientôt davantage quand on sut que le gou- 
verneur de la ville et l'évêque professaient pour lui un attachement 
et un respect sincères, et qu'ainsi, sauf les hasards de la route, la 
correspondance avec lui était à peu près sûre. Il trouva dans ces 
lettres accumulées la révélation complète de ce qui s'était passé 
à Gonstantinople depuis son départ : incarcération des évêques ses 
partisans, poursuites et souffrances de ses amis, détails des procès 
criminels intentés pour fait d'incendie, situation de l'église fidèle, 
tyrannie des schismatiques, sentimens des Occidentaux à son égard, 
toutes choses qu'il ignorait ou qu'il n'avait apprises qu'imparfaite- 
ment pendant son voyage, soit par la rumeur publique, soit par 
des informations encore incertaines. A mesure que se déroulait 
sous son regard le tableau des événemens accomplis depuis son ex- 
pulsion de Gonstantinople, il prenait la plume et écrivait, ou plutôt 
il dictait à des scribes qui l'assistaient. Ainsi s'ouvrit cette immense 
correspondance qui devait comprendre l'histoire entière de sa per- 
sécution, et dont malheureus3ment il ne nous reste plus que deux 
cent quarante-deux lettres. Dans le cours de cette correspondance, 
il s'aperçut que bon nombre de ses envois ne parvenaient pas à 
leur adresse et se perdaient en route, soit qu'ils fussent interceptés 
dans les provinces qui lui étaient hostiles, soit que les porteurs fus- 
sent infidèles ou dévahsés en chemin par les brigands ; les rapports 
ea effet avaient lieu entre Ghrysostome et ses correspondans tan- 
tôt par des messagers à gages, tantôt par des voyageurs connus 
de ses amis, tantôt et le plus souvent par des ecclésiastiques qui 



CIIRYSOSTOME ET EUDOXIE. 31 

s'entouraient de toutes les précautions imaginables , et cette voie 
était la seule assurée. 

Ce qui surtout dut le toucher au cœur, ce fut la conduite des évê- 
ques, membres du concile, qui avaient préféré encourir une accusa- 
tion infâme et se laisser mettre aux fers comme des incendiaires 
convaincus plutôt que de le renier comme on le leur proposait, et 
de communiquer avec « le loup, le pirate, le bourreau » usurpateur 
de son église. Si la conduite de ces évêques, qui avaient siégé parmi 
ses juges, était une protestation de son innocence en face de la chré- 
tienté tout entière, en face de l'empereur, en face du préfet de la 
ville et de ses inquisiteurs, elle contenait aussi la condamnation so- 
lennelle de ces autres évêques, ses adversaires, qui poursuivaient 
lâchement en eux la minorité du concile. Il écrivit à ces courageux 
athlètes, pour les remercier et les bénir, ime lettre magnifique inti- 
tulée : « Aux évêques, prêtres et diacres emprisonnés pour la re- 
ligion, » voulant y joindre aussi ses anciens compagnons du sanc- 
tuaire. Il les croyait encore dans les prisons de Constantinople, car 
on ne put connaître que beaucoup plus tard à Gueuse le décret du 
29 août, en vertu duquel ils avaient été relâchés et leur peine com- 
muée en un exil perpétuel, 

Vous êtes heureux, leur écrivait-il, à cause de votre captivité, 
de vos liens, de vos chaînes, heureux, dis-je, et trois fois heureux 
et mille fois encore. Vous vous êtes attiré l'admiration du monde 
entier, même de C3ux qui sont loin de vous par la distance et par le 
temps. Partout, sur la terre comme sur la mer, on chante vos glo- 
rieuses actions, votre courage, votre constance dans vos sentimens, 
la sainte indépendance de vos âmes. Rien de ce qu'on regarde comme 
effrayant n'a pu vous ébranler; ni tribunal, ni bourreau, ni diver- 
sité de tortures, ni menaces annonçant des morts sans nombre, ni 
juges soufflant le feu par la bouche, ni adversaires grinçant des 
dents et dressant autour de vous des embûches, ni calomnies, ni 
accusations impudentes, ni enfin la mort étalée chaque jour devant 
vos yeux, rien n'a pu vous faire trembler; au contraire la persécu- 
tion même se changeait en consolation pour vous. C'est pour cela 
que tous vous couronnent et vous proclament à l'envi, non-seule- 
ment vos amis, mais vos ennemis et vos persécuteurs; si ces der- 
niers ne le font pas hautement, regardons au fond de leurs con- 
sciences, nous verrons qu'ils vous admirent comme nous. Tel est le 
caractère de la vertu, ceux mêmes qui la combattent lui rendent 
justice; tel est aussi celui de la perversité, ceux qui la pratiquent la 
condamnent... » 

J'ai cité cette lettre, parce qu'elle se rapporte à des personnages 
qui ont joué un rôle dans nos récits, et aussi parce qu'elle offre un 



32 REVUE DES DEUX MONDES. 

des plus beaux spécimens des nombreuses épîtres adressées par 
Ghrysostome aux confesseurs et martyrs de sa persécution. 

Il trouva, dans le nombre des dépèches venues de Constanti- 
nople, celles où ses diaconesses lui rendaient compte de leur mise 
en accusation comme incendiaires ou schismatiques, de ce qu'elles 
avaient souffert, soit au forum devant le juge, soit dans la prison. 
Pentadia y énumérait toutes ses douleurs avec un amer plaisir, rap- 
pelant peut-être que les juges d'Eudoxie avaient su dépasser en bar- 
barie ceux de son ancien persécuteui ^utrope. Nous avons repro- 
duit en grande partie, dans un des réci.i.précédens, la réponse de 
Ghrysostome à cette infortunée qu'il avait sauvée autrefois, et qui 
maintenant souffrait pour lui. Ampructé lui racontait également les 
épreuves auxquelles avaient été soumises elle et ses sœurs, pour 
leur fidélité envers leur pasteur légitime et envers l'église. Ampructé 
était une des diaconesses qui avaient assisté dans la basilique de 
Sainte-Sophie aux derniers adieux de l'archevêque, et qui, à ce 
titre seul, avait dû être englobée dans l'accusation d'incendie. Cette 
généreuse fille dirigeait, à ce qu'il paraît, un monastère de nonnes 
à Constantinople ; elle était étrangère à cette ville et venue proba- 
blement de Syrie lorsque Jean avait pris possession de son arche- 
vêché, et on croit qu'elle retourna mourir dans sa terre natale. Elle 
savait mal le grec et s'excuse par cette raison d'écrire rarement à 
son père bien-aimé. Ghrysostome lui répondit à ce sujet que, plu- 
tôt que de le priver de ses lettres, Ampructé ferait bien de lui écrire 
dans son idiome maternel qu'il comprenait tout aussi bien que la 
langue grecque. Quant à Olympias, elle n'avait rien écrit au sujet 
de sa confession. La fière diaconesse eut rougi peut-être d'aller en- 
tretenir un exilé accablé de maux de ce qu'elle avait été heureuse 
de souffrir en son non. Qu'était-ce à ses yeux que son obscure 
persécution? que serait-ce que sa mort même à côté des malheurs 
de ce grand homme dont l'exil ébranlait la chrétienté tout entière ? 
Yoilà ce qu'elle s'était dit, et elle n'avait pas eu le courage de par- 
ler d'elle-même; elle s'était contentée de mentionner en passant, 
dans ses lettres, qu'elle avait été poursuivie cruellement, comme 
beaucoup de fidèles, et qu'elle avait récolté sa part de maux pour 
la cause de l'église et pour la sienne. Ge ne fut que par les lettres 
des autres ou par les rapports de ses visiteurs venus de Gonstanti- 
nople, que Ghrysostome apprit avec quelle noblesse de langage et 
quelle fermeté d'âme Olympias avait fait reculer ses bourreaux et 
mis à néant toutes les accusations d'Optatus. 

G'est ici qu'il faut placer la série des lettres de Ghrysostome à 
Olympias, lettres toutes personnelles, précieux monumens d'une 
incomparable amitié, conservés jusqu'à nous par la piété des sou- 



CHRYSOSTOME ET EUDOXIE. 33 

venirs. Ces lettres sont au nombre de dix-sept dans nos éditions de 
Chrysostome, et Photius n'en comptait aussi que dix-s^pt; mais on 
voit par quelques passages du texte que dans le principe il y en eut 
davantage. Elles furent toutes écrites de l'exil, et de Gueuse pour la 
plupart. L'antiquité en fit une estime toute particulière, non-seule- 
ment comme œuvre de philosophie chrétienne, mais comme mo- 
dèles d'un style pur, élégant, animé; l'histoire peut y voir en outre 
un sujet d'étude psychologique sur les sentimens du temps, et 
comme un dialogue entre deux grandes âmes qui ne se cachaient 
rien l'une à l'autre. Les lettres de Chrysostome nous permettent en 
effet de reconstruire celles de son amie, pour le fond des idées 
sans doute, mais souvent aussi pour la forms. Voici dans quelles 
circonstances et dans quelle intention cette correspondance a été 
écrite. 

IL 

Aucune œuvre philosophique de l'antiquité ne me paraît plus 
digne d'une admiration sérieuse que l'ensemble des opuscules adres- 
sés, sous le titre de lettres et de traités, par Jean Chrysostome à 
Olympias pendant son exil. La nature du sujet, qui présente une des 
plus profondes analyses du cœur humain, la beauté du style, qui les 
faisait compter par l'église d'Orient entre les plus belles perles de 
sa couronne, enfin les événemens particuliers au milieu desquels ils 
furent écrits et qui constituent le lien entre l'auteur et le livre, don- 
nent à ces opuscules une place à part dans les ouvrages du grand 
archevêque. Ils appartiennent au genre que la rhétorique latine ap- 
pelait consolaiorium ^ la rhétorique grecque Trapa/J.r.Tt/'.ov, consola- 
toire; c'est un père qui les écrit pour une fille, un ami pour une 
amie, victime à cause de lui de la plus injuste des persécutions; 
mais quel consolateur que l'auteur des lettres à Olympias! Il parle 
de maux qu'il éprouve, il apaise des douleurs qu'il ressent; il verse 
dans une âme qui est la moitié de la sienne, d'après ses propres 
théories touchant l'amitié spirituelle, un bauipe dont l'effet rejaillit 
sur lui-même, car il souffre autant et plus encore. « Dites- moi que 
mes leçons vous profitent, écrit-il à son amie, et prouvez-le-moi 
par la sérénité de votre cœur. Secouez, secouez cette cendre de 
tristesse qui vous aveugle et vous consume, relevez-vous d'un fatal 
accablement, et je serai payé de tous mes soins. Yotre courage raf- 
fermira le mien, et le calme de vos pensées viendra me réconforter 
dans mes misères... » 

Sans doute on avait pu voir dans les temps païens des philosophes 
composer à loisir et parfois sous les lambris dorés des consolations 

TOME LXXXV. — 1870. 3 



34 REVUE DES DEUX MONDES. 

sur l'exil; mais ici la consolation est donnée, sur la route même de 
l'exil, par un proscrit chassé d'une ville à l'autre vers un désert, à 
l'extrémité du monde romain, par un malheureux que deux conciles 
ont injustement condamné, qu'un empereur bannit, que les tribu- 
naux poursuivent comme incendiaire, que les évêques, ses collè- 
gues, renient, qui manque de tout, même de pain pour sa nour- 
riture, de lit pour son sommeil, et qu'une escorte de soldats, ses 
gardiens, traîne plutôt qu'elle ne le conduit vers son dernier sé- 
jour, sous la menace perpétuelle des brigands. Voilà le consolateur 
qui écrit les lettres à Olympias. On voit, d'après le texte, qu'une 
partie fut écrite dans les stations de la route, sous des toits ouverts 
à toutes les intempéries, pendant le loisir des haltes qu'on lui lais- 
sait pour son sommeil, et l'autre rédigée dans des solitudes sau- 
vages, tantôt à Gueuse sous la crainte des Isaures, tantôt à Arabissus 
au milieu des neiges éti^rnelles. Il n'est pas une soufirance du plus 
affreux bannissement dont il n'épuise l'amertume goutte à goutte, 
et c'est pendant ce temps-là qu'il console les autres, et qu'il dit de 
lui-même : L'exil n'est rien! 

La philosophie de Chrysostome est fondée en fait sur le principe 
stoïcien, que le mal n'existe que dans le péché, et que c'est nous 
qui le faisons. Tout ce qui porte atteinte à la pureté de l'âme, tout 
ce qui la ravale et empêche son essor vers des destinées supérieures 
est mal ; tout le reste est indifférent comme transitoire et contin- 
gent : telles sont les joies et les douleurs de ce monde, qui n'attei- 
gnent point l'âme, mobiles comme des ombres et des fantômes, 
éphémères comme l'herbe des champs, ou mieux comme la fleur de 
l'herbe que le moindre souffle emporte et dissipe. Le bien et le mal 
qui affectent l'âme sont seuls réels, parce qu'ils affectent une sub- 
stance impérissable et la purifient ou l'avilissent; ce qui affecte le 
corps n'est ni bon ni mauvais, ce sont des accidens passagers comme 
le corps lui-même. Les stoïciens avaient déjà professé ce principe; 
mais, comme application morale de leur système, ils disaient à ceux 
qui souffrent : « Méprisez la douleur, méprisez les fers, la prison, 
l'exil, et méprisez aussi ceux qui vous les infligent sans raison. 
Isolez-vous d'un monde où régnent les adversités et l'injustice, et 
renfermez-vous en vous-mêmes dans un ?wonmpeccable et serein. » 
Le stoïcisme chrétien de Chrysostome fait un grand pas au-dessus 
de ces orgueilleuses doctrin: s. Il dit aux persc'cutés : Souffrez, car 
Dieu le veut; savez-vous s'il n'a pas lié vos douleurs à ses desseins 
sur l'ordre moral du monde, et si la persécution qui ébranle en ce 
moment-ci nos églises n'est pas pour elles, dans la profondeur des 
prévisions divines, ce qu'est la tempête pour épurer l'air vicié, l'hi- 
ver et les frimas pour mûrir le grain sous la terre, la nuit pour ra- 



CHRYSOSTOME ET EUDOXIE. 35 

viver nos corps? Dans cette sorte de fatalisme sublime et respec- 
tueux pour celui qui ordonne et règle tout, le persécuteur devient 
|in instrument de rigueur ou de rénovation dans la main de Dieu; 
le persécuté, l'ouvrier obr'^issant d'une œuvre inconnue à laquelle il 
travaille sous le poids du jour et au bout de laquelle est le salaire. 
Il faut don-c marcher le front levé dans les traverses de la vie, et 
non-seulement avec résignation, mais avec allégresse, avec actions 
de grâce pour la Providence, qui nous conduit toujours au bonheur 
quand nous aimons le bien. Une telle philosophie si élevée, si forte, 
nous paraîtrait presque une pure théorie, une simple spéculation de 
l'esprit, impossible en pratique, sinon dans l'élan momentané qui 
mène au martyre; ce fut pourtant celle que pratiqua Chrysostome 
dans une longue accumulation de misères et d'injustices pendant 
les trois ans de son exil. Sans vouloir comparer l'auteur des Conso- 
lations à Ihivia à celui des Lettres à Ohjinpias, j'en dirai pourtant 
deux mots : le philosophe qui prêchait la résignation à la pauvreté 
et à l'exil sous le palais d'or de Néron a besoin qu'on oublie sa vie 
pour admirer son livre; mais, quand on lit Chrysostome, on peut se 
demander ce qu'il faut le plus admirer du livre ou de l'auteur. 

J'ajouterai encore une chose, c'est que ces opuscules de l'ancien 
archevêque de Constantinople nous le font apercevoir sous un point 
de vue tout nouveau. L'évêque dominateur dont l'orgueil et l'hu- 
meur irritable avaient soulevé tant de haines contre lui au temps de 
sa prospérité nous apparaît ici comme l'ami le pkis tendre, qu'une 
souffrance de ceux qu'il aime tourmente plus dans son exil que les 
aiguillons de la persécution. Le prêtre audacieux qui avait bravé 
deux conciles, un empereur, et, ce qui est plus, la colère d'une im- 
pératrice, se laissa presque abattre à l'idée qu'une amie souffre 
pour lui. Les hommes publics que l'histoire seule nous fait con- 
naître se montrent à nous dans le drame des^choses par l'enveloppe 
de leur caractère, si je puis ainsi parler, par les côtés souvent âpres 
et rugueux qu'ils doivent aux circonstances ou au dur combat de 
la vie : ils passent ainsi dans le monde, et souvent on ne connaît 
d'eux que l'apparence. Leurs lettres au contraire nous font pénétrer 
dans tous les replis de leur cœur, et nous révèlent l'homme inté- 
rieur. C'est ce que nous démontre la correspondance de Chryso- 
stome. On pourrait dire, d'après les matériaux qui doivent composer 
l'histoire du célèbre archevêque de Constantinople, qu'il y avait 
réellement en lui deux personnages : l'un grand à jamais par la 
parole, mais chef inflexible, trop ami de la guerre et qui périt par 
la guerre, l'autre doux et tendre, d'une tendresse infinie pour ses 
amis, clément pour ses ennemis, mêma quand il voyait en eux un 
fouet levé par la main de Dieu sur l'église et sur lui. La réunion 



36 REVUE DES DEUX MONDES. 

de ces deux hommes fait assurément du persécuté de Gueuse un 
des personnages les plus grands et les plus saints qui aient occupé 
la scène du monde. 

Nous avons trop souvent parlé d'Olympias dans le cours de ces 
récits pour avoir besoin de la faire connaître; nous nous bornerons 
donc à redire que, issue de la plus illustre maison et réputée la plus 
riche héritière de l'Orient, elle avait épousé, toute jeune encore, un 
homme qu'elle aimait et qu'elle perdit au bout de six mois; que» 
résolue dès lors à rester dans le veuvage, elle eut à lutter contre les 
persécutions de Théodose, qui voulait la remarier à son gré, et mit 
le séquestre sur ses biens. Échappée à ce double danger par son 
courage inébranlable, Olympias entra dans l'église de Constanti- 
nople comme diaconesse, et consacra au service de la profession de 
son choix son argent, son crédit dans le monde et toutes les res- 
sources d'un esprit et d'un savoir éminens. Nectaire, homme du 
monde lui-même et digne appréciateur des mérites d'Olympias, l'a- 
vait prise pour conseillère; Chrysostome la prit pour conseillère et 
pour amie. Elle coulait des jours heureux entre les pauvres et le 
sanctuaire, fière d'être attachée à un si grand homme qu'elle re- 
gardait comme un père et comme un maître, lorsque la révolution 
suscitée par les mauvaises passions d'Eudoxie vint tout bouleverser, 
jeter le schisme dans l'église, envoyer Chrysostome en exil et dis- 
perser son troupeau fidèle. Olympias ne fut pas la dernière, ainsi 
qu'on l'a vu, h ressentir pour elle-même les conséquences de la 
persécution. 

Elle avait alors trente-six ans, et les traces de cette beauté fa- 
meuse chez les historiens du temps n'avaient point encore disparu 
sans doute, malgré les austérités et les privations dans lesquelles 
elle usait son corps. Le spectacle de la tempête qui venait fondre 
sur tout ce qu'elle respectait et aimait la frappa d'étonnement en 
même temps que de douleur. Elle ne put voir le renversement de 
tous les principes, le supplice des bons, la victoire des méchans, le 
triomphe de la calomnie sur l'innocence, la profanation du sanc- 
tuaire laissée impunie par la justice divine, sans que sa foi naïve en 
fût ébranlée. Elle se demanda s'il y avait une providence qui réglât 
les choses de la terre, ou si Dieu n'avait pas abandonné son église, 
quand elle vit les sycophantes étaler insolemment leur luxe et leur 
prospérité, tandis que le nom de celui que la chrétienté tout en- 
tière eût dû bénir était anathématisé dans sa propre basilique. Elle 
lutta en vain par la prière contre ces doutes qui l'effrayaient, sup- 
pliant Dieu de montrer sa justice pour soutenir la foi de ses en- 
fans. Ces orages de l'âme anéantirent presque sa raison. Elle tomba 
dans un accablement moral d'où elle ne sortait que par quelque 



CIIRYSOSTOME ET EUDOXIE. Z7 

crise violente qui la rejetait sur la scène des événemens, comme 
son accusation pour crime d'incendie et son interrogatoire par le 
préfet, ou lorsqu'elle recevait de Chrysostome quelque recomman- 
dation de travailler pour ses amis ou pour lui. Les livres saints 
mêmes, autrefois sa lecture assidue, n'étaient plus une consolation 
pour elle. « Je n'entendrai plus, disait-elle, la parole de Dieu des- 
cendre de ces lèvres d'or, ses plus dignes interprètes. » Sa santé ne 
résista point à ce désordre intérieur; une fièvre continue s'empara 
d'elle, puis le dégoût de toute nourriture et de tout mouvement. 
Bientôt elle ne quitta plus son lit, où une ardente insomnie la tenait 
enchaînée, et, quand elle le quittait, c'était pour se prosterner à 
terre et pleurer; en un mot, tout défaillait en elle, l'âme et le coips. 
Le mal qui consumait Olympias était connu de la Grèce païenne, 
qui l'appela mélancolie , ses grands médecins l'attribuèrent à une 
corruption des humeurs et cherchèrent des remèdes physiques pour 
le combattre. Les sociétés chez lesquelles l'idée religieuse était dé- 
veloppée avec exaltation le connurent aussi, et plus encore. Les 
Juifs le considérèrent comme une maladie de l'âme, un châtiment 
de Dieu plus terrible que la mort. Jéhovah, dans le Deuiéronome, 
après avoir énuméré tous les fléaux dont il menaçait les Hébreux, 
s'ils lui devenaient infidèles, et parmi ces fléaux la servitude, la 
contagion, les plaies hideuses, la famine, qui forcerait les mères à 
manger leurs enfans, ajoute, comme le couronnement de toutes les 
misères : « Je donnerai à ce peuple un cœur flétri par le chagrin, des 
yeux abattus et languissans, une âme consumée de douleur. » Les 
prophètes de l'ancienne loi éprouvèrent plus d'une fois les atteintes 
de ce mal redoutable en voyant Israël, sourd à leurs leçons, persévé- 
rer dans le crime. Élie, dompté par lui dans les cavernes du Carmel, 
s'écriait avec angoisse : « Mon Dieu, reprends mon âme, je te la 
rends. » Et un autre prophète ajoutait : (( Reprends-la, car mieux 
vaut mourir que vivre ainsi. » Sous l'empire de la nouvelle loi, ce 
mal s'appela tristesse et ne sévit pas avec moins de force. Jésus, qui 
voulut parcourir l'échelle de toutes les souffrances humaines, éprou- 
vait celle-ci quand il disait, tout baigné de larmes : « Mon âme est 
triste jusqu'à la mort. » Le christianisme, si occupé de la médecine 
spirituelle, trouva des remèdes moraux à une affection qu'il regar- 
dait comme toute morale; mais la tristesse n'en régna pas moins 
parmi les fidèles, attaquant de préférence les âmes tendres et om- 
brageuses. Elle vécut dans la solitude avec les ermites, dans les 
cloîtres avec les recluses. Enfin la société civile ne devait pas plus 
l'ignorer que la société religieuse : on la voit paraître au lendemain 
des grandes catastrophes, des grandes passions, des grandes espé- 
rances déçues. 



8S REVUE DES DEUX MONDES. 

Ce mal affreux, qui tuait l'âme et le coips à la fois, et qu'à cause 
de cela les pères de l'église déclaraient un piège du démon pour 
prendre plus aisément possession de nous-mêmes, ce mal n'avait 
pas échappé à l'œil pénétrant de Chrysostomc ; il en avait observé 
les premiers symptômes dans la correspondance d'Olympias, puis il 
les avait vus grandir, avait essayé de les combattre, et son peu de 
succès lui faisait voir combien le danger était pressant. « ma 
sœur, s'écrie-t-il dans une de ses lettres, vous voulez mourir, je le 
vois bien! » Elle mourait en effet; mais il résolut, au milieu des 
misères et des préoccupations de l'exil, d'arracher cette fdle de son 
cœur à l'abîme où une pente fatale l'entraînait. 

En hnbile médecin, il remonte à la source du mal pour étudier 
les moyens de le combattre. Il vit que la tristesse d'Olympias dé- 
coulait de deux sources : le désordre de l'église, qui s'aggravait d 
jour en jour, et leur mutuelle séparation. A chacune de ces causes 
il appliqua un remède différent : à la première, le raisonnement et 
les textes des livres saints, à la seconde les argumens de la plus tou- 
chante affection et l'espérance d'une réunion prochaine. Nous exa- 
minerons successivement ces deux parties de sa consolation en les 
réunissant sous deux titres, quoiqu il ne les traite pas méthodique- 
ment, et qu'elles soient entremêlées dans ses lettres. Tout en es- 
sayant de présenter dans une courte analyse la marche de l'ar- 
gumentation, je m'attacherai à reproduire autant que possible les 
paroles mêmes de l'auteur. 

ï. — 11 aborde donc en premier lieu la grande question des maux 
de l'église dont le spectacle avait porté au cœur d'Olympias vue si 
profonde blessure, et il attaque alors avec force cette disposition des 
âmes tendres à se scandaliser. On sait que les chrétiens désignalent 
par ce mot l'état d'une âme qui, troublée dans sa confiance en Dieu 
par des incidens extérieurs qu'elle ne comprend pas, met son juge- 
ment faillible au-dessus de sa foi, et se laisse ainsi détourner de la 
vraie voie. Ce danger, un des plus grands pour le chrétien, il le 
combat avec persévérance dans ses lettres à Olympias; il composa 
même dans sa prison un traité parlicu'ier, destiné à prémunir contre 
ces tentations d'une fausse raison, soit sa douce et pieuse amie, soit 
les autres fidèles qui se scandalisaient comme elle au sujet des évé- 
nemens d'alors. Cette facilité à critiquer en quelque sorte les œu- 
vres de Dieu, à placer son impression irréfléchie ou son jugement 
en regard des insondables desseins de celui qui a créé le monde et- 
le fait vivre, Chrysostome la considère comme une maladie mortelle 
du cœur et un piège du démon, car il ne voit là qu'une révolte et 
une folie de l'orgueil humain. Croyez-en la sagesse de Dieu, con- 



CHRYSOSTOME ET EUDOXIE. â9 

fiez-vous à sa bonté infinie, et ne le jugez pas, voilà le fond de ses 
préceptes, qu'il applique avec de magnifiques développemens à la 
nature, à la société humaine, à l'histoire même de la foi. Olympias, 
il nous l'apprend, et nous le voyons d'ailleurs par ses réponses aux 
lettres de la pieuse diaconesse, Olympias était douée d'un esprit 
sagace, nourri de la lecture des livres saints et de ce qu'on appelait 
alors la divine philosophie, mais assez tenace et porté vers la con- 
troverse; Chrysostome avait donc affaire à un disciple peu facile à 
convaincre, à un malade qui discutait ses remèdes : aussi revient-il 
à plusieurs reprises sur les mêmes choses, et insiste-t-il avec une 
vivacité passionnée siu- les plus importantes, ce qui nous a valu de 
lui plus d'un morceau d' éloquence comparable aux plus belles choses 
de l'antiquité. 

L'église sans doute est tourmentée, ses chefs sont proscrits; des 
loups rapaces ont envahi la bergerie et dispersé le troupeau; les 
puissances du siècle se sont élevées contre le sanctuaire et y ont in- 
stallé l'usurpation et le schisme : qu'importe? s'écrie-t-il; ne s'est- 
il passé jamais ri^^n de pareil dans le monde? Gomme si l'église du 
Christ n'avait pas grandi au milieu des désordres, et que le Christ 
lui-même, depuis son berceau jusqu'à sa mort, n'eût pas été en- 
touré de scandales? S'il en est ainsi, pourquoi nous plaindre, et 
que sommes-nous avec nos souffrances misérables, quand le fils de 
Dieu et ses apôtres ne nous ont apporté la vérité qu'au milieu des 
persécutions et des tourmentes? 

Qu'est-ce d'ailleurs que la persécution, et que sont les maux de 
ce monde? « Croyez-le bien, ma chère et vénérée dame, il n'y a de 
mal que le péché, il n'y a de bien que la vertu; tout le reste, bon- 
heur ou malheur, quelque nom qu'on lui donne, n'est que fumée, 
fantômes et illusion. » En d'autres termes, le mal est en nous, c'est 
nous qui le faisons; nous le créons par notre propre déchéance; 
quant au dehors, il ne peut rien sur nous, lorsque nous restons 
fermes en notre confiance dans la sagesse et la bonté infinies d'en 
haut. 

Examinons votre pensée, quand elle se laisse troubler par les 
déswdres qui nous agitent. Vos amis en souffrent, vous en souf- 
frez vous-même, et vous pleurez sur tant de calamités dont vous 
n'apercevez ni le but ni la fin ,n-obable. De sombres et noires idées 
vous assiègent, un nuage de chagrin vous enveloppe; vous tombez 
dans le découragement, parce que vous ne comprenez rien à tout 
ce qui se passe. Ah ! je ne veux pas vous déguiser le mal qui vous 
effraie, je ne veux ni le nier ni l'amoindrir; je veux au contraire 
que vous l'envisagiez tel qu'il est, c'est -à-chre plus affreux, plus 
profond, qu'il ne vous appai-aît encore. Oui, « nous voguons au 



hO REVUE DES DEUX MONDES. 

sein d'une tempête immense. Le navire qui nous emporte flotte 
sans direction au gré des fureurs de l'océan. Une moitié de ses 
matelots est h la mer, et leurs cadavres roulent sous nos yeux 
à la surface de l'onde; l'autre moitié va périr. Plus de voiles, plus 
de mâts; les rames sont abandonnées, le gouvernail brisé, et les 
pilotes, assis sur leur banc, ne savent que serrer leurs genoux de 
leurs bras, incapables de former un projet et n'ayant plus de force 
que pour gémir. Une nuit obscure leur dérobe jusqu'à l'écueil qu'ils 
vont toucher, et leurs oreilles ne sont plus frappées que par le bruit 
assourdissant des vagues. La mer elle-même soulève de son fond 
des monstres hideux qu'elle lance sur le navire, au grand effroi des 
passagers... J'essaie vainement d'exprimer par ces images accumu- 
lées la multitude des maux qui nous accablent, car quel langage 
humain pourrait les rendre? Et pourtant moi qui plus que tout autre 
devrais en être troublé, je n'abandonne pas l'espérance; je porte 
mes regards en haut, vers le suprême pilote de l'univers, à qui l'art 
n'est pas nécessaire pour gouverner dans la tempête... » 

Il ne faut donc pas se décourager, mais au contraire avoir tou- 
jours présente à l'esprit cette vérité : : il n'y a qu'un malheur à re- 
douter en ce monde, le péché et les défaillances de l'âme, qui con- 
duisent au péché; tout le reste n'est qu'une fable. Embûches et 
inimitiés, fraudes et calomnies, injures et délations, spoliation, ban- 
nissement, glaives acérés, mers bouleversées, guerre du monde 
entier, tout cela n'est rien et ne va pas jusqu'à ébranler une âme 
vigilante. L'apôtre Paul nous l'enseigne par ces paroles : « les choses 
visibles n'ont qu'un temps. » Pourquoi donc craindre, comme des 
maux véritables, des accidens que le temps entraîne comme un 
fleuve emporte ses eaux?... 

« Mais, me dira-t-on, c'est un dur et lourd fardeau que l'adver- 
sité! » — Sans doute; voyons-la pourtant sous une autre face, et 
nous apprendrons à la dédaigner. Les outrages, les mépris, les sar- 
casmes, qui nous viennent de nos ennemis, qu'est-ce que cela? La 
laine d'un manteau pourri que les vers rongent et que le temps con- 
sume. «Pourtant, ajoute-t-on, au milieu de ces épreuves infligées au 
monde, beaucoup périssent et beaucoup sont scandalisés. » — Assu- 
rément, et cela est arrivé bien des fois; puis après les ruines, après 
les morts, après les scandales, l'ordre renaît, le calme règne et la 
vérité reprend son cours. Ah! vous voulez être plus snge que Dieu! 
Vous sondez les décrets de la Providence! Inclinez-vous plutôt de-' 
vaut les lois qu'elle impose; ne jugez pas, ne murmurez pas, répétez 
seulement avec le même apôtre : « Profondeurs des desseins de 
Dieu, qui pourrait pénétrer jusqu'à vous? » 

Qu'on se figure un homme qui n'aurait jamais vu lever et coucher 



CHRYSOSTOME ET EUDOXIE. Al 

le soleil , ne sera-t-il pas scandalisé de voir l'astre du jour dispa- 
raître du firmament et la nuit envahir la terre? Il croira que Dieu 
l'abandonne. Et celui qui n'a vu que le printemps ne sera-t-il 
pas scandalisé de voir arriver l'hiver, cette mort de la nature? Il 
croira que Dieu, reniant son ouvrage, délaisse le monde qu'il a fait. 
Et celui qui voit semer le grain sur la terre, et ce grain pourrir sous 
la glèbe et les frimas, n'est-il pas scandalisé en se demandant 
pourquoi ce grain perdu? Mais plus tard il le verra renaître en 
moissons jaunissantes; l'autre verra le soleil se lever de nouveau à 
l'horizon, et le printemps succéder encore à l'hiver. Ces hommes 
se repentiront alors de leur aveuglement et s'inclineront avec res- 
pect devant l'ordre établi par la Providence. II en est ainsi des 
choses morales et des événemens de la vie; il suffît de les observer, 
pour reconnaître bientôt avec douleur que le doute qu'on avait conçu 
n'est qu'un blasphème. 

Mais l'histoire même de notre rédemption n'est-elle pas environ- 
nés de scandales? Quel objet de scandale pour beaucoup n'a pas dû 
être ce Dieu enfant enveloppé de langes, déposé dans une étable, 
forcé bientôt de quitter la crèche qui lui servait de lit pour s'enfuir 
chez un peuple barbare ! Beaucoup ne pouvaient-ils pas dire à la 
vue de la pauvre famille de Joseph se bannissant elle-même : (( Quoi ! 
c'est là le sauveur des hommes, le roi du ciel et des mondes, le fds 
de Dieu? » Et ils ont dû se scandaliser. Plus tard, quand cet enfant 
est revenu de l'exil et qu'il a grandi, une guerre implacable s'élève 
contre lui de tous côtés. Ce sont d'abord les disciples de Jean qui le 
poursuivent de leurs haines jalouses. « Maître, disent -ils au pré- 
curseur, celui qui était avec toi au-delà du Jourdain baptise mainte- 
nant et tous viennent à lui! » Paroles d'envie, inspirées par l'esprit 
du mal . 

Quand Jésus commence à opérer des miracles, que de calomnies 
contre lui et que de scandales pour les faibles ! h Vous êtes un Sa- 
maritain, lui crie-t-on de toutes parts, et vous êtes possédé du 
diable. » On l'accuse d'être ami de la bonne chère et du vin, des 
hommes pervers et corrompus. Un jour qu'il s'entretient avec une 
femme, on l'appelle faux prophète; « s'il était prophète, murmurait- 
on, il saurait ce qu'est la femme qui lui parle. » On grinçait des 
dents à son aspect, et les Juifs n'étaient pas les seuls à lui faire la 
guerre... « Ses frères eux-mêmes, fait remarquer un évangéliste, ne 
croyaient pas en lui... » 

Olympias objectait, comme une justification de ses tristesses, le 
grand nombre de ceux qui, cédant à la persécution, tombaient dans 
l'erreur et le schisme. « Croyez-vous donc, réplique avec énergie 
Chrysostome, qu'il n'y ait pas eu de disciples scandalisés en pré- 



A2 REVUE DES DEUX BIONDES. 

sence de la croix? Quand les ennemis de Jésus, le tenant désormais 
en leur pouvoir, assouvissaient lentement sur lui les plus brutales 
vengeances, le disciple qui l'avait livré, présent à son humiliation, 
dut avoir un moment de triomphe qui tourna pour les autres en 
scandale. — Et le simulacre de jugement, et la flagellation, et la 
royauté dérisoire, et le crucifiement, quel scandale ont-ils dû pro- 
duire! Le Christ est abandonné de ses disciples; on ne voit plus au- 
tour de lui qu'attentats de la soldatesque ou du peuple, honie, ou- 
trages, mauvais traitemens. — « Si tu es fils de Dieu, lui cria-t-on 
du pied de sa croix, descends de ce gibet, et nous croirons en toi. » 
Mais ce qui dépasse toutes les bornes de l'insulte, toutes les inven- 
tions de la perversité, c'est qu'on lui préfère un voleur, un homme 
de rapine et de sang. « Qui voulez-vous que je délivre en ce jour, 
le Christ ou Barabbas? — Barabbas ! s'écrie toutîe peuple juif, nous 
voulons Barabbas, et celui-Là, crucifiez-le. » Fut-il jamais ime mort 
plus ignominieuse? Et il meurt seul, sans amis, sans disciples: c'est 
un voleur, compagnon de son supplice, qui le confesse au haut 
d'une croix. Non, jamais tous les scandales accumulés n'approchè- 
rent de celui-là. Sa sépulture même est une aumône. — C'est ainsi 
que la vérité envoyée du ciel a pris naissance sur la terre : son 
passage a été environné de circonstances qui ont été l'épreuve des 
forts et la perte des faibles. Elle a accompli le mot divin prononcé 
par elle-même : malheur a celui qui se scandalise ! 

La vie des apôtres, la prédication de l'Evangile n'ont pas été plus 
exemptes de scandales et de persécutions. Les apôtres se disper- 
sent, ils fuient et se cachent, ils prêchent dans l'ombre, et pourtant 
la religion fleurit; elle s'étend rapidement, en vertu des prodiges 
qui ont signalé son berceau. Un d'entre eux descend par une fenêtre 
pour échapper à la mort; d'autres emprisonnés, chargés de chaînes, 
ont besoin qu'un ange les délivre. Quand les puissans du monde 
les chassent, des pauvres, des artisans les accueillent. Ils sont en- 
tourés d'une pieuse sollicitude par des revendeuses de pourpre, des 
faiseurs de tentes, des corroyeurs, dans des quartiers retii^^s des 
villes ou sur les bords de la mer. telle était la marche tracée par 
Dieu même dans son inénarrable sagesse. Quand Paul lui deman- 
dait le calme et la paix pour le succès de sa prédication, Dieu lui 
répondait : « Il te suffit de ma grâce, car ma puissance éclate dans 
la faiblesse. » 

« Maintenant, ma pieuse et vénérée dame, continue l'auteur de 
la consolation , si vous dégagez les événemens heursux du milieu 
de nos adversités, vous pourrez bien n'y pas trouver des piodiges et 
des miracles; mais à coup sûr vo;is y reconnaîtrez un enchaînement 
merveilleux de desseins qui proclament la Providence. — Il ne faut 



CHRYSOSTOME ET EUDOXIE. AS 

pourtant pas, Olyrapias, que vous recueilliez tout de ma bouche 
sans aucuii effort de votre part; je vous laisse le soin de reclieicher 
et de réunir ces divers traits de la protection céleste, en les com- 
parant à nos revers. Ce travail salutaire à l'âme contribuera à dis- 
siper vos ennuis , à fortifier votre foi, et vous y puiserez pour vos 
douleurs un grand soulagement. » 

Tel est le contenu de la première lettre de Chrysostome à sa chère 
diaconesse, de celle-là du moins que les plus anciens éditeurs ont 
mise en tête de ce recueil. On voit combien elle renferme d'allu- 
sions à la situation même de l'exilé, à son dénûment actuel, à ses 
souffrances, à la malice de ses ennemis; on voit aussi comment, rat- 
tachant son mar yre à un dessein général de Dieu sur l'église, des- 
sein encore inaccessible aux regards, il en accepte d'avance toutes 
les conséquences, comme- un bien, avec foi et courage. Pourquoi 
alors se décourager quand on souffre moins, et ne pas puiser de la 
constance dans les paroles de celui qui souffre davantage? et com- 
ment oser se plaindre et se laisser abattre quand le fils de Dieu lui- 
même n'annonce ici-bas son Evangile qu'à travers les persécutions 
et les scandales? 

Il paraît que le remède n'eut pas tout l'effet qu'en attendait le 
médecin, et que les lettres d'Olympias dénotaient toujours un pro- 
fond affaissement de l'âme. Chrysostome ne se découragea pas, et 
en écrivit une seconde non moins développée que la première, mais 
qui touchait à des points différens de sa thèse. 

« Je ne vois que trop, lui disait-il, que la douleur et les ennuis 
exercent sur vous un empire obstiné; je veux donc vous écrire en- 
core : puisse votre cœur en être plus intimement consolé et votre 
santé mieux raffermie! Courage! je viens de nouveau, et par d'au- 
tres moyens, secouer cette cendre de deuil dont vous êtes couverte. 
La cendre de l'esprit, comme celle de la matière, produit avec une 
effrayante activité des résultats désastreux : elle trouble d'abord la 
vue, et finit par la détruire entièrement. Écartons-la donc avec le 
plus grand soin, afin de voir c'air dans ce qui nous environne; 
mais, vous aussi, travaillez avec moi, et ne m'épargnez pas votre 
concours. Les hommes de l'art, dans les maladies du corps, ont 
beau en déployer toutes les ressources; si les malades n'agissent pas 
de leur côté, la médecine reste impuissante : il en est ainsi des ma- 
ladies de l'âme... 

u Je voudrais bien agir, me dites-vous, mais je ne puis pas; le mal 
est plus fort que moi. Je ne saurais dissiper ces épais nuages qui 
m'enveloppent malgré tous mes efforts pour les écarter. » Illusion 
qu3 tout cela, vaine excuse, car je connais l'élévation de vos pen- 
sées, la force et la piété de votre âme; je connais la grandeur de 



hh REVUE DES DEUX MONDES. 

votre prudence, les ressources de votre philosophie; je sais enfin 
qu'il est en votre pouvoir de commander à cette mer furieuse de la 
tristesse, et de ramener la sérénité dans votre cœur... Qu'y a-t-il 
donc cà faire? Lorsque vous entendrez dire que telle église est tom- 
bée, que telle autre est chancelante, que telle autre encore est cruel- 
lement battue par les flots et menace de sombrer, que plusieurs ont 
un loup pour pasteur, un pirate pour pilote , un bourreau pour mé- 
decin, il vous est sans doute permis de vous attrister, puisqu'on ne 
saurait voir ces choses sans douleur; mais ne vous affligez pas outre 
mesure. Si pour nos propres péchés, pour les actes dont nous avons 
à rendre compte, il n'est ni nécessaire ni bon de trop s'affliger, à 
plus forte raison est-ce inutile, fatal et même satanique de tomber 
dans l'abattement et le désespoir pour les péchés des autres... » 

Il cite à ce sujet l'exemple de saint Paul, qui, après avoir chassé 
de l'église un chrétien coupable d'un grand crime, l'y fait rentrer, 
pour que sa douleur excessive, fruit du repentir, ne le consume pas. 

(c Or, continue-t-il , dites-moi, Olympias, si l'apôtre ne permet 
pas qu'un homme aussi criminel se laisse plonger dans le chagrin ; 
s'il a recours au plus extrême des moyens , le pardon , pour arrêter 
cette plaie de la tristesse, persuadé que tout excès est diabolique, 
ne serait-ce pas une folie, une démence véritable de vous laisser 
abattre pour les péchés d' autrui?... Si vous me dites encore : Je 
veux, mais je ne puis pas, et moi aussi je vous répéterai : Vaines 
excuses, inutiles prétextes! Quand de noires pensées vous assail- 
leront, ou que vous entendrez quelque récit capable de les ré- 
veiller en vous, retirez-vous dans le fond de votre conscience, et 
pensez au jour terrible où le monde sera jugé. Devant celui qui n'a 
besoin ni d'accusateurs, ni de témoins, personne ne répond pour 
un autre; à chacun ses actions, à chacun sa sentence. Songez-y 
et opposez une frayeur salutaire à cette tristesse qui sert d'instru- 
ment au démon, puis engagez la lutte avec fermeté. Il vous suffira 
d'un peu de décision pour que le sombre tissu disparaisse plus 
promptement qu'une toile d'araignée... » 

Eh! pourquoi donc Olympias se laisserait-elle troubler pour les 
péchés d'autrui, et, persécutée, s'exposerait-elle à périr pour les. 
crimes des persécuteurs? Olympias peut comparaître telle qu'elle 
est et sans crainte devant le redoutable tribunal. Quelle vie est plus 
pure que la sienne, quel cœur plus grand, quelles mains plus libé- 
rales, et qui, ayant reçu du ciel les dons les plus magnifiques, en a 
jamais fait un plus magnifique emploi? 

Pour soutenir la noble créature, qu'une fatale défaillance de l'âme 
entraîne à sa perte, lui rendre confiance en elle-même, la relever 
enfin à ses propres yeux, il exalte les perfections de cette fille de son 



CIIRYSOSTOME ET EUDOXIE. /j5 

cœur; il se plaît k lui montrer ce qu'elle est, ce qu'elle a été depuis 
son enfance, et combien en se considérant dans ses mérites elle doit 
83 trouver supérieure aux misérables adversités qui l'abattent. Dans 
son désir d'être écouté, il ne recule pas devant une sainte et digne 
flatterie, cette flatterie qui consiste à exagérer la force de ceux qui 
ont à livrer un grand combat pour les mettre en quelque sorte de 
niveau avec les diflicultés qui les attendent. Le tableau qu'il trace 
à ce sujet nous intéresse principalement parce qu'il nous fait voir 
Olynipias telle que son ami la voyait lui-même : pour lui en effet, 
c'était à peine une femme, c'était déjà un être angélique, et cet 
être se laissait dominer par des calamités apparentes, méprisables 
aux yeux du sage ! 

11 entre dans l'énumération des vertus dont elle offre l'ensemble 
merveilleux. Il vante la pm-eté de sa vie, qui, passée dans le plus 
chaste veuvage, égale en mérite celle des vierges consacrées à Dieu; 
la charité vient ensuite, l'aumône supérieure à la virginité même, 
et dont Olympias tient le sceptre entre toutes ; — - la patience, les 
épreuves l'ont en quelque sorte multipliée chez elle sans que rien 
la pût lasser. Un discours entier, une histoire même ne suflirait pas 
à raconter toutes les peines qui l'ont assaillie depuis sa jeunesse : 
persécutions de ses proches, persécutions des étrangers, grands et 
petits, de ses amis, de ses ennemis, sans oublier les prêtres; chaque 
épisode de ces douloureuses aventures fournirait à sa glorification 
un sujet inépuisable. Que dire aussi de ses privations volontaires, 
des mortifications, des jeûnes, de la lutte de l'âme contre la chair? 

« Les mots de sobriété, de frugalité dans les repas ne vous sont 
point applicables, ma pieuse et vénérée dame, lui dit-il; il faut en 
chercher d'autres, il faut élever son langage pour rendre la per- 
fection idéale de votre vie. L'austérité de vos veilles sacrées, quelle 
expression la rendra? Vous avez dompté le sommeil pour la prière, 
comme vous avez dompté la faim pour l'abstinence, et il vous est 
devenu naturel de veiller comme aux autres de dormir; votre bien- 
faisance et votre charité, plus ardentes que les plus ardentes four- 
naises, ont porté votre renommée jusqu'au-delà des mers. Retracer 
votre histoire serait ouvrir et déployer aux yeux tout un océan de 
merveilles : je l'eusse essayé peut-être, si je n'avais ici un but plus 
utile encore et plus respectable, vous assister et vous guérir. » 

Je laisserai de côté les développemens qu'il consacre aux princi- 
pales vertus d'Olympias pour me borner à un passage éminemment 
curieux, parce qu'il a trait au luxe des femmes dans la capitale de 
l'Orient, luxe insensé qui laissait bien en arrière les extravagances 
de Rome et de tout l'Occident. — Or Olympias s'était toujours dis- 
tinguée par sa tenue modeste et par son mépris de la parure, vertu 



56 REVUE DES DEUX MONDES. 

très louable assurément chez une grande dame qui avait eu besoin, 
pour la pratiquer, de lutter non-seulement contre l'entraînement 
général, mais aussi contre les exemples de sa famille, tandis que 
cette même passion de la parure, unie à la coquetterie (qu'on me 
permette d'employer ce mot), avait envahi dans Constantinople les 
pauvres comme les riches et jusqu'aux vierges attachées au sanc' 
tuaire. 

Les esprits superficiels, nous dit le moraliste dans un langage 
digne de lui, peuvent reléguer la modestie des femmes au dernier 
rang de leur mérite; moi je le place au premier. A considérer sérieu- 
sement les choses, on se convainc que cette vertu exige de celles qui 
la connaissent non moins d'élévation d'tàme que de sagesse de con- 
duits. Le Nouveau-Testament n'a pas été seul à la prescrire lorsque 
l'apôtre Paul défend aux femmes même mariées les ornemens d'ar- 
gent, ainsi que les étofles précieuses. L'Ancien-Testament ne tient 
pas un autre langage, quoiqu'on n'y rencontre rien de semblable à 
cette divine philosophie qui nous régit maintenant, et que Dieu n'y 
conduise les hommes qu'à travers des ombres et des figures par le 
règlement de la société extérieure. Ecoutez en effet avec quelle force 
le prophète Isaïe gourmande le luxe des femmes dans la société 
israélite. « Voix du Seignem' contre les filles de Sion! s'écrie-t-il, 
emporté par une sainte colère. Parce qu'elles se sont élevées avec 
orgueil, qu'elles ont marché la tête haute avdc des regards pleins 
d'affectation en faisant mouvoir les plis de leurs robes, en cadjnçant 
leurs pas, le Seigneur rabaissera les filles de Sion. — La poussière 
remplacera tes parfums, une corde te sera donnée pour ceinture, la 
supe be parure de ta tète tombera, et tu seras chauve à cause de 
tes œuvres] » 

Parcoui-ant la série des ravages que cette maladie de l'âme exerce 
sur toutes les classes de la société byzantine, Chrysostome arrive 
aux religieuses, qui, sous l'étoffe grossière de leurs vêtemens, riva- 
lisent dj coquetterie avec les femmes du monde couvertes d'or et 
de soie. « Voyez, dit-il, cette vierge dont les vêtemens respirent la 
mollesse et dont la tunique est lâche et traînante : par sa démarche, 
le son de sa voix, le mouvement de ses yeux, comme par ses ajus- 
temens, elle présente un poison délétère en appelant les regards, en 
provoquant les passioas, et creuse de la sorte des abîmes sous les 
pieds des passans! Peut-on bien lui donner le nom de vierge, et ne 
seriez-vous pas plutôt teaté de la ranger au nombre des couitisanes? 
Celles-ci mêmes ne sont pas aussi dangereuses que celle-là... » 

L'humilité dans les grandes actions était surtout la vertu d'OIym- 
pias, là du moins elle n'avait point de rivale. Les récits précédons 
nous ont fait voir avec quelle magnanimité d'âme, quelle inébran- 



CHRYSOSTOME ET EUDOXIE. A? 

laWe fermeté, quelle hauteur de dédain, elle avait traité l'accusa- 
tion, les accusateurs et les bourreaux quand elle avait été traduite 
devant le tribunal du préfet sous l'inculpation d'incendie. Cette au- 
dacieuse atteinte à l'honneur d'une telle femme avait appelé sur la 
courageuse diaconesse l'admiration du monde chrétien, et la renom- 
mée avait proclamé ses hauts faits jusqu'aux extrémités de l'empire. 
Dans les églises fidèles à l'orthodoxie, il n'était question que de sa 
gloire et de ses trophées, c'étaient les termes dont on se servait. 
Ce fut le bruit public qui informa d'abord Chrysostome de l'héroïsme 
de son amie, car, ainsi que nous l'avons dit, elle avait dédaigné de 
faire parade d'une conduite oii elle ne voyait que le simple accom- 
plissement d'un devoir. Et lorsque Chrysostome voulut la féliciter 
en employant ces mêmes mots de gloire et de trophées, Olympias 
le réprimanda. « Que me parlez-vous de gloire et de trophées? lui 
avait-elle répondu, je suis aussi loin de tout cela que les morts le 
sont des vivans. » — « Quoi! reprit Chrysostome dans la lettre que 
nous analysons, vous n'avez pas érigé des trophées à l'innoceifice 
des persécutés! vous n'avez pas remporté la grande victoire et ceint 
la couronne qui fleurit à jamais! Vous êtes, prétendez-vous, aussi 
loin de ces trophées que les morts le sont des vivans : vos paroles 
ne me prouvent qu'une chose, c'est que vous savez fouler aux pieds 
tout sentiment d'orgueil; mais l'arène arrosée de votre sang a eu 
pour spectateur la terre entière. — Vous avez été chassée de votre 
maison et de votre patrie, séparée de vos amis et de vos proches, 
vous avez connu l'exil et goûté chaque jour les amertumes de la 
mort, non pas que l'homme éprouve réellement plusieurs morts; 
mais vous les avez souffertes dans votre cœur, et sous l'étreinte des 
adversités présentes, comme dans l'attente de celles qui mena- 
çaient, vous avez rendu grâce à Dieu, qui les autorisait dans sa 
sagesse... » 

Il ajoute cette magnifique comparaison à l'appui de son raisonne- 
ment : « Songez, ma chère et vénérée dame, que l'âme humaine se 
fortifie dans la lutte par les épreuves mêmes qui l'ébranlent. Telle 
est la nature des alTIiccions : elles élèvent au-dessus de tous les 
maux ceux qui les supportent avec calme et générosité. Les arbres 
qui croissent à rom])re manquent de vigueur et deviennent inca- 
pables de produire de bons fruits; ceux qui sont exposés à tous les 
changemens de l'air, à tous les assauts des vents, à tous les rayons 
du soleil, sont pleins de force, se couronnent de feuilles et se cou- 
vrent de fruits, et ce sont les naufrages de la mer qui forment les 
marins... Dites-vous cela très fréquemment à vous-même, ma très 
excellente Olympias, dites-le à ceux qui combattent avec vous ce 
magnifique combat. Loin de vous laisser décourager, ranimez les 
pensées des autres; apprenez-leur à mépriser les vaines ombres, les 



48 REVUE DES DEUX MONDES. 

fantômes de la nuit, les illusions, la boue qu'ils foulent, à ne pas 
tenir compte d'une fumée passagère, à ne pas regarder des toiles 
d'araignée comme de vrais obstacles, à passer sans s'arrêter sur 
une herbe qui va tomber en pourriture, car les bonheurs et les mal- 
heurs d'ici-bas sont-ils autre chose que cela?... » 

Un instant Chrysostome put croire, il crut en eflet que ses soins 
avaient réussi : les lettres d'Olympias indiquaient plus de calme et 
de résolution; elle affirmait qu'elle était guérie ou en train de se 
guérir. Chrysostome avait donc pris d'assaut, comme il le disait 
avec un peu d'emphase, la citadelle de sa douleur; il n'était pour- 
tant qu'à la première enceinte, et il lui restait bien des travaux à 
faire pour être maître de la place. 

II. — En dehors des causes générales qui entraînaient Olympias 
dans cet abîme de la tristesse, il s'en trouvait une plus particulière, 
toute personnelle, leur séparation. Chrysostome y revient assez sou- 
vent et avec assez d'insistance pour nous montrer qu'à ses yeux cette 
cause était au nombre des principales. Aux premières, il oppose les 
remèdes généraux, qui consistent à raffermir la foi dans la Providence 
divine, à fortifier l'âme contre l'atteinte des choses contingentes qui 
ne sont après tout que des apparences et de la fumée, à prouver que 
le vrai bonheur est dans le contentement de soi-même ici-bas et 
dans l'attente d'une récompense éternelle là-haut, qu'au fond c'est 
le persécuteur qu'il faut plaindre, le persécuté qu'il faut envier. A la 
cause particulière, il oppose un seul remède, l'espoir ou plutôt l'as- 
surance que leur séparation va cesser. Lui aussi éprouve le même 
chagrin de leur commune absence, "il ne le cache pas à son amie, 
et c'est un des moyens qu'il prend pour la consoler. Il lui con- 
seille de méditer ses livres : là encore elle peut l'entendre et le 
voir; puis il lui écrira de longues lettres, il compose pour elle, ou du 
moins à son intention, des traités qu'elle devra relire sans cesse et 
à haute voix, si ses forces le lui permettent. Ainsi il cherche à dis- 
traire du sentiment de sa souffrance, par une tendre et sainte solli- 
citude, la douce femme dont il a été le père spirituel, le guide, 
l'ami, et dont il est le dernier et frêle soutien dans leur vie d'é- 
preuves. 

II faut voir comment, dans une de ses lettres, la seconde, il 
aborde, sans hésitation comme sans voile, sa doctrine des amitiés 
spirituelles. 

« Les malheurs publics, lui dit-il, ne sont pas la seule source de 
vos chagrins, je ne le sais que trop, ma chère et vénérée dame; 
notre séparation en est aussi une source amère. Bien que je ne sois 
qu'un brin d'herbe, je vous entends d'ici gémir et répéter à tout le 
monde : « Sa parole ne retentit plus à nos oreilles; nous n'avons plus 



r.HRYSOSTOME ET EUDOXIE. 49 

le bonheur de recueillir ses enseignemens; nous sommes condamnés 
à mourir de faiqi, de cette faim dont parle le prophète Amos, la 
faim de la céleste doctrine. » — Que répondre à cela? Avant tout, 
je vous dirai, Olympias, que, si vous ne m'entendez plus de vos 
oreilles, vous pouvez converser avec mes livres, ce qui n'empêchera 
pas mes lettres, chaque fois que je trouverai un messager sûr. 
— Mais votre vœu de m' entendre ne peut-il pas être un jour ac- 
compli, et Dieu ne permettra-t-il pas que vous me revoyiez? Pour- 
quoi ce doute? Non, non, ne doutez pas; je sais que cela sera. Je 
vous rappellerai alors que cette promesse ne vous fut pas faite sans 
raison et comme pour vous calmer par de vaines paroles. Si le retard 
vous est pénible, songez qu'il ne sera pas perdu pour la récompense, 
pourvu qu'il ne vous arrache aucun murmure. 

« Oui, c'est un rude combat, un combat qui réclame un cœur 
généreux et une intelligence éclairée par la vraie philosophie, que 
d'avoir à supporter l'éloignement d'un être qui vous est cher. Qui 
parle ainsi? Celui qui sait aimer sincèrement et connaît la puissance 
de la charité comprend ce que je dis; mais, pour ne pas nous éga- 
rer à la recherche de l'ami véritable, xe rare et précieux trésor, 
courons droit au bienheureux apôtre Paul : c'est lui qui nous dira 
la grandeur du combat et la force d'âme nécessaire pour le soutenir. 
Paul avait comme dépouillé la chair et déposé la grossière enve- 
loppe du corps ; c'était en quelque sorte un pur esprit qui parcou- 
rait l'univers. 11 semblait s'être affranchi de toutes passions, imitant 
l'impassibilité des puissances surnaturelles et vivant sur la terre 
comme s'il eût été déjà aux cieux. Les maux de ce monde, il les 
supportait aisément, et comme dans un corps étranger : prison et 
chaînes, expulsion et mauvais traitemens, menaces et supplices, la- 
pidation et submersion, tous les genres imaginables de tourmens; 
mais que ce même homme, impassible devant la souffrance, se voie 
séparé d'une âme qui lui est chère, il en ressent un tel trouble, une 
telle douleur, qu'il s'éloigne aussitôt de la ville où n'est pas l'ami 
qu'il y venait chercher. — « Étant venu à Troade, dans l'intérêt de 
l'Évangile du Christ, dit-il lui-même aux frères de Corinthe, quoique 
le Seigneur m'eût ouvert les portes de cette ville, je n'ai pas eu l'es- 
prit en repos, parce que je n'avais pas trouvé là mon frère Tite. 
Prenant donc congé d'eux, je suis parti pour la Macédoine. » 

(c Qu'est-ce donc, ô Paul? Emprisonné dans les ceps, chargé de 
fers, lacéré de coups et tout couvert de sang, vous prêchez, vous 
baptisez, vous célébrez le divin mystère, et vous ne négligez rien 
pour sauver un homme seul. Et lorsque vous arrivez à Troade, que 
vous voyez le champ préparé pour la bonne semence, que tout vous 
promet un travail aisé et une aire pleine de riches moissons, vous 

TOME LXXXV. — 18'0. ^ 



50 REVUE DES DEUX MONDES. 

repoussez le gain que vous aviez déjà dans la main! Et pourtant 
nul autre but ne vous conduisait à Troade, « y étant venu pour 
prêcher l'Évangile. » — Personne ne vous faisait opposition : a la 
porte m'avait été ouverte, » et vous partez aussitôt ! — Oui, certes, 
me répond-il, car je suis subjugué par le chagrin; l'absence de Tite 
a jeté le trouble dans mon esprit et l'abattement dans mon cœur, au 
point que je suis forcé d'agu- de la sorte. — Que le chagrin ait été 
la cause de ce départ, nous n'avons pas à le conjecturer, nous le 
savons d'une manière sûre, par le témoignage même de l'apôtre : 
« je n'ai pas eu l'esprit en repos; prenant donc congé d'eux, je suis 
parti. » 

« Vous le voyez, Olympias, ce n'est pas sans un rude combat 
qu'on supporte l'absence d'un ami; c'est une amère et terrible 
épreuve qui demande une âme pleine de noblesse et d'énergie. Ce 
combat, vous le subissez maintenant. Souvenez-vous que plus il est 
rude, plus belle est la couronna et plus riche le prix; c'est là C3 qui 
doit vous adoucir la peine du retard, et avec cela la certitude de la 
récompense. Oh ! sans doute, il ne suffît pas aux amis d'être unis 
par le lien des âmes. Là ne.se borne pas la consolation d'une amitié 
brisée. Us réclament aussi la présence de l'ami, et s'ils en sont pri- 
vés, c'est une grande partie de leur bonheur qui disparaît. Paul 
nous le dit encore. « Mes frères, écrivait-U aux Macédoniens, privé 
de vous pour un peu de temps, de coi'ps et non de cœur, nous avons 
désiré avec d'autant plus d'ardeur revoir votre visage, et moi Paul, 
je l'ai voulu plus d'une fois; mais Satan m'en a empêché... C'est 
pourquoi, ne pouvant supporter plus longtemps cette absence, nous 
avons jugé bon de nous arrêter seul à Athènes, et nous vous avons 
envoyé Timothée. » Quelle force dans chaque mot! Comme elle y 
brille d'une vive lumière, la flamme de la charité qui brûlait en lui! 
L'expression dont il se sert pour désigner sa peine n'implique pas 
seulement l'idée d'éloignement, de violence ou d'abandon, mais 
l'état d'un père à qui ses enfans ont été enlevés : telle était l'affec- 
tion de l'apôtre. 

« Il semble dire aux amis dont il est séparé : J'aurais cru que ce 
serait une consolation de vous être uni par l'âme, de vous con- 
server dans mon cœur, de vous avoir vus naguère; mais non,. cela 
ne suffit pas, rien de tout cela ne dissipe mon chagrin. — Mais que 
voulez-vous donc? dit-es-le; que désirez-vous avec tant de violence? 
— Le bonheur même de les voir. « Nous avons ardemment souhaité 
de voir votre visage. » — Que signifie cela, ô grand et sublime 
apôtre? Vous pour qui le monde est crucifié et qui êtes crucifié au 
monde, qui vous êtes dépouillé de toutes les aflections charnelles, 
vous qui n'êtes plus en quelque sorte un être corporel, avez-vous 
à ce point subi l'esclavage de l'amour, que vous dépendiez de ce 



CHRYSOSTOME ET EUDOXIE. 51 

corps de boue, de ce peu de terre, de ce qui tombe sous les sans? 
— Oui, répond -il, je ne m'en défends pas, je n'en rougis pas, je 
m'en glorifie plutôt, car c'est la charité, mère de tous les biens, qui 
déborde ainsi de mon âme. — La présence corporelle de ses enfans ne 
suffit pas même à son désir, il faut suitout qu'il contemple leur vi- 
sage. « Nous désirons ardemment revoir votre visage. » Quelle étrange 
envie, je vous le demande ! Quoi ! bien réellement vous désirez revoir 
leur visage? — Et beaucoup, répond-il, car c'est là que se manifeste 
la personne. Une âme liée d'affection à une autre âme ne sait rien 
exprimer, rien entendre par elle-même : par la présence corporelle, 
je puis entendre ceux qui me sont chers, et je puis leur parler. Yoilà 
pourquoi je dt'sire contempler votre visage : là est la langue inter- 
prète de nos pensées, l'oreille qui vous portera mes discours, les 
yeux où se peignent les plus intimes mouvemens du cœur. C'est 
ainsi seulement qu'il nous est permis de converser pleinement avec 
mie âme bien-aimée. 

« Persuadez-vous bien, Olympias, que vous me reverrez, et que 
vous serez afiVanchie de cette séparaiion qui aura même produit 
pour vous des fruits de miséricorde. Montrez-moi votre afïéction en 
accordant à mes lettres le même pouvoir qu'à ma paro'e, et vous 
me l'aurez montré avec certitude, si j'apprends que ces lettres vous 
ont fait tout le bien que je désire, et quel bien? c'est que votre 
âme rentre dans le calme et la joie dont vous jouissiez quand j'étais 
près de vous; ce sera pour moi une grande consolation dans l'af- 
freuse solitude qui m'entoure. Si vous avez à cœur de m'inspirer un 
peu plus de courage (or je sais que c'est là votre vœu le plus cher), 
faites-moi savoir que vous avez dissipé tous vos chagrins. C'est 
ainsi que vous paierez de retour mon dévoûment et mon amitié. 
Vous n'ignorez pas, vous savez, à n'en pas douter, le bien que vous 
me ferez, et à quel point mon cœur sera réconforté, si je reçois par 
vos lettres la certitude que votre tristesse s'est évanouie. » 

Sous l'empire de ces douces et fermes consolations, l'âme d'Olym- 
pias se rasséréna, pour quelque temps du moins ; elle voulut vivre 
et revint à la vie. Nous la verrons reparaître plus tard, et dans des 
circonstances plus douloureuses encore, car la source de ses larmes 
ne devait pas tarir. 

ÏII. 

Cependant les lettres se multipliaient, et les visites affluaient de 
toutes les parties de l'Orient à Gueuse. Les provinces limitrophes 
de l'Arménie envoyaient nombre de visiteurs qui se hasardaient 
dans la montagne dès que les chemins paraissaient libres. On y 
voyait des laïques à qui il était indifférent de déplaire aux gouver- 



52 REVUE DES DEUX MONDES. 

neurs, des prêtres qui se dérobaient à la surveillance de leurs supé- 
rieurs schismatiques, des troupes de moines assurés de la tolérance 
de leurs abbés, et quelques évoques qui mettaient la conscience et 
le devoir au-dessus des faveurs de cour. 11 y eut même de pieuses 
femmes, et parmi elles de très grandes dames, qui projetaient une 
visite dans son désert dès que le printemps serait revenu; mais il 
le leur défendit en prétextant la fatigue du voyage et les périls de 
la route. Le patriarche schismatique de Syrie, Porphyre, écrivait 
avec colère à son complice de Constantinople : u Tout Antioche est 
à Gueuse. » Il eût été plus exact de dire : Tout ce qu'il y a d'hon- 
nête dans les clergés de l'extrême Orient consulte notre ennemi 
ouvertement ou secrètement; Chrysostome est plus que jamais l'o- 
racle de l'église. C'était à qui lui enverrait, pour sa santé, des re- 
mèdes qu'on savait bons contre l'âpre froid du Taurus. Il avait reçu 
entre autres d'une noble matrone, nommée Syncletium , un cordial 
qui en trois jours avait fait disparaître ses faiblesses d'estomac, et le 
comte Théophile, qui en avait la recette, tenait ce remède à sa dis- 
position et à celle d'Olympias. Sa correspondance d'ailleurs était 
assez suivie avec ce bon médecin Hymnétius dont il avait fait la con- 
naissance à Césarée. Il lui parvenait aussi de fortes sommes d'argent, 
quoique ces envois lui déplussent, et cet argent était distribué aussi- 
tôt aux pauvres de l'Arménie, ou employé aux entreprises de propa- 
gande clont nous allons parler. Les autres étaient à sa charité comme 
il était à celle des autres. Dénué de tout, infirme et à la merci d'un 
climat impitoyable, il professait pour lui-même ce qu'il avait prêché 
au milieu des splendeurs du premier siège de l'Orient, à savoir que 
la possession des biens de la terre n'était qu'un prêt que Dieu nous 
faisait pour le restituer par l'aumône : il n'avait jamais su thésauri- 
ser que dans le ciel. 

Au plus fort de ces soins divers, son inépuisable besoin d'acti- 
vité ne lui permit pas un instant de repos. Ce ne fut pas assez de sa 
lutte formidable contre l'empereur, trois patriarches schismatiques 
et une coalition d'évêques intéressés à le perdre; il aimait la guerre 
et en chercha une qui fût, pour ainsi dire, un délassement à ses per- 
sécutions personnelles. C'est une chose étrange autant qu'admirable 
de le voir, du fond de cette prison de Gueuse où il se mourait, traqué 
par des brigands, se jeter dans trois grandes entreprises dont une 
seule eût suffi à toute l'activité d'un homme ordinaire. Ces entre- 
prises n'étaient pas moins que le triomphe complet de la foi chré- 
tienne en Phénicie, le raffermissement de l'orthodoxie dans l'église 
catholique des Goths, et, ce qu'on aurait peine à croire, la conver- 
sion du royaume de Perse. 

J'ai parlé, dans le cours de ces récits, des premières tentatives 
de Chrysostome pour extirper le culte païen de la province de Phé- 



CHRYSOSTOME ET EUDOXIE. 53 

nicie, et j'ai dit combien cette œuvre était difficile, soit par l'opiniâ- 
treté des croj'ances païennes dans le cœur des habitans, soit par la 
mollesse des magistrats, qui ne se souciaient ni de se donner la peine 
d'une propagande officielle, ni d'exciter, par une tolérance trop 
affichée, des soulèvemens qu'il leur faudrait ensuite réprimer. Chry- 
sostome, dès la première étape de son exil, avait organisé à Nicée, 
comme on l'a vu, une mission de moines et de prêtres dans le dessein 
de renouer à Tyr et cà Béryte les fils de la propagande interrom- 
pue; cette mission, malgré de généreux efforts, avait complètement 
échoué, en grande partie par le mauvais vouloir des évoques schis- 
matiques de ces contrées, qui aimaient mieux laisser en paix les ado- 
rateurs d'Hercule et de Vénus Astarté que de devoir leur conversion 
à un exilé de la cour. L'héroïsme (tes démolisseurs de temples avait 
donc été paralysé presque partout par l'opposition des clergés lo- 
caux. Les pauvres moines n'avaient pas tardé à manquer de tout, et 
la charité n'y suppléait pas. Quand ils mouraient de faim, il ne 
manquait pas de prêtres schismatiques pour leur dire : « L'homme 
qui vous envoie ne peut rien pour vous; il n'a pas une obole pour 
vous donner du pain, pas une ombre de crédit pour vous protéger 
dans vos expéditions; vous n'êtes que des insensés qui vous offrez 
en holocauste à sa vaine gloire. » Ces propos et d'autres pareils ne 
laissèrent pas de décourager des gens dont le chef était un proscrit; 
les marteaux leur tombaient des mains, et les païens les assom- 
maient h leur tour. Les églises qu'ils commençaient à construire 
étaient rasées, les temples relevés tant bien que mal, et la Phénicie 
n'offrait plus qu'un triste spectacle de débris païens ou chrétiens. 
Les anti-joannites triomphaient de la victoire des polythéistes. 

Ces nouvelles, apportées à Cucuse par le prêtre Constance, qui, 
de refuge en refuge, avait pa y parvenir, poursuivi qu'il était par 
les espions et les sicaires de Porphyre, remplirent l'exilé de con- 
sternation. Le tableau de ces désastres lui navra le cœur, a II faut 
y retourner, dit-il au prêtre d'Antioche, il faut y retourner, coûte 
que coûte! » Et, prenant une assez forte somme qu'il avait mise en 
réserve sur les aumônes qu'on lui adressait, il la lui remit. « Pars, 
ajouta-t-il, et ne crains rien des méchans; voici ce qui peut pour- 
voir à l'œuvre de Dieu en beaucoup de choses. Que les moines désor- 
mais ne manquent de rien, qu'ils soient nourris comme dans leurs 
couvens, vêtus comme dans leurs couvens, et, puisque les souliers 
leur font défaut, qu'on leur en achète; je veux qu'ils se trouvent 
aussi bien que dans leurs monastères; je veux aussi qu'une partie 
de cet argent soit employée à relever les églises. » Constance était 
de la même trempe d'âme que son ami; il n'hésita point à partir sur- 
le-champ, en dépit de ses propres dangers, pour prendre le com- 
mandement d'une nouvelle expédition. Vers le même temps, un ci- 



54 REVUE DES DEUX MONDES. 

toyen d'AiitiocIie nommé Diogène adressait à Chrysostome, par son 
intendant Aphraate, une somme d'argent assez considérable; Chry- 
sostome la refusa en répondant k Diogène : « Je n'ai pas besoin de 
cela, mais mes frères de Ph;'>nicie en ont besoin, » et il la lui renvoya 
par so-n serviteur. Il fit plus; s'étant aperçu, en sondant x\phraate, 
qu'il était homme de résolution et de foi, et ferait un bon mission- 
naire, il l'enrôla dans son armée, et exigea de lui le serment d'aller 
rejoindre les convertisseurs de la Phénicie. 

Ce n'était pas d'ailleurs autour de lui seulement qu'il recrutait; 
son rayon d'action s'étendait fort au loin. Ainsi il entra en rapport 
pour le même objet avec les solitaires du couvent de Saint-Publie 
à Zeugma, situé près du pont de l'Euphrate, fameux dans l'histoire 
pour avoir été de es côté-Là la borne de l'empire romain. Ce monas- 
tère, peuplé de Grecs et de Syriens, avait deux enceintes séparées, 
deux abbés distincts et une église commune où l'oiïice se ci'débrait 
dans les deux langues. Chrysostome écrivit à l'un et à l'autre abbé 
pour obtenir d'eux des auxiliaires à son armée de Phénicie, et il les 
obtint. Un de leurs moines nommé Nicolaus, qui était prêtre, lui 
écrivis, en se mettant à sa disposition, qu'il irait le voir d'abord à 
Gueuse, probablement pour prendre ses ordres. « Ne viens pas, lui 
répondit l'exilé, la Phénicie t'attend, et si tu venais ici, les neiges 
pourraient te retenir. » Nicolaiis devint ua des lieutenans les plus 
intelligens et les plus zélés du prêtre Constance. Chrysostome faisait 
surtout ses levées de moines dans le diocèse d'Apamée, en Syrie, 
où se trouvaient une vraie multitude de monastères, il en tira entre 
autres un prêtre nommé Jean, chez qui une grande mansuétude de 
caractère et la douceur d'un langage persuasif cachaient un cœur 
de hf'ros. Chrysostome tenait beaucoup à l'avoir, parce qu'il était 
aussi bon pour pacifier que pour agir, et savait mieux encore attirer 
que contraindre. 11 le fit circonvenir de toute façon et obtint enfin 
son consentement. Ce fut une grande conquête pour le parti de la 
conversion et qui attira bien des soldats sous le saint drapeau. Chry- 
sostome, en lui écrivant, le proclame son g' néral d'armée. 

En même temps que le bataillon des moines grecs et syriens, sa 
seconde armée, s'acheminait veis les montagnes du Liban, Chryso- 
stome adressa aux soldats découragés de la première une longue 
lettre où il ne laur épargnait pas les reproches. D'où provenait le 
désar. ci actuel de leur mission? De ce qu'ils avaient manqué de fer- 
meté, manqué aussi de confiance en sa parole, et surtout dans la 
grâce de Dieu. — a Ce n'est point, disait-il avec une sainte sévérité, 
ce n'est point a-i moment où la mer S3 gonfle, où la tempête ac- 
court menaçante, que le pilote abandonne son navire; il fait appel 
au contraire à tout son courage et cherche à ranimer les passagers 
par son exemple. Ce n'est pas non plus quand la fièvre sévit et at- 



CHRYSOSTOME ET EUDOXIE. 5& 

teint son paroxysme que le médecin quitte son malade ; alors au 
contraire il déploie les ressources suprêmes de son art et invoque 
l'assistance des autres... » Et comme c'était surtout leur détresse 
et leur dénûment qu3 les imposteurs, comme il les appelle, faisaient 
sentir aux moines pour les décourager, il leur donne cette assurance 
qu'ils ne manqueront jamais de rien. « Si moi, environné comme je 
le suis de tribulations et d'épreuves, relégué dans le plus sauvage 
des déserts, j'ai l'œil sur vous et vous tiens abondamment pourvus 
de tout ce que vos nécessités exigent, pourquoi craindre comme 
vous le faites et laisser défaillir vos âmes? Courage, encore une 
fois; remettez-vous à l'œuvre. Le bienheureux Paul , plongé dans 
un cachot, déchiré par les fouets, ruisselant de sang, chargé d'en- 
traves, rempl>ssait au milieu des souffrances sa mission mysté- 
rieuse, il baptisait son geôlier. » 

Ces éloquentes objurgations eurent leur effet : la guerre sainte 
recommença avec acharnement; mais la résistance ne fut pas moins 
acharnée. Les païens, secondés par la mauvaise volonté des enne- 
mis de Chrysostome, s'organisèrent par bandes, et les moines furent 
traqués de toutes parts, beaucoup furent tués; mais ils revenaient 
sans cesse à la charge, et Chrysostome continuait à leur envoyer, du 
fond de l'Arménie, de courageuses recrues. Dans le nombre fut un 
prêtre nommé Rufm, qu'il découvrit dans on ne sait quel couvent 
de ces provinces sauvages; ce prêtre avait un cœur intrépide, fait 
pour briller doublement dans la milice du Seigneur. « J'apprends, 
lui écrivit-il, que la Phénicie est de nouveau à feu et à sang; cours-y 
au plus vite; c'est quand on voit le feu gagner sa maison que l'on 
comprend le mieux l'imminence du péril. » Rufin se mit en route 
avec de nombreux compagnons levés sur son passage. Tant d'efforts 
persévérans eurent leur récompense : les chrétiens reprirent le 
dessus et réussirent à élever quelques églises, points de ralliement 
de leur armée et sanctuaires de leur culte; pQur imprimer à la 
population convertie un nouvel élan, on voulut les consacrer par 
des reliques de martyrs. Rufin en demanda à Chrysostome. « Il y 
en a, répondit celui-ci, beaucoi^p et d'incontestables dans la ville 
d'Arabissus, près d'ici ; l'évêque m'en donnera, » et il lui envoya à 
cet effet le prêtre Terentius, un de ses acolytes. L'évêque d'Arabis- 
sus, Otreïns, dont nous aurons à reparler plus tarcl, était un bon et 
simple prêtre pour qui Chrysostome était un oracle. Il lui donna ce 
qu'il voulut. Des messagers dévoués portèrent le saint fardeau à 
travers le Taurus, et, ce qui était plus difficile, à travers les pro- 
vinces livrées au schisme. Ds le déposèrent en Phénicie. La pré- 
sence de ces restes vénérables produisit l'effet désiré; l'enthou- 
siasme rendu les chrétiens invinci!)]es, et la conquête commepça 
de se consolider. Il fallut pourtant bien des années encore pour 



56 REVUE DES DEUX MONDES. 

qu'elle s'étendît à tout le territoire des adorateurs d'Astarté, et les 
faits nous montrent, jusqu'à la fin du v" siècle, plus d'un signe 
de paganisme parmi les. Phéniciens ; mais enfin leur pays devint 
chrétien, et il aimait à rattacher sa conversion aux efforts surhu- 
mains d'un prisonnier en exil. « C'est l'évêque Chrysostome, nous 
dit l'historien Théodoret, qui fit abattre les temples de cette con- 
trée païenne, n'y laissant pas pieiTe sur pierre. » Étrange siècle où 
de pareils prodiges s'accomplissaient! On peut en dire tout le mal 
qu'on voudra, et il le mérite assurément; mais on ne lui refusera 
pas du moins le courage, la confiance en ses propres œuvres et la foi 
qui les féconde. 

La seconde des préoccupations apostoliques de Chrysostome le 
reportait bien loin de l'Euphrate, près des rives du Bosphore cim- 
mérien, sur une église barbare dont il était également le protec- 
teur, l'église catholique des Goths. 

On sait que la grande nation des Yisigoths, au moment où, chas- 
sée par les Huns, elle vint demander asile sur les terres de l'empire 
romain, était à peine chrétienne, mais que du moins son christia- 
nisme était orthodoxe. Valens ne consentit à l'admettre au midi du 
Danube qu'à la condition qu'elle et son évêque Ulfilas adopteraient 
le symbole de foi formulé par Arius, lequel repoussait l'égalité du 
père et du fils dans le mystère de la Trinité. Ulfilas le jura, et les 
Yisigoths ne furent que trop fidèles au serment de leur évêque, car, 
lorsque l'empire d'Orient rentra dans la communion catholique, 
sous le règne de Théodose, les Yisigoths ne le suivireiït point dans 
son évolution religieuse. Ils restèrent ariens, ariens fanatiques et 
persécuteurs, ce qui créa pour l'empire un double péril. D'un côté, 
en effet, ils formèrent un noyau d'opposition chrétienne à la religion 
de l'état, qui servit de point de ralliement aux sujets romains dissi- 
dens, et de l'autre ils attirèrent à eux par la persuasion ou la 
force les autres races barbares établies dans l'empire, de sorte que 
l'arianisme devint le christianisme des barbares par opposition au 
catholicisme, culte officiel des Romains. Ce double danger se mani- 
festait déjà au temps d'xVrcadius et d'Honorius. C'était donc une 
œuvre bonne et utile, au point de vue politique comme à celui de 
la religion, de tenter sur les Yisigoths un rappel à leur ancienne foi 
catholique, ou du moins de les diviser de manière à rendre leur ac- 
tion moins redoutable. Chrysostome s'y était mis avec ardeur pen- 
dant les jours paisibles de son épiscopat ; il fonda d'abord à Con- 
stantinople une église pour les Goths convertis, où lui-même 
officiait et prêchait fréquemment, assisté d'un interprète qui tra- 
duisait ses paroles en langue gothique. 11 établit ensuite, vers les 
bouches du Danube, mais à l'intérieur de l'empire, un couvent de 
Goths catholiques qu'on appela les Marses, on ne sait pourquoi , et 



ClIRYSOSTOME ET ELDOXIE. 57 

qui forma un second noyau de prosélytisme pour les races barbares. 
C'est dans ce couvent, ainsi qu'on l'a vu précédemment, que l'an- 
cien diacre de Chrysostome, devenu évêque d'Héraclée, Sérapion, 
s'était caché, aux premiers temps de la persécution, pour échapper 
aux ennemis de son ancien maître, et les moines Marses, par ce fait, 
se plurent à proclamer leur attachement à l'archevêque exilé et à 
sa cause. 

Outre ces deux centres de catholicisme existant parmi les Goths 
sur les terres de l'empire, il s'en trouvait un beaucoup plus considé- 
rable au dehors, chez ceux de la presqu'île cimmérienne. Comment 
s'était-il formé, et était-ce un reste des affdiations primitives de cette 
race? Nous l'ignorons; mais nous le voyons, au iv'' siècle, rattaché à 
Chrysostome par des liens intimes. C'est Chrysostome qui donne à 
cette église des Goths un évêque nommé Unilas , qu'il qualifie lui- 
même d'homme admirable. Les relations de ce clergé barbare avec 
l'archevêque de Constantinople avaient lieu par l'intermédiaire des 
moines Marses, qui correspondaient régulièrement avec lui. Or, au 
plus fort des divisions religieuses de l'Orient et lorsque l'archevêque 
allait partir pour l'exil, Unilas mourut, laissant l'église des Goths 
dans un complet désarroi. Le roi de ce petit peuple n'ayant rien 
trouvé de mieux à faire que de demander un autre évêque à Con- 
stantinople, le diacre goth Modowar était parti pour le couvent des 
Marses, porteur de la lettre royale, et s'y arrêta d'abord pour con- 
férer avec ses coreligionnaires barbares. 11 apprit là ce qui s'était 
passé à Constantinople, la déposition de Chrysostome et son exil; il 
l'apprit de bouches amies et de cœurs en communion avec l'exilé. 
L'embarras de Modowar fut grand. La lettre du roi , autant qu'on 
peut le croire, était adressée à l'archevêque; irait-il la porter au suc- 
cesseur intrus? C'était un objet de justes scrupules, et Modowar 
hésitait. Cependant il fallait qu'il ramenât un évêque aux Goths 
cimmériens , et le temps pressait à cause des difficultés de la na- 
vigation sur la Mer-iNoire aux approches de l'hiver. Profitant des 
hésitations du diacre, les moines Marses informèrent de tout Chry- 
sostome par une lettre qu'il reçut à Cucuse. 

Son émotion fut grande à cette nouvelle, car il aimait l'église des 
Goths cimmériens comme sa fille. Il se hâta d'écrire à Olympias une 
lettre que nous avons encore. Il y recommande à sa chère diaconesse 
d'employer tout ce qu'elle avait de crédit et d'habileté pour faire 
différer la nomination de l'évêque goth, si Modowar était à Constan- 
tinople. « Rien ne presse, lui disait-il , puisque la saison est assez 
avancée pour rendre dangereux le voyage par mer; on peut at- 
tendre jusqu'au printemps. » Ce qui valait encore mieux que ce 
parti, c'était de lui envoyer Modowar, mais secrètement et sans 
bruit, afin de ne point donner l'éveil aux schismatiques, et tous les 



58 REVUE DES DEUX MONDES. 

deux s'entendraient aisément pour un bon choix. Il avait Je cœur 
oppressé par l'idée qu'à la tête de cette église, sur 1; quelb il avait 
veillé si longtemps avec les yeux d'un père, ses ennemis placeraient 
un homme ciont le premier acte serait de renier sa communion, 
ne comprenant pas que son nom pût être maudit et couvert d'ana- 
thèmes par ses propres enfans. 11 sentait bien la difficulté de réussir 
dans cette délicate affaire, mais il terminait sa lettre par ces mots: 
a II faut faire ce qui se peut, qu'importe un échec? Dieu considère 
notre cœur et non le succès de nos actions. » Cette affaire en effet 
était fort embrouillée; Olympias, frappée elle-même d'exil, ne put 
s'en occuper beaucoup, et Modowar, chargé de ramener un évèque 
à son roi, s'impatientait sans doute des lenteurs. En tout cas, Chry- 
sostome mourut avant de connaître la fin de cette histoire. 

Le truislènie projet qui agitait le cœur et l'esprit de l'ancien ar- 
chevêque dans sa solitude de Gueuse dénote une audace à peine 
croyable. Ce banni, emprisonné à l'extrême limite du monde ro- 
main, entre des bandits et des neiges, se m.it à rêver la conversion 
de la Perse. Il n'avait pu se trouver là, sur la frontière, pour ainsi 
dire, de ce paganisme fameux des mages, sans se sentir ému de 
colère au récit de leurs superstitions, et dès lors il n'eut plus qu'une 
idée, chasser ces prêtres imposteurs, dévoiler leurs mensonges, 
éteindre leur foyer sacrilège, et planter la croix de Jésus- Christ 
dans le palais du grand-roi. Une fois cette idée bien arrêtée dans 
sa tête, il chercha des hommes d'action aventureux, intrépides, et 
n'hésita pas à s'adresser à un évêque qui s'était montré son ennemi 
au conc'le du Chêne; leur réconciliation devait être à ce prix. L'é- 
vêque dont je parle n'était autre que ce Maruthas, un des juges de 
l'archevêque, et celui dont la sandale ferrée avait écrasé le pied de 
Cyrinus dans un conciliabule à Chalcédoine. 

La Perse n'avait pas été complètement fermée aux tentatives de 
prédication chrétienne, et, pour ne point parler des temps aposto- 
liques, quelques succès avaient été obtenus, du vivant de Constan- 
tin, par l'initiative courageuse d'un solitaire appelé Siméon de Ni- 
sybe; mais les adorateurs du feu reprirent bientôt le dessus, et 
la persécution d3 Sapor anéantit pour un dqmi-siècla ces rudi- 
mens vénérables de la foi chrétienne. Une circonstance fortuite les 
ranima. L'empareur Théodose avait une négociation à suivre vis- 
à-vis du roi d^ Perse, pour des intérêts que nous ignorons, peut- 
être quelque délimitation de territoire, et il choisit pour son en- 
voyé un prêtre de la province de Sophêne, située sur la froatière 
même de la Mésopotamie et de la Perse. L'ambassadeur était un 
homme simple, mais avisé; tout en traitant des intérêts qu'il ve- 
nait débattre, il observait l'état rehgieux de la Perse, et s'aperçut 



CHRYSOSTOME ET EUDOXIE. 59 

que les semences du christianisme n'avaient pas tellement disparu 
qu'on ne pût les raviver encore. Plein de cette idée, il entra dans 
la confiance du roi, et obtint qus les os des chrétiens persansm ar- 
tyrisés sous le règne de Sapor lui fussent livrés. Il réunit ainsi une 
énorme quantité de reliques qu'il transporta dans une église située 
à douze lieues d'Amyde, du côté du nord, et sur la rivière de Nym- 
phée, limite commune des deux nations. Autour de cette église, 
comme autour d'un fort élevé pour la conquête religieuse, des mai- 
sons s'agglomérèrent, et il se forma une petite ville qui porta le 
nom d3 Martyropolis. Martyropolis choisit pour son évêque le prêtre 
à qui elle devait sa fondation, et ce prêtre était Mamthas. 

Ce collègue de Chrysostome, peu digne de ce nom quant au sa- 
voir, capable de se laisser égarer, sans mauvaise conscience, dans 
les subtilités théologiques dont on l'enveloppait au concile du 
Chêne, possédait en revanche une arme puissante pour la propa- 
gande chrétienne, cette foi qui entraîne les cœurs, si elle ne trans- 
porte pas les montagnes. La simplicité un peu rustique de son exté- 
rieur n'avait rien au reste qui pût choquer ses voisins les Perses. Peu 
à peu il se fit aimer de la foule, et, comme il se mêlait de médecine, 
il fut assez heureux pour rendre quelques services au roi Isdégerde 
dans une maladie; il parvint même à guérir par ses prières, disait- 
on , l'héritier royal qu'il prétendait possédé du diable. Cette cure, 
comme on le pense bien, le mit tout à f it en faveur à la cour. Is- 
dégerde ne put plus se passer de lui, et Maruthas conçut l'espoir 
qu'un jour ou l'autre le grand-roi embrasserait la religion de la 
croix. Les mages, de leur côté, ne furent pas sans appréhensions, 
et, pour couper court à la conversion commencée, ils ourdirent un 
complot qui devait éclater dans le principal de leurs temples, au 
milieu du peuple et en présence du souverain. En effet, à l'instant 
marqué dans la cérémonie où le roi devait s'approcher du feu sa- 
cré, un:? voix sortit de la flamme qui déclara qu'il fallait le chasser 
comme un impie abandonné aux séductions d'un chrétien. Isrlégerde 
recula effrayé et quitta le temple; mais Maruthas, soupçonnant 
quelque imposture, lui conseilla de faire creuser le sol à l'endroit 
d'où la voix était partie, et on y trouva un caveau communiquant 
avec des soupiraux habilement distribués. Le roi n'avait plus de 
doute ; il chât'a sévèrement ses mages. Toutefois ses bonnes dis- 
positions en faveur du christianisme avaient plus d'apparence que 
de réalité, ou du moins elles ne furent pas de longue durée, car 
l'histo're nous apprend qu'il souilla la fin de son r.'^gne par une 
persécution sanglante, laquelle fut continuée par son fils Yararanne. 
Les événemens que je viens de résumer en quelques lignes com- 
prennent une période d'environ vingt-cinq ans, qui se termine à 



60 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'année A20, après la mort de Maruthas, suivant toute probabilité. 
C'était quand les chances favorables de la propagande commen- 
çaient à se dessiner, et dans le cours de l'année A05, que l'arche- 
vêque exilé eut l'idée d'entreprendre une conquête en grand de la 
Perse; il avait besoin de Maruthas, et, quels que fussent ses griefs, 
il se décida à nouer des rapports avec lui. 

Au fond, cet évêque, dont la rusticité n'excusait pas la faiblesse 
de jugement, était, dans les affaires qui divisaient l'église d'Orient, 
un ignorant passionné. 11 ne sut pas répondre aux avances d'un 
homme tel que Chrysostome, qui ne voulait de lui qu'une alliance 
de prosélytisme. Il se rendit de Martyropolis à Constantinople, à la 
fin de àOb, en évitant Gueuse. Chrysostome en fut vivement con- 
trarié, et pour dissiper les ombrages de son ancien adversaire il lui 
écrivit à Constantinople au sujet des affaires de Perse, l'engageant 
à une réconciliation dans l'intérêt de leur foi commune. Maruthas 
ne lui répondit pas. Une seconde lettre de l'archevêque n'eut pas 
plus de succès que la première : Maruthas avait été circonvenu. 
Impatienté du silence de cet homme dont il avait besoin, il s'adressa 
à sa douce missionnaire Olympias, la priant de l'aller trouver et de 
faire tout ce qu'elle pourrait pour le gagner à la concorde et le re- 
tirer « de la fosse, » expression par laquelle il désignait l'alliance 
avec ses ennemis, a Faites qu'il me revienne, écrivait Chrysostome; 
il m'est indispensable pour mes desseins sur la Perse. » 11 espérait 
que, par autorité morale ou persuasion, la vénérable diaconesse 
l'entraînerait à passer par Cucuse à son retour dans la Mésopota- 
mie, et qu'alors lui Chrysostome aurait aisément raison de cet es- 
prit opiniâtre et étroit. Les rancunes de Maruthas furent invincibles. 

On ignore ce qui serait arrivé dans l'empire des Sassanides, sous 
la direction d'un chef de parti tel que le banni de Cucuse, avec les 
moyens de propagande dont il disposait, et ces milices monacales qui 
seraient toutes sorties à sa voix des couvens de la frontière. A voû" 
ce qu'elles faisaient alors en Phénicie, on peut comprendre que la 
conquête religieuse de la Perse, sur un plan tracé par un homme de 
génie, eût été fortement entamée. Il serait trop aventureux de dire 
que ce grand royaume eût été converti, nous ne le croyons pas : la 
corporation des mages était trop puissante, et les adorateurs du feu 
avaient mille moyens d'animer des populations féroces contre ceux 
qu'ils appelaient les adorateurs du bois; mais du moins la grande 
ennemie de l'empire romain eût été divisée, et qui sait quelles con- 
séquences aurait pu avoir sa conversion, même incomplète, au 
christianisme, lors de l'avènement de Mahomet? 

Amédée Thierry. 



I 



1 



LE 



MARI DE DELPHINE 



SECONDE PARTIE (1). 



X. 

Peu de jours après, M'"'' Ducormier recevait chez elle ses habitués. 
En attendant le dîner, la compagnie s'éparpillait; les uns se tenaient 
dans le salon, où l'on faisait de la musique, les autres dans le jardin. 
Comme pour passer de l'un à l'autre il suffisait de descendre ou de 
remonter quelques marches, et que la douceur de la saison avait 
permis de laisser les portes et les fenêtres ouvertes, il s'établissait 
du salon au jardin un courant perpétuel. Lu cette trottait parmi les 
fleurs, ravie d'ê re chez sa marraine, qui la laissait libre de s'ébattre 
à son gré. Delphine venait de chanter. Justin Plantier s'approcha 
d'elle : — Que je vous complimente! dit-il; hier vous étiez souf- 
frante, aujourd'hui vous cultivez la romance... 11 n'y a que la santé 
des femmes pour avoir de ces complaisances... 

— Que dites-vous? demanda M. de Busserolles, qui passait. 

— J'adressais toutes mes félicitations à votre femme. Hier vous 
savez comme elle toussait, aujourd'hui elle chante... 

Tout en parlant, son regard faisait le tour du salon et s'arrêtait 
sur M. d'Ambleuse. — Il me prend un peu sur les nerfs avec ses 
perpétuelles taquineries, M. Justin Plantier ! murmura le capitaine 
Fernay, qui était assis auprès de Raymond. 

M. de Busserolles attachait de longs regards sur Delphine. — 

(1) Voyez la Revue du 15 décembre 18(59. 



62 REVUE DES DEUX MONDES. 

Mais si vous toussez, dit-il, pourquoi cette robe de mousseline qui 
laisse presque à nu vos épaules? 

— Ah! mon Dieu! d'où sortez-vous? s'écria Justin avec un rire 
aigu, ne savez-vous pas que, lorsqu'une femme est décolletée, elle 
n'a jamais froid? 

Raymond vit passer une ombre sur la figure attristée de Delphine. 
Que n'aurait-il pas donné pour avoir le droit de chercher querelle à 
cette méchante guêpe qui bourdonnait toujours autour d'elle! N'y 
pouvant tenir, il descendit au jardin. Quelques secondes après, 
M""" de Bussarolles se leva et se dirigea vers la porte. — Vous sor- 
tez? lui cria son mari. 

— Quel singulier personnage n'êtes-vous pas! poursuivit Justin. 
Vous voyez bien qu'il n'y a plus personne ici... 

Delphine parut da.is le jardin, un peu pâle et les yeux humides. 
Sa fille, à qui rien n'échappait, courut vers elle et lui mit dans 
les mains un bouquet de roses que M. d'Ambleuse venait de lui 
cueillir. Delphine les porta à ses lèvres comme pour les llairer de 
plus près. M. de Busserolles survint. — Qui vous a donné ce bou- 
quet? demanda-t-il. 

— Moi, répondit Lucette vivement. 

— Voyons les doigts, dit Justin, et prenant sa petite main : — 
Pas une piqûre !.. C'est superbe ! s'écria-t-il. 

— Si je le tuais? murmura le hussard en se penchant à l'oreille 
de son voisin. 

Si Raymond avait les nerfs tendus, Justin Plantier ne les avait 
pas moins irrités. Le venin qu'il avait sur les lèvres et qui le brûlait 
cherchait sins cesse où se répandre. Un hasard voulut qu'après le 
dîner on vînt à parler des guerres d'Afrique. Un étranger était là 
qui questionna Guillaume. — Au lieu de répondre, s'écria Justin, 
racontez donc à monsieur votre charge, la fameuse charge d'El- 
Habaïça. 

— Ah ! monsieur, c'est donc vous qui?... 

— Comment, si c'est lui! reprit Justin; mais le héros, le voilà, 
c'est M. de Fernay. Cela se passait, je crois, en 1857. 

— En 1857, au mois d'avril, répondit Guillaume. 

— Vous aviez avec vous un peloton de hussards, cent hommes au 
plus? 

— Soixante avec une dizaine de spahis. 

Raymond souffrait de la naïveté du capitaine, qui, tête baissée, 
donnait toujours dans cette même plaisanterie d'atelier. Il crut re- 
marquer néanmoins qu'en répondant au rapin le hussard l'observait 
du coin de l'œil. — C'est cela, s'écria Justin, une poignée de sabres 
contre mille yatagans! Ne s'agissait-il pas de tirer d'afiaire une 
compagnie d'infanterie qui battait en retraite? 



LE 3IARI DE DELPHINE. 63 

— Ah! vous vous en souvenez? 

— Certes ! Je me rappelle aussi que, tirant votre latte du four- 
reau, vous avez réuni vos cavaliers autour de vous comme autrefois 
un chevalier du Temple prêt à charger les Sarrasins. 

M. de Fernay passa la main sur sa barbiche et fronça le sourcil ; 
mais Justin, qui était tout à l'ardeur de son récit, se jeta au milieu 
du cercle, et s'appliquant à imiter le geste, la voix, l'attitude du 
capitaine : — Je me rappelle encore que, debout sur vos étriers et 
d'une voix tonnante, vous avez dit : Soldats, faisons voir à ces mo- 
ricauds que les hussards de France valent les chasseurs d'Afrique !... 
Oh ! je n'ai rien oublié. 

— Je vous demande pardon, s'écria M. de Fernay, qui s'avança et 
posa lourdement sa main sur l'épaule de Justin, vous avez oublié 
qu'il me déplaît qu'on se moque de moi... J'attendais une occasion 
de vous dire l'opinion que j'ai de votre caractère et de votre per- 
sonne. Je la trouve, je la prends. 

— Mais,... murmura Justin. 

Le capitaine l'interrompit. — Demain, au point du jour, deux de 
mes amis seront chez vous, et il faudra que ce soit fini avant la dé- 
jeuner. 

Là-dessus, M. de Fernay s'éloigna, laissant Justin effaré et d'une 
main tremblante essuyant la sueur qui coulait de son front. L'apla- 
tissement de cet être rampant faisait pitié. Dominique répétait à 
dami-voix : — Le vilain rêve ! ah ! le vilain rêve ! 

Le lendemain, le malheureux Justin Plantier arriva sur le terrain 
accompagné de M. de Busserolles. Il avait passé la nuit à essayer 
des pistolets contre une muraille et à se monter l'esprit pour être 
au niveau di la situation. Quand on fut en présence, M. de Busse- 
rolles intervint, et s' approchant de M. de Fernay : — Mon ami 
M. Plantier a eu tort, dit- il; comme moi, il le reconnaît, et, cédant à 
mes conseils, il est prêt à vous exprimer ses regrets de ce qui s'est 
passé. 

— Des regrets seulement? 

— Deux balles échaiigées n'ajouteront rien à votre réputation de 
courage, et quelques paroles malséantes valent-elles la peine qu'on 
tue un homme du premier coup? 

Le capitaine parut réfléchir, et comme s'il avait été saisi d'une 
idée subite : — Eh bien! laissez-moi causer un instant avec votre 
ami, reprit-il, et, s'il n'est pas un sot, tout peut s'arranger sans 
qu'il lui en coûte un cheveu. 

Justin arriva, affectant un air rogue, mais le regard anxieux et la 
bouche contractée. — Mon cher monsieur, lui dit l'ancien officier, 
l'expression de vos regrets acceptée, j'ai un conseil à vous donner... 
11 faut que vous preniez le sage parti de vous éloigner de ce pays. 



Qh REVUE DES DEUX MONDES. 

Vous avez la parole vive, moi j'ai les nerfs irritables... Une allusion 
lointaine à ce que vous savez, et tout peut être remis en question... 
Voyez si vous voulez en subir les conséquences; vous avez trois 
jours pour réfléchir... 

Dès le lendemain, le beau Guillaume venait surprendre M. d'Am- 
bleuse au Rocher. — Je ne suis pas bien sûr d'avoir agi sagement 
en ne poussant point l'affaire jusqu'au bout, lui dit-il. Vous savez 
le proverbe : morte la bête, mort le venin! Je suis tranquille en ce 
qui me concerne, je le suis moins en ce qui touche une autre per- 
sonne... Et à ce sujet il m'est venu une idée. Si je tuais M. de Busse- 
roUes?... 

— Y pensez-vous? s'écria M. d'Ambleuse. 

— Beaucoup ; je ne suis pas tout à fait aussi sot que cet animal 
de peintre le supposait hier encore. J'avais remarqué déjà bien des 
choses, mais la manière dont M'"* de Busserolles a mis hier ses lè- 
vres dans ce bouquet de roses que vous aviez cueillies a suffi pour 
dissiper mes doutes; vous l'adorez, et je crois qu'elle vous aime. 
Or M'"^ de Busserolles est une honnête femme. Je voudrais la voir 
heureuse, et c'est pourquoi j'ai songé à la débarrasser de son mari. 

— Mais c'est de la folie! 

— Point. M. de Busserolles mort, vous épousez sa veuve, et 
grâce à moi Morsan compte un excellent ménage de plus. 

M. d'Ambleuse sourit, et donnant une vigoureuse poignée de main 
au capitaine : — Je ne vous ferai pas mystère de mes sentimens 
pour celle dont vous parlez, reprit-il; mais nous ne sommes plus au 
temps où l'on se tirait d'embarras à coups de lance ou de masse 
d'armes. Rengainez donc votre grand sabre. 

— C'est donc impossible? 

— Tout à fait. 

— Tant pis, j'avais admirablement arrangé tout cela dans ma 
tête. Remarquez que je ne suis bon à rien, et que tout de suite je 
devenais très utile... 

M. de Fernay quitta le Rocher dans un état visible de contrariété. 
Il silllait entre ses dents et poussait son cheval, qui filait au grand 
trot. Dans un chemin creux, il rencontra M. de Busserolles. — Je 
vous cherchais, dit celui-ci. 

— Oh! quand on me cherche, on me trouve. Qu'y a-t-il? 

— J'ai appris hier un peu tard que vous aviez engagé M. Plan- 
tier, mon ami, à quitter Morsan. 

— C'est un conseil en effet que je lui ai donné. 

— Eh bien! moi, j'ai un service personnel à vous demander. 
M. Plantier m'est fort utile. Il possède sur le bout du doigt le détail 
de mes affaires. Vous ne voudriez pas, j'imagine, me priver de son 
concours? 



LE MARI DE DELPELNE. 65 

— Jd n'en ai pas le droit certainement; mais, puisque vous n'igno- 
rez rien de ce que j'ai dit, vous savez qu'une imprudence nouvelle 
peut faire renaître les mêmes difficultés si heureusement aplanies? 

— Il n'y en aura plus. 

— Vous en prendriez l'engagement? 

— Sans hésiter. 

Guillaume retint la bride de son cheval, et se rapprochant de 
',1. de Busserolles : — Si donc, ce que je ne prévois pas, votre ami 
revenait à la charge, vous m'autoriseriez à vous rendre responsable 
de ses incartades? 

— Certainement; je réponds de lui comme de moi-même. 

— J'ai votre parole, dit M. de Fernay; M. Justin Plantier peut 
rester à Morsan aussi longtemps qu'il lui plaira. 

Le capitaine tourna bride, et regagna le Rocher au grand galop. 
— Je viens de causer avec M. de Busserolles, s'écria-t-il en en- 
trant; que M. Justin, pour lequel il a un faible tout particulier, se 
laisse aller à quelque intempérance de langage, et, à cheval sur 
nos conventions, c'est le mari que j'extirpe comme un chardon. 

Il s'éloigna là-dessus, mais cette fois très satisfait, en fredonnant 
le refrain d'une complainte qui avait cinquante couplets, et qu'il 
avait apprise au régiment. Une chose que le beau Guillaume ignorait 
et qui peut-être eûL rendu moins vive l'expression de sa joie, c'est 
que la démarche de M. de Busserolles avait eu lieu à l'instigation 
de Justin. 

XI. 

Depuis la journée qu'on avait passée aux ruines d'Armentières, 
une psnsée unique préoccupait l'esprit du rapin : il ne croyait pas 
que M'"^ de Busserolles se fût hasardée seule à la pointe extrême du 
Bec. Une main devait l'avoir soutenue et conduite. Il avait com- 
mencé des recherches. Pour les continuer, sa présence à Morsan 
était indispensable. Il s'était donc rendu sur la colline et de là sur 
l'étroite plate-forme où M. de Busserolles avait rejoint Delphine; 
comme lui, il s'était penché au-dessus de l'abîme, fouillant du re- 
gard les déclivités du rocher et l'inextricable toison de broussailles 
qui tapissait les ruines. Essayant d'y descendre, il remarqua une 
touffe de fleurs écrasée, et plus bas, sur un ressaut de terre glaise, 
l'empreinte d'un pied nettement marquée. — J'en étais sûr, s'écria 
Justin, à qui cette courte promenade au-dessus du vide avait donné 
le vertige. — Faut-il qu'il l'aime! reprit-il, et l'aimerait-il autant, 
si elle ne l'aimait pas? 
' Ce qu'il avait découvert suffisait pour assurer sa conviction per- 

TOME LXXXV, — 1870. 5 



66 REVUE DES DEUX MO^DES. 

sonnelle; il fallait autre chose pour la faire partager. — J'atten- 
drai, je guetterai, se dit-il. — Un hasard servit sa haine à souhait; 
M. d'Anibleuse possédait un petit portefeuille garni d'acier avec un 
ports-crayon d'or auquel il tenait beaucoup, — qui lid venait de 
son frère. Il l'avait toujours sur lui. Dû soir, M'"^ Ducormier le lui 
demanda pour écrire une note. — Hélas! je ne l'ai plus, répondit 
Raymond. 

— Ah ! fit Justin, qui dressa l'oreille. 

— Voilà déjà plusieurs jours que je le cherche. Je l'aurai certai- 
nement perdu dans quelque promenade. 

Justin se tut. Dès le point du jour, le lendemain, il retourna aux 
ruines; mais, au lieu de les aborder par le sommet, il s'arrêta au 
pied même de l'escarpement, et en commença Fascension. Avec la 
sagacité d'un sauvage qui suit une piste, il remarqua certaines 
places où la terre éboulée conservait la trace de pas mal effacés, et 
plus loin, au travers d'un rideau de buissons, quelques branches 
fraîchement cassées. — C'est par là, se dit-il, et il poursuivit sa 
marche lentement, fouillant partout du regard. Quand il se sentait 
fatigué, il s'accrochait des maias aux racines qui rampaient autour 
de lui et reprenait haleine, éviiânt de regarder dans le vide. 

Il avait franchi à peu près un tiers de la distance, lorsque son 
regard fut attiré tout à coup pai' l'éclat métallique d'mi petit objet 
qui brillait au milieu d'une touffe d'herbe sur la saillie d'un rocher. 
— Si c'était cela! murmura-t-il. — Justin réunit tout ce qu'il avait 
de force, d'adresse et de sang-froid, et se dhigea vers le roc. 

Au bout de quelques pas, allongeant le cou, il reconnut un petit 
portefeuille en cuir de Russie dont un rayon de soleil faisait étin- 
celer les angles et le fermoir d'acier. Ln soupir de satisfaction gonfla 
sa poitrine. C'était bien celui qu'il avait vu cinquante fois aux mains 
de M. d"Ambleuse. Il fit un effort, se glissa le long de l'arête du ro- 
cher, étendit le bras et s'en empara. Ses genoux se mirent à trem- 
bler si violemment qu'il dut s'accroupir pour ne pas tomber. Il serra 
sa trouvaille dans une poche, boutonna soigneusement sa jaquette, 
et descendit en prenant mille précautions. Une vobt retentit soudain 
qui faillit le faire rouler jusqu'au bas du rocher. C'était celle de 
Dominique, qui se promenait dans cette solitudi et qui l'interpel- 
lait. — Voilà que je rêve à présent que vous chassez, et cela sans 
chien et sans fusil ! 

Un dernier effort porta Justin jusqu'auprès du rêveur. — Oui, je 
chasse, dit-il, et le giJjier que je viens de ramasser, je ne le donne- 
rais pas pour son pesant d'or! 

Et il se mit à courir dans la direction de 3Iorsan. 

Après le déjeuner, il profita d'un instant où M. de Busserolles 



LE MARI DE DELPHINE. 67 

travaillait clans son cahinet pour rejoindre Delphine ; alors baissant 
la voix : — Madam-, dit-il, vous êtes sur le penchant d'un abîme 
plus dangereux encore que celui au bord duquel M. d'Âmbleuse 
vous a conduite l'autre jour. 

— Je ne vous comprends pas, répliqua Delphine, qui changea de 
couleur. 

Justin soupira : — Quand M. de Busserolles vous a surprise sur 
la pointe du Bec, j'ai eu tout de suite la pensée que vous n'y étiez 
pas arrivée seule. J'en ai la preuve aujourd'hui : reconnaissez-vous 
cet obji^t que j'ai trouvé parmi les rochers au-dessus desquels s'é- 
lèvent les ruines d'Armentières? 

A la vue du petit portefeuille que Justin lui présentait, Delphine 
se troubla; puis d'une voix irritée : — L'auriez-vous trouvé, mon- 
sieur, si vous ne l'aviez pas cherché? 

— Est-ce ma faute si je vous aime? est-ce ma faute si je suis 
dévoré par la jalousie?... A la pensée qu'un autre a su trouver le 
chemin de votre cœur, la colère m'envahit et la fureur aveugle 
ma raison. D'un mot cependant vous me feriez votre esclave; je suis 
à vos pieds, vous n'auriez rpi'à me tendre la main... 

— Jamais, répondit Delphine. 

Justin pâlit, et se relevant : — Vous réfléchirez! reprit-il. 

Le soir même, Raymond se présenta chez M'''^ de Busserolles. Il 
la trouva entre son mari et Justin dans une petite pièce où l'on se 
réunissait quelquefois pour prendre le thé. A sa vue, elle ne put ré- 
primer un mouvement d'efïroi; se levant aussitôt néanmoins comme 
pour donner un ordre et se glissant auprès de lui : — Quelque chose 
s'est passé entre M. Plantier et moi, dit-elle fort vite, ne restez pas 
longtemps, vous saurez tout. 

Lucette jouait autour d'elle à portée de sa main. Elle se jeta dans 
les bras de Raymond. — Quelle tendresse! dit Justin. 

Au moment où Raymond avait paru, un petit portrait, dans son 
cadre de cuivre ciselé, se trouvait sur une table auprès de M. de 
Busserolles, qui l'examânait. C'était celui d'Henri de Berville, que 
sa mère venait d'envoyer comme un souvenir à la femme qui avait 
eu pour son fils le dévoùment d'une sœur. Justin le prit sans affec- 
tation, et, le retournant dans tous les sens : — Voici justement 
M. d'Ambleuse qui va nous tirer d'embarras, dit-il. 

Puis, mettant le portrait en pleine lumière : — Figurez-vous que 
nous discutions tout à l'heure un point de ressemblance. Je ne con- 
nais pas le jeune homme dont le visage charmant a été reproduit 
sur cet ivoire... Regardez bien à présent M"*^ Lucette, et dites-nous 
si vous ne trouvez pas entre eux un certain air de famille. 

— Oui , un peu , ce me semble, répondit M. d'Ambleuse au ha- 
sard. Est-ce le portrait d'un parent? 



68 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Mieux que cela, d'un ami, répondit M. Plantier, qui reposa le 
portrait sur la table. 

Lucette cependant ramassait de petits ustensiles de bois qui 
traînaient par la chambre. L'un d'eux tomba. — Ah ! vous faites un 
bruit d'enfer! Sortez ! cria M. de Busserolles. 

Delphine voulut la suivre. — Et pourquoi? reprit-il. Lucette ne 
peut-elle rester seule un instant ? 

— A propos, continua Justin, j'ai une bonne nouvelle à vous an- 
noncer, mon cher monsieur d'Ambleuse; mais ne me remerciez 
pas; c'est un hasard qui a tout fait... 

Il regarda M'"^ de Busserolles, qui avait pris un ouvrage d'ai- 
guille, et continuant : — Vous vous souvenez d'un bibelot que vous 
regrettiez d'avoir perdu ces temps derniers? 

— Un portefeuille ? 

— Ah ! vous avez la mémoire bonne... Eh bien ! je l'ai trouvé. 

— Que se passe-t-il donc? se demanda Raymond, qui voyait Del- 
phine chanceler. 

— Mais où, quand, comment l'avez-vous trouvé, ce portefeuille? 
s'écria M. de Busserolles. 

— Oh ! vous ne devineriez jamais ; il faut que le diable s'en soit 
mêlé... Vous connaissez cette muraille de rochers qui tombe dans 
la vallée à la pointe du Bec? Eh bien! c'est là, et non pas tout en 
bas, comme vous le pourriez croire; non, mais sur la pente même, 
dans un endroit où je ne sais pas si un écureuil oserait se risquer. 

— Et vous en avez fait l'ascension, vous? dit Raymond. 

— Moi-même, cher monsieur. J'ai beau avoir dépouillé le vieil 
homme, j'ai encore des heures d'enthousiasme où une voix inté- 
rieure me crie : « Toi aussi, tu as été peintre !.. » Quand ces heures 
sonnent, — et js ne les appelle ni ne les désire, croyez-le, — j'ai 
la rage de croquer des motifs que mes confrères célèbres ne dai- 
gnent même pas regarder. II y a donc par là un bouquet de houx 
et de framboisiers dont les feuilles d'un vert métallique s'enlèvent 
sur un fond de rochers fauves... C'est d'un effet merveilleux. J'ai 
pris mes crayons, et je me suis hissé jusque-là, au risque de me 
casser le cou vingt fois. 

— Et le portefeuille était là? dit M. de Busserolles. 

— Il y était, et si je sais comment il y est parvenu, je veux être 
pendu, à moins que M. d'Ambleuse n'y soit allé en promenade, ce 
qui n'est guère vraisemblable. 

Justin tira le portefeuille de sa poche et le posa sur la table, au- 
près du portrait de M. de Berville. — Tenez, cher monsieur, voilà le 
fugitif. Il est encore tout humide. Ah! dame, il a plu l'autre nuit, et 
la pluie est une impertinente qui ne respecte pas le cuir de Russie. 

M. de Busserolles, qui était devenu livide, donnait du bout des 



LE MARI DE DELPHINE. 69 

doigts de petits coups S3cs sur la table. Des bouffées de colère folle 
montaient au cerveau de Raymond. Delphine fit un effort violent. 
— M. d'Ambleuse aura laissé tomber ce portefeuille du sommet des 
ruines, dit-elle, et de chute en chute il aura rebondi jusqu'à l'en- 
droit où M. Plantier l'a ramassé. 

— Oui, de cabriole en cabriole, et avec l'aide d'un coup de 
vent ! 

Quand M. d'Ambleuse se retira, M. de Busserolles l'accompagna 
jusqu'à la porte. — Demain, lui dit-il, j'aurai l'honneur de me pré- 
senter au Rocher. 

— Je vous y attendrai, monsieur, répliqua Raymond. 

Delphine cependant était montée dans sa chambre; M. de Bus- 
serolles l'y suivit. Quand il entra, elle était debout devant la che- 
minée; elle tressaillit et se retourna. — Eh bien! madame, est-ce 
assez clair? dit-il d'une voix que la colère faisait trembler... Après 
M. Henri de Berville, M. Raymond d'Ambleuse... 

M'"'' de Busserolles resta immobile, appuyée au chambranle de la 
cheminée , les bras pendans le long du corps. Il la saisit par le 
poignet, et la secouant : — Mais parlez, madame, parlez donc... 
Voyons, répondez, dites quelque chose... 

— Et que voulez-vous que je dise?.. Une première fois vous 
m'avez jugée et condamnée sans vouloir même m'écouter. Ce sera 
pour M. d'Ambleuse comme pour M. de Berville... A quoi bon me 
défendre? 

— Oserez- vous nier que M. d'Ambleuse était avec vous sur cette 
plate-forme où je vous ai trouvée? 

— Je n'y songe même pas. 

— Et pourquoi ne m'y a-t-il pas attendu? pourquoi m'avez-vous 
affirmé que vous étiez seule? 

— Parce que j'ai eu peur... Vous ne savez pas quelle voix ter- 
rible vous aviez... M. d'Ambleuse, voyant ma terreur, a disparu dans 
le vide; il a risqué sa vie pour m' éviter les effets de votre colère. 

En parlant ainsi, ^I'"* de Busserolles venait de se traîner vers un 
canapé sur lequel elle était tombée avec accablement. Ses cheveux 
s'étaient en partie défaits et se répandaient sur une robe de nuit 
dont elle s'était enveloppée. Le désordre de sa toilette, qui laissait 
voir à nu son cou délicat et les rondeurs blanches de ses épaules, 
à peine voilées par la transparence de la mousseline, rappela sou- 
dain à M. de Busserolles des beautés qu'il avait adorées. Il pensa 
qu'un autre en était le maître, un mouvement de rage folle s'em- 
para de lui, il se précipita sur Delpliine et voulut l'étreindre dans 
ses bras; mais elle se débattit sous ses lèvres, effrayée de cette haine 
qui avait le langage de la passion. — Oh ! je sais que tu ne m'as ja- 
mais aimé, reprit-il; mais patience, je me vengerai de lui, comme 



70 REVUE DES DEUX MONDES. 

je me vengerai de toi! — Et, avec la même force qu'il avait mise à 
la serrer sur sa poitrine, il la renversa sur le sol. 

Lucette, qui depuis une minute avait entr'ouvert la porte timi- 
dement, poussa un cri et se jeta sur Delphine. — Vous ici! et qui 
vous l'a permis? s'écria M. de Busseroîles. — Lucette ne répondait 
pas; cramponnée au cou de sa mère, elle l'embrassait et sanglotait. 
M. de Busseroîles l'en arracha avec violence : — Ça me lasse à la 
fin de savoir toujours là cette petite espionne qui écoute aux portes, 
dit-il; dorénavant elle couchera à l'autre bout de la maison, dans la 
chambre verte. 

Lucette s'était jetée dans la robe de sa mère. — Monsieur, s'écria 
Delphine, qui joignit les mains, faites de moi ce que vous voudrez, 
battez-moi, tuez-moi; mais épargnez cette enfant... 

Sans répondre, M. de Busseroîles s'empara de Lucette vivement et 
l'emporta jusqu'au fond d'un long corridor, ouvrit une porte qu'on 
apercevait tout au fond, y poussa l'enfant, et d'un coup sec retira 
la clef de la serrure. — Oh! vous la tuerez! s'écria Delphine, qui 
colla son visage contre la porte. 

— Ou verra bien, dit M. de Busseroîles, la figure enflammée par 
la colère. 

XIL 

Tandis que ces choses se passaient à la Maison-Blanche, M. d'Am- 
bleuse envoyait un exprès à M. de Fernay pour le prier d'être au 
Rocher le lendemain au point du jour. Il avait la presque certitude 
que M. de Busseroîles, en lui rendant visite, exigerait une expli- 
cation. De cette explication difficile à une provocation, la distance 
était courte. 

Il y avait une sorte d'ironie dans ce dénoûment qu'il prévoyait. 
Sa pensée le ramena dès lors à cette heure d'exaltation où il avait 
cru tout possible parce que Delphine l'aimait. Que n'eût-il pas fait 
pour lui épargner un chagrin, et le premier résultat de cet amour, 
c'était de rendre plus dur et plus lourd le fardeau sous lequel ployait 
sa vie. N'était-elle pas livrée sans défense à la tyrannie exaspérée 
d'un homme qui avait maintenant des griefs à faire valoir, et la res- 
ponsabilité de ce malheur n'était-ce pas lui qui la portait? Un sen- 
timent d'amertume et de déception se dégageait de cette pensée, qui 
avait la sécheresse et l'exactitude d'une démonstration mathéma- 
tique. Après l'idylle venait la tragédie. Il n'y voyait point de solu- 
tion. 

Vers le matin, un cheval tout fumant entra dans la cour du Rocher, 
et M. de Fernay monta quatre à quatre l'escalier. Mis au courant de 
la situation, il appliqua un furieux coup de poing sur la table. — 



LE MARI DE DELPHINE. 71 

Quand je vous le disais ! s'écria-t-il; on a toujours tort de ne pas 
suivre sa première inspiration. Si j'avais tué cette bête venimeuse, 
rien de tout cela ne serait arrivé ! J'expédiais le Busserolles après le 
Justin Plantier; je faisais coup double... Eux par terre, nous de- 
bout, chacun restait à sa place. 

Et marchant de long en large : — Çà voyons, ajouta-t-il, puisque 
les choses ont tourné autrement, vous plaît-il que nous ferraillions 
un peu, ne fût-ce que pour nous mettre en haleine? 

Raymond eut beaucoup de peine à faire comprendre au capitaine 
que son intention bien arrêtée était de ménager M. de Busserolles. 

— Yoilà qui me passe! Nous avons connu de ces oursons que l'on 
appelle des maris dans là h" hussards, mais jamais pareille philan- 
thropie n'y a été professée. 

Le bruit d'une voiture entrant dans la cour interrompit l'entre- 
tien, M. de Busserolles en descendit. — Laissez-nous, dit Raymond 
à Guillaume. 

Tout aussitôt M. de Busserolles entra, un portefeuille bourré ^de 
papiers sous le bras. 11 tendit la main à M. d'Âmbleuse, qui s'était 
levé. — Vous m'en voudrez peut-être de vous déranger à pareille 
heure, dit le maître de la Maison-Blanche; mais nous sommes à la 
campagne, et puis les affaires ne souffrent point de retard. 

Un soupir d'allégement souleva la poitrine de Raymond. Le mari 
s'effaçait; il n'avait plus en face de lui qu'un spéculateur. — Voici 
des actes que je vous propose de signer, poursuivit M. da Busse- 
rolles. Il s'agit d'une vente à réméré de sept ou huit hectares de 
prés qui confinent le Rocher du côté de Morsan, et dont je désire 
me rendre acquéreur au prix de dix-huit cents francs l'arpent. Je 
vous ai déjà parlé de cette petite affaire, je crois. 

— Je sais, dit Raymond, qui souleva l'un des papiers du bout 
des doigts. N'est-il pas question d'établir par là un chemin de fer 
et d'élever une gare sur ces mêmes prés? 

— Âh! vous savez?... balbutia M. de Busserolles, qui pâlit. On en 
a parlé en effet, mais d'une manière peu sérieuse. 

— Oh! je ne m'y arrête pas, et je signe, répliqua Raymond. 
Une légère rougeur passa sur les joues de M. de Busserolles, qui 

prit alors les actes et les serra dans son portefeuille; puis, embar- 
rassé comme un homme qui a le sentiment de sa vilaine situation, 
il se retira sans donner plus de suite à l'entretien. 

A l'heure même où M. de Busserolles quittait la Maison-Blanche 
pour traiter l'affaire qui avait eu un dénoûment si prompt, Del- 
phine, revenue d'un long évanouissement, grattait à la porte de 
Lucette. Effrayée d'un silence que n'interrompait aucun cri, aucune 
plainte, elle s'alarma, et fît enfoncer la porte. La première chose qui 
frappa sa vue en pénétrant dans la chambre verte, ce fut le corps 



72 REVUE DES DEUX MONDES. 

de sa fille étendu par terre. Elle l'appela, elle l'embrassa; rien. Le 
médecin arriva; il trouva l'enfant dans un état effrayant de cata- 
lepsie. Toute apparence de vie avait presque disparu. M. de Busse- 
rolles se montra tout à coup. Eu présence du médecin, ce fut un 
autre homme. — Quoi ! Lucette malade! Que s'est-il donc passé? 

— J'allais vous le demander, dit le médecin. 

— Mais rien. M'"^ de Busserolles est là pour vous le raconter. 
Cette chère enfant est sujette à des caprices. Elle en a eu un hier, 
dans la soirée, plus tenace que les autres. Pour la corriger, j'ai dû 
l'enfermer dans une chambre isolée. 

— Oui, la chambre verte, dit Delphine; la terreur a saisi ma 
pauvre Lucette. 

— Pourquoi cela ? Est-ce que cette chambre verte ne ressemble 
pas à toutes les chambres de la maison? 

— Docteur, reprit M. de Busserolles, c'est un enfantillage... Des 
filles de service ont fait croire à cette enfant que cette chambre est 
hantée. J'avais la pensée de la punir efficacement et en même temps 
de dissiper cette fantasmagorie dont on a bercé son imagination. Je 
l'ai donc enfermée dans la chambre verte. 

— Seule? 

— Pouvais-je penser que la peur la mettrait dans l'état où vous 
la voyez? Devais-je m'attendre à une excitation nerveuse aussi in- 
explicable? Ah! je suis bien malheureux... 

Le médecin ne répondit pas directement à M. de Busserolles, 
mais la main sur le pouls de Lucette : — Vous auriez pu ne ramas- 
ser qu'un cadavre, dit-il. 

M. de Busserolles tressaillit, et, passant un mouchoir sur ses 
yeux, se baissa pour embrasser Lucette, Celle-ci ouvrit ses pau- 
pières lourdes, un regard vague en sortit; elle reconnut le visage 
de son père penché sur elle, poussa un faible cri, et fut prise de 
convulsions. 

M'"* Ducormier, avertie par un mot, accourut sur-le-champ; bien- 
tôt les amis envahirent la maison. — Delphine faisait peine cà voir; 
mais la douleur la plus bruyante était celle de M. de Biksserolles. II 
S3 répandait en plaintes et en gémissemens; il s'accusait, il était le 
plus misérable des hommes. Ces témoignages extérieurs eurent leur 
effet; une part de la sympathie générale se tourna vers lui. M'"* Du- 
cormier, qui savait le fond des choses, éprouvait des mouvemens 
d'indignation et de mépris. 

A la première nouvelle du danger qui menaçait Lucette, Raymond 
s'était rendu à Morsan. M'"^ Ducormier l'entraîna dans l'apparte- 
ment de Delphine. Les cheveux coupés, la tête ravagée et pâle sur 
l'oreiller, les lèvres pincées, le nez bridé, Lucette avait l'aspect de 
la mort. Delphine, elle aussi, avait le visage tendu, le regard fié- 



LE MARI DE DELPHINE. 73 

vreux, quelque chose de sombre clans la physionomie. Elle parlait 
par monosyllabes. Tandis qu'elle tournait autour du lit de sa fille, 
M"" Ducormier se pencha à l'oreille de M. d'Ambleuse. — Son état 
ne m'inspire pas moins d'inquiétude que celui de Lucette, lui dit- 
elle. Regardez ses yeux secs et luisans; je voudrais la voir pleurer. 

— Attendez, dit Raymond. 

Il s'approcha de Lucette et lui parla doucement. L'enfant, qui 
avait les paupières à demi ouvertes, sembla écouter. Elle fit un lé- 
ger mouvement de la tête, et presque aussitôt un pâle sourire glissa 
sur sa bouche décolorée. 

— Ah! vous savez l'aimer,... s'écria Delphine. 

Ses yeux se mouillèrent; elle vit ceux de Raymond pleins de 
larmes, et tomba en sanglotant dans les bras de M""^ Ducormier. 

Cependant le désespoir simulé de M. de Russerolles faillit devenir 
réel. On lui écrivit tout à coup que le tracé du chemin de fer serait 
probablement modifié. Les prés laissés en dehors du parcours, la 
ligne attaquerait une partie du bois qui dépendait encore du Ro- 
cher, mais dans une direction opposée. Les fruits d'or que le spécu- 
lateur croyait déjà récolter se changeaient en cendres sous ses mains. 
Effaré, il étala cette lettre sous les yeux de Justin. — N'est-ce que 
cela? s'écria le peintre; je vois un coup de fortune où vous voyez 
la fin de vos espérances. Allez trouver M. d'Ambleuse, et jouez 
cartes sur table. Dites-lui tout. Il y a des gens que ces semblans 
de franchise touchent. Proposez-lui alors d'acheter le Rocher tout 
entier aux conditions qui vous ont rendu maître d'un bout de prai- 
rie. La terre restera indivise entre vous. Chacun de vous aura sa 
part des bénéfices, et ils seront considérables, si les rails passent 
par là. De cette manière vous ne risquez rien, et toutes les chances 
de profit vous restent. 

— Et vous croyez que M. d'Ambleuse acceptera? 

.Justin sourit. — Et comment voulez-vous qu'il refuse?... Voyez 
comme il aime Lucette! 

M. de Russerolles suivit exactement les inspirations de son confi- 
dent. — Je suis prêt à faire tout ce qui vous plaira, répondit 
M. d'Ambleuse; mais je dois vous avertir que mes renseignemens ne 
concordent pas avec les vôtres. Le chemin de fer suivra-t-il la vallée 
ou les coteaux? On ne le sait pas encore. Ainsi, croyez-moi, avant 
de signer un acte qui, pour être valable, veut être rédigé par un 
notaire, entouré de formalités légales et enregistré, ce qui entraîne 
toujours des frais considérables, prenez de nouvelles informations. 
Les chances sont égales. Si elles tournent en notre faveur, je vous 
engage ma parole que dès aujourd'hui le Rocher vous appartient 
comme à moi. 

M. de Russerolles n'osa pas insister. Il avait vaguement con- 



74 REVUE DES DEUX MO^^DES. 

science que M. d'Ambleuse pénétrait le motif secret qui le faisait 
agir. Les actes signés, maître du Rocher au même titre que lui, il 
était libre de lui fermer sa maison; l'affaire ajournée au contraire, 
quelle raison avait-il de ne pas le recevoir en associé, presque en 
ami? Une parole, c'était bien quelque chose; mais M. de Busserolles 
estimait que ce n'était pas tout. En somme, il restait son obligé, ce 
qui lui constituait une position d'infériorité. S'il n'avait écouté que 
les murmures et les grondemens sourds de son ressentiment, il au- 
rait rompu en visière à M. d'Ambleuse et donné satisfaction à sa 
rancune jalouse par un éclat; mais ne perdait-il pas alors le béné- 
fice d'une opération qui devait mettre un terme à ses embarras? Il 
fallait donc user de patience et attendre. Les traits contractés, le 
cœur lourd, mécontent de lui-même, il prit congé de Raymond, et 
rentra dans le cabinet où Justin alignait des chiffres. Quand celui- 
ci apprit l'insuccès relatif de la démarche qu'il avait conseillée, il 
eut un sourire moqueur. — Allons, dit-il, vous n'êtes pas adroit... 
Il y a des situations dont il faut savoir abuser; mais je suis là, et 
rien n'est encore perdu. 

Le premier soin de Justin fut de s'enfermer dans le cabinet de 
M. de Busserolles pour se rendre un compte exact de l'état de ses 
affaires. Bientôt après, il était entouré de dossiers sur lesquels il pre- 
nait des notes. Un flair particulier lui donnait le pressentiment qu'il 
y avait dans ces liasses de devis et de projets informes des élémens 
dont il était possible de tirer parti. Le silence où la maison était 
plongée l'aidait dans ce travail délicat. La crise aiguë qui avait 
failli emporter Lucette avait pris le caractère d'une maladie de lan- 
gueur. Si le péril n'était pas immédiat, il n'était pas moins redou- 
table. La sève intérieure semblait épuisée. Justin n'apercevait pres- 
que jamais M'"^ de Busserolles, qui l'évitait; quand il rencontrait 
M. d'Ambleuse, il le saluait et passait. Entre eux, l'inimitié avait des 
allures froides et polies. Depuis l'aventure du portefeuille, le peintre 
craignait, s'il poussait les choses plus loin, de s'atLirer une mé- 
chante affaire. Le souvenir de celle qu'il avait eue avec M. de Fernay 
l'invitait à la prudence : non point qu'il ne pût avoir, lui aussi, son 
heure de bravoure, si une impérieuse nécessité l'y obligeait; mais 
c'était par d'autres moyens qu'il voulait rester maître de la place et 
en évincer Raymond. 

Un matin, appelant M. de Busserolles dans son réduit et frappant 
joyeusement sur un paquet de papiers : — Je pourrais me servii" 
de la formule inventée par Archimède et vous crier eurêka! Non, 
j'aime mieux vous dire en bon français : La fortune est là, et il dé- 
pend de vous de l'en faire jaillir! 

— Expliquez-vous, s'écria M. de Busserolles, dont les yeux bril- 
lèrent. 



LE MARI DE DELPHINE. 75 

— Le moyen est fort simple, et je m'étonne qu'un homme d'une 
sagacité si parfaite ne l'ait pas découvert. Et ce n'est pas sur une 
source unique de richesse que j'ai mis la main, il y en a deux! 

Alors, avec le langage précis des affaires, il lui parla d'un procès 
important que M. de Busserolles avait perdu jadis, et qu'il pouvait 
recommencer avec toutes les chances d'un bon résultat, grâce à 
l'existence d'une pièce oubliée que lui, Justin, avait tirée d'un fouil- 
lis de paperasses. Cette pièce changeait la face de la question. Et 
comme M. de Busserolles le regardait avec étonnement : — Eh! eh! 
reprit-il, avant de faire courir les dieux et les héros sur la toile, 
j'ai fait bien des métiers;... de tous, il m'est resté quelque chose. 
Donc, en avant le papier timbré, et si vos adversaires sont sol- 
vables, il vous rentrera bien une centaine de mille francs de ee 
côté-là. Ce n'est pas tout encore. H y a par ici un projet d'asso- 
ciation pour des mines d'anthracite dont la concession n'est pas 
tombée en déchéance. J'ai eu vent de cette affaire autrefois. Je sais 
un homme habile qui en a eu quelque envie. Que je le retrouve' 
je le mets sur la piste, et avant trois semaines vous m'en direz des 
nouvelles. 

Et s' animant comme un bon cheval de course sous l'éperon : — 
Nous allons multiplier les annonces, les prospectus, les réclames, 
et ce sera bien le diable si une compagnie anonyme au capital de 
deux ou trois millions n'en sort pas pour fleurir à la quatrième page 
des journaux! jN'ous en laissons la plus grosse part à mon capitaliste, 
et le reste nous suffira pour nettoyer le passif et asseoir l'avenir sur 
un pied doré. A présent donnez-moi vite une centaine de louis, et 
je pars pour Paris. 

Le soir même Justin était en route, et trois jours après M. de Bus- 
serolles, qui se mourait d'impatience, reçut une lettre ainsi conçue : 
(c Si J3 ne crie pas victoire, c'est par modestie. Mon avoué est en 
campagne. Dès la première signification, la maison Grollin, Plinchon 
et compagnie a mis les pouces. On vous offre cinquante mille francs 
pour vous désister: j'ai refusé net. De plus j'ai réussi à m'aboucher 
avec l'homme à l'anthracite. Il a pris feu; plans, devis, mémoires, 
il prépare tout. Mon capitaliste avance les premiers fonds. Il pense 
que les actions cotées à la Bourse feront prime à l'émission. Nous 
sommes sur la grande route... Il ne s'agit plus que de prendre le 
galop! » 

Un sentiment de folle joie inonda le cœur de M. de Busserolles. 
Tandis qu'il lisait et relisait cete dépêche, dont chaque mot Im 
semblait éciit en lettres d'or, il entendit la voix de M. d'Ambleuse. 
Il perdit la tête. — Monsieur, s'écria-t-il , si vous venez pour savoir 
où en est l'affaire du Rocher, votre visite est inutile; j'y renonce. 

— C'est bien, monsieur, j'aviserai, dit Raymond, qui passa. 



76 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ces quelques mots qui venaient de l'assaillir au seuil de la maison 
lui firent l'effet d'une déclaration de guerre; mais il ne lui convenait 
pas d'accepter un congé signifié d'une voix si brève avant d'avoir 
vu M""" de BusseroUes, à qui seule il reconnaissait le droit de lui dic- 
ter sa conduite. Il l'informa sur-le-champ de ce qui s'était passé. 
— Vous comprenez, dit-il, que j'aurais relevé d'une autre façon 
l'impertinence de M. de BusseroUes, si je n'avais redouté un éclat 
où votre nom eût peut-être été mêlé; cependant je ne puis pas m'y 
exposer de nouveau. Que voulez-vous que je fasse? 

Les yeux de Delphine se remplirent de larmes. — Voilà un coup 
auquel je n'étais pas préparée, murmura-t-elle; puis d'un air de ré- 
solution : — Si ce que je fais est mal, que Dieu me pardonne, dit- 
elle; mais vivre de longs jours, des semaines, des mois peut-être 
sans vous voir, c'est impossible... Je vais respirer souvent le soir au 
jardin pendant le premier sommeil de Lucette; on est habitué à m'y 
voir descendre. La haie qui l'entoure ne touche pas au bas de la ri- 
vière; on y peut entrer sans être aperçu du dehors. Quand vous ver- 
rez du milieu des champs une lumière à cette fenêtre, venez... Si 
vous ne me trouvez pas dans le jardin, à cette place où les arbres 
font une ombre si noire, cherchez au pied de cette statue de l'Au- 
tomne que vous connaissez. II y a un trou dans le socle... J'y aurai 
mis une lettre... 
Elle entendit la voix de M. de BusseroUes et se sauva. 

XIII. 

Dès le lendemain, M. d'Ambleuse quitta le Rocher au coucher du 
soleil; il prit à travers champs, gagna les bords de la rivière et la 
suivit jusqu'auprès de Morsan. Aucune lumière ne brillait dans la 
nuit à l'angle de la Maison-Blanche. Il poussa cependant jusqu'à la 
haie qui faisait le tour du jardin, trouva le passage que Delphine 
lui avait indiqué, et se glissa jusqu'à la statue de l'Automne, dont il 
entrevoyait la forme vague près d'un massif d'arbustes. Il n'y avait 
rien dans l'intérieur du socle; la maison semblait endormie. Les 
rainettes chantaient au bord de l'eau. Un merle, réveillé par la 
marche lente de Raymond, partit du milieu des ramées en poussant 
des cris qui le firent tressaillir; puis tout rentra dans le silence, et il 
resta dans l'ombre, regardant la façade éteinte de la Maison-Blanche, 
où le souffle léger du vent faisait passer des frissons et des mur- 
mures dans les rameaux tremblans de la vigne et du lierre. 

Cette promenade devint bientôt son pèlerinage de chaque jour. Il 
ne prenait jamais le même chemin, dans la crainte d'attirer l'atten- 
lion de quelque passant, et s'arrêtait aussitôt qu'il pouvait voir la 
Maison-Blanche. Un soir, il aperçut la lumière promise et courut au 



LE MARI DE DELPHINE. 77 

jardin; il en tourna le coin avec mille précautions et regarda de tous 
côtés. Personne n'était là. Aucun bruit de pas ne faisait crier le gra- 
vier. Il se dirigea vers la statue et plongea la main dans le socle; 
il en retira un papier. Son cœur se mit à battre, et, saisi d'une joie 
folle, il prit sa course dans la direction du Rocher. Une heure après, 
seul, les portes fermées, il ouvrit cette lettre. 

« Mon ami, je ne sais pas ce qui se passe; M. de Busserolles est 
comme fou. II a des projets de fêtes; il veut avoir des chevaux. Lui 
et M. Plantier, qui est revenu après une absence de quinze jours, 
parlent sans cesse de grandes affaires... Que m'importe tout cela? 
Lucette ne va pas mieux. M. de Busserolles prétend qu'elle est tout 
à fait bien. Elle a un courage extraordinaire, cette enfant. Elle a 
voulu se lever, et elle s'est levée. Elle va, vient, s'efforce de sourire. 
— Vous voyez, ce n'était rien, me dit son père. Moi, elle me fait 
pitié. Sa poitrine manque d'air; ses veines n'ont point de sang. Elle 
s'arrête épuisée au moindre effort; le moindre bruit l'effraie. Une 
fièvre lente la consume. Elle me parle de vous sans cesse. — C'est 
bientôt qu'il doit revenir, n'est-ce pas? dit-elle. 

« Quel triste bientôt! Il s'appellera jamais... peut-être! Quand 
M. de Busserolles survient, elle se met toute droite. S'il lui parle et 
qu'il faille répondre, elle étouffe; cela me navre. S'il pouvait ne pas 
entrer chez elle! Le médecin, qui la trouve faible, voudrait qu'elle 
changeât d'air et de milieu. Elle aurait besoin d'enfans autour d'elle, 
d'expansion, de gaîté. J'en ai parlé à M. de Busserolles. Il s'est mis 
à rire, de ce rire bruyant que vous connaissez. — Pourquoi pas un 
voyage en Italie? m'a-t-il répondu. 

« Et comme j'insistais : — Nous la mettrons à l'école, voilà tout. 

« Je n'ai plus rien dit; Lucette s'est jetée dans mes genoux, et 
tout en pleurs m'a suppliée de la garder. 

« Voilà comment nous vivons ! Quand vous étiez là, au moins je 
pouvais pleurer; à présent les larmes m'étouffent. Parfois cepen- 
dant l'espoir me revient; une nuit paisible, un rire plus franc dis- 
sipe mes craintes; c'est le rayon du matin qui met du rose sur les 
nuages. 

« Je ne vous parle que d'elle et de moi; mais nom, n'est-ce pas 
vous?... Je vous ai quelquefois entendu dire, dans ces derniers 
temps surtout, que vous regrettiez presque de m' avoir connue, que 
vous n'aviez apporté que des tristesses dans ma vie; ne le croyez 
pas, mon ami : vous m'avez ouvert un monde qui m'était inconnu, 
et où, à votre suite, j'ai pénétré avec enchantement. Toutes les mi- 
sères de mon cœur, votre souvenir les efface; vous seul m'avez fait 
entendre les mots qui consolent. Je ne me sens plus isolée depuis 
que vous prenez votre part dans tout ce que j'éprouve. Pensez -y 
donc. . Avant de vous avoir, — car je vous ai, vous êtes bien à moi. 



78 REVUE DES DEUX MONDES. 

n'est-ce pas? — quel était mon refuge?. . . L'amitié de M'"^ Ducormier; 
mais il y a des choses qu'on ne dit pas à sa meilleure amie; sa voix 
n'a pas assez de tendresse pour vous consoler, de persuasion pour 
vous donner l'espérance... Vous seul m'avez dosné la force de sup- 
porter le présent et d'envisager l'avenir sans épouvante. Aux heures 
les plus mauvaises, j'invoque votre souvenir, et votre souvenir me 
soutient. » 

Un soir, en traversant les cultui'es maraîchères qui entouraient 
Morsan, Raymond aperçut le phare qu'il cherchait toujours à l'angle 
de la Maison-Blanche. Il pressa le pas. Il ne trouva personne sous 
l'ombre des arbres. La main qu'il plongea dans le socle n'y décou- 
vrit rien. Il attendit. Bientôt une porte s'ouvrit, et le perron du jar- 
din fut illuminé par un jet de flamme. La forme noire d'une femme 
s'y montra dans un encadrement lumiiieux. Delphine, — car c'était 
elle, — resta un instant accoudée à la balustrade, puis descendit 
dans le jardin, et, quand elle eut atteint la zone d'ombre qui tombait 
des grands arbres, se mit à courir. Elle aniva tout essoufllée auprès 
de Raymond : — Ah! que jai peur! dit-elle; puis vivement, en 
passant ses mains sous son bras, elle l'entraîna vers une place où 
brillait la clarté des étoiles. — Que je vous voie au moins! reprit- 
elle, et se haussant sur la pointe des pieds : — M'aimez-vous? 

Elle resta un instant renversée dans ses bras, la tête ployée, un 
beau sourire ouvrant ses lèwes. Il y chercha son cœur dans un bai- 
ser. — Ya, lui dit-elle d'mîe voix mom-ante, c'est le premier que je 
donne. 

Un léger bruit la fit tressaillir. Toute pâle, elle regarda autour 
d'elle. — Ce n'est rien,... un oiseau qui s'éveille, une feuille qui 
tombe, lui dit Raymond. 

Ses bras de nouveau entourèrent la taille flexible de Delphine. 
Elle s'en dégagea doucement : — Je t'en prie, mon ami, ne gâte 
pas cette heure de bonheur. Regai'de cette fenêtre derrière la- 
quelle tu vois un rideau blanc; je viens d'y laisser dans le som- 
meil un être innocent qui met ton nom dans sa prière,... permets 
que j'y retourne confiante et tranquille. 

Raymond s'agenouilla à ses pieds : — Ce que tu voudras, je le 
voudrai, dit-il. 

— Je t'aime ainsi; tu es bon. J'ai le cœur plein de joie... Peut-, 
être M. de Busserolles me laissera-t-il partir avec Lucette. Où j'irai, 
tu viendras, n'est-ce pas? Ne m'as-tu pas donné le droit de disposer 
de ta vie? C'est ce matin qu'il me l'a presque dit. Le médecin était 
là. Je lui faisais remarquer la maigreur de ma fille, ses bras grêles, 
la transparence de sa peau, le cercle bleuâtre qui s'étend sous ses 
yeux. — Je le sais, m'a-t-il répondu, le climat du midi lui serait 
bon. — Ah ! oui, JNice ou Pau! s'est écrié M. de Busserolles en ri- 



LE MARI DE DELPHINE. 79 

canant; à présent on traite toutes les filles comme des princesses. 

Le médecin siupris l'a regardé. Alors changeant de ton : — (Test 
que je ne suis pas un roi, a-t-il dit, je n'ai pas une liste civile 
inépuisable; mais un événement me permettra peut-être de vous 
dire bientôt : Partez... — Je n'osai pas lui laisser voir ma joie; je 
me disais : Raymond saura tout ce soir. J'en ai parlé à M""* Ducor- 
mier. Eh bien! elle a koché la tête. Est-elle singulière! Tant d'au- 
tres femmes voyagent pour des riens; quand il s'agit de ma fille, 
pourquoi donc ne partirais-je pas aussi? 

Delphine posa ses deux mains sur les épaules de Rajmiond. — Et 
vous, dites-moi, que faites-vous? 

— Je vais du Rocher à Morsan, et de Morsan au Rocher. 

Elle devint songeuse. — Pauvre ami ! reprit-elle, je sais des mal- 
heureux qui peuvent dire : Demain, ce sera mieux; après-demain, cela 
changera;... mais nous, nos jours ne seront-ils pas toujours les 
mêmt5? 

— Non, si vous le voulez, répondit Raymond. 

— Vous prévoyez des temps où nous pourrions êti'e moins sépa- 
rés que nous ne le sommes en ce moment? 

— Non pas séparés, mais unis. M'aimez-vous assez pour me con- 
fier votre existence et celle de Lucette?... Un mot, et tous trois nous 
disparaissons. 

— Ah ! ne me tentez pas ! s'écria-t-elle en l'interrompant. 

Il voulut parler. — Non, non, reprit-elle avec force, quelque 
chose de plus impérieux que l'amour même me crie que c'est im- 
possible. 

Et comme il essayait de répondre, Delphine lui fit voir son visage 
baigné de larmes. — Yotre amour sera-t-il sans pitié? lui dit-elle, 
et voulez-vous que je remonte là-haut avec cette pensée désespé- 
rante que je vous ai vu pour la dernière fois ? 

— A demain donc, s'écria Raymond. 

M. d'Ambleuse pouvait croire avec le bon Dominique que la vie 
était un rêve. Il ne voyait point d'issue à celui qui le charmait et le 
torturait. Il avait des heures de découragement où il quittait le Ro- 
cher avec l'intention de dire un étsrnel adieu à M'"' de Buss3rolles; 
puis il la voyait le visage fatigué par les veilles, pâli par les an- 
goisses et les pleurs, et une immense pitié donnait de nouvelles 
forces à son amour, lui inspirait la pensée de se dévouer sans ré- 
serve à cette mère en deuil qui voulait bien le prendre pour confi- 
dent de ses peines. Quand il la quittait, perdu dans la solitude noire 
des champs, il levait un front enorgueilli vers le ciel. — Que d'au- 
tres me raillent, se disait-il, se moquent de mon amour, ma journée 
n'est-elle pas remplie, si j'ai soulagé le cœur oppressé de Delphine? 
Ce bonheur me suffit. J'y trouve d'amères délices qui valent bien 



80 REVUE DES DEUX MONDES. 

leurs vulgaires jouissances; du moins le dégoût n'est pas au fond de 
la source où je m'abreuve. 

XIV. 

Un soir, il était auprès de Delphine au fond de ce jardin dont il 
connaissait tous les brins d'herbe. Il faisait une nuit pâle sous un 
ciel labouré de nuages entre lesquels courait éperdu le disque aminci 
de la lune. Delphine avait le visage inquiet. Il la questionna. — 
Quelque chose est dans l'air qui nous menace, dit-elle. 

Alors, se rapprochant de lui : — M. de Busserolles est comme un 
taureau que les mouches harcèlent. Je l'ai toujours vu irritable; il 
est farouche. Ses yeux me font peur; que lui est-il arrivé? Ce voyage 
qu'il semblait promettre, il n'en est plus question. Pour un rien, les 
éclats de sa voix remplissent la maison. Lucette en a des tremble- 
mens. C'est d'elle aussi que me vient ma plus grande peine... La 
nuit, dans son sommeil, elle est baignée de sueur... Elle a une pe- 
tite toux sèche et dure qui me déchire. J'ai beau inventer mille pré- 
textes pour empêcher M. de Busserolles d'entrer dans sa chambre; 
il m'y accompagne, et, sitôt qu'elle l'aperçoit, des frissons la par- 
courent. Elle reste contractée, l'oreille tendue, l'œil sur la porte, la 
poitrine oppressée. Ah! mon ami, je suis bien malheureuse... 

Comme elle parlait encore, elle chancela soudain, et pâle comme 
une morte : — C'est lui! murmura- t-elle. 

Son regard fit voir à Raymond une forme arrêtée au bas du per- 
ron; il avait à peine eu le temps de reconnaître M. de Busserolles, 
que déjà celui-ci s'avançait vers eux. Éperdue, Delphine s'était col- 
lée contre M. d'Ambleuse. Une ombre se leva soudain à son côté; 
elle réprima un cri. — N'ayez pas peur, lui dit à l'oreille la voix bien 
connue de Dominique,... je vous garde... — Vous, monsieur Ray- 
mond, cachez-vous là. 

Dominique lui indiqua un coin sombre dans l'épaisseur d'un mas- 
sif. Raymond se jeta précipitamment sous les feuilles; les branches 
se refermèrent sur sa tête. En un clin d'œil, M. de Busserolles fut 
auprès d'eux. — Vous êtes là, madame? dit-il. 

Elle eut à peine la force de répondre par un signe de tête. — 
Mais qui donc est auprès de vous?... On parlait tout à l'heure. 

Dominique s'avança. — J'ai rêvé qu'il y a des carpes dans ce 
creux de rivière, et je viens les pêcher. Mon bateau est là, dit-il. 

M. de Busserolles courut vers la rivière ; un bateau s'y balançait 
attaché aux racines d'un saule, dans un coin où la rive était mas- 
quée de broussailles. — C'est du braconnage, je le sais; mais je ne 
rêve pas que je prenne grand'chose, ajouta Dominique. 

M. de Busserolles regardait partout. INe voyant rien, il parut ras- 



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suré. — Je crois qu'il va pleuvoir, dit Dominique, qui mit sa main 
en l'air... Oui, voilà des gouttes d'eau... Le poisson mord par ces 
temps de pluie chaude... 

Il amorça tranquillement ses hameçons, — Vous permettez? re- 
prit-il, les yeux tournés vers M. de Busserolles. 

M. de Busserolles sourit d'un air de pitié et s'éloigna, entraînant 
Delphine éperdue. Tous deux disparurent. Seul avec Dominique, 
Raymond fit un mouvement. — Pas encore, lui dit le rêveur à voix 
basse, M. de Busserolles pourrait revenir sur ses pas... 

Il retourna en sifflotant à son batelet. Dominique ne se trompait 
pas; la porte de la maison, qu'on avait fermée, se rouvrit, et M. de 
Busserolles descendit rapidement vers le fond du jardin. — Est-ce 
vous encore? lui cria Dominique. 

M. de Busserolles fit quelques pas le long de la berge. — Vous 
n'avez vu personne? dit-il enfin. 

— J'ai vu M""" de Busserolles ; elle m'a même dit que M"'' Lucette 
n'allait pas bien. 

— Elle exagère toujours, ma femme. Ce n'est pas d'elle que je 
vous parle. 

— De qui alors? 

— De quelqu'un que vous auriez rencontré. 

Dominique secoua la tête, et, levant le front: — Ah! la pluie 
augmente... Pêche perdue! J'en serai pour ma peine. ' 

M. de Busserolles resta encore deux ou trois minutes à rôder 
autour de Dominique, puis s'éloigna. Le rêveur, sans se presser, 
acheva de ranger ses appâts et ses lignes. Bien sûr enfin que per- 
sonne ne l'observait plus, il écarta doucement les branches du buis- 
son. — Venez à présent, dit-il à M. d'Ainbleuse, qui sortit de sa ca- 
chette et se dirigea vers le bateau, caché parmi les saules. En 
quelques coups de rame, Dominique eut vite fait de gagner un en- 
droit où la rivière traçait un coude et que protégeait un rideau d'ar- 
bres. — Nous voici en sûreté, reprit-il en s'approchant du bord; 
cependant plus loin il y a des maisons, on pourrait nous voir; lais- 
sez-moi descendre le premier. 

Dominique amarra son bateau, regarda dans la plaine, et ten- 
danL la main à Raymond pour l'aider à gravir le talus de la rive : 
— Un vrai désert, fit-il. — M. d'Ambleuse le remercia avec effu- 
sion. — Mais comment étiez-vous là? Par quel hasard? lui dit-il. 

— Le hasard n'y a que faire... Vous savez si j'aime M'"'' de Bus- 
serolles. Un soir, il y a déjà quelque temps, j'ai rêvé que vous mar- 
chiez dans la campagne comme un homme qui ne veut pas être 
reconnu. Vous preniez le chemin de la Maison-Blanche. J'ai pensé 
que vous aviez à parler à M'"*' de Busserolles, mais j'ai pensé aussi 

TOME LXXXV. — 1870. 6 



82 REVUE DES DEUX MONDES. 

que vous pourriez être surpris par M. de Busserolles ou par M. Jus- 
tin Plantier, et alors je me suis mis en observation. — Et ce que 
j'ai fait ce soir-là est devenu une habitude. 

Delphine ne s'était pas méprise quand elle avait parlé à M. d'Am- 
bleuse du trouble et des mouvemens d'humeur dans lesquels s'a- 
gitait M. de Busserolles. On sait de quelle ivresse il avait été saisi 
après la lettre de Justin. La suite avait d'abord répondu à son espé- 
rance; lui aussi put croire qu'il avait trouvé son filon d'or. Des 
dommages-intérêts considérables lui avaient été alloués par un arrêt 
de la cour d'appel. Il parlait déjà de s'établir à Paris et d'y avoir 
un hôtel. Dn coup de foudre mit en poussière tous ses projets. La 
maison qui avait été condamnée à lui payer cette grosse somme 
tomba subitement en déconfiture. Ce fut un écrasement. L'affaire 
des mines d'anthracite lui restait, il est ^Tai : les commencemens en 
avaient été superbes; mais une crise industrielle éclata qui la fit 
avorter. Le faiseur, atteint par une liquidation désastreuse, dis- 
parut, et un nuage de frais creva sur la tête de M. de Busserolles, 
qui rassembla toutes ses ressources pour parer au plus pressé. Le 
jour même où Justin arrivait à Worsan avec cette terrible nouvelle, 
on apprit à M. de Busserolles que le tracé du chemin de fer de Paris 
à Tours par Vendôme était décrété, et que la ligne traversait en 
plein la terre du Rocher. Ce dernier coup acheva de lui faire perdre 
l'esprit. 

— Je me suis trop pressé, se dit-il en pensant à M. d'Ambleuse; 
puis l'idée de le provoquer, de se battre et de le tuer lui traversait 
le cerveau. 

— Si vous étiez sûr de le laisser sur place, ce serait bien, lui dit 
Justin; mais la chance est pour lui. 

— C'est vrai, s'écria M. de Busserolles; il ne fait rien, et sa for- 
tune sera plus que triplée. Moi, en travaillant, je me ruine. 

Tout ce qu'on faisait autour de lui l'aigrissait et le disjwsait à la 
colère. Si Delphine semblait attristée, c'est qu'elle pensait à M. d'Am- 
bleuse et le regrettait; si elle se montrait joyeuse, c'est qu'-elle avait 
eu connaissance de la fortune que lui apportait le nouveau décret. 
Son esprit se livrait à tous les soupçons d'une âme jalouse, ingé- 
nieuse à se créer des tourmens. 

Il arriva sur ces entrefaites qu'une grande chasse fut organisée 
par un propriétaire du pays. Plusieurs personnes, parmi lesquelles 
se trouvait M. d'Ambleuse, se réunirent à jour fixe dans un pavillon 
d'où l'on devait partir pour battre une grande étendue de plaines 
et de bois. M. de Busserolles, qui voulait ne rien laisser paraître de 
ses embarras, affectait de ne pas manquer une partie de plaisir, et 
déployait dans ces circonstances un entrain et une gaîté qui trom- 



LE MARI DE DELPHLNE. 83 

paient les observateurs inattentifs; mais la vue de Raymond le jeta 
soudain dans un courant d'idées iiTitantes. Si M""^ de Busserolles 
était eu pleine révolte, n'était-ce pas l'influence de M. d'Ambleuse 
qu'il fallait en accuser? Si, comme il le prévoyait, ses affaires l'obli- 
geaient à quitter la Maison-Blanche, il était aisé de prévoir ce qui 
arriverait, Raymond l'aurait tout entière à lui, dans l'épanouisse- 
meut de l'amour sincère, de la passion jeune et confiante : et c'était 
lui, M. de Busserolles, qui lui ferait ce bonheur! 

Ces idées s'enfonçaient dans son esprit comme des milliers d'é- 
pines dans une chair saignante. Pendant le déjeuner, qui le plaça 
non loin de M. d'x\mbleuse, elles acquirent un degré d'intensité plus 
^il'. La voix de Justin, qui pérorait, le tira de ce tourbillon de pensées 
noires, — Oui, messieurs, disait-il, cela s'est passé devant moi, il 
y a quati-e ou cinq ans, en pleine forêt,... un jour de chasse comme 
aujourd'hui, seulement on traquait des sangliers; mais, au heu de 
porter bas la bête, ce fut un homme qu'on tua. 

M. de Busserolles tendit l'oreille. — Et voyez le miracle! pour- 
suivit Justin, ce coup de maladresse, qui ne coûta au tireur qu'mie 
pincée de chevrotines, le débarrassa d'un galant qui rôdait autour 
de sa femme, et quand je dis rôder ^ c'est pour employer un a erbe 
honnête. 

— Et après? demanda l'un des auditeurs. 

— Comment après? Ce fut tout. Est-ce que la loi punit un homi- 
cide involontaire? Lisez le code. Mon notaire, car c'était un notaire, 
le savait bien. Par exemple, il fallut lui arracher son fusil des mains 
pom- l'empêcher de se brûler la ceiTelîe. Oh ! tout cela fut très bien 
fait. On entend du bruit dans un fourré, on tire au jugé, un homme 
tombe, tout est dit. 

Les yeux de Justin rencontrèrent ceux de M, de Busserolles. — Je 
ne chasse jamais sans me souvenir de cette histoire, ajouta-t-il; j'y 
ai gagné de fuir comme la peste toute femme qui a un mari. 

Après le déjeuner, la chasse continua; chacun reprit sa place. 
M. de Busserolles marchait à pas lents, le fusil sur l'épauîe. Eu ce 
moment, le passage des chiens fit lever du milieu d'une bruyère 
deux chevreuils qui se jetèrent dans un bouquet de bois. On pro- 
posa d'entourer l'enceinte et d'y faire une battue; les chevreuils ne 
pouvaient pas manquer d'en sortir. Les chasseurs coururent à leur 
poste. Le hasard mit h côté l'un de l'autre M. de Busserolles et 
M. d'Amb;e;:se. — Changez vos plombs, cria le maître de la chasse. 

M. de Busserolles enleva de son fusil des cartouches du numéro 8 
et les remplaça par des cartouches du numéro h. Raymond était 
sur sa gauche, à la corne d'un gaulis, séparé de son voisin par un 
tail'.is de chênes. M. de Busserolles le regardait, il lui trouvait l'air 
heureux. — Il est jeune, il est beau, pensait-il, sa fortune s'élargit, 



84 REVUE DES DEUX MONDES. 

on l'aime, tandis qu autour de moi tout s'écroule... Et c'est à mon 
côté qu'il vient étaler insolemment son bonheur! 

Un coup de soleil qui prenait le bois en écharpe illuminait Ray- 
mond, dont le vêtement de toile blanche se détachait sur le gazon 
vert. Justin, qui regagnait une place écartée, passa auprès de M. de 
Busserolles, et désignant le chasseur d'un mouvement de tête: 

— Se mettre ainsi en vedette un jour de battue, quelle imprudence! 
dit-il, c'est une cible. — Et il se perdit dans la plaine, cherchant 
un fossé où se blottir. 

Bientôt après la battue commença. On entendait les coups secs 
des traqueurs frappant contre les arbres avec leurs bâtons; leurs 
cris, d'abord éloignés, se rapprochèrent. Quelques lièvres, qui 
étaient tapis dans les broussailles, filèrent à travers champs. Des 
coups de fusil retentirent. La chasse s'anima. Une compagnie de 
perdreaux, qui s'était remisée dans une clairière, en plein bois, 
prit le vol, et en s'éparpillant au-dessus des hêtres et des bou- 
leaux fut saluée d'une décharge. Raymond avait fait coup double. 

— Tout lui réussit! murmura M. de Busserolles, qui tourmentait la 
batterie de son fusil. Un vieux coq partit soudain, et, rasant la cime 
des buissons, fila dans la direction de M. d'Ambleuse en faisant luire 
au soleil sa gorge rouge et noire. Quand il fut par le travers de son 
voisin, M. de Busserolles épaula et fit feu. Raymond poussa un grand 
cri, et roula comme un chevreuil. M. de Busserolles devint livide et 
resta tout tremblant, le dos contre un arbre. 

M. d'Ambleuse était parvenu à se relever sur les genoux. On ac- 
courut. Un garde prit le blessé dans ses bras et l'assit sur un tertre. 

— Tonnerre! dit-il, toute la charge!... Qui a fait le coup? 

M. de Busserolles, qui venait de se traîner jusque- Là tout dé- 
composé, jorgnit les mains. — Je n'y comprends rien, dit-il, j'ai vu 
un faisan, j'ai tiré. 

— Et vous ne l'avez pas manqué, dit Justin, qui ramassa le coq, 
dont les ailes battaient encore. 

— Allons! c'est un malheur, fit le garde. 

— Oui, dit Raymond, un malheur dont il ne faut accuser per- 
sonne; si j'avais vu le faisan, peut-être aurais-je tiré, et peut-être 
M. de Busserolles serait-il par terre à ma place. 

XV. 

M. de Busserolles s'assit sur une souche, la sueur au front. Il 
n'avait regardé ni M. d'Ambleuse ni Justin. Le vêtement de forte 
toile que portait Raymond, la cartouchière, la crosse de son fusil, 
avaient amorti une partie de la charge, mais une trentaine de plombs 
avaient pénétré dans les chairs çà et \k : on ne savait point encore si 



LE MARI DE DELPHINE. 85 

quelque organe essentiel avait été lésé. Le blessé perdait beaucoup 
de sang; on le déshabilla, on lava les plaies avec de l'eau fraîche, et 
on le coucha sur un brancard fait de quelques perches couvertes de 
ramées. M. de Busserolles suivait le cortège la tête basse. 

Quand il reparut chez lui, une impulsion dont il n'était pas le 
maître le poussa chez Delphine. A l'aspect de son mari, elle eut le 
pressentiment de quelque malheur. — Qu'y a-t-il? s'écria-t-elle. 

— Il y a qu'un chasseur a été blessé. 

— Qui donc?... M. d'Ambleuse peut-être? 

Le silence de M. de Busserolles lui répondit. Elle tomba sur une 
chaise. Lucette, qui était à demi couchée sur un canapé, respirant 
avec peine, se glissa auprès de sa mère, toute glacée. — Est-ce 
qu'il va mourir? dit-elle. 

— On ne sait pas, répliqua M. de Busserolles à voix basse. 

— Mais qui l'a frappé? demanda Delphine. 

M. de Busserolles se tut. Elle se leva toute blanche, éperdue. — 
Eh bien, quoi!... que croyez-vous? Un coup part... Est-ce ma 
faute? s'écria M. de Busserolles. 

En entendant ces paroles, Delphine se précipita vers sa fille, et 
voulut fuir avec elle. M. de Busserolles étendit le bras comme pour 
la retenir, et saisit Lucette. — Non! non!... j'ai peur!... dit l'enfant. 

— Ah! vipère! te tairas-tu, hurla M. de Busserolles, qui la se- 
coua par l'épaule. 

Quand il lâcha Lucette, elle tomba comme morte. Une fièvre ar- 
dente la saisit dans la soirée, le délire la prit, un transport au cer- 
veau se déclara. On n'épargna rien pour en combattre les effets; 
mais il n'y avait aucune force dans ce corps épuisé pour aider à la 
réaction. Au point du jour, l'agonie commença; au milieu du deuil 
et de l'épouvante qui remplissaient la maison, M. de Busserolles 
allait et venait çà et là, montant, descendant. Les domestiques se 
collaient aux murs quand il passait. Vers le matin, une fille qui 
avait soigné l'enfant dès le berceau et qui veillait à sa porte parut 
devant M""' de Busserolles. — Madame, voici monsieur, dit-elle. 

M. de Busserolles, qui la suivait, entra sur ses talons, et comme 
elle se tenait devant lui : — Mais faites-moi donc place ! s'écria-t-il 
en la repoussant. 

Lucette entendit sa voix; un dernier frisson la parcourut tout 
entière, et elle resta raide entre les bras de sa mère. Delphine, effa- 
rée, cherchait sur les lèvres de sa fille un soufflie de vie qu'elle n'y 
trouvait plus. Pendant quelques minutes, muette, affolée, elle n'osa 
pas remuer. Il fallut détacher l'enfant de ses bras. Quand elle vit 
Lucette immobile sur son petit lit, les yeux ternes, la bouche dé- 
colorée et sans haleine, elle se tourna vers M. de Busserolles : — 
Monsieur, dit-elle, à présent la mesure est comble! 



86 REVUE DES DEUX MONDES. 

La nouvelle de cette mort se répandit bientôt dans Morsan. Ce 
fut une consternation. De toutes parts on accourut. Ceux qui péné- 
trèrent chez M'"*^ de Busserolles la trouvèrent sans larmes, dans un 
état effrayant d'apparente insensibilité. Et comme on cherchait à la 
consoler : — Dieu sait ce qu'il fait, dit-elle; c'est pour ma fille une 
bénédiction que cette mort ! 

— Cela vous étonne de me voir ainsi , disait-elle à M""* Ducor- 
mier, voilà des années que je vis dans la crainte de ce jour... Il me 
brise, il ne me surprend pas. 

Elle se pencha sur les petits doigts de Lucette, qu'elle embrassa. 
— Le plus terrible, c'est que c'est ma faute. 

— Votre faute, à vous? 

— Oui, la mienne; j'aurais dû l'arracher à son père il y a long- 
temps, coûte que coûte... 

A la dernière heure, quand on vint prendre le petit cercueil, Del- 
phine marcha derrière les restes de sa fille; mais arrivée au pied 
de la rampe, au moment où la bière, couverte d'un drap blanc, 
franchissait la porte, elle tomba raide, tout d'une pièce, sur la der- 
nière marche de l'escalier. 

Elle resta douze heures sans connaissance, un médecin à son che- 
vet, ses mains dans les mains d'Honorine. Quand elle s'éveilla de 
cette léthargie, tout lui revint à la fois d'un seul coup. — Dieu 
cruel, je ne suis pas morte ! s'écria-t-elle. 

Trois jours après, elle se leva. Réunissant alors en un paquet 
tout ce qui avait appartenu à Lucette, son linge, ses livres, ses 
jouets, sesvètemens, elle le fit porter chez M'"' Ducormier; puis, 
sortant elle-même, elle se rendit à la justice de paix. Honorine lui 
tendit les bras. — Je viens vous demander de me garder avec vous, 
dit Delphine. La Maison-Blanche ne me reverra plus. 

M™* Ducormier prit son amie par la main, et employant pour la 
première fois le langage de la plus tendre amitié : — Si je t'ai bien 
comprise, dit-elle, c'est une séparation absolue que tu désires? 

— Oui, une séparation qui me permette de n'avoir plus rien de 
commun avec lui. 

— Tu es bien convaincue, n'est-ce pas, que M. de Busserolles n'y 
consentira jamais? Il faudra donc que tu l'appelles devant les tri- 
bunaux ? 

— Je le ferai. 

— As-tu bien calculé les conséquences de cette séparati n? 

— Quoi qu'il arrive, ton affection ne me restera-t-elle pas? 

— Ln mot encore : M. de Bus-erolles plaidera et fera valoir contre 
toi, s'il te voit bien décidée à ne pas revenir, tous les argumens que 
lui fournira sa rancune... Laisse-moi te parler comme si tu étais 
ma sœur. 



LE MARI DE DELPIIOE. 87 

— Parle. 

— M. d'Ambleuse t'a aimée avec passion... Toi, tu l'as aimé aussi. 

— Je l'aime encore... 

— Eh bien ! permets-moi de te demander si M. de Busserolles ne 
tirera pas de cet amour des armes contre toi?... 

— Des armes, dis-tu? lesquelles? 

M'"*" Ducormier, qui la regardait attentivement, lui sauta au cou, 
et avec ce mélange de raison et de gaîté qui était dans sa nature : 
— Pardonne-moi et embrasse-moi... Il faut que tu aies la vertu en- 
racinée dans l'àme ! Je t'aimais, je vais t'admirer. A présent suis- 
moi, M. Ducormier nous dira comment il faut entamer cette affaire. 

Elle conduisit immédiatement Delphine dans le cabinet de son 
mari, et en quelques mots lui fit part des intentions de M™" de Bus- 
serolles. — Diable! fit le juge de paix, qui se gratta l'oreille... moi, 
par fonction, j'arrange les choses... je ne les embrouille pas;... puis, 
un procès en séparation de corps et de biens, on sait comment ça 
commence, on ne sait pas comment ça finit... Il y a des incidens 
qui peuvent surgir... 

— Vous allez dire des sottises, comme moi tout à l'heure ; prenez 
garde, dit Honorine. 

— Mais... 

— Je vois bien où le bât vous blesse... Moi qui vous parle, je 
n'aurais répondu de rien, si un homme qui eût ressemblé à M. de 
Busserolles m'avait épousée; mais Delphine est blanche comme neige, 
donc vous prendrez en main sa cause, et vous obtiendrez bel et bien 
une séparation. 

— Est-ce votre volonté bien arrêtée? dit M. Ducormier en s'a- 
dressant cà M'"* de Busserolles. 

— Ma volonté formelle. 

— Eh bien ! je me charge de tout, et dès ce soir vous êtes sous 
ma protection. 

Peu d'heures après, et selon sa rude expression, il avait mis les 
fers au feu. Requête avait été déposée aux mains du président du 
tribunal civil, et avis donné à M. de Busserolles, dans la forme lé- 
gale, de la résolution" de sa femme. En revenant de Paris, où ses 
affaires l'avaient appelé, le mari de Delphine trouva cette pièce. 

Il bondit comme un tigre atteint d'une balle en plein corps. C'é- 
tait la guerre. S'il perdait son procès, il fallait rendre les cent mille 
francs de la dot, et, pour les réunir, faire flèche de tout bois. Son 
premier mouvement fut de courir chez M. Ducormier. 

— Vous sav^z sans doute ce qui m'amène? lui dit-il. 

— Je puis tout au moins le deviner, répondit le juge de paix. 

— M'est-il permis de croire que le magistrat qui prête l'asile de 
sa maison à M'"^ de Busserolles est encore mon ami? 



88 REA^'E DES DEUX MONDES. 

— Rien ne vous aiitoriss à penser le contraire. 

— Alors j'espère que la malheureuse mère qui a suivi des con- 
seils de rancunes mal justifiées entendra la voix de la raison. 

— Si vous voulez dire par là qu'elle rentrera chez vous avant que 
le tribunal ait jugé la question qui lui est soumise, je crains qu'il 
ne soit inutile d'y penser. 

— Ne lui avez-vous pas fait remarquer tous les périls de la réso- 
lution où elle s'obstine? 

— J'ai pu la voir avec chagrin prendre un grand parti; mais, l'y 
voyant décidée, je lui ai offert mon toit et mon appui. 

— Ainsi, monsieur, entre la femme et le mari, vous avez choisi? 

— Je me suis souvenu du moins que M'"^ Ducormier n'avait ja- 
mais cessé d'être la meilleure amie de M'"^ de Busserolles. 

— Il y a une chose, je crois, que vous avez oubliée? M. d'Am- 
bleuse... 

— Quelle part M. d'x\mbleuse a-t-il dans cette affaire? Ne lui 
aviez-vous pas vous-ixiême ouvert la porte de votre maison? 

— Sans doute; mais je ne lui avais pas ouvert celle de la chambre 
de M'"* de Busserolles. . . 

M. Ducormier prit sur le bureau un léger couteau à papier et en 
frappa le bras de son fauteuil à petits coups, ses yeux sur les yeux 
de M. de Busserolles. 

— Voilà un mot qui semble vous faire réfléchir? reprit celui-ci. 

— En elTet, répliqua M. Ducormier, il me fait entrevoir l'accident 
du coup de fusil qui a failli tuer M. d'Ambleuse sous un aspect où 
je ne l'avais point considéré jusqu'à ce jour. 

— Monsieur!... dit M. de Busserolles, qui pâlit. 

— Nous sommes entrés dans la voie des suppositions. Vous sup- 
posez que M'"" de Busserolles a pu se rendre coupable, je suppose 
que vous avez peut-être voulu vous venger... Gela vous étonne; 
précisons donc les faits, si vous le voulez bien. Quelles raisons avez- 
vous d'accuser M'"^ de Busserolles, que tout le monde aime et res- 
pecte ici? Des inductions seulement, quelques visites que le voi- 
sinage et l'intimité de nos réunions autorisaient, des apparences 
sans fondement; le tribunal les appréciera. De l'autre côté, les in- 
ductions sont bien autrement formidables. Vous avez laissé voir 
une jalousie que rien ne motivait; on a recueilli des propos; on a 
surpris des mouvemens de colère. Invoqués, les témoignages ne 
manqueraient pas... IJne partie de chasse s'organise sur ces entre- 
faites ; on vous sait chasseur habile et expérimenté, tireur adroit. 
M. d'Ambleuse est auprès de vous; un faisan part, rase les buis- 
sons; vous lâchez le coup précisément au moment où l'oiseau se 
trouve en face de votre voisin... Hum! un avocat malintentionné 
tirerait un singulier parti de ces diverses circonstances ! 



LE MARI DE DELPHINE. 80 

M. de BusseroUes fit un effort. — Il est impossible que personne 
songe à lancer contre moi une pareille accusation, dit-il. 

— Certainement; mais ces choses-là naissent du conflit des plai- 
doiries... 

M. de BusseroUes réfléchit un instant, puis avec un sourire froid : 
— Décidément vous êtes l'ami de M""" de BusseroUes plus que je ne 
le supposais, vous voulez me faire peur; mais il y a des armes qu'on 
n'emploie pas... Vous parliez tout à l'heure d'inductions; je puis 
articuler un fait précis, qui sera appuyé du témoignage de M. Justin 
Plantier... 

— Y aurait-il de l'indiscrétion h. vous demander ce qu'il a vu? 

— Nullement; il s'agit d'un portefeuille perdu au sommet des 
ruines d'Armentières, où M'"* de BusseroUes, que je cherchais, se 
trouvait avec le propriétaire du Rocher. . . 

— N'étions-nous pas une vingtaine dans les ruines ce jour-là? 

— Vingt ou trente en effet; mais M. d'Ambleuse et M"« de Busse- 
roUes étaient seuls à la pointe du Bec... Et comme j'arrivais par la 
rampe presque impraticable qui la relie au château, M. d'Ambleuse, 
qui ne voulait pas être surpris, est descendu par le côté opposé. 
Or, de ce côté-là, c'est le précipice... A sa place, et causant avec ma 
femme, vous m'auriez attendu, je pense. La précaution de M. d'Am- 
bleuse était héroïque; malheureusement il a perdu un portefeuille, 
et M. Justin Plantier l'a ramassé. 

M. Ducormier, qui avait d'abord écouté M. de BusseroUes avec 
une attention presque craintive, prit de nouveau le couteau d'ivoire, 
et, frappant de petits coups sur le bureau : — Allons ! dit-il, M. Justin 
Plantier, votre ami , je pourrais dire votre complaisant, sera, quoi 
qu'il fasse, mêlé à cette affaire, et la compliquera au profit des ama- 
teurs d'incidens dramatiques. 

— Que voulez-vous dire? 

— On pourra peut-être lui demander l'explication d'un mot qu'il 
a dit en désignant M. d'Ambleuse avant que la battue aux chevreuils 
fût commencée, mot qu'un traqueur a entendu. Il comparait, ce me 
semble, votre voisin à une cible... Ce mot imprudent, rapproché du 
récit que vous venez de me faire et où il joue un rôle principal, don- 
nerait à l'accident du coup de fusil un caractère fâcheux de prémé- 
ditation. Des esprits prévenus ne manqueraient pas d'y voir un désir 
de vengeance clairement indiqué... 

— Vraiment, monsieur, à vous entendre, on croirait que vous 
préparez les élémens d'un réquisitoire ! 

— A Dieu ne plaise!.. Je tiens seulement à vous faire bien com- 
prendre la gravité du débat que vous allez susciter. Et remarquez 
encore que je laisse de côté l'incident qui a si vivement excité l'at- 
tention des convives pendant le déjeuner; cette histoire où figure 



90 REVUE DES DEUX MONDES. 

un notaire qui, d'un coup de fusil, jette à bas une personne qui le 
gêne, n'est-ce pas M. Justin Plantier qui l'a racontée?.. Fâcheuse 
coincidence encore ! 

M, de Busserolles venait de se lever, M. Ducormier l'imita. — Si 
M*"* de Busserolles m'interroge, reprit-il, que dois-je lui répondre? 

— Vous lui direz que je plaiderai. 

L'affaire engagée, Delphine fut informée que, si elle consentait à 
ne pas réclamer les cent mille francs qui cons ituaient sa dot, M. de 
Busserolles ne se défendrait pas, et laisserait prononcer la sépara- 
tion. — Qu'à cela ne tienne! dit-elle tout de suite. 

— Non pas! s'écria M. Ducormier; on a toujours besoin de vivre, 
et cinq mille francs de rente, c'est l'indépendance. — D'ailleurs, 
ajouta M'"^ Ducormier, si tu consentais à laisser à M. de Busserolles 
ce qui t'appartient légitimement, on pourrait croire que tu paies la 
rançon d'une faute... Donc point de transaction. 

Raymond cependant, qu'on avait transporté tant bien que mal 
dans une maison voisine de Morsan, entrait lentement dans la voie 
de la guérison après avoir été en péril de mort. Il avait auprès de 
lui M. de Fernay, qui le soignait comme un frère; en outre il voyait 
presque tous les jours M. ou M'"^ Ducormier, qui le tenaient au cou- 
rant de ce qui se passait. La crise que M™^ de Busserolles traver- 
sait, la tristesse profonde où elle vivait, expliquaient son silence à 
M. d'Ambleuse; néanmoins il s'étonnait de n'avoir point reçu de 
nouvelL\s directes. Comment n'avait-elle pas eu la pensée de lui 
envoyer un souvenir, ne fût-ce qu'une ligne, un mot? Elle l'aimait 
pourtant! Il n'osait interroger M. Ducormier; mais avec Honorine, 
qui, bravement, en plein jour, sûre de sa bonne renommée, sonnait 
à sa porte, il avait plus d'abandon. Elle lui parut embarrassée dans 
ses réponses. Pressée de plus en plus, elle s'ouvrit enfin. — Del- 
phine n'a pas changé, dit-elle, mais le désespoir a pris chez elle les 
formes du remords... Vous me regardez tout surpris? 

— C'est qu'en effet je ne vous comprends pas. 

— Rien n'est plus clair cependant. Vous savez si elle adorait sa 
fille; cette mort terrible l'a ébranlée jusqu'au fond de l'âme... Elle 
s'accuse de n'avoir pas uniquement pensé k elle... Elle torture son 
cœur pour racheter ce qu'elle appelle un crime. 

— Alors je ne la verrai plus? 

M'"^ Ducormier ne répondiL pas. — Vous me cachez quelque chose, 
reprit-il. Parlez, je vous en prie; après ce que vous m'avez dit, je 
puis tout entendre. 

— Eh bien! sachez donc que, si la séparation est prononcée, l'in- 
tention de M'"'' de Busserolles est de se retirer dans un couvent. 

Cette révélation jeta M. d'Ambleuse dans un abattement qui fail- 
lit compromettre sa sauté, à peine rétablie. Delphine perdue pour 



LE MARI DE DELPHINE. 91 

lui, il n'avait plus qu'à recommencer le dur apprentissage de la 
vie dans des conditions qui ne lui permissent pas de regarder en 
arrière. 11 pensa de nouveau à partir pour l'Amérique, moins dans 
l'espoir d'y trouver une existence nouvelle qu'avec le désir secret de 
disparaître du monde. — Je verrai jM'°* de Busserolles une fois en- 
core, se dit-il, et ce sera fini. 

XVI. 

Cependant M. de Busserolles usait de tous les moyens que peut 
fournir le code de procédure pour retarder le jugement de son pro- 
cès; mais sa robuste constitution commençait à plier sous le poids 
des inquiétudes et de l'effroi. Ses jours étaient sans repos, ses nuits 
sans sommeil. Il n'y avait pas moins de menaces dans l'avenir que 
dans le présent. Pris entre le souci quotidien des affaires et la 
jalousie que lui inspirait M. d'Ambleuse, il était comme uu taureau 
que l'aiguillon d'un bouvier piquerait sans relâche. Mille projets 
roulaient dans sa tête, aussitôt conçus qu'abandonnés. 

A mesure que le moment décisif approchait, son esprit se troublait 
de plus en plus. Il ne pouvait guère douter du résultat qu'il appré- 
hendait, et alors, une fois affranchie, Delphine n'aurait-elle pas 
toute liberté de voir M. d'Ambleuse, et qui sait, même de s'expa- 
trier avec lui? Cette idée lui était intolérable. Un amour en quelque 
sorte rétrospectif, un amour fait de haine et de colère, de rancune 
et de jalousie, lui brûlait le cœur. Il passait des heures dans cette 
chambre déserte de la Maison- Blanche où il l'avait conduite jemie, 
belle, ignorante, où chaque objet la lui rappelait^ et il eût fait le sa- 
crifice de sa vie pour la savoir morte. 

Quand vint le jour où le jugement dut être prononcé, on l'a- 
perçut dans l'édifice où siégeait le tribunal. Il allait et venait des 
corridors dans la rue, de la salle d'audience au parquet du mi- 
nistère public. Quelquefois il marchait vite, comme un homme 
qu'une pensée subite a saisi; puis il s'affaissait sur un banc, ou res- 
tait innnobile, la tête basse, le dos contre un mur. Quand on vint 
l'avertir que le procureur impérial allait donner ses conclusions, il 
se glissa vers la porte du tribunal, et se cacha dans un coin. — A 
quoi bon attendre à présent, se dit-il, ne sont-ils pas tous contre 
moi? — Il sortit, puis revint à pas discrets et sourds, comme une 
bête fauve qui a peur d'être éventée, et tendit l'oreille. Si par mi- 
racle il allait gagner sa cause!... Aux premières paroles que pro- 
nonça le président, une sueur de mort mouilla son visage. Il se 
traîna dehors. 

Quand M'°* de Busserolles reçut la nouvelle de sa séparation, sa 
première réflexion fut un retour amer vers sa fille. — Si elle avait 



92 REVUE DES DEUX MONDES. 

eu plus de courage, si elle avait osé faire autrefois ce qu'elle venait 
de tenter avec un plein succès, le tribunal ne lui aurait-il pas donné 
raison? Sa fille, enlevée de ce milieu où elle étouffait, ne vivrait- 
elle pas à présent? — M'"^ Ducormier vit l'ombre de toutes ces pen- 
sées sur le visage de Delphine. — Tu es ingénieuse à te tourmen- 
ter, lui dit-elle. Si quelqu'un avait pu sauver Lucette, c'est toi... Ne 
crois pas d'ailleurs que, si ta fille se fût placée entre vous deux, la 
séparation eût été obtenue dans les mêmes conditions... Une part de 
l'autorité, la plus large peut-être, serait toujours restée au père. 

La maison qu'occupait M. d'Ambleuse donnait sur les champs. De 
sa fenêtre, il voyait passer Delphine chaque jour, à la même heure, 
se rendant au cimetière. 11 la suivait longtemps du regard. Il la 
voyait revenir la tête basse, cherchant les sentiers déserts, et il se 
rappelait les jours heureux où ils avaient traversé la campagne du 
même pas. Il avait remarqué qu'en dehors des visites quotidiennes 
à la tombe de sa fille, Delphine faisait quelquefois de longues pro- 
menades dans les champs. Un matin, il l'aperçut au loin sur la route 
de la Plâtrière. Il s'empressa de la rejoindre. C'était à cette même 
place qu'il l'avait rencontrée pour la première fois. En le voyant, 
elle eut comme un tressaillement, mais ne chercha point à l'éviter, 
et la première tendant la main à Raymond : — Vous m'en voulez? 
dit-elle. 

— Non, j'ai souffert seulement; la pensée de vous accuser ne 
m'est pas venue. 

— Vous me soulagez d'une crainte qui m'était douloureuse. Ce 
qui se passe en moi, je ne puis le définir. Il me semble que dans 
le passé j'ai fait un vol à ma fille... J'en punis mon cœur; mais, si 
ma conscience est rigoureuse, soyez sûr qu'elle n'a pas fait de moi 
une ingrate. 

Raymond avait résolu de ne rien dire qui pût offenser la tris- 
tesse de M'"" de Busserolles; il resta donc maître de son émotion, 
marchant auprès d'elle dans ce même chemin où il avait porté 
Jérôme. — Je vous remercie de me faire lire dans votre cœur, Del- 
phine, et ne vous irritez pas si je vous donne ce nom dont vous 
m'aviez permis de me servir. C'est la dernière fois que vous l'en- 
tendrez. 

— Que voulez-vous dire? 

— J'ai su que vous vouliez entrer en religion; moi, je pars. 

— Vous quittez Morsan? 

— Non pas Morsan, mais la France et l'Europe. 

— C'est à cause de moi que vous partez ? dit-elle, et une grande 
pâleur se répandit sur son visage. 

— Comprenez-moi bien, reprit-il; je suis seul, des parens éloi- 
gnés et que je connais à peine composent toute ma famille; mon 



LE MARI DE DELPHINE. 93 

départ ne peut ni les surprendre ni les affliger. Ils sont habitués à 
ne pas me voir. Vous vous rappelez dans quelles conditions je suis 
arrivé au Rocher. Déjà je flottais entre des résolutions extrêmes qui 
toutes devaient m'éloigner pour longtemps, — peut-être pour tou- 
jours. Je vous ai rencontrée, et je suis resté... Je reprends mon pro- 
jet au point où je l'ai laissé. Ce que vous ne savez pas, c'est la place 
que vous avez tenue dans ma vie depuis le jour déjà lointain où 
vous m'êtes apparue ici même. 

Oppressée, Delphine s'assit sur un quartier de roche. — Vous ne 
m'avez pas dit où vous alliez? reprit-elle. 

— En Amérique. Je ne serai pas séparé du monde par la distance 
plus que vous n'en serez séparée vous-même par les murs d'un 
couvent. 

— C'est que, moi, j'ai tout perdu... C'est l'irréparable. 

— J'ai perdu aussi ce que je ne retrouverai jamais. Il y a des 
choses, des sentimens dont ceux qui les éprouvent sont seuls juges. 
J'ai vécu par vous et pour vous. Il n'y a plus de place dans ce cœur 
pour un autre attachement, et il m'est impossible de considérer 
dans la vie autre chose que ce que je vais perdre irrévocablement, 
vous, ma Delphine bien-aimée que je tiens, dans mes bras pour la 
dernière fois. 

Et tandis qu'il parlait, il l'étreignait fortement, embrassant ses 
mains, éperdu, fou, des pleurs dans les yeux, la prière à la bouche, 
n'écoutant que son amour. Ce délire dura quelques secondes. M'"^ de 
Biissarolîes pâlit affreusement, et le repoussant : — Ah! ne parlez 
pas ainsi, dit-elle, regardez plutôt de quels vêtemens je suis cou- 
verte ! 

— Vous le voyez, s'écria-t-il, il faut qne je parte! Si de nouveau 
je vous rencontrais, — malgré mes sermens, malgré vos pleurs, ce 
même langage, je le tiendrais toujours. Il vous offense, et mes lèvres 
ne s'en pourraient déshabituer... Et cependant, hélas! il y a quel- 
que chose contre moi dans votre cœur, ne me dites pas non! je le 
sens, et ce quelque chose est peut-être ce qui vous pousse à vous 
ensevelir toute vivante dans un tombeau. 

Delphine cacha son visage entre ses mains. — Eh bien! oui, dit- 
elle, c'est vrai... Je puis bien vous le dire, puisqu'il y aura bientôt 
des abîmes entre nous. Je vous ai aimé de toute la puissance de mon 
âme, et d'un tel amour que j'en suis déchirée, parce qu'il me semble 
que c'était un sacrilège. Maintenant j'ai soif d'expiation. J'ai mis 
toute ma résolution à vous fuir, et pourtant, à ce moment même où 
nous allons être séparés, il n'y a pas un battement de mon cœur qui 
ne vous appartienne... 

Elle s'éloigna hâtivement. Raymond voulut courir après elle, mais 



94 REVUE DES DEUX MONDES. 

ses pieds restèrent cloués à la place qu'elle avait occupée. Quand 
Delphine eut atteint l'extrémité de la lande, elle se retounia, fit un 
signe de la main et dispanit. 



XVII. 

Vers le soir, Delphine étant assise à l'écart dans le jardin de la 
justice de paix, Dominique parut devant elle. Dans la disposition 
d'esprit où elle se trouvait, la présence de cette créature simple et 
douce lui apportait un soulagement. Elle ramena le pan de sa robe 
comme pour lui faire place à côté d'elle. — Je vous cherchais, dit-il 
d'un air inquiet. Un rêve triste me poursuit, je ne sais pas encore 
comment il finira. 

— Est-ce qu'il dépend de moi qu'il finisse bien? 

— Peut-être. 

11 regarda autour de lui, et d'une voix plus faible : — Est-ce que 
vous ne savez pas que M. Raymond doit partir? 

— n me l'a appris lui-même aujourd'hui, répondit Delphine. Ce 
n'est pas avec vous que je dissimulerai la peine que j'en ressens. 

— ■ Ce n'est pas un voyage que M. d'Ambleuse entreprend, c'est 
la mort qu'il cherche. Il ne reviendra pas. Je l'ai surpris l'autre jour 
en train de causer avec M. de Fernay, qui l'aime sincèrement. M. de 
Fernay frappait du pied; il avait l'air désespéré, a C'est de la folie, 
répétait-il sans cesse, plus que cela même, c'est un suicide ! » Prières 
et supplications, rien n'y a fait. M. Raymond secouait la tête, les 
yeux sombres, l'air morne. — Ah! quel rêve! me disais-je, quel 
triste rêve ! — C'est alors que j'ai pris la résolution de m'adresser à 
vous... Le laisserez-vous partir? 

Dominique parlait d'une voix forte et émue. Il tourna la main du 
côté du soleil couchant, où des nuages couleur de plomb s'entas- 
saient, çà et là zébrés de bandes de feu. — Demain, il sera trop 
tard, reprit-il; une fois il a failli mouru' à cause de vous, le laisse- 
rez-vous sans secours à présent? 

Immobile à su place, bouleversée, Delphine regardait les ombres 
qui grandissaient autour d'elle et la clarté qui s'éteignait dans le 
ciel. Son cœur battait par secousses lentes et profonùes. Quand les 
ténèbres eurent envahi le jardin, tout à coup elle se leva, s'enve- 
loppa d'un manteau et sortit. Il tombait une petite pluie fine et ser- 
rée qui augmentait l'obscurité épaisse où la ville était ensevelie. On 
ne voyait personne dans la rue. Les rares réverbères devant les- 
quels Delphine passait jetaient une clarté tremblante snr les mai- 
sons assoupies. Des frissons la prenaient par instans, mais elle con- 



LE MARI DE DELPHINE. 95 

tinuait sa route silencieuse. Bientôt, et dans ce même silence, elle 
se trouva à l'extrémité de la ville, en plein champ. Une maison était 
devant elle, précédée d'un petit jardin séparé de la route par une 
haie. Elle poussa une porte à claire-voie, traversa le jardin et entra 
dans la maison. Une clarté qui s'échappait par la rainure d'une porte 
intérieure la guida. Elle posa la main sur le bouton et l'ouvrit. Ray- 
mond se retourna. Delpliine jeta par terre son manteau : — Me 
voici, dit-elle, ne partez pas. — Il poussa un grand cri et tomba à 
ses genoux. 

A quinze jours de là, M'"'' Ducormier reçut une lettre qui portait 
le timbre de Paris. Elle l'ouvrit avec un sentiment de crainte et de 
joie. Elle y lut ce qui suit : 

« M'as-tu pardounée, ma chère Honorine? Oui, n'est-ce pas? Si 
ma fuite avait été préméditée, je serais sans excuse; mais c'est un 
mouvement irrésistible qui tout d'un coup a triomphé d'une résis- 
tance que je croyais invincible. Dieu t'épargne ces crises orageuses 
qui anéantissent le courage, la patience, la résigH;.tion, la vertu ! Et 
pourtant, te le dirai-je? ce que j'ai fait, je ne le regrette pas. Il y a 
de ces dévoùmens si complets qu'ils commandent d'autres dévoû.- 
mens. 

« Je croyais connaître Raymond; c'tst à présent que je com- 
prends bien ce qu'il est. Comme il était vrai, cet instinct qui dès le 
premier jour m'a poussée vers lui, cet instinct qui a fait que Lu- 
cette s'est jetée dans ses bras aussitôt qu'elle l'a vu ! Auprès de lui, 
la vie est douce et bonne, elle a un charme inexprimable qui prend 
sa source dans l'inépuisable tendresse de son cœui"; cependant, pour 
être tout à fait heureuse, tu devines ce qui me manque. J'étais née. 
pour le bien, j'avais l'horreur du mal, et que suis-je devenue! 
Cette blessure secrète dont je souffre, je ne \eux pas que Raymond 
en soupçonne ni l'étendue ni la profondeur; elle empoisonnerait 
tout. Si je pleure, c'est quand je suis seule. Je suis déchue à mes 
propres yeux; mais, si je pouvais croire que je le suis également 
aux siens, c'est alors que je disparaîtrais, et cjue nul ne saurait, pas 
même toi, où j'ai caché ma honte. 

« Nous vivons à quelques lieues de Paris ; de grands bois nous 
entourent, nous y faisons de longues promenades. L'endroit est 
écarté, dans un pays que l'on connaît à peine. Un hameau dans le 
creux d'un vallon, quelques maisons rustiques, une ferme, et c'est 
tout. Les gens du pays nous prennent pour un ménage que le mal- 
heur a frappé, et qui veut vivre dans le silence et l'obscurité. Dans 
cette profonde solitude qui nous cache, nous sommes comme des 
oiseaux voyageurs toujours prêts à fuir. A la moindre alerte, nous 
serions loin... L'avenir nous est inconnu. Raymond hésite et me 



96 REVUE DES DEUX MONDES. 

questionne; moi, j'hésite aussi. Irons-nous hors de France, en Italie 
ou en Amérique? Je ne sais. En attendant, les jours passent. 

« Moi, si loin de Morsan, si loin du coin de terre où j'ai laissé 
Lucette, est-ce possible? Que de fois n'ai-je pas vu dans mon som- 
meil les rosiers blancs qui s'effeuillent sur cette pierre! Je me ré- 
veille en sanglotant, et j'étouffe mes larmes pour que Raymond ne 
voie pas que j'ai pleuré; mais tu es là, n'est-ce pas? tu me rempla- 
ceras dans ces soins de tous les jours dont j'entourais la place où 
elle dort; tu lui diras que ma pensée est auprès d'elle... 

« Et toi, chère Honorine, si tendre, si dévouée, si sûre, se peut-il 
faire que je sois séparée de toi sans retour?.. Peut-être aurai-je à 
subir de nouvelles traverses, mais aucune existence ne me paraîtra 
ou belle ou désirable, si tu n'y es pas mêlée par quelque chose. Le 
jour où je te reverrai, tu m'ouvriras tes bras, n'est-ce pas? et je 
m'y jetterai... » 

La nouvelle du départ de Delphine avait atteint M. de Busserolles 
comme un coup d^ foudre. Elle le surprenait dans tous les embarras 
d'une liquidation qui menaçait d'être désastreuse. Sa santé, altérée 
déjà par les précédentes secousses, en reçut un plus grave ébran- 
lement. Les accidens se multiplièrent. Après des accès de fièvre vio- 
lons, impétueux, il eut une attaque d'apoplexie, puis à la suite il fut 
frappé d'une hémiplégie qui le priva du libre usage d'une partie 
de son corps. La continuité de ses souffrances et l'opiniâtreté de ses 
rancunes le firent tomber dans une sorte d'humeur noire qui tourna 
bientôt à l'hypocondrie. 11 ne supportait plus que la présence de 
Justin, qui avait le secret de toutes ses colères, qui l'y maintenait 
par un travail habile de consolations perfides et de réticences calcu- 
lées; mais dans de telles circonstances le séjour de Morsan n'offrait 
plus à Justin le profit et l'agrément qu'il en espérait. Il savait M. de 
Busserolles à bout d'expédiens; une chose encore cependant le re- 
tenait auprès de lui, le désir de recueillir les débris de sa fortune, 
quitte à y renoncer, si une occasion se présentait d'en faire ailleurs 
une meilleure ou plus prompte. Il se rendait donc fréquemment à 
Paris pour voir les avoués et les notaires. Un jour, il crut apercevoir 
M. d'Ambleuse, qui disparut dans la foule. Il fit part de cette ren- 
contre à M. de Busserolles. — M'"^ de Busserolles ne pouvait être 
bien loin, ajouta-t-il. 

D'un coup de poing violent, M. de Busserolles brisa le bras d'un 
fauteuil. — Je ne l'aurai donc jamais entre les mains? s'écria-t-il. 

— Qui? lui ou elle? 

— Elle, parbleu!... Une heure, un instant, et je la tuerai! 
Depuis qu'il avait abandonné la Maison -Blanche, M. de Busse- 
rolles habitait, à quelque distance de Morsan, une petite maison 



LE MARI DE DELPHINE. 97 

qu'il avait prise à bail. La pièce principale, dont il avait fait sa 
chambre à coucher, était située au premier étage; elle s'ouvrait sur 
un large balcon de bois qui en occupait toute la façade, et dominait 
un jardin mal entretenu qu'une haie vive séparait des champs. Un 
vieux pied de vigne grimpait le long du mur et mêlait ses pampres 
aux branches noueuses d'un poirier dont les fruits pendaient autour 
des fenêtres. Un sentier qui courait à travers les cultures condui- 
sait de la route voisine à cette maisonnette isolée. M. de Busserolles 
y dépérissait à vue d'œil. La plupart du temps il était obligé de gar- 
der la chambre et même le lit. L'hémiplégie dont il avait été frappé 
avait laissé des traces redoutables. Le médecin craignait une nou- 
velle attaque d'apoplexie qui pourrait ou l'enlever en une heure ou 
le rendre paralytique tout à fait. 

Cette situation presque désespérée inspirait de sérieuses réflexions 
à Justin. Ce qui restait de la fortune de M. de Busserolles s'en 
allait en outre par lambeaux comme s'effondre pièce à pièce un na- 
vire naufragé battu par les vagues. D'autres inquiétudes venaient 
l'assaillir. Le cri poussé par M. de Busserolles à propos de sa femme 
lui avait fait voir le fond d'une haine qui prenait, sous l'influence 
de la souffrance et de l'immobilité, les proportions d'une monoma- 
nie. La gêne dans le présent, dans l'avenir une catastrophe, c'é- 
tait trop. Son intérêt passait avant sa rancune. Si les choses tour- 
naient mal, il voulait qu'aucune éclaboussure ne l'atteignît. Ses 
absences devinrent plus fréquentes, plus longues, et tout en s'oc- 
cupant des affaires de M. de Busserolles, il songea aux siennes. 
L'un des capitalistes avec lesquels il avait eu des relations, frappé 
de ses aptitudes, de sa dextérité et de certaines connaissances spé- 
ciales qu'il avait l'art de mettre en lumière, offrit de lui confier une 
exploitation de forêts proposée jadis à M. de Busserolles. — Vous 
le représenterez, ajouta-t-il en souriant, et au besoin vous lui suc- 
céderez. — Justin comprit à demi-mot et accepta. Sa résolution 
prise, il crut inutile de se jeter dans les ennuis d'une explication. 
Une lettre prévint donc M. de Busserolles; en termes laconiquement 
polis, elle lui parlait de la nécessité de sauvegarder ses intérêts et 
d'une absence momentanée. Le malade froissa la lettre. — Après la 
femme, l'ami ! murmura-t-il. 

On pouvait le croire cependant plié à la vie qu'il menait. 11 
n'avait plus d'accès de colère, il ne se plaignait même plus. Cet ou- 
bli profond ('u passé surprenait les personnes qui le voyaient. L'une 
d'elles se faisait remarquer par sa constance à lui prodiguer des 
soins. C'était Dominique, dont l'âme tendre s'était émue au spec- 
tacle de cet abandon et de ces longues souffrances. La pitié ne de- 
vait-elle pas être la compagne du châtiment? Il s'empressait donc 

TOME LXXXV. — 1870. 7 



98 REVUE DES DEUX MONDES. 

autour de M. de Busserolles, sans parvenir à vaincre l'incrédulité 
de M'"* Ducormier au sujet du repentir et de la résignation que 
manifestait le mari de Delphine. 

Un soir, en tisonnant près du feu, M. de Busserolles tourna la 
tête à demi du côté de Dominique. — J'ai réfléchi, dit-il; je ne 
pourrai pas manquer de voir M""' de Busserolles dans peu de temps. 

— Et comment cela? 

— N'y aura-t-il pas un an bientôt que nous avons eu le malheur 
de perdre notre petite Lucette? C'est un anniversaire que M'"« de 
Busserolles n'a pas oublié; si loin qu'elle soit, elle quittera tout ce 
jour-là pour venir au cimetière de Morsan. 

— Elle n'y sera pas seule ! 

— Mon regret à moi, c'est de ne pouvoir l'y rencontrer: mes 
pauvres jambes ne me permettent pas de m'y traîner; mais vous, 
mon ami, vous pouvez me rendre un grand service. 

— Que faut-il faire ? 

— De bonne heure, le matin, vous irez au cimetière, vous atten- 
drez M'"^ de Busserolles, vous lui remettrez une lettre que j'aurai 
préparée, et, joignant vos supplications aux miennes, vous obtien- 
drez qu'elle se décide à paraître devant moi. J'ai si peu de temps à 
vivre!... De quel poids mon cœur ne serait-il pas soulagé, si je 
pouvais la voir avant de mourir? 

M. de Busserolles ne se trompait pas. Quand revint la date du 
jour où sa fille était morte, Delphine quitta la maison où elle vivait 
cachée auprès de Raymond, et prit le chemin de Morsan. Le visage 
enveloppé d'un voile, elle y arriva de grand matin, se dirigea vers 
le ^cimetière, et vint s'agenouiller sur une pierre où ses yeux mouillés 
de larmes pouvaient lire encore le nom de Lucette. Tandis qu'elle 
restait abîmée dans sa douleur, quelqu'un qui l'avait suivie depuis 
la station du chemin de fer sans qu'elle l'eût remarqué s'approcha 
d'elle timidement. — Madame , lui dit Dominique, pardonnez-moi 
si je me présente devant vous. Je savais que je vous trouverais ici; 
j'ai une prière à vous adresser. C'est au nom d'un malade, au nom 
de M. de Busserolles que je viens. Vous êtes bonne, et vous me 
comprendrez. 

Sans répondre, Delphine prit la lettre que lui tendait le rêveur et 
l'ouvrit. Dès les premiers mots, elle tressaillit. — C'est presque un 
mourant qui vous appelle, reprit Dominique. 

Elle hésitait, les yeux sur la lettre. — Le danger qui menace M. de 
Busserolles est de tous les instans, poursuivit Dominique. Dans une 
semaine, dans trois jours, demam peut-être, il sera trop tard... Ne 
ferez-vous pas à un malheureux qui implore votre pardon la charité 
d'une bonne parole? C'est au nom de celle qui n'est plus qu'il la 
sollicite. 



LE MARI DE DELPHINE. 99 

— Eh bien ! dit-elle, marchez, je vous suis. 

Quand il fut à quelque distance de la maison occupée par M. de 
BusseroHes, Dominique s'arrêta. — Voici le chemin, dit-il à Del- 
phine; votre mari m'a fait comprendre que pour ce dernier entre- 
tien il désirait être seul avec vous. Je vous attends ici. 

M'"'' de BusseroHes s'engagea dans le sentier au bout duquel on 
apercevait la petite maison. Presque aussitôt un homme en sortit, 
dans lequel le rêveur reconnut un armurier de Morsan. Gomme il 
passait auprès de lui, Dominique l'arrêta. — Vous venez de chez 
M. de BusseroHes, mon ami? lui dit-il. 

— Oui, il m'a fait demander une paire de pistolets; je les lui ai 
portés avec les munitions et les balles; il m'a prié de les charger 
devant lui. 11 paraît que le pauvre homme a peur la nuit, quand il 
est seul. 

L'armurier s'éloigna. Un vague effroi s'empara de Dominique. Il 
se mit à courir vers la maison par un mouvement spontané aussi vif 
que la pensée. Cela lui paraissait singulier que M. de BusseroHes 
eût demandé des pistolets juste au moment où sa femme se rendait 
chez lui. Pourquoi d'ailleurs en avoir fait mystère? Dominique nau- 
rait-il pas pu se charger de cette commission? Tout en courant, il se 
rappela certains regards, certaines paroles qui augmentèrent son 
angoisse. Il avait pris à travers champs et arriva auprès de la mai- 
son quel "ues instans avant Delphine. Quand il vit la fenêtre der- 
rière laquelle attendait le malade, la terreur fit place à la pitié. — 
Quelle folie ! se dit-il. Comment puis-je rêver que de telles pensées 
visitent une créature humaine à ses dernières heures? 

Il laissa M""' de BusseroHes tourner autour du jardin et gagner 
une porte près de laquelle se tenait une fdle de service qui avait 
mission de la conduire ; mais lorsqu'H ne la vit plus, sous le coup 
d'un sentiment tout contraire, il franchit la haie, et, trouvant l'en- 
trée principale de la maison fermée, il saisit les branches du poirier 
qui en couvrait la façade pour grimper sur le balcon. 

M. de BusseroHes était à demi couché sur une chaise longue, les 
jambes enveloppées d'une couverture. Au moment où Dominique 
collait son visage au coin d'une vitre, H venait de prendre dans le 
tiroir d'une table une paire de pistolets qu'il tournait dans tous les 
sess. De la place où il se trouvait, Dominique entendait le claquement 
métallique de la batterie, dont il faisait jouer les ressorts. Bientôt 
il en renouvela l'amorce. Un frisson parcourut le corps du rêveur. 
Il vit alors M. de BusseroHes pencher la tête du côté de la porte 
comme un homme qui écoute. Un bruit de pas se fit entendre sur 
l'escalier. 

— Ah! c'est elle enfin! murmura le malade, qui cacha les pisto- 
lets sous un coussin. 



100 REVUE DES DEUX MONDES. 

Dominique n'y tint plus. D'un coup d'épaule il enfonça la fenêtre, 
dont les carreaux volèrent en éclats, et, sautant dans la chambre, 
où Delphine venait de paraître : — N'entrez pas! cria-t-il. Pour 
l'amour de Dieu, n'entrez pas!... 

Fou de rage, M. de Busserolles leva le bras et fit feu. La balle 
atteignit Dominique entre les épaules. Il tomba sur les genoux, et 
des deux mains jeta Delphine sur le palier. Un cri de bête fauve re- 
tentit derrière lui. Delphine, qui ne comprenait rien à ce qui venait 
de se passer, se pencha sur le blessé. — Mais fuyez donc! lui cria- 
t-il. Il est là... il vous guette... fuyez! 

De la chambre voisine s'échappait une sorte de râle mêlé de 
sourdes imprécations. C'était M. de Busserolles qui s'eflbrçait, mal- 
gré ses tortures, de poursuivre sa femme. Tout ce bruit cependant 
avait attiré l'attention d'un jardinier et de la fille qui avait servi de 
guide à Delphine. Il entendit leurs pas précipités sur l'escalier, et 
soudain une nouvelle détonation éclata derrière la porte que Domi- 
nique avait entraînée dans sa chute. Delphine voulut s'élancer. — 
N'entrez pas! répéta la voix étouffée de Dominique. 

Sans rien écouter, elle pénétra dans la chambre, et vit par terre, 
tout sanglant, le corps de M. de Busserolles, qui se débattait déjà 
dans l'agonie. Elle poussa un cri et s'affaissa le long du mur. 

Lorsque M'"^ Ducormier accourut, prévenue par la rumeur pu- 
blique, elle trouva M'"* de Busserolles agenouillée auprès de Domi- 
nique expirant. Celui-ci tenait les mains de Delphine dans les 
siennes et la regardait en souriant. — Je rêve que je meurs pour 
vous, lui dit-il; c'est un beau rêve!... A présent vous êtes libre; 
vous aurez le droit d'être heureuse! — L'expression de la mort 
passa sur le visage de Dominique; mais, faisant un effort : — Vite, 
dit-il, une plume et du papier! 

On lui apporta ce qu'il demandait. Il parvint à se soulever, et 
d'une main à demi paralysée il écrivit deux lignes qu'il passa à 
M'"* Ducormier, — C'est la fin du songe, reprit-il. A présent je 
rêve que je m'en vais... Quand vous verrez M. d'Ambleuse, vous lui 
remettrez ceci. 

Les deux lignes qu'il avait écrites ne contenaient que ces mots : 
« Aimez toujours M'"^ d'Ambleuse comme j'ai toujours aimé M'"* de 
Busserolles. » 

Amédée Achard. 



HISTOIRE DU DIABLE 



SES ORIGINES, SA GRANDEUR ET SA DECADENCE. 



Gt'sehkhte des Teufels (I/i toirc du Diable], par M. Gustave RoskofT, professeur à la faculté 
impériale de théologie protestante à Vienne. 



Parmi les majestés déchues que le temps, plus encore que de 
brusques révolutions, a fait lentement descendre du trône qu'elles 
occupèrent, il en est peu dont le prestige ait été aussi imposant et 
aussi prolongé que celui du roi des enfers, — Satan. Nous pouvons, 
en parlant de lui, employer en toute sécurité l'expression de majesté 
déchue, car ceux de nos contemporains qui font encore profession 
de croire à son existence et à son pouvoir vivent absolument comme 
s'ils n'y croyaient pas, et, quand la foi et la vie ne se pénètrent 
plus, on a le droit de dire que la première est morte. Je parle, bien 
entendu, de nos contemporains instruits; les autres ne comptent plus 
dans l'histoire de l'esprit humain. Aussi il nous a semblé qu'il serait 
intéressant de ramener à une vue d'ensemble et de décrire dans leur 
genèse logique les transformations et les évolutions de la croyance 
au diable. C'est presque une biographie. L'occasion nous en est 
offerte par un récent et remarquable ouvrage que nous devons à un 
professeur en théologie de Vienne. Malgré quelques longueurs, le 
livre du professeur Roskoffn'en est pas moins une encyclopédie de 
tout ce qui concerne la matière, et l'auteur ne se plaindra pas des 
nombreux emprunts que nous ferons à son opulente érudition. Puisse 
l'université de Vienne, rajeunie, elle aussi, par les événemens qui 



102 REVUE DES DEUX MONDES. 

ont changé la face de l'Autriche, payer les arrérages dont elle est re- 
devable à l'Europe savante en produisant beaucoup de livres comme 
celui-là ! 

I. 

Les origines de la croyance au diable remontent très haut, et, 
comme celles de toute croyance plus ou moins dualiste, c'est-à-dire 
basée sur l'opposition radicale de deux principes suprêmes, elles 
doivent être cherchées dans l'esprit humain se développant au sein 
d'une nature qui lui est tantôt favorable, tantôt hostile. Il est un cer- 
tain dualisme relatif, un antagonisme du moi et du non-moi, qui se 
révèle dès la naissance de l'homme. Sa première respiration est dou- 
loureuse, car elle le fait crier. C'est en luttant qu'il apprend à man- 
ger, à marcher, à parler. Plus tard, le travail indispensable à sa con- 
servation reproduira cette lutte perpétuelle sous d'autres formes. 
Quand le sentiment religieux s'éveille en lui et cherche d'abord son 
objet et ses alimens dans la nature visible, il se trouve en face de 
phénomènes qu'il personnifie, qui sont les uns aimables et aimés, 
tels que l'aurore, la végétation nourricière, la pluie qui rafraîchit 
et fertilise, les autres effrayans et redoutés, comme l'orage, le ton- 
nerre, la nuit. De là des dieux bons et des dieux mauvais. En règle 
générale et en vertu de cet égoïsme naïf qui caractérise les enfans et 
les peuples dans l'enfance, les dieux redoutés sont plus adorés que 
les dieux aimables, qui leur feront toujours du bien d'eux-mêmes et 
sans qu'on les en prie. Tel est du moins le résultat convergent des 
observations de tous les voyageurs qui ont vu de près dans les deux 
hémisphères les peuples demeurés dans l'état sauvage. Inutile d'a- 
jouter que leurs divinités n'ont point de caractère moral proprement 
dit. Elles font le bien ou le mal parce que leur nature est ainsi faite, 
voilà tout. En cela, elles ne font que ressembler à leurs adorateurs. 
L'homme en effet projette toujours son propre idéal sur la divinité 
qu'il adore, et, tout bien considéré, c'est encore de cette manière 
qu'il arrive à posséder tout ce qu'il peut comprendre de la vérité 
divine. Il a toujours le sentiment que son dieu est parfait, et c'est 
là l'essentiel; mais les traits de cette perfection sont toujours plus 
ou moins ceux de son idéal. On demandait un jour à deux petits 
gardeurs de pourceaux dans je ne sais plus quelle province reculée 
de l'Autriche : — Que feriez-vous tous les deux, si vous étiez Napo- 
léon? — Moi, dit le plus jeune, j'irais tous les matins beurrer ma 
tartine à même le pot au iDeurre. — Et moi, dit l'autre, qui trouvait 
sans doute cette réponse trop prosaïque, moi, je garderais mes co- 
chons à cheval ! — De même un Bushman invité par un mission- 



HISTOIRE DU DIABLE. 108 

naire qui s'était efforcé de lui donner quelques notions de moralité, 
— à citer quelques exemples montrant qu'il savait distinguer le 
bien du mal : — Le mal, dit- il, c'est un autre qui vient prendre 
mes fenmies; le bien, c'est moi qui prends les siennes. — Les 
dieux des sauvages sont donc nécessairement des dieux sauvages. 
Ils ont le plus souvent des formes hideuses, comme leurs adora- 
teurs se croient tenus de se rendre hideux pour aller au combat 
ou simplement pour se parer. Le beau pour eux, c'est le bizarre 
et le grotesque; le mystérieux, c'est l'étrange, et l'étrange, c'est 
l'effrayant. Pour nos ancêtres européens, l'étranger était tout à 
la fois l'hôte et l'ennemi [hostis). JN'en déplaise aux poètes, la re- 
ligion des peuples de cette catégorie revient en fait à l'adoration 
de génies ou démons d'un mauvais caractère. Lorsque des peuples 
sauvages, qui ne vivent que de chasse et de pèche, on passe aux 
peuples pasteurs et surtout aux agriculteurs, cette adoration des 
dieux méchans n'est plus aussi exclusive. Cependant on retrouve 
encore le plus souvent chez eux la prédominance du culte des dieux 
redoutables. Citons seulement à titre d'exemple cette naïve prière 
des Madécasses, qui reconnaissent, entre beaucoup d'autres, deux 
divinités créatrices, Zamhor, qui fait les bonnes choses, et INyang, 
qui fait les mauvaises : 

« Zamhor! nous ne t'adressons pas de prières. — Le dieu bon n'a 
pas besoin qu'on le prie. — Mais il nous faut prier Nyang. — Il nous 
faut apaiser Nyang. — Nyang, méchant et puissant esprit, — ne fais 
pas gronder le tonnerre sur nos têtes ! — Dis à la mer de rester dans ses 
bords. — Épargne, Nyang, les fruits qui mûrissent. — Ne sèche pas le 
riz dans sa fleur. — Ne fais pas accoucher les femmes pendant les jours 
maudits. — Tu le sais, tu règnes déjà sur les méchans, — et il est 
grand, Nyang, le nombre des méchans. — Ne tourmente donc plus les 
bonnes gens. » 

Il serait facile de multiplier les faits attestant ce trait caracté- 
ristique de la religion des peuples primitifs, que la terreur tient 
plus de place dans leur piété que la vénération ou l'amour. De 
là l'énorme quantité d'êtres malfaisans de second ordre que con- 
naissent toutes les religions inférieures et qui se retrouvent dans les 
superstitions populaires longtemps adhérentes aux religions d'un 
niveau spirituel plus élevé. Dans les grandes mythologies, comme 
celles de l'Inde, de l'Egypte ou de la Grèce, le duaUsme apparent 
de la nature se reflète dans la distinction qui s'opère entre les dieux 
de l'ordre et de la production et les dieux de la destruction et du 
désordre. Le sentiment qu'en définitive l'ordre l'emporte toujours 
dans les combats que se livrent les forces opposées de la nature in- 



L 



104 REVUE DES DEUX MONDES. 

spire les mythes comme ceux d'Indra vainqueur du nuage orageux, 
de Horus vengeant son père Osiris, méchamment mis à mort par 
Typhon. Dans le brahmanisme développé, c'est Çlva, dieu de la 
destruction, qui concentre et met en œuvre les élémens perturba- 
teurs de l'univers. Çiva est encore le plus adoré des dieux hindous. 
Dans le polythéisme sémitique, le dualisme devient sexuel, ou bien, 
le soleil étant toujours l'objet principal de l'acioration, le dieu su- 
prême est conçu sous deux formes, l'une riante, l'autre terrifiante, 
Baal ou Moloch. 

Ce double caractère des divinités adorées n'est pas moins frap- 
pant lorsqu'on étudie le plus poétique et le plus serein des poly- 
théismes, celui de la Grèce. Comme tous les autres, il plonge par 
ses racines dans le culte du monde visible, mais plus qu'ailleurs, si 
ce n'est toutefois en Egypte, les dieux grecs joignent à leur nature 
physique une physionomie morale correspondante. Ils ont vaincu 
les agens de désordre qui, sous le nom de titans, de géans, de ty- 
phons, menaçaient l'ordre établi. Ils sont donc les conservateurs 
invincibles de l'ordre régulier des choses; mais, comme après tout 
cet ordre régulier est loin de se conformer toujours au bien phy- 
sique et moral de l'homme, il en résulte que les dieux grecs ont 
tous, en proportion variée, leur face aimable et leur côté sombre. 
Par exemple, Phébus Apollon est un dieu de lumière, civilisateur, 
inspirateur des arts, purificateur du sol et des âmes, et pourtant il 
envoie aussi la peste, il est impitoyable dans ses vengeances, et il 
n'est pas très prudent de nouer avec lui des relations d'amitié. On 
en pourrait dire autant de sa sœur Diane ou plutôt de la lune, qui 
se personnifie tantôt sous les traits enchanteurs d'une belle et chaste 
vierge, tantôt sous la physionomie sinistre d'Hécate, de Brimo ou 
d'Empuse. Les horizons azurés de la mer sont d'abord de beaux oi- 
seaux bleus, puis des filles de la mer admirablement belles jusqu'à 
la ceinture, qui ensorcellent les navigateurs avec leurs doux chants 
d'amour; mais malheur à ceux qui se laissent séduire! Cette phy- 
sionomie mélangée de bien et de mal est un trait commun du pan- 
théon hellénique, et se continue saris jamais se démentir du couple 
suprême, Jupiter et Héré (Junon), au couple souterrain d'.'Edoneus 
ou Pluton et de son épouse la belle Proserpine, Vétranglcuse. 

La mythologie latine suggère le même genre de réflexions, et, 
par ce qu'elle possède en propre, elle est encore plus dualiste que 
le polythéisme grec. Elle a son Orcus, ses Stryges, ses Larves, ses 
Lémures, etc. La mythologie slave a son dieu blanc et son dieu 
noir. Nos pères gaulois n'avaient pas des divinités fort attrayantes, 
et les dieux germains-scandinaves joignent à de précieuses qualités 
des défauts qui rendent le commerce avec eux tout au moins diffi- 



HISTOIRE DU DIABLE. 105 

cile. Partout où de nos jours on a conservé la croyance aux lutins, 
aux dames blanches, aax fées, aux sylphes, aux ondines, nous re- 
trouvons ce même mélange de qualités bonnes et mauvaises. Ces 
derniers débris de la grande armée divine d'autrefois sont tout à la 
fois gracieux, attirons, généreux quand ils le veulent, mais aussi 
capricieux, vindicatifs, dangereux. Il importe de relever tout cela 
du moment qu'il s'agit de rechercher les origines du diable, car 
nous verrons qu'il est d'ordre composite, et que par plusieurs de 
ses traits essentiels il se rattache aux élémens sombres de toutes les 
religions qui ont précédé le christianisme. 

Il est toutefois une de ces religions qui, à ce point de vue spécial, 
mérite qu'on s'arrête un peu plus longtemps sur ses doctrines fon- 
damentales : c'est la religion du Zend-Avesta, ou, pour employer 
l'expression usuelle, celle des Perses. C'est en effet dans cette reli- 
gion que la hiérarchie divine et les croyances se montrent à nous 
dominées par un dualisme systématique s'appliquant au monde en- 
tier, y compris le mal moral. Les dieux de lumière et les dieux de 
ténèbres se partagent le temps et l'espace. Ne parlons pas ici du 
Zerwan Akérène , le temps sans bornes, qui aurait donné naissance 
à Ahuramazda ou Ormuzd, dieu du bien, et à son frère Angra- 
mainju ou Ahriman, dieu du mal. C'est évidemment une notion phi- 
losophique bien plus récente que ce point de vue original et originel 
de la religion zen de, qui ne connaît que deux puissances également 
éternelles toujours en lutte, se rencontrant pour se combattre à la 
surface de la terre aussi bien que dans le cœur des hommes. Par- 
tout où Ormuzd plante le bien, Ahriman sème le mal. L'histoire de 
la chute morale des premiers hommes, due à la perfidie d' Ahriman, 
qui a pris la forme d'un serpent, offre les analogies les plus surpre- 
nantes avec le récit parallèle de la Genèse. Là-dessus on a bien sou- 
vent prétendu que le récit biblique de la chute n'était qu'un em- 
prunt aux doctrines de la Perse. Je crois cette opinion mal fondée, 
parce qu'il est question dans le mythe iranien d'un déguisement du 
génie du mal. Dans le récit hébreu au contraire, c'est bel et bien 
un serpent qui parle, agit et entraîne toute sa descendance dans le 
châtiment qu'il s'attire. Il faut donc adjuger à celui-ci le privilège 
de l'antiquité supérieure, sinon dans sa rédaction actuelle, du moins 
quant à son idée-mère. La substitution d'un dieu déguisé à un ani- 
mal qui raisonne et qui parle dénote une réflexion inconnue aux 
âges de formation mythique. C'est la réflexion aussi qui plus tard 
conduisit les Juifs à voir leur Satan sous les traits du serpent de la 
Genèse, bien que le texte canonique soit aussi revêche que possible 
à cette supposition. Je préfère donc regarder les deux mythes, hé- 
breu et iranien, comme deux variantes inégalement anciennes d'un 



106 REVUE DES DEUX MONDES. 

même thème primitif, remontant peut-être aux temps où Iraniens 
et Sv'mites vivaient encore ensemble à l'ombre de l'Ararat. 

Quoi qu'il en soit, il n'en reste pas moins que dans le polythéisme 
le plus sérieusement moral de l'ancien monde l'on rencontre une 
conception religieuse qui touche de fort près à celle que le mono- 
théisme sémitique nous a léguée sous le nom du diable ou de Satan. 
Ahriman, comme Satan, a ses légions de mauvais anges qui ne 
songent qu'à tourmenter et à perdre les mortels. Ce ne sont pas 
seulement les maux physiques, les orages, les ténèbres, les débor- 
demens, les maladies, la mort, qui leur sont attribués; ce sont aussi 
les mauvais désirs et les actes coupables. L'homme de bien est par 
cela même un soldat d'Ormuzd combattant sous ses ordres les puis- 
sances du mal ; le méchant est un serviteur et devient un instru- 
ment d' Ahriman. La doctrine zende enseignait qu'à la fin Ahriman 
serait vaincu et même se convertirait au bien. Ce dernier trait le 
distingue à son avantage de son confrère judœo-chrétien , mais on 
peut se demander là aussi jusqu'à quel point cette belle espérance 
faisait partie de la religion primitive (1). Ce qui est certain, c'est 
que la parenté entre le Satan juif et l'Ahriman persan est des plus 
étroites, et cela n'a rien que de fort naturel quand on pense que de 
tous les peuples polythéistes les Perses sont les seuls avec lesquels 
les Juifs, émancipés par eux de la servitude chaldéenns, entretinrent 
des rapports prolongés de bonne amitié. 

Cependant on doit encore s'inscrire en faux contre l'opinion très 
répandue qui ne voit dans Satan qu'une transplantation de l'Ahri- 
man persan sur le sol religieux du sémitisme. Il est vrai, le diable 
juif et chrétien doit beaucoup à Ahriman. A partir du moment où le 
Satan juif fait sa connaissance, il l'imite, il adopte ses manières, ses 
mœurs, sa tactique, il établit sa cour infernale sur le même patron : 
en un mot, il se transforme à sa ressemblance; mais il existait déjà, 
bien que menant une vie encore obscure et mal définie. Tâchons de 
résumer son histoire dans l'Ancien-Testament. 

Les Israélites, nous l'avons démontré dans une autre étude (2), 
ont cru longtemps, avec les autres peuples sémites, à la pluralité 
des dieux, et le dualisme qui se retrouve au fond de tous les poly- 
théismes a dû par conséquent revêtir chez eux les formes particu- 
lières aux religions du groupe ethnique dont ils font partie. A me- 
sure que le culte de Jehovah devint exclusif de tous les autres, ce 
dualisme dut changer de formes. Croyant encore à l'existence réelle 

(1) Il y eut aussi des théologiens chrétiens, tels qu'Origènc, qui crurent à la con- 
version finale de Satan. 

(2) La Religion primitive d'Israël et le développement du monothéisme, l" sep- 
tembre 18G9. 



HISTOIRE DU DIABLE. 407 

des divinités voisines, telles que Baal et Moloch, l'adorateur fervent 
de Jehovah dut considérer ces dieux immoraux, cruels, hostiles au 
peuple d'Israël, à peu près du même œil qu'on regarda les démons 
d'un autre âge. On peut aller plus loin et soupçonner quelques dé- 
bris d'un dualisme primitif, ou d'une opposition entre deux dieux 
autrefois rivaux, dans cet être énigmatique, désespoir des exégètes, 
qui, sous le nom d'Azazel, hante le désert, et à qui, le jour des ex- 
piations, le grand-prêtre envoie un bouc sur la tète duquel il a fait 
passer tous les péchés du peuple. Seulement il faut ajouter qu'aux 
temps historiques le sens de cette cérémonie semble perdu pour 
ceux mêmes qui l'accomplissent, et il n'y a en réalité rien de plus 
opposé à tout dualisme que le point de vue jehoviste dans sa rigueur 
absolue. Si nous exceptons les livres de Job, de Zacharie et des 
Chroniques, tous trois comptant parmi les moins anciens du recueil 
sacré, il n'est pas dit un mot de Satan dans l'Ancien-Testament, pas 
même, nous le répétons à dessein parce que presque tout le monde 
se tiompe encore là-dessus malgré l'évidence des textes, pas même 
dans le livre de la Genèse. Jehovah, une fois adoré comme le seul 
dieu réel, n'a point, ne saurait avoir de compétiteur. Il tient dans sa 
main toutes les forces, tous les ressorts du monde. Rien n'arrive, 
rien ne se fait sur terre qu'il ne le veuille, et plus d'un auteur hé- 
breu lui attribue directement, sans la moindre réserve, l'inspiration 
des erreurs ou des fautes que l'on attribuera plus tard à Satan. 
Jehovah endurcit ceux qu'il veut endurcir, Jehovah foudroie ceux 
qu'il veut foudroyer, et nul n'a le droit de lui en demander compte; 
mais, comme on le croit aussi souverainement juste, il est admis 
que, s'il endurcit le cœur des méchans, c'est pour qu'ils creusent 
eux- mêmes leur propre tombe, et que, s'il distribue à sa guise les 
biens et les maux, c'est de manière à récompenser les justes et à 
châtier les injustes. On ne pouvait pas en rester toujours à cette no- 
tion trop commode en théorie et trop souvent démentie par l'expé- 
rience; mais on y resta longtemps, et ce qui le prouve, c'est le genre 
d'idées religieuses au sein desquelles nous allons enfin voir naître 
Satan. 

Le monothéisme hébreu n'excluait pas la croyance aux esprits 
célestes, aux fils de Dieu {bené Elohim), aux anges, qui étaient 
censés entourer comme une milice divine le trône de l'Éternel (1). 
Soumis à ses ordres, exécuteurs de ses volontés, ils étaient en 

(1) Il n'excluait pas non plus la croyance orientale aux esprits de la nuit, espèce de 
djinns dont il est question dans Ésaie et dans Jcrémie , et dont le caractère était 
plutôt malfaisant. Seulement il proscrivait tout ce qui ressemblait à un culte des génies 
ténébreux. C'est un démon féminin de ce genre qn'Ésaïe nomme Lilith, la nocturne, 
et qui a servi plus tard de prétexte à une foule de rêveries rabbiniques. On en fit une 
épouse de Satan et une séductrice d'Adam. 



108 REVUE DES DBUX MONDES. 

quelque sorte les fonctionnaires du gouvernement divin des choses. 
L'application directe des châtimens ou des grâces de Dieu leur était 
dévolue. Par conséquent il y en avait dont les fonctions inspiraient 
plus d'effroi que de confiance. Par exemple, c'est un esprit envoyé 
par Dieu qui vient punir Satil de ses méfaits en l'allligeant d'idées 
noires que la harpe de David parvient seule à dissiper. C'est un 
ange de l'Éternel qui apparaît à Balaam, l'épée nue à la main, 
comme pour le transpercer, ou qui détruit en une nuit toute une 
armée assyrienne. Il vint un moment où l'on distingua tout parti- 
culièrement un ange qui pourrait passer pour la personnification de 
la conscience coupable, car il remplissait dans la cour céleste les 
fonctions spéciales d'accusateur des hommes. Sans doute la justice 
souveraine décidait seule et dans la plénitude de sa souveraineté, 
mais c'était après débat contradictoire. Or celui qui faisait ainsi 
profession de poursuivre les hommes devant le tribunal divin, c'é- 
tait un ange dont le nom de Satan signifie V adversaire au sens juri- 
dique aussi bien qu'au sens propre de ce mo . Tel est bien le Satan 
du livre de Job, encore membre de la cour céleste, faisant encore 
partie des fils de Dieu, mais ayant pour spécialité d'accuser conti- 
nuellement les hommes, et devenu si soupçonneux dans sa pratique 
d'accusateur public qu'il ne croit à la vertu de personne, pas même 
à celle de Job le juste, et suppose toujours des motifs intéressés aux 
manifestations les plus pures de la piété humaine. On voit que le 
caractère de cet ange commence à se gâter, et l'histoire de Job dé- 
montre que, lorsqu'il veut venir à bout de la résignation d'un juste, 
il n'épargne rien. C'est aussi comme accusateur d'Israël que Satan 
parait dans la vision de Zacharie (m, 1). De ce caractère particu- 
lier, et une fois admis que les anges interviennent dans les affaires 
humaines, résulte que Satan n'avait pas besoin d'Ahriman pour 
être redouté des Israélites comme le pire ennemi des hommes. On 
incline depuis lors à soupçonner ses maléfices dans les malheurs 
nationaux et privés. Par conséquent les inspirations fatales que le 
jehovisme antérieur attribuait directement k Jehovah seront désor- 
mais regardées comme provenant de Satan. On trouve dans l'his- 
toire du roi David un curieux exemple de cette évolution de la 
croyance religieuse. Le roi David eut un jour l'idée malencontreuse, 
et même impie au point de vue théocratique-républicain des pro- 
phètes de son temps, de faire un dénombrement de son peuple. 
Là-dessus le second livre de Samuel (xxiv, \) dit que « Dieu cour- 
roucé contre Israël excita David » à donner les ordres nécessaires 
pour cette opération; au contraire le premier des Chroniques (xx[, 1), 
racontant absolument la même histoire, la commence en ces termes : 
(( Satan s'éleva contre Israël et excita David à faire le dénombre- 
ment de son peuple. » Rien ne montre mieux que ce rapprochement 



HISTOIRE DU DIABLE. 109 

le changement qui s'était accompli dans l'intervalle de la rédaction 
des deux livres. Dorénavant le monothéiste reportera sur l'adver- 
saire les mauvaises pensées et les calamités qu'il eût jadis fait re- 
monter directement à Dieu. Il est même à présumer qu'il trouvera 
quelque soulagement religieux à cette solution de certaines diffi- 
cultés qui doivent commencer à lui peser, car, à mesure que la no- 
tion de Dieu s'élève, on ne peut plus se contenter des théories naïves 
qui avaient pu suffire à des âges moins réfléchis. 

Le rôle d'adversaire des hommes, de malintentionné, de l'ange 
Sa'an, voilà l'origine proprement dite du diable juif et chrétien. Il 
ne faut donc pas l'identifier brusquement avec les divinités plus ou 
moins méchantes des religions polythéistes. Qu'il ait avec elles des 
affinités qui deviendront de plus en plus étroites, c'est ce que nous 
admettons pleinement; mais enfin son acte de naissance est dis- 
tinct, et, dans la supposition même où les Juifs n'auraient jamais 
été en contact avec les Perses, nous aurions reçu de la tradition 
juive un Satan armé de pied en cap. Satan n'est donc ni le fils ni 
même le frère d'Ahriman ; mais on peut dire que le temps vint où 
la ressemblance fut si grande qu'il fut possible de les confondre. 
En effet, r^ans les livres dits apocryphes de l' Ancien-Testament et 
qui se distinguent des livres canoniques du même recueil par les 
élémens alexandrins et persans qu'ils renferment, on voit Satan 
grandir en importance et en prestige. Les septante en traduisant 
son nom par diabolos, d'où vient notre mot diable, définissent en- 
core exactement son caractère primitif d'accusateur; mais désormais 
il est bien autre chose que cela. Il est agent provocateur de pre- 
mière classe. C'est un très haut personnage qui comptait parmi les 
anges de premier rang, et qui, jaloux de s'élever plus haut encore, 
a été banni du ciel avec les autres anges complices de son ambi- 
tion. Maintenant la haine de Dieu se joint chez lui à la haine des 
hommes. Voilà l'imitation d'Ahriman qui commence. Comme le dieu 
persan, il est à la tête d'une armée d'êtres méchans qui exécutent 
ses ordres. On en connaît plusieurs par leurs noms, entre autres 
Asmoclée, démon de la volupté, qui joue un grand rôle dans le livre 
de Tobie, et dont l'origine persane, depuis les savantes recherches 
de M. Michel Bréal, ne peut plus être mise en doute. Par suite de 
cette importance croissante et de sa séparation absolue d'avec les 
anges fidèles, Satan a son royaume à part et sa résidence dans l'en- 
fer souterrain. De même que l'Ahriman persan, il a voulu gâter 
l'œuvre de la création et s'est attaqué aux hommes, dont le bonheur 
innocent lui était insupportable. Depuis lors on veut que ce soit lui 
qui, comme Ahriman, s'est adressé à la première femme sous la 
forme du serpent. C'est donc lui qui a introduit la mort et ses hor- 
reurs; c'est pourquoi les adversaires qu'il redoute le plus, ce sont 



110 REVUE DES DEUX MONDES. 

les hommes capables par leur sainteté supérieure de prémunir leurs 
semblables contre ses attaques insidieuses. Une foule de maladies, 
celles surtout qui, par leur étrangeté et l'absence de symptômes 
extérieurs, défient les explications naturelles, la folie, l'épiK'psie, la 
danse de Saint-Guy, le mutisme, certains genres de ceci .é, etc, sont 
attribuées à ses agens. On suppose que les milliers de démons qui 
sont sous ses ordres s'échappent continuellement des soupiraux de 
l'enfer, et — par analogie avec les démons de la nuit auxquels on 
avait cru toujours — hantent de préférence les régions désolées et les 
déserts; mais là ils s'ennuient, ils ont soif, ils tourbillonnent, çà et là 
sans trouver de repos, et leur grande ressource est d'aller se lo- 
ger dans un corps humain pour en pomper la substance et se ra- 
fraîchir dans son sang. Parfois même ils s'y logent à plusieurs. De 
là les démoniaques ou possédés dont il est tant de fois question 
dans l'histoire évangélique. Toutefois la mythologie juive ne voulut 
pas pousser jusqu'au bout cette ressemblance avec Ahriman. Jamais 
Satan, par exemple, n'oserait s'attaquer directement à Dieu. 11 suf- 
fit même ordinairement de certaines formules, dans lesquelles le 
nom du Très- Haut se présente en première ligne, pour l'exorciser, 
lui ou ses représentans, c'est-à-dire pour le chasser. Son pouvoir 
est strictement resserré dans le cercle qu'il a plu à la sagesse divine 
de tracer à sa domination. Le dualisme demeure donc très incom- 
plet. En revanche, le Satan juif ne se convertira jamais. Piince du 
mal incurable, se sachant condamné par les décrets divins à une 
défaite finale et irrémédiable, il persistera toujours dans le mal, 
et il servira de bourreau à la justice suprême pour tourmenter éter- 
nellement ceux qu'il aura entraînés dans ses terribles filets. 

Tdl fut l'état d'esprit dans lequel la première prédication de 
l'Évangile trouva sur ce point le peuple juif. Les idées messia- 
niques, en se développant aussi de leur côté, avaient beaucoup con- 
tribué à cet enrichissement de la croyance populaire. Si le diable, 
dans cet ordre d'idées, n'osait pas s'en prendre à Dieu, ni même à 
ses anges de haut rang, il ne craignait pas de résister en face à ses 
serviteurs sur la terre. Or le messie devait être le serviteur de Dieu 
par excellence. Il allait paraître pour établir le royaume de Dieu 
dans cette humanité qui presque tout entière était assujettie au pou- 
voir des démons. Par conséquent le diable défendrait ses posses- 
sions contre lui jusqu'à la dernière extrémité, et l'œuvre du messie 
attendu pouvait ss résumer dans mie lutte corps à corps et victo- 
rieuse avec le « prince de ce monde. » C'est un point de vue qu'il 
ne faut jamais oublier quand on lit les Évangiles. Satan et le messie 
personnifiaient, chacun de son côté, la puissanc3 du mal et celle 
du bien se livrant un combat à outrance sur toute sorte de points 
de rencontre. Jamais Jésus, par exemple, n'eût pu passer pour le 



HISTOIRE DU DIABLE. 111 

messie aux yeux de ses compatriotes, s'il n'avait eu la réputation 
d'être plus fort que les démons toutes les fois qu'on lui amenait 
des possédés. 

C'est une question qui a beaucoup préoccupé les théologiens mo- 
dernes, qui ne croient guère au diable, que de savoir si Jésus lui- 
même a partagé les croyances de ses contemporains en fait de sata- 
nisme. Pour la traiter comme il le faudrait, nous aurions besoin 
de nous arrêter longtemps sur d'autres questions étrangères à cette 
histoire. Disons seulement que rien ne nous autorise à penser que 
Jésus se serait prêté, par condescendance pour les superstitions po- 
pulaires, à feindre des croyances qu'il ne partageait pas, mais ajou- 
tons que les principes de sa religion n'étaient pas en eux-mêmes 
favorables à ce genre de croyances. Nulle part Jésus ne fait de la 
foi au diable une des conditions de l'entrée dans le royaume de 
Dieu, et le diable ne serait qu'une idée, qu'un symbole, ces condi- 
tions resteraient littéralement les mêmes. La pureté du cœur, la 
soif de la justice, l'amour de Dieu et des hommes, ce sont là toutes 
exigences complètement indépendantes de la question de savoir si 
Satan existe ou non. C'est ce qui fait que là où Jésus parle d'une 
manière abstraite, générale, sans préoccupation aucune de circon- 
stances de lieu et de temps, il élimine régulièrement la personne de 
Satan de son champ d'enseignement. Par exemple, il déclare que 
nos mauvaises pensées viennent de notre cœur; selon la théorie sa- 
tanique, il aurait dû les faire remonter au diable. Parfois il est vi- 
sible qu'il se sert des croyances populaires comme d'une forme, 
d'une image, à laquelle il n'attribue pas lui-même de réalité posi- 
tive; il en fait une matière à paraboles; il appelle satan l'un de ses 
disciples qui l'engage à se soustraire aux douleurs qui l'attendent, 
et qui par son affection même devient pour lui un tentateur mo- 
mantané. On peut faire une observation du même genre en étu- 
diant la théologie de saint Paul, du moins dans ses épîtres authen- 
tiques. Saint Paul évidemment croit au diable, et pourtant chez lui 
le mal moral est rattaché à la nature terrestre de l'homme, et non 
pas à l'action extérieure et personnelle du démon. En un mot, l'en- 
seignement de Jésus et de Paul ne combat nulle part la croyance 
au dip.ble, mais il peut s'en passer, et il tend à s'en passer. On le 
voit de nos jours, où tant d'excellens chrétiens n'ont plus le moindre 
souci du roi des enfers ; mais ce fut là un de ces germes, comme 
l'Évangile en contient beaucoup, qui avaient besoin pour éclore d'une 
autre atmosphère intellectuelle. Tout ce qui précède nous explique 
pourquoi il est bien plus question du diable dans le Nouveau-Testa- 
ment que dans l'ancien. La croyance au diable et l'attente du messie 
avaient grandi parallèlement. Remarquons toutefois que si le Nou- 
veau-Testament parle très souvent de Satan, de ses anges, des es- 



112 REVUE DES DEUX MONDES. 

prits « qui sont dans l'air » et du diable, quœrens quem dcvorct, il 
est plus que sobre dans les descriptions qu'il en donne. Une cer- 
taine réserve spiritualiste plane encore sur tout cet ordre de con- 
ceptions; les diables sont invisibles; on ne leur attribue point de 
corps pilpable, et une foule de superstitions qui dériveront plus 
tard de l'idée qu'on peut les voir et les toucher sont encore incon- 
nues. Pourtant, à partir de notre ère, nous pouvonsconsidérer la 
période des origines de notre Satan comme close. Il représente le 
point de jonctioa du dualisme polythéiste et de ce dualisme relatif 
que le monothéisme juif pouvait à la rigueur supporter. On va le 
voir grandir encore et revêtir des formes nouvelles; mais, tel qu'il 
est déjà, nous ne pouvons plus le méconnaître. C'est bien lui, le 
vieux Satanas, cauchemar de nos pères, en qui se concentre toute 
impureté, toute laideur, tout mensonge, en un mot Tidéal du mal. 

II. 

Les premiers siècles du christianisme, bien loin de développer ce 
côté de l'Évangile, par lequel la doctrine nouvelle tendait logique- 
ment à reléguer le diable dans les régions du symbole et de l'inu- 
tilité personnelle, ne firent au contraire qu'accroître son domaine 
en multipliant ses interventions dans la vie humaine. Il servit de 
bouc émissaire à l'horreur des premiers chrétiens pour les insti- 
tutions du paganisme. Dans 'es premiers jours même, les chrétiens 
ne distinguaient pas très clairement l'empire romain de l'empire 
de Satan. Ce point de vue trop juif ne dura pas, mais le thème 
favori de la plupart des apologistes fut d'attribuer aux ruses et à 
l'orgueil du diable tout ce que le polythéisme présentait de beau et 
de laid, de mauvais et de bon. Le beau et le bon qui pouvaient s'y 
trouver mêlés n'étaient autre chose à leurs yeux que des parcelles 
de vérité artificieusement mélangées par l'ennemi du genre humain 
avec d'épouvantables erreurs, afin de mieux retenir les hommes que 
le faux absolu n'aurait pu captiver si longtemps. Les alexandrins 
seuls se montrèrent plus raisonnables, mais n'eurent pas grande 
prise sur la masse des fidèles. A^ors surtout se répandit l'idée que 
Satan était au fond un rival ridicule, mais longtemps puissant, de 
Dieu, seul adorable. Ayant soif d'honneurs et de domination, il avait 
imité du mieux qu'il avait pu la perfection divine, il n'ava't réussi 
qu'.à en faire une odieuse caricature; mais, telle qu'elle était, cette 
caricature avait aveuglé les nations. Tertullien trouva même à ce 
sujet l'un de ces mots caractéristiques où excellait sa verve insul- 
tante. « Satan, dit-il, est le singe de Dieu, » et le mot resta. Par 
conséquent les dieux gréco- romains furent, pour les chrétiens 
comme pour les Juifs, des démons ayant usurpé le rang divin. La 



HISTOIRE DU DIABLE. 113 

licence des mœurs païennes, trop souvent consacrée par les céré- 
monies de la religion traditionnelle, procurait à ce point de vue 
passionné une sorte de justification populaire rehaussée encore par 
la supériorité morale que l'église naissante avait le plus souvent le 
droit d'opposer aux corruptions qui l'entouraient. Satan était donc 
plus que jamais le prince de ce monde. 

N'oublions pas toutefois une circonstance très importante, c'est 
que d'autres courans, extérieurs à l'église chrétienne, contribuaient 
à répandre partout la croyance aux démons mal faisans. Le poly- 
théisme à son déclin obéissait à sa logique interne, c'est-à-dire qu'il 
devenait toujours plus dualiste. Ses dernières formes, celles par 
exemple qui se distinguent par leurs emprunts au platonisme et au 
pythagorisme, sont toutes saturées de dualisme, et par conséquent 
elles ouvrent une large carrière à l'imagination pour créer toute es- 
pèce de génies du mal. A cette époque, l'ascétisme, qui consiste à 
tuer lentement le corps sous prétexte de développer l'esprit, n'est 
pas uniquement le fait des parties les plus exaltées de l'église chré- 
tienne; il est partout où l'on pratique une morale religieuse. Les 
rêvasseries dont le jeûne est le générateur physiologique donnent 
aux êtres imaginaires qu'elles évoquent toutes les apparences de la 
réalité. Apollonius de Thyane ne chasse pas moins de démons qu'un 
saint chrétien. Comme le remarque très justement M. Roskofi\ la doc- 
trine des anges et des démons offrait au polythéisme et au mono- 
théisme juif et chrétien une sorte de terrain neutre sur lequel on pou- 
vait jusqu'à un certain point se rencontrer. Les mouvemens religieux 
connus sous le nom de sectes gnostiques, qui représentent avec des 
proportions variées un mélange de vues païennes, juives et chré- 
tiennes, ont pour trait commun la croyance à des esprits déchus, 
tyrans des hommes et rivaux de Dieu. Les grands succès du mani- 
chéisme, ce confluent du dualisme persan et du christianisme, sont 
dus à 'a complaisance de l'opinion générale pour tout ce qui res- 
semblait à une lutte systématique du g'^nie du mal avec l'esprit du 
bien. Le Talmud et la Kabbale subirent la même influence. Il ne 
faut donc pas imputer au christianisme seul la grande place que 
Satan prit alors dans les affaires de ce monde; ce fut un penchant 
universel de l'époque, et il serait plus vrai de dire que le christia- 
nisme en subit l'influence comme toutes les formes religieuses con- 
temporaines. 

Le mîssie juif était devenu pour la chrétienté le sauveur de l'hu- 
manité coupable : c'est pourquoi l'antago'.iisme radical de Satan et 
du Messie se refléta dans la première doctrine de la rédemption. 
Elle se résuma, depuis la fin du ii* siècle, dans un grand drame 
dont le Christ et le diable étaient les principaux acteurs. La multi- 

TOME LXXXV, — 1870. 8 



114 REVUE DES DEUX MONDES. 

tude se contenta de penser que le Christ, descendu aux enfers, avait, 
en vertu du droit du plus fort, enlevé à Satan les âmes qu'il rete- 
nait captives; mais cette idée grossière se raffina. Irénée ensaigna 
que les hommes, depuis la chute, étaient de droit la propriété de 
Satan, qu'il eût été injuste de la part de Dieu de lui ravir violem- 
ment ce qui était à lui, que par conséquent le Christ, en qua- 
lité d'homme parfait et indépendant du diable, s'était ofTerl à lui 
pour racheter le genre humain, et que le diable avait accepté le 
marché. Bientôt pourtant on s'aperçut que le diable avait fait un 
très sot calcul, puisqu'en définitive le Christ n'était pas resté en 
son pouvoir. Origène, dont il ne faut pas toujours prendre les en- 
seignemens ecclésiastiques pour des représentations littéralement 
exactes de ses vues réelles, se fit l'organe d'un point de vue qui 
admettait sans répugnance que, dans l'œuvre de la rédemption, le 
Christ et Satan avaient joué au plus fin, celui-ci croyant qu'il gar- 
derait en son pouvoir une proie qu'il prélérait à tout le genre hu- 
main, le Christ sachant bien qu'il ne demeurerait pas entre ses 
mains. Ce point de vue, qui aboutissait à faire de Satan la partie 
trompée et de Jésus la partie trompeuse, tout scandaleux qu'il nous 
paraisse, n'en fit pas moins fortune, et fut longtemps prédominant 
dans l'église. On conçoit qu'une telle manière d'envisager la ré- 
demption n'était pas faite pour diminuer le prestige du diable dans 
les esprits. Rien n'augmente la peur de l'ennemi comme des des- 
criptions à perte de vue de sa puissance et des dangers que l'on 
court quand on est exposé à ses attaques, d'autant plus que, par 
une contradition singulière dont l'ancienne théologie ne sut jamais 
se tirer, le diable déclaré vaincu, terrassé, réduit à l'impuissance 
par le Christ victorieux, n'en continuait pas moins d'exercer son 
pouvoir infernal sur la grande majorité des hommes. Les saints 
seuls pouvaient se dire à l'abri de ses embûches, et encore selon 
les légendes, qui commençaient à se répandre, que ne leur avait-il 
pas fallu de prudence et d'énergie pour y échapper! Tout subissait 
l'influence de cette préoccupation continue. Le baptême était de- 
venu un exorcisme. Se faire chrétien, c'était déclarer qu'on renon- 
çait à Satan, à ses pompes, à ses œuvres. Être chassé de l'église 
pour indignité morale ou pour hétérodoxie, c'était « être livr/> à 
Satan. » Ce fut aussi pendant cette période que se développa la 
doctrine de la chute des anges maudits. Tantôt on crut qu'il s'a- 
gissait de démons dans ce verset mythique de la Genèse qui ra- 
conte que (( les fils de Dieu » s'unirent aux filles des hommes, qu'ils 
trouvaient belles, et dans cette hypothèse la luxure fut considérée 
comme leur péché originel et leur inspiration continuelle; tantôt, 
et puisque cela n'expliquait pas la présence antérieure d'un mau- 



HISTOIRE DU DIABLE. 115 

vais ange dans le paradis terrestre, on reporta la chute des esprits 
rebelles au moment de la création. Augustin pense que, par l'effet 
de cette chute, leurs corps, auparavant subtils et invisibles, se sont 
épaissis. C'est le commencement de la croyance aux apparitions vi- 
sibles du diable. Vint ensuite cette autre idée que les démons, afin 
de satisfaire leur luxure, profitent de la nuit pour surprendre les 
jeunes gens et les femmes pendant leur sommeil. De là les succubes 
et incubes, qui jouèrent un si grand rôle au moyen âge. Saint Victo- 
rin, d'après la légende, est vaincu par l'artifice d'un drmon qui 
avait pris la forme d'une séduisante jeune fille égarée la nuit dans 
les bois. Les ordonnances des conciles, depuis le iv^ siècle, enjoi- 
gnent aux évèques de surveiller de près ceux de leurs diocésains 
qui s'adonnent aux arts magiques, inventés par le diable; il est 
même déjà question de femmes vicieuses qui s'imaginent qu'elles 
vont courir les champs pendant la nuit à la suite des déesses païennes, 
Diane entre autres. Seulement on ne voit encore dans ces sabbats 
imaginaires que des rêves suggérés par Satan à celles qui lui don- 
nent prise par leurs penchans coupables. 

Mais bientôt tout devient réel et matériel. Il n'est pas de saint 
qui ne voie au moins une fois le diable lui apparaître sous forme 
humaine; saint Martin l'a même rencontré déguisé de manière à 
ressembler au Christ. Le plus souvent toutefois, en sa qualité d'ange 
des ténèbres, il apparaît comme un homme tout noir, et c'est sous 
cette couleur qu'il s'échappe des temples païens et des idoles que 
renverse le zèle des néophytes. Enfin l'idée que l'on peut faire un 
pacte avec le diable pour se procurer ce que l'on désire le plus en 
échange de son âme surgit au vi*^ siècle avec la légende de saint 
Théophile. Celui-ci, dans un moment d'orgueil blessé, remit à Sa- 
tan une abjuration signée; mais, dévoré de remords, il obtint de la 
vierge Marie qu'elle reprît au mauvais ange la pièce fatale (1). Ce 
détail d'une légende, écrite surtout dans le dessein de répandre le 
culte de Marie, devait avoir de graves conséquences. Le diable en 
effet vit augmenter bien plus encore son prestige lorsque la conver- 
sion des envahisseurs de l'empire et les missions envoyées dans les 
contrées qui n'en avaient jamais fait partie eurent introduit dans le 
sein de l'église une masse absolument ignorante et toute pénétrée 
encors de polythéisme. L'église et l'état, unis depuis Constantin et 
plus encore depuis Charlemagne, firent ce qu'ils purent pour dégros- 
sir les esprits épais dont ils étaient les tuteurs; mais, à vrai dire, il 

(l) La Légende dorée de Jacques de Voragine nous apprend pourquoi Satan ne se 
contentait pas d'une simple promesse verbale. « C'est que les chrétiens, dit-il, sont des 
tricheurs, me promettent tout aussi longtemps qu'ils ont besoin de moi, et me plantent 
là pour se réconcilier avec le Christ lorsque, par mon pouToir, ils ont obtenu ce qu'ils 
désiraient. » 



116 REVUE DES DEUX MONDES. 

aurait fallu que les princes temporels et spirituels fussent moins do- 
minés eux-mêmes par les superstitions qu'ils voulaient combattre. 
Si quelques papes habiles purent faire entrer dans les plans de leur 
politique une certaine tolérance pour des coutumes et des erreurs 
qui semblaiejit indéracinables, la grande majorité des évêques et 
des missionnaires crurent fermement qu'ils combattaient le diable 
et sa séquelle en s'efforçant d'extirper le polythéisme; ils inoculè- 
rent la même croyance à leurs convertis et prolongèrent par là bien 
longtemps l'existence des divinités païennes. Les bons vieux esprits 
de la nature champêtre eurent surtout la vie dure. La légende sa- 
crée en recueillit beaucoup, et la mythologie comparée reconnaît 
un grand nombre d'anciens dieux celtes et germains dans les pa- 
trons vénérés par nos ancêtres. Bien longtemps, et sans que cela 
fût regardé comme une renonciation à la foi catholique, il y eut en 
Angleterre, en France, en Allemagne, des offrandes présentées, soit 
par la reconnaissance, soit par la crainte, aux esprits des champs et 
des forêts; les femmes surtout se montrèrent tenaces dans leurs 
vieilles habitudes. Comme pourtant l'église ne cessait d'appeler dé- 
mons et diables tous les êtres surhumains qui n'étaient pas saints 
ou anges, et que le caractère des anciens dieux n'avait après tout 
rien d'angélique, il s'opéra un dédoublement. Le royaume des saints 
s'enrichit de leurs bons côtés sous des noms nouveaux, le royaume 
des démons eut le reste. La croyance au diable, qui, dans les pre- 
miers siècles, avait encore quelque chose d'élevé, devint décidé- 
ment grossière et stupide. C'est au commencement du moyen âge 
que l'on se mit à regarder certains animaux, tels que le chat, le 
crapaud, le rat, la souris, le chien noir, le loup, comme servant, 
de préférence à tous les autres, de symboles, d'auxiliaires et même 
de forme momentanée au diable et à ses serviteurs. On a vu de nos 
jours qu'ordinairement ces animaux étaient consacrt s ou sacrifiés 
aux divinités dont les démons avaient pris la place. Des souvenirs 
de sacrifices humains célébrés en l'honneur des anciens dieux doi- 
vent être à la base de l'idée que Satan et ses esclaves sont friands 
de chair humaine. Le loup-garou, l'homme- loup qui dévore les 
enfans, a été successivement un dieu, un diable et un sorcier allant 
au sabbat sous forme de loup pour ne pas être reconnu. Nous sa- 
vons tous qu'il n'y eut jamais de sorcière sans chat. Une plaie trop 
fréquente au sein de populations dénuées de toute habitude de 
propreté, la vermine, fut aussi depuis lors mise sur le compte du 
diable et de ses sei*viteurs. C'est aussi vers le même temps que la 
forme corporelle du diable devient quelque chose d'arrêté : c'est 
celle des anciens faunes et satyres, le front cornu, la bouche lippue, 
la peau velue, une queue, le pied fourchu du bouc ou le sabot du 
cheval. 



HISTOIRE DU DIABLE. 117 

Nous pourrions accumuler ici les détails semi-burlesques, semi- 
tragiques; nous préférons marquer les points saillans du développe- 
ment de la croyance. Au moment où nous sommes arrivés, il faut 
l'envisager sous un nouveau jour. Chez les Juifs des derniers temps 
avant notre ère, Satan était devenu l'adversaire proprement dit 
du Messie, — chez les premiers chrétiens, l'antagoniste direct du 
sauveur des hommes; mais au moyen âge le Christ est au ciel, 
bien loin et bien haut : l'organisme vivant, immédiat, devant réa- 
liser son royaume sur la terre, c'est l'église. Par conséquent ce 
sont désormais l'église et le diable qui auront affaire ensemble. 
La foi du -charbonnier consiste à croire ce que croit l'église, et 
quand on demande au charbonnier ce que croit l'église , le char- 
bonnier répond intrépidement: Ce que je crois. De même, si l'on 
demandait pendant cette période : Que fait le diable? on devrait 
répondre : Ce que l'église ne fait pas. — Et qu'est-ce que l'église 
ne fait pas? — Ce que fait le diable. — Et tout serait dit par là. Les 
sabbats, que les anciens conciles appelés à s'en occuper relèguent 
encore dans les régions imaginaires, sont devenus quelque chose 
de très réel. L'idée germanique de féaulé, c'est-à-dire l'idée que 
la fidélité au suzerain est la première des vertus, comme la trahi- 
son du vassal est le plus grand des crimes, s'est introduite dans 
l'église, et n'a pas peu contribué à donner à tout ce qui se rap- 
proche d'une infidélité au Christ les couleurs de la plus noire dé- 
pravation. Le sorcier du reste est aussi fidèle à son maître Satan 
que le bon chrétien à son suzerain céleste, et de même que chaque 
année les vassaux viennent rendre hommage à leur seigneur, de 
même les hommes-liges du diable s'empressent d'aller lui rendre 
un honneur pareil, tantôt à jour fixe, tantôt sur une convocation 
spéciale. C'est encore une transformation du mythe celte et germain 
de la chasse sauvage ou du grand-veneur que les courses écheve- 
lées à travers les airs des sorciers et des sorcières s' empressant au 
rendez-vous nocturne; mais le maître qui a donné ce rendez-vous 
est une sorte de dieu, et dans les grandes assemblées de la tribu 
diabolique on l'honore surtout en célébrant le contraire de la messe. 
On adore l'esprit du mal en retournant les cérémonies qui servent à 
glorifier le Dieu du bien. Le nom lui-même de sabbat provient de 
la confusion qui s'est opérée entre le culte du diable et la célébra- 
tion d'un culte non catholique. Aussi l'église met-elle absolument 
sur le même rang le juif, l'excommunié, l'hérétique et le sorcier. 
Une circonstance contribua beaucoup à cette confusion. La plupart 
des sectes révoltées contre l'église, celle surtout qui tient une grande 
et lugubre place dans notre histoire nationale, l'hérésie dite albi- 
geoise, étaient pénétrées à un haut degré du vieux levain gnostique 



118 REVUE DES DEUX MONDES. 

et manichéen. Le dualisme était le principe de leur théologie (1). De 
là vint l'idée que lem's assemblées religieuses, rivales de la messe, 
ne sont autre chose que la messe dite à l'envers, et que tel est le 
genre de culte que Satan préfère. Si maintenant on se rappelle avec 
quelle docilité l'état, au moyen âge, se laissa persuader par l'église 
que son premier devoir était d'exterminer les hérétiques, l'on ne 
trouvera plus rien de surprenant dans la rigueur des lois pénales 
édictées contre les prétendus sorciers. 

C'est le caractère absorbant de la croyance au diable pendant 
le moyen âge qu'il importe de faire bien comprendre ; ceux qui 
croient encore de nos jours à Satan auraient de la peine à se figu- 
rer jusqu'à quel point elle dominait. C'est l'idée fixe de tout le 
monde, surtout du xiii^ au xv* siècle, période que l'on peut signaler 
comme ayant marqué l'apogée de cette superstition. Une idée fixe 
tend, chez ceux qui en sont obsédés, à ramener tout à elle-même. 
Quand, par exemple, on suit d'un peu près ceux de nos contempo- 
rains qui donnent dans le spiritisme, on est émerveillé de la fer- 
tilité de leur imagination lorsqu'il s'agit d'interpréter en faveur de 
leur croyance les événemens les plus insignifians et les plus in- 
différens par eux-mêmes. Une porte mal fermée qui s'entrouvre, 
une mouche qui décrit des arabesques dans son vol, un objet mal 
équilibré qui tombe, le craquement d'un meuble pendant la nuit, il 
n'en faut pas davantage pour les lancer à perte de vue dans les es- 
paces. Généralisons un tel état d'esprit en substituant la foi dans 
les interventions continuelles du diable à l'innocente illusion de nos 
spiritistes, et nous nous représenterons assez bien ce qui se passait 
au moyen âge. Parmi les faits et les écrits sans nombre que nous 
pourrions citer, nous signalerons les Révélations, bien oubliées au- 
jourd'hui, mais jadis très répandues de l'abbé Richeaume ou Richal- 
mus, qui Hérissait vers l'an 1270 en Franconie, et qui appartenait 
à l'ordre de Citeaux (2). L'abbé Richeaume s'attribuait un don par- 
ticulier de discernement pour apercevoir et entendre les satellites 
de Satan, qui d'ailleurs, à l'en croire, lutinent toujours de préfé- 
rence les gens d'église et les bons chrétiens. Lui en font- ils en- 
durer, à ce pauvre abbé, ces suppôts de l'enfer! Depuis les dis- 
tractions qu'il peut avoir pendant la messe jusqu'aux nausées qui 
troublent trop souvent ses digestions, depuis les fausses notes des 

(1) Je parle, bien entendu, des chefs et des initiés, car la multitude ne pouvait 
guère pénétrer le fond do la doctrine compliquée du catharisme. Elle n'y voyait qu'une 
expression vigoureuse de sa haine du clergé. De là vient une autre confusion bien 
fréquente de nos jours encore entre les vaudois, purs de tout dualisme, et les albi- 
geois, dont le dualisme était la croyance en quelque sorte officielle. 

(2) Liber revdationum de insidiis et versutiis dœmoniim adversus homines. 



HISTOIRE DU DIABLE. 119 

chantres offîcians jusqu'aux accès de toux qui interrompent ses dis- 
cours, toutes les contrariétés qui lui arrivent sont œuvres démo- 
niaques. (( Par exemple, dit-il au novice qui lui donne la réplique, 
lorsque je m'assieds pour faire une lecture spirituelle, les diables 
font que l'envie de dormir me prend. Alors j'ai pour coutume de 
sortir les mains hors de mes manches pour qu'elles deviennent 
froides; mais ils me piquent sous mes habits à la façon d'une puce, 
et attirent ma main à l'endroit piqué, de sorte qu'elle se réchauffe, 
et que ma lecture redevient nonchalante. » Ils aiment à enlaidir 
les hommes. A celui-ci ils font un nez rugueux, à celui-là des lèvres 
fendues. S'aperçoivent-ils qu'un homme aime à fermer décemment 
les lèvres, ils rendent la lèvre inférieure pendante. « Tiens, dit-il 
à son novice, regarde cette lèvre : voilà vingt ans qu'un diablotin 
s'y tient accroché, uniquement pour qu'elle pende. » Et cela con- 
tinue sur ce ton. Quand le novice lui demande s'il y a beaucoup de 
démons qui fassent ainsi la guerre aux hommes, l'abbé Richeaume 
lui répond que chacun de nous est entouré d'autant de démons 
qu'un homme plongé dans la mer a d'eau tout autour de son corps. 
Heureusement le signe de la croix suffit le plus souvent pour dé- 
jouer leur mahce, mais pas toujours, car ils connaissent bien le 
cœur humain et savent le prendre par ses faibles. Un jour que l'abbé 
faisait ramasser par ses moines des pierres pour édifier un mur, il 
entendit très distinctement un jeune diable, caché sous les pierres, 
qui s'écriait : « Quel pénible travail ! » Et il ne disait cela que pour 
inspirer aux moines l'envie de se plaindre de la corvée qui leur 
était imposée. Au signe de la croix, il est souvent utile d'ajouter 
l'effet de l'eau bénite et du sel. Les démons ne peuvent pas souffrir 
le sel. « Quand je suis à table et que le diable m'a ôté l'appétit, dès 
que j'ai goûté un peu de sel, l'appétit me revient; un peu après, il 
disparaît encore, je reprends du sel, et de nouveau j'ai faim. » Dans 
les cent trente chapitres dont se composent ses Rcvclalions, l'abbé 
Richeaume ne fait guère autre chose que de soumettre ainsi à son 
idée fixe les circonstances les plus triviales de la vie domestique et 
surtout de la vie de couvent; mais la populariié dont jouit ce livre, 
qui parut après sa mort, prouve qu'il avait simplement abondé dans 
le sens de ses contemporains. On pourrait trouver d'innombrables 
parallèles dans la littérature du temps. La Légende dorée de Jac- 
ques de Yoragine, l'un des livres les plus lus au moyen âge, peut 
en donner une idée suffisante. 

Cette préoccupation perpétuelle du diable eut deux conséquences 
également logiques, bien que d'un caractère très opposé. Elle eut 
tout à la fois son côté comique et son côté sombre. A force de voir 
Satan partout, on avait fini par se familiariser avec lui , et par une 
sorte de protestation inconsciente de l'esprit contre les monstres 



120 REVUE DES DEUX MONDES. 

imaginaires créés par la doctrine traditionnelle, on s'était enhardi 
au point d'en prendre souvent à son aise avec sa majesté cornue. 
Les légendes le montraient toujours si misérablement attrapé par 
la sagacité des saints et des bons prêtres, que sa réputation d'as- 
tuce faisait lentement place à une renommée toute contraire. On 
en était venu à croire qu'il n'était pas impossible de spéculer sur 
la sottise du diable. Par exemple n'avait-il pas eu la naïveté de 
fournir à des architectes dans l'embarras des plans de construction 
superbes pour les cathédrales d'Aix-la-Chapelle et de Cologne? Il 
est vrai qu'à Aix il avait exigé en récompense l'âme de la première 
personne qui entrerait dans l'église, et à Cologne celle de l'archi- 
tecte lui-même; mais il avait trouvé plus fin que lui. A Aix, on fit 
entrer une louve à coups de pique dans l'église récemment ache- 
vée; à Cologne, l'architecte, déjà en possession du plan promis, au 
lieu de remettre à Satan une traite en due forme sur son âme, tire 
brusquement de dessous sa robe un ossement des onze mille vierges 
et le brandit au nez du diable, qui décampe en poussant mille ju- 
rons. On sait quel rôle de premier ordre lui est assigné dans le 
théâtre religieux du moyen âge. La rédemption passait encore dans 
l'imagination populaire pour une ruse divine saintement jouée aux 
dépens de l'ennemi des hommes. Il était donc naturel d'imaginer 
une foule d'autres cas où Satan était pris dans ses propres filets. 
Quels rires ces déconvenues excitaient ch^z le bon peuple! A mille 
indices, on serait tent'; de croire qu'il était devenu le personnage, 
sinon le plus sympathique, du moins le plus goûté des mystères. 
Les autres avaient leur rôle tout tracé par la tradition; avec lui, on 
pouvait espérer de l'imprévu. Aussi pendant longtemps le voit-on 
représenter l'élément comique du drame religieux. Son caractère, 
moitié jocrisse, moitié gouailleur, se prête à tout. En France, où 
l'on a toujours aimé à soumettre le théâtre à des règles précises, 
il y eut un genre de pièces populaires qu'on appelait les diable- 
ries, mascarades grossières et souvent obscènes dans lesquelles de- 
vaient se démener au moins quatre diables. De là vient, paraît-il, 
l'expression faire le diable à quatre. En Allemagne aussi, le diable 
devient plaisant sur la scène. Il existe un vieux mystère saxon de 
de la passion où Satan répète comme un écho moqueur les dernières 
paroles de Judas qui se pend; puis, lorsque, selon la tradition sa- 
crée, les entrailles du traître se sont répandues, il les ramasse dans 
un panier, et chante, en les emportant, une ariette appropriée à la 
circonstance. 

Gela n'empêchait pourtant pas d'avoir le plus souvent une peur 
atroce du diable. Au théâtre, pendant le moyen âge, on était en 
quelque sorte à l'église. Là, rien ne défendait de berner à plaisir 
l'être détesté dont les maléfices étaient impuissans contre les ac- 



, HISTOIRE DU DIABLE. 121 

teiirs des saintes représentations; mais on ne pouvait passer sa vie 
à écouter les mystères, et les réalités quotidiennes ne tardaient pas 
à lui rendre tout son prestige. Naturellement le nombre des indivi- 
dus soupçonnés d'un commerce quelconque avec Satan devait être 
énorme. C'était la première idée qui vînt à l'esprit de quiconque 
ne savait comment expliquer le succès d'un adversaire ou la réus- 
site d'une entrepr'se audacieuse. Enguerrand de Marigny, les tem- 
pliers, notre pauvre Jeanne Darc, bien d'autres illustres victimes 
des haines politiques, furent convaincus de sorcellerie. Des papes 
eux-mêmes, tels que Jean XXII, Grégoire VII, Clément V, encou- 
rurent le même soupçon. A la même époque, on voit paraître l'idée 
que les pactes conclus avec le diable sont signés du sang du sor- 
cier, afin qu'il soit bien stipulé que sa personne, sa vie entière ap- 
partient désormais au maître infernal. En même temps ressuscite 
mie vieille superstition italienne qui consiste à faire périr ceux que 
l'on hait en mutilant ou en perçant des figurines de cire ensorce- 
lées, faites à l'image de la personne désignée. Il y eut des conciles 
tout exprès pour sévir contre la sorcellerie que l'on croyait répan- 
due partout. Le pape Jean XXII, accusé lui-même de sorcellerie, 
énonce dans une bulle de l'an 1317 la douleur amère que lui cau- 
sent les pactes conclus avec le démon par ses médecins et ses cour- 
tisans, qui entraînent d'autres hommes dans le même commerce 
impie. A partir du xiii" siècle, on poursuivit le crime de sorcellerie 
à l'égal des plus grands forfaits, et l'ignorance populaire ne fut 
que trop disposée à fournir des alimens au zèle des inquisiteurs. 
Toulouse vit brûler la première sorcière, Angala de Labarèts, dame 
noble, âgée de cinquante -six ans, qui fit partie en cette qualité 
spéciale du grand auto-da-fé qui eut lieu dans cette vilb en 1275. 
A Carcassonne, de 1320 à 1350, on signale plus de quatre cents 
exécutions pour crime de sorcellerie. Cependant ces sanglantes hor- 
reurs avaient encore au xiv'= siècle un caractère local; mais en \liSli 
un acte du pape Innocent VIII étendit à la chrétienté tout entière 
cette terrible procédure. Alors commença par toute l'Europe catho- 
lique la lugubre chasse aux sorciers qui marque le paroxysme de la 
la croyance au diable, qui la concentre et la condense pendant plus 
de trois siècles, et qui, succombant à la fin sous la réprobation de 
la conscience moderne, devait emporter avec elle la foi dont elle 
était issue. 

III. 

Au xv^ siècle, une détente momentanée du fanatisme orthodoxe 
rendait la tâche des inquisiteurs assez difficile en ce qui concernait 
l'hérésie proprement dite. Il semble qu'aux bords du Rhin comme 



122 REVUE DES DEUX MONDES. 

en France on commençait à se lasser du vampire insatiable qui me- 
naçait tout le monde et ne guérissait aucun des maux de l'église, 
qui se l'était appliqué comme un remède héroïque. La foi en l'é- 
glise elle-même, comme institution parfaite et infaillible, péricli- 
tait, et les inquisiteurs se plaignaient au saint-siége des difficultés 
croissantes que leur opposaient les pouvoirs et les clergés locaux; 
mais ceux-là mêmes qui doutaient de l'église ou qui penchaivjnt vers 
la tolérance des opinions religieuses n'entendaient pas qu'on laissât 
un libre cours aux maléfices du diable et de ses agens. C'est alors 
que parut la fameuse bulle Summis cksideranl es, ^Sir laquelle In- 
nocent VIII ajoutait aux pouvoirs des officiers de l'inquisition celui 
de poursuivre les auteurs de sortilèges et de leur appliquer les rè- 
gles qui jusqu'alors n'avaient frappé que la depravatio hœretica. 
Longue est la liste des maléfices énumérés par la bulle por.tificale, 
depuis les tempêtes et les dévastations des moissons jusqu'aux sorts 
jetés sur les hommes et les femmes pour les empêcher de perpétuer 
l'espèce humaine. Armés de cette bulle qui fulminait contre les ré- 
calcitrans les peines les plus sévères, qui fut confirmée par d'autres 
offices de même origine et de même tendance, les inquisiteurs Henri 
Institoris et Jacob Sprenger rédigèrent ce Marteau des sorcières, — 
Maliens maleficariim, — qui fut longtemps pour toute l'Europe le 
code classique de la procédure à suivre contre les individus soup- 
çonnés de sorcellerie, Ce livre reçut la sanction pontificale, l'appro- 
bation de l'empereur Maximilien et celie de la faculté théologique 
de Cologne. La lecture de ce pesant et ennuyeux traité ne tarde pas 
à donner le frisson. Cette étude prolongée du faux tenu pour vrai, 
ces soplusmes perpétuels, la pédantesque naïveté avec laquelle les 
auteurs ressassent tout ce qui peut donner une ombre de vraisem- 
blance à leurs mauvais rêves, la froide cruauté qui dicte leurs pro- 
cédés et leurs arrêts, tout remplirait le lecteur moderne de répul- 
sion, s'il n'avait le devoir de traduire à la barre de l'histoire l'une 
des aberrations les plus lamentables qui aient faussé la conscience 
de l'humanité. On trouve réponse à tout dans cet affreux grimoire. 
On y voit pourquoi le diable (1) donne à ses serviteurs le pouvoir 
de se changer reali transformaiione et essentialiter en loups et au- 
tres bêtes dangereuses, pourquoi c'est une hérésie que de nier la 
sorcellerie, comment les incubes et succubes s'y prennent pour en 
venir à leurs fins, quomodo jJrocreent, pourquoi l'on n'a jamais vu 
tant de sorciers qu'au temps présent, pourquoi David chassait déjà 
le démon tourmenteur de Saiil en lui montrant sa harpe, qui res- 
semblait à une croix, etc. S'il y a plus de sorcières que de sorciers, 

(1) Les auteurs enseignent gravement que le mot diabolus vient de dia ou duo, et de 
bolus, quod est marcellus , parce que le diable, disent-ils, tue deux choses, scUicet 
corpus et animarn. 



HISTOIRE DU DIABLE. 123 

c'est que les femmes sont plus crédules que les hommes aux pro- 
messes de Satan, c'est que la fluidité de leur tempérament les rend 
plus aptes à recevoir des révélations, c'est enfin que les femmes» 
étant les plus faibles, ont volontiers recours aux moyens surnatu- 
rels pour satisfaire leurs vengeances ou leur sensualité. Toute sorte 
de recettes sont recommandées aux personnes sages pour se garantir 
des sorts qu'on peut leur jeter. Le signe de la croix, l'eau bénite, 
l'usage judicieux du sel et du nom de la sainte Trinité constituent les 
principaux exorcismes. Le son des cloches est aussi regardé comme 
un préservatif d'une grande énergie, et c'est pourquoi il est bon de 
les faire sonner pendant les orages, car, en chassant les démons qui 
ne peuvent supporter ce son sacré, elles les empêchent de continuer 
leur œuvre de perturbation. Cette superstitieuse coutume, qui s'est 
perpétuée jusqu'cà nos jours, dénote clairement la confusion des 
démons de l'église et des anciennes divinités des tempêtes et du 
tonnerre. 

Ce qui surtout commande l'attention, c'est la procédure crimi- 
nelle développée par les auteurs, et qui fit loi partout. Elle est 
exactement calquée sur celle que l'inquisition avait instituée contre 
les hérétiques. La sorcellerie, provenant d'un pacte avec le diable, 
supposant l'abjuration du vœu baptismal, est une espèce d'apo- 
stasie, une hérésie au premier chef. Les dénonciations sans preuve 
sont admises. Il suffit même que le bruit public avertisse le juge 
pour que celui-ci instruise. Sont admis à déposer tous ceux qui se 
présentant, même les infâmes, même les ennemis personnels de la 
sorcière. Les débats doivent être sommaires et autant que possible 
allégés des formalités inutiles. L'accusée doit être minutieusement 
interrogée jusqu'à ce que l'on trouve dans les particularités de sa 
vie de quoi fortifier les soupçons qui pèsent sur elle. Le juge n'est 
pas tenu de lui nommer ses dénonciateurs. Elle peut avoir un dé- 
fenseur, qui n'en saura pas plus qu'elle, et qui devra se borner à la 
défense de la personne incriminée, mais non de ses actes criminels; 
autrement le défenseur serait suspect à son tour. L'aveu de la cou- 
pable doit être obtenu par la torture, ainsi que la déclaration de 
toutes lc«3 circonstances relatives à son forfait. Toutefois on peut lui 
promettre la vie sauve, quitte à ne pas tenir cette promesse (cela 
est textuellement énoncé), si à cette condition les aveux sont com- 
plets et prompts. La torture est continuée de trois en trois jours, et 
le juge doit prendre toutes les précautions voulues pour que l'effet 
des tortures ne soit pas neutralisé par quelque charme caché dans 
quelque endroit secret du corps de l'accusée. Il doit même éviter 
de la regarder en face, car on a vu des sorcières douées par le 
diable d'un pouvoir tel que le juge dont elles avaient pu rencon- 
trer le regard de face ne se sentait plus la force de les condamner. 



12/| REVUE DES DEUX MONDES. 

Quand enfin elle est bien et dûment convaincue, elle est livrée au 
bras séculier, qui doit la mener à la mort... sans phrase. 

Il est facile de voir par ce bref aperçu que les malheureuses qui 
tombaient sous les griffes de ce terrible tribunal n'avaient qu'à 
laisser l'espérance à la porte de leur prison. Rien de plus désolant 
que la revue attentive des procès en sorcellerie. Les femmes sont 
toujours, comme l'expliquent doctement les inquisiteurs, en majo- 
rité. Les haines, les jalousies, les vengeances, surtout 1rs soupçons 
inspirés par la misère et l'ignorance pouvaient se donner libre car- 
rière, et n'y manquèrent point. Souvent aussi de malheureuses 
femmes furent les victimes de leur propre imagination, surexcitée 
par un tempérament hystérique ou par la terreur de l'enfer éternel. 
Ceux qui de nos jours ont pu examiner de près les cas de mania 
rcUgiosa savent avec quelle facilité les femmes surtout se croient 
l'objet de la réprobation céleste et fatalement vouées au pouvoir du 
diable. Toutes ces infortunées, que nous traitons aujourd'hui avec 
une extrême douceur dans des institutions spéciales, durent passer 
pour des possédées ou des sorcières, et ce qui est affreux, c'est que 
]3eaucoup crurent sérieusement l'être. Beaucoup racontèrent qu'elles 
avaient en effet été au sabbat, qu'elles s'y étaient livrées aux plus 
ignobles débauches. Combien de pareils aveux aggravaient ensuite 
la position de celles qui niaient avec la fermeté de l'innocence les 
turpitudcS dont elles étaient accusées! La torture était là pour leur 
arracher ce qu'elles refusaient de dire, et ainsi s'enracinait dans 
l'esprit de juges, même relativement humains et équitables, la con- 
viction qu'en outre des crimes commis par les moyens naturels il y 
avait toute une série de forfaits d'autant plus redoutables que leur 
origine était surnaturelle. Comment déployer trop de rigueur contre 
de pareils coupables? 

Dans la seule année i/i85 et dans le seul district de Worms, 
85 sorcières forent livrées aux flammes. A Genève, à Bâle, à Ham- 
bourg, à Ratisbonne, à Vienne, dans une foule d'autres villes, il y 
eut des exécutions du même genre. A Hambourg, entre autres, on 
brûla vif un médecin qui avait sauvé une femme en couches aban- 
donnée par la sage-femme. L'an 1523, en Italie et après une nou- 
velle bulle contre la sorcellerie lancée par le pape Adrien VI, le 
seul diocèse de Côme vit brûler plus de cent sorcières. En Espagne, 
ce fut pis encore : en 1527, deux petites filles de neuf à onze ans 
dénoncèrent une masse de sorcières qu'elles prétendaient recon- 
naître à un signe dans l'œil gauche. En Angleterre et en Ecosse, la 
politique s'en mêla; Marie Stuart était particulièremant animée 
contre les sorciers. En France, le parlement dd Paris avait eu l'heu- 
reuse idée en 1390 d'enlever cette sorte d'affaires au for ecclésias- 
tique, et sous Louis XI, Charles VIII et Louis XII il n'y eut presque 



HISTOIRE DU DIABLE. 125 

pas de condamnation du chef de sorcellerie; mais depuis François I" 
et surtout depuis Henri II le fléau reparut. Un homme d'une réelle 
valeur à d'autres égards, mais littéralement fou sur l'article des 
sorciers, Jean Bodin, communiqua sa folie à toutes les classes de la 
nation. Son contemporain et disciple Boguet imprime tout au long 
que la France fourmille de sorciers et de sorcières. « Ils multiplient 
en terre, dit-il, comme chenilles en nos jardins... Je désireroys qu'ils 
fussent tous mys en un seul corps pour les faire brusler tout à une 
fois en un seul feu. » La Savoie, la Flandre, les montagnes du Jura, 
la Lorraine, le Béarn, la Provence, presque toutes nos provinces 
virent se consommer d'effroyables hécatombes. Au xvii*" siècle, la 
fièvre démoniaque se ralentit, mais non sans recrudescences par- 
tielles dont le plus souvent des couvens de nonnes hystériques 
étaient les ardens foyers. Tout le monde connaît les épouvantables 
histoires des prêtres Gaufridy et Urbain Grandier. En Allemagne, 
surtout dans la partie méridionale, les supplices de sorciers furent 
encore plus fréquens. Il est telle insignifiante principauté dans la- 
quelle 2Zi2 personnes au moins furent brûlées de l'an IQhO à 1651. 
Détail qui fait frémir ! on voit dans les actes officiels de ces sup- 
plices que, parmi les exécutés, il y eut des enfans d'un à six ans! 
En 1697, le juge en sorcellerie iSicolas Remy se vantait d'avoir fait 
brûler 900 personnes en quinze ans. Il paraît même que c'est aux 
procès de sorciers que l'Allemagne dut l'introduction de la torture 
comme moyen juridique ordinaire de découvrir la vérité. M. RoskofF 
a reproduit un catalogue des exécutions de sorciers et de sorcières 
dans la ville épiscopale de AVûrzbourg en Bavière jusqu'en 1629 (1), 
en tout 31 exécutions, sans compter quelques autres que les auteurs 
du catalogue n'ont pas regardées comme assez importantes pour 
être mentionnées. Le nombre des suppliciés, à chacune de ces exé- 
cutions, varie de 2 à 7. Beaucoup ne sont indiquées que par un sur- 
nom : « la grosse Bossue, » V Amoureuse, » le Gardien du pont, » la 
vieille Charcutière, » etc. On y trouve toutes les professions et tous 
les rangs, des acteurs, des ouvriers, des jongleurs, des filles de la 
ville et de la campagne, de riches bourgeois, des nobles, des étu- 
dians, même des magistrats, ainsi qu'un assez grand nombre de 
prêtres. Plusieurs sont simplement notés : « un étranger, une 
étrangère. » Çà et là le rédacteur joint au nom de la personne con- 
damnée son âge et une courte notice. Ainsi nous remarquons parmi 
les victimes de la vingtième exécution « Babelin, la plus jolie fille 
de AVûrzbourg, » « un étudiant qui savait parler toute sorte de 
langues, qui était un excellent musicien vocaliter et instrumenta- 



k 



(1) En 1659, le nombre des exécutés pour sorcellerie se montait dans ce diocèse à 900; 
l'évêché voisin de Bamberg en avait vu brûler au moins 600. 



126 REVUE DES DEUX MONDES. 

Hier, )) <( le directeur de l'hôpital, homme fort savant. » On trouve 
aussi dans ce lugubre catalogué la navrante mention d'enfans brû- 
lés comme sorciers, ici une petite fille de neuf à dix ans avec sa 
petite sœur, plus jeune encore (leur mère fut brûlée peu après), des 
garçons de dix et de douze ans, une jeune fille de quinze, deux en- 
fans de l'hôpital, le petit garçon d'un conseiller... La plume tombe 
des mains quand il faut retracer de pareilles monstruosités. Ceux 
qui veulent doter la catholicité du dogme de l'infaillibilité des papes 
entendront-ils, avant d'émettre leur vote, ce que dis?nt devant 
l'histoire et devant Dieu les cris des pauvres innocens jetés au feu 
par les bulles pontificales? 

Cependant le xvii'' siècle vit diminuer de plus en plus les procès 
et surtout les supplices de sorciers. Louis XIY, dans une de ses 
bonnes heures, adoucit notablement, en 1675, les rigueurs de cette 
législation spéciale. Encore dut-il essuyer pour cela les remon- 
trances unanimes du parlement de Rouen, qui crut que la société 
était perdue, si l'on se bornait à condamner les sorciers à la ré- 
clusion perpétuelle. Le fait est que la croyance aux sorciers était 
encore assez répandue pour que de temps à autre, même pendant 
tout le xviii^ siècle, il y eût encore des exécutions isolées. L'une 
des dernières et des plus retentissantes fut celle de la supérieure 
du cloître d'Unterzell, près de \\ ûrzbourg, Renata Sœnger (1749). 
A Landshut, en Bavière, l'an 1756, on fit encore mourir une jeune 
fille de treize ans convaincue d'avoir mené un commerce imipur avec 
le diable. Séville en 1781, Claris en 1783, vh'ent les deux derniers 
exemples connus de cette fatale démence. 

IV. 

On s'est quelquefois fait une arme contre le christianisme de ces 
sanglantes horreurs, dues en dernière analyse, disait-on, à une 
croyance que le christianisme seul avait inoculée à des populations 
qui l'eussent toujours ignorée sans lui. Ce point de vue est superfi- 
ciel et pèche par son inexactitude historique. Le premier et vrai 
coupable, c'est le point de vue dualiste, qui est bien antérieur au 
christianisme et qui lui a survécu. L'antiquité païenne eut ses né- 
cromans, ses magiciens, ses vieilles stryges, lamiœ et veneficœy 
qu'on ne redoutait pas moins que nos sorcières. Nous avons montré 
que le dualisme est inhérent à toutes les religions de la nature; 
que, parvenues à leur développement complet, ces religions abou- 
tissent, comme eu Perse, dans l'Inde et même dans les dernières 
évolutions du paganisme gréco-romain, à une conception éminem- 
ment dualiste des forces ou des divinités qui dirigent le cours des 
choses; que le Satan juif doit, non son origine personnelle, mais sa 



HISTOIRE DU DIABLE. 127 

croissance et sa dépravation totale à son contact avec l'Ahriman 
persan; que le Satan clnétien a hérité à son tour, lui et ses dé- 
mons, de ce que les divinités vaincues avaient de plus mauvais 
dans leur caractère et de plus effrayant dans leurs formes symbo- 
liques. En réalité, le diable du moyen âge est à la fois païen, juif et 
chrétien. Il est chrétien parce que son domaine proprement dit est 
le mal moral, les maux physiques dont il est l'auteur n'arrivant 
qu'en suite de son désir passionné de corrompre les âmes, et celles-ci 
ne se donnant à lui que dans des intentions coupables. Il est juif en 
ce sens que son pouvoir, quelque grand qu'il soit, ne saurait dé- 
passer les limites qu'il a plu à la toute-puissance divine de lui 
tracer. Enfin il est païen par tout ce qu'il conserve des anciennes 
croyances polythéistes. On a le droit de regarder la foi aux démons, 
telle qu'elle est sortie du moyen âge, comme la revanche du paga- 
nisme, ou, si l'on veut, comme te résidu non absorbé du vieux po- 
lythéisme se perpétuant sous d'autres formes. 

Ce qui prolongea le règne de Satan et de ses démons, ce ne fut 
pas seulement l'autorité de l'église, ce fut surtout l'état d'esprit 
que décèlent jusqu'à une époque rapprochée de la nôtre les travaux 
à prétention scientifique de toute la période antérieure à Bacon et à 
Descartes. La connaissance réelle de la nature était nulle, le senti- 
ment de l'inviolabilité de ses lois encore à naître. L'alchimie, l'as- 
trologie, la médecine du temps, versaient régulièrement dans la 
magie; elles croyaient, tout aussi bien que la théologie conlempo- 
raine, aux forces occultes, aux talismans, au pouvoir ('es paroles, 
aux transmutations impossibles; même après la renaissance quel 
fatras mystique et superstitieux que les doctrines physiologiques 
de Cardan, de Paracelse, de van Helmont! Il faut bien que l'état 
général des esprits, déterminé en grande partie par l'église, je le 
reconnais, mais par l'église subissant elle-même l'influence des 
idées régnantes, ait été la cause proprement dite de cette longue 
série de sottises et d'abominations qui constitue l'histoire du diable 
au moyen âge et dans les temps modernes. La preuve en est que, 
dans un temps et dans des pays où l'église était encore très puis- 
sante et très peu endurante, on vit la croyance au diable baisser, 
pâlir, se retirer de la vie réelle, subir des assauts réitérés, tomber 
lentement dans le ridicule sans qu'aucune persécution notable ait 
signalé ce très grave changement dans les idées de l'Europe éclai- 
rée. Les vieux contes prétendaient que les sabbats les plus tumul- 
tueux s'évanouissent comme une fumée au lever du soleil; en vé- 
rité, les vieux contes ne savaient pas jusqu'à quel point l'avenir 
devait leur donner raison. 

Les deux grands faits qui, en modifiant profondément l'état gé- 



128 REVUE DES DEUX MONDES. 

néral des esprits, ont amené cette irrémédiable décadence, furent 
l'influence indirecte de la réforme et les progrès de la science ra- 
tionnelle. On s'étonnera peut-être de voir mentionner ici la réforme. 
Les réformateurs du xvT siècle ne combattirent nullement la foi au 
diable. Luther lui-même y tenait beaucoup, et la plupart de ses 
amis aussi. Calvin dut à une certaine sécheresse d'espiit, à sa dé- 
fiance de tout ce qui laissait trop de jeu à l'imagination, de rester 
toujours très sobre en parlant d'un sujet qui faisait délirer les meil- 
leures têtes; mais il n'en partagea pas moins les idées communes 
sur Satan, son pouvoir, et les énonça plus d'une fois. Aussi parlons- 
nous d'une influence indirecte, qui n'en fut pas moins très forte. Ce 
qui dans les populations qui adoptèrent la réforme porta un pre- 
mier coup, et un coup très sensible, à sa majesté infernale, ce fut 
qu'en vertu même des principes proclamés on n'en eut plus peur du 
tout. L'idée si énergique chez les protestans du xvi'' siècle de la 
souveraineté absolue de Dieu, cette idée qu'ils poussent jusqu'au 
paradoxe de la prédestination, les amena bien vite à ne plus voir 
dans Satan qu'un instrument de la volonté divine, dans ses agisse- 
mens que des moyens dont il plaisait à Dieu de se servir pour réa- 
liser ses desseins secrets. En vertu de sa foi, le chrétien n'avait 
plus qu'à mépriser l'ange rebelle, totalement impuissant contre les 
élus. On sait comment Luther le reçut lors de la visite qu'il vint lui 
faire à la Wartbourg (1). La simplification du culte et la négation des 
pouvoirs surnaturels délégués au clergé contribuèrent aussi beau- 
coup à dissiper le cauchemar dans l'esprit des simples. Plus d'exor- 
cismes, ni au baptême, ni dans les cas supposés de possession démo- 
niaque; plus de ces mises en scène qui terrifiaient les imaginations, 
où le prêtre, brandissant le goupillon, se battait à coups d'eau bénite 
avec le démon, qui ripostait par d'afl'reux blasphèmes. Personne dé- 
sormais ne croit plus aux incubes ni aux succubes. S'il est encore 
çà et là question de personnes possédées, la prière et l'exhortation 
morale sont les seuls remèdes pratiqués, et bientôt rien n'est plus 
rare que d'entendre parler de démoniaques au sein de ces popula- 
tions. L'idée que les miracles racontés dans la Bible sont les seuls 
vrais, toute illogique qu'elle soit, n'en fait pas moins qu'on s'habi- 
tue à vivre tous les jours sans en espérer comme sans en craindre. 
Or les miracles du diable sont les premiers à soufl"rir de ce com- 
mencement de décadence de la croyance au surnaturel. Satan re- 
devient donc purement ce qu'il était au i^'' siècle, et même moins 
encore, un esprit tentateur, invisible, impalpable, dont il faut re- 

(1) Comparez dans le môme ordre dïdécs les fortes expressions du catéchisme de 
Calvin, Dm. iv. 



HISTOIRE DU DIABLE. 129 

pousser les suggestions, et dont 1^ régénération morale seule dé- 
livre, mais délivre à coup sûr. On ne sait même plus lui conserver 
son vieux rôle dans le drame de la rédemption. Tout se passe main- 
tenant entre le fidèle et son Dieu. En un mot, sans qu'on songe 
encore à nier l'existence et le pouvoir de Satan, tout en faisant 
même grand usage de son nom dans l'enseignement populaire et la 
prédication, la réforme le relègue lentement dans une sphère abs- 
traite, idéale, sans relation bien claire avec la vie réelle. On le con- 
sidérerait uniquement comme une personnification commode de la 
puissance du mal moral dans le monde, qu'il n'y aurait rien de 
changé dans la piété protestante (1). Le catholicisme français dans 
sa plus belle période, c'est-à-dire au xvii* siècle, subissant bien 
plus qu'on ne s'en doute l'influence de la réforme, présente un ca- 
ractère tout semblable. Avec quelle sobriété ses plus illustres re- 
présentans, Bossuet, Fénelon , d^s prédicateurs même tels que 
Bourdaloue, traitent cette partie de la doctrine catholique ! Le bon 
goût chez eux tient lieu de rationalisme, et qui s'étonne en les li- 
sant qu'un Louis XIV, qui pourtant n'était pas tendre dès qu'il 
s'agissait de religion, ait pu se montrer sceptique en fait de sorcel- 
lerie et moins superstitieux que messieurs de Rouen? 

Même au temps de la plus grande ignorance, il y avait eu des 
sceptiques à propos des sorciers et des sorcières. La loi lombarde, 
par une exception remarquable, avait interdit les poursuites contre 
les masques (c'est ainsi qu'on appelait les sorciers en Italie). Un roi 
de Hongrie, du xi* siècle, avait déclaré qu'il n'en fallait pas faire 
mention, par la simple raison qu'il n'y en avait pas. Un archevê- 
que de Lyon, Agobard, avait rangé la croyance aux sabbats parmi 
les absurdités léguées par le paganisme aux ignorans. Le Marteau 
des sorcières devait certainement avoir en vue des adversaires qui 
niaient la sorcellerie et même l'intervention du diable dans les af- 
faires humaines, lorsqu'il démontrait l'une et l'autre à grand ren- 
fort d'argumens scolastiques. A l'époque où les condamnations pour 
crime de convenant avec le diable étaient le plus fréquentes, il y 
eut un brave jésuite, du nom de Spee, chez qui le sens de l'huma- 
nité prévalut contre l'esprit de son ordre. Chargé de la direction 
des âmes en Franconie, il avait dû accompagner au bûcher, dans 
l'espace de quelques années, plus de deux cents prétendus sorciers. 
Un jour l'archevêque de Mayence, Philippe de Schœnborn, lui avait 

(1) On peut trouver la confirmation de ce que nous avançons ici dans deux faits 
Men connus, quoique d'un ordre très différent. Le premier, c'est la conduite du mé- 
decin protestant Duncan dans l'affaire d'Urbain Grandier ; le second , c'est la trans- 
formation poétique de Satan sous la plume de Milton dans un milieu et dans un temps 
de rigoureuse orthodoxie. 

TOME LXXXV. — 1870. 9 



130 REVUE DES DEUX MONDES. 

demandé pourquoi ses cheveux grisonnaient déjà, ])ien qu'il eût 
trente ans à peine. « De douleur, avait-il répondu, à cause de tant 
de sorciers que j'ai dû préparer à la mort et dont aucun n'était cou- 
pable. )) C'est de lui que provient une Cautio criminalis, imprimée 
sans nom d'auteur en 1631, et qui, sans nier la sorcellerie ni même 
la légitimité des peines légales édictées conti-e elle, adjure les in- 
quisiteurs et les magistrats de multiplier les précautions pour ne 
pas condamner tant d'innocens au dernier supplice. Avant lui, un 
médecin protestant, Jean Weier, attaché à la personne du duc Guil- 
laume de Clèves, avait écrit dans le même sens un ouwage fort sa- 
vant pour l'époque, fruit de lointains voyages et d'observations 
nombreuses, dans lequel, tout en admettant la réalité de la magie, 
il niait la sorcellerie proprement dite, et accusait violemment le 
clergé d'entretenir les superstitions populaires en faisant croire aux 
bonnes gens que les maux dont il ne pouvait les délivrer avaient 
pour auteurs des sorciers vendus au diable. Il y avait du courage à 
tenir de tels propos en ce temps-là. Se poser en défenseur des sor- 
ciers, c'était s'exposer à être accusé soi-même de sorcellerie, et les 
exemples ne sont pas rares dans ces tristes annales de juges et de 
prêtres victimes de leur humanité ou de leur équité, c'est-à-dire 
condanmés et brûlés avec ceux qu'ils avaient essayé de sauver. Le 
médecin français Gabriel Naudé entreprit dans le même cours 
d'idées son Apologie des hommes accusés de magie (1669); mais 
les causes dont nous avons écrit la lente influence n'avaient pas 
encore transformé les esprits de telle sorte qu'ils fussent capables 
de s'émanciper du diable. Il fallait d'une part une démolition radi- 
cale de l'édifice, et de l'autre une justification religieuse de cette 
destruction. Là comme ailleurs, le progrès ne pouvait s'opérer 
d'une manière puissante qu'à la condition d'ajouter aux argumens 
de l'ordre purement rationnel la sanction du sentiment religieux. 
Autrement l'opinion générale se divise en deux camps qui se font 
mutuellement échec, et restent à se menacer du regard sans avan- 
cer d'un pas. Ce qui était venu de l'église devait s'en aller par 
l'église. L'honneur d'avoir porté un coup décisif à la superstition 
diabolique revient au pasteur hollandais Balthazar Bakker, qui s'a- 
vança dans la lice, non plus seulement au nom du bon sens ou de 
l'humanité, mais en théologien , et publia son fameux livre intitulé 
le Monde enchanté (1691-1693). Quatre mille exemplaires écoulés 
en deux mois, la rapide traduction de ce gros ouvrage dans toutes 
les langues de l'Europe, les controverses ardentes qu'il suscita et 
auxquelles il a seul survécu dans la mémoire de la postérité, tout 
cela montre jusqu'à quel point ce livre fit époque. 

Assurément les démonstrations du théologien hollandais n'au- 



HISTOIRE DU DIABLE. IM 

raient pas toutes la même valeur à nos yeux. Par exemple, n'osant 
encore s'émanciper de l'Écriture, considérée par lui comme une 
autorité infaillible, il tord et retord les textes pour en éliminer la 
doctrine d'un diable personnel se mêlant aux actions et aux pen- 
sées des hommes. Cependant il rend attentif à bien des détails non 
remarqués avant lui, et dont il résulte que l'enseignement biblique 
sur le diable n'est ni fixe, ni un, ni conforme aux opinions du. 
moyen âge. Il soumet à une critique impitoyable tous les argumens 
usités pour appuyer le préjugé populaire sur des faits tirés de l'ex- 
périence. Sa discussion du procès d'Urbain Grandier et des ursu- 
lines de Loudun, qui était encore dans toutes les mémoires, dut 
surtout frapper ses lecteurs. Un fait comme celui-là, qu'on pouvait 
analyser et discuter pièces en mains, jetait une éclatante lumière 
sur une masse d'autres faits plus anciens , plus obscurs, auxquels 
en appelaient constamment les partisans du diable. Pour la pre- 
mière fois aussi, l'histoire universelle était mise à contribution pour 
exposer l'incontestable filiation des croyances polythéistes et de la 
croyance chrétienne aux démons. Tout l'esprit du livre se condense 
dans ces aphorismes de la fin : a II n'y a de sorcellerie que là où 
l'on y croit; n'y croyez pas, et il n'y en aura plus... Débarrassez- 
vous de toutes ces fables surannées et niaises, mais exercez-vous 
dans la piété. » C'était une vraie prophétie; mais il ne fut pas donné 
à l'auteur de la voir réalisée. A ses opinions irrespectueuses à l'é- 
gard de Satan, il joignait le tort, alors très gi'ave aux yeux de l'or- 
thodoxie hollandaise, d'être zélé cartésien. Il fut donc destitué par 
un synode et mourut peu de temps après; mais on ne put destituer 
son livre, qui fit son chemin tout seul, et le fit bien. Depuis lors en 
effet la cause du diable peut être considérée comme perdue dans la 
théologie scientifique. Les progrès de l'esprit humain dans la con- 
naissance de la nature et la philosophie moderne firent le reste. 

L'esprit scielitifique, tel qu'il s'est constitué depuis Bacon et Des- 
cartes, ne souffre plus ces conclusions hâtives qui emportaient avec 
tant d'aisance l'assentiment des siècles où dominait l'imagination, 
où la promptitude que mettait l'homme à se prononcer sur les 
sujets les plus obscurs était en raison directe de son ignorance. 
La méthode expérimentale, qui est la seule véritable, procure au- 
tant de solidité aux thèses qu'elle vérifie, qu'elle inspire de défiance 
contre tout ce qui sort de son champ d'examen. Sans doute il 
est des vérités nécessaires que nous ne pouvons faire passer au 
creuset de l'expérience ; du moins elles rachètent cet inconvénient 
par leur connexion étroite avec notre nature, notre vie, notre con- 
science. Si, par exemple, on pouvait dire que la croyance au diable 
se recommande par sa haute utilité morale, cp'elle améliore ceux 



132 REVUE DES DEUX MONDES. 

qui la partagent, qu'elle élève les caractères en les rendant plus 
chastes, plus courageux, plus dévoués, il y aurait encore des mo- 
tifs d'un ordre respectable pour tâcher de la sauver des attaques 
formidables de la raison moderne; mais c'est tout le contraire qui 
arrive. La croyance au diable tend nécessairement à émousser le 
sentiment de la responsabilité individuelle. Si je fais le mal, non 
parce que je suis mauvais, mais parce qu'un autre m'y a poussé 
avec un pouvoir supérieur à ma volonté propre, ma culpabilité est 
certainement amoindrie, sinon anéantie. Nous venons de voir les 
déplorables superstitions, les niaiseries dangereuses, les crimes hor- 
ribles dont cette croyance a été si longtemps l'inspiratrice. Ce qui 
prouve contre la sorcellerie, dira-t-on, ne prouve pas contre un 
génie personnel du mal dont les hommes ont à se défendre comme 
d'un ennemi tournant perpétuellement autour d'eux pour les pous- 
ser au mal. Que l'on veuille pourtant réfléchir que la sorcellerie ne 
se détache pas comme cela du principe même dont elle est la fille. 
Le diable une fois posé, le sorcier en provient tout naturellement. 
S'il existe réellement un être personnel, en possession de pouvoirs 
surhumains, cherchant, comme on dit, à nous perdre moralement 
pour sa satisfaction privée, n'est-il pas évident que, pour mieux 
réussir, il tâchera d'allécher les âmes faibles en leur fournissant 
les moyens de se procurer ce qu'elles désirent le plus? Ce n'est 
pas sans motif que la croyance au diable a trouvé son épanouisse- 
ment définitif dans la croyance aux sorciers, et que celle-ci, ayant 
succombé devant l'expérience, a dans sa ruine entraîné la croyance 
au diable lui-même. S'il y a vraiment un diable, il y a des sorciers, 
et, puisqu'il n'y a pas de sorciers, il est clair qu'il n'y a pas de 
diable : voilà ce que le bon sens condensé des trois derniers siècles 
nous autorise à conclure, et cette conclusion attendra toujours sa 
réfutation. 

Le xviii^ siècle eut le tort de s'imaginer qu'il suffisait de jeter du 
ridicule sur les croyances traditionnelles pour les détruire. Quand 
une croyance dont on s'est moqué quelque temps a de profondes 
racines dans la conscience humaine, elle survit aisément aux sar- 
casmes dont elle a pu être l'objet, et le temps vient où ces sar- 
casmes ne font plus rire, parce qu'ils froissent le sentiment intime 
des esprits religieux et le bon goût des esprits délicats; mais, 
quant au diable, le rire du xviii^ siècle est demeuré victorieux. C'est 
qu'en effet le diable est ridicule. Cet être que l'on prétend si rusé, 
si malin, si savamment égoïste, et qui s'évertue éternellement à 
exercer l'ennuyeux métier de corrompre les âmes, finit par être 
fort sot. Regardé ainsi de près, ramené des hauteurs où la poésie 
et le mysticisme ont pu quelquefois le porter, mis en regard de la 



HISTOIRE DU DIABLE. 133 

réalité nue, Satan est tout bonnement stupide, et depuis qu'on a 
clairement senti cela, il a été impossible de lui faire l'honneur d'ad- 
mettre son existence réelle. Nous aurions pu prolonger cette étude 
rétrospective des ouvrages qui ont continué, pendant tout le 
XVIII® siècle et de nos jours encore, une controverse désormais inu- 
tile. Depuis que la constitution réelle de l'univers a dissipé les il- 
lusions qui servaient de cadre indispensable à la personne du vieux 
Satan, c'est-à-dire le ciel fermé, les enfers souterrains et la terre 
au milieu, depuis que l'on a dû reconnaître la toute-présence et la 
vie partout active de Dieu dans l'universalité des choses, il n'y a 
plus, à vrai dire, de place pour lui dans le monde. Rien de pé- 
nible et de puéril comme les efforts de quelques théologiens réac- 
tionnaires, en Allemagne et ailleurs, pour redonner une ombre de 
réalité au vieux fantôme sans tomber dans les grosses superstitions 
que décidément nos rétrogrades eux-mêmes ne peuvent plus digé- 
rer. C'est en vain qu'on cherche à lui conserver une place tant soit 
peu honorable dans quelques traités dogmatiques ou dans des can- 
tiques piétistes. La partie saine du clergé et des populations hausse 
les épaules ou s'irrite. On permet encore à Satan d'être une expres- 
sion, un type, un symbole consacré par le langage religieux, mais 
voilà tout. Quant à lui faire une position quelconque dans les lois, 
les mœurs, la vie réelle, il n'en est plus question. 

Cependant n'y aurait-il absolument rien à tirer de cette longue 
erreur, qui tient tant de place dans l'histoire des religions et même 
remonte jusqu'à leurs premières origines? Faudrait-il avouer que 
sur ce point l'esprit humain s'est nourri pendant tant de siècles de 
l'absolument faux? Cela ne saurait être. Il faut de toute nécessité 
qu'il y ait eu quelque chose dans la nature humaine qui ait plaidé 
en sa faveur et maintenu à travers les générations une foi contraire 
à l'expérience. Je ne dirai pas, comme quelques penseurs, que c'était 
l'aisance avec laquelle cette doctrine du diable permettait de ré- 
soudre le problème de l'origine du mal, car le fait est qu'elle ne 
résolvait rien. Elle reportait dans le ciel le problème que l'on croyait 
insoluble sur la terre; mais qu'y gagnait-on? Ce qui bien plutôt a 
soutenu la foi au diable, ce qui en constitue, à vrai dire, l'éternel 
fondement, c'est la puissance du mal en nous et hors de nous. J'ad- 
mire la singulière tranquillité d'esprit avec laquelle presque tous 
nos philosophes français envisagent cette question, ou plutôt l'ou- 
blient pour se répandre en phrases éloquentes sur le libre arbitre. 
Mettons-nous donc en face des réalités. Le fait est que le meilleur 
d'entre nous est à cent lieues de l'idéal qu'il se propose à lui-même, 
qu'il est trop faible pour le réaliser, et qu'il en convient dès qu'il 
est sincère. Un autre fait encore, c'est que nous sommes à chaque 



134 REVUE DES DEUX MONDES. 

instant déterminés au mal par les influences sociales qui nous en- 
tourent, et que bien peu ont l'énergie voulue pour réagir victorieu- 
sement contre les courans vicieux qui les entraînent. Il ne faut pas 
tomber dans l'excès des théologiens qui ont enseigné la dépravation 
totale de la nature humaine, quitte à lui indiquer la voie de la ré- 
génération, comme si le miracle même était capable de régénérer 
une nature totalement corrompue. L'observation atteste que nous 
sommes égoïstes, mais capables d'aimer, naturellement sensuels, 
mais non moins naturellement attirés par la splendeur du vrai et du 
bien, très imparfaits, mais perfectibles. La première condition du 
progrès, c'est de sentir ce qui nous manque. Pour vivre d'accord 
avec la conscience, il faut savoir triompher des assauts que la sen- 
sualité égoïste, la chair et le sang, le monde et ses entraînemens 
nous livrent à chaque instant. Voilà le pouvoir diabolique dont il 
faut nous émanciper. En un sens, nous pourrions dire que nous 
sommes tous plus ou moins possédés. L'erreur commence dès que 
l'on veut faire une personne de cette puissance du mal. Quand les 
théistes disent que Dieu est personnel, ils ne méconnaissent pas ce 
qu'il y a de 'défectueux dans la notion de personnalité empruntée à 
à notre nature humaine; mais comme il est impossible de concevoir 
un autre mode d'existence que la personnalité et l' impersonnalité, 
comme Dieu doit posséder toute perfection , ils disent , — faute de 
mieux , — qu'il est personnel parce qu'il est parfait et qu'une per- 
fection impersonnelle est une contradiction. Le mal au contraire, 
qui est l'antipode du parfait, est nécessairement impersonnel. C'est 
contre ses pernicieuses séductions, contre ses ensorcellemens tou- 
jours funestes qu'il faut lutter pour que notre vraie personne hu- 
maine, notre personne morale, se dégage victorieuse du fumier dans 
lequel il faut croître. C'est h cette condition qu'elle atteint les ré- 
gions pures de liberté et d'inébranlable moralité où rien qui res- 
semble à Satan ne peut plus troubler l'ascension vers Dieu. Voilà 
tout ce qui reste de la doctrine du diable, mais aussi tout ce qui 
importe à notre santé morale, et ce qu'il ne faut jamais oublier. 

Albert Réville. 



LA 



ROUTE DE L'INDE 



PAR LA VALLEE DE L'ELPHRATE 



LES EXPÉDITIONS DU GENERAL CHESNEY 

]\'an-ative of ihe Enphmtes expédition, carried on by order of Ihe British gOTernment, during 
the jears 1835-1837, by gênerai Francis Rawdon Chesney. 1 vol. in-S». London. 



Ce n'est pas d'aujourd'hui que l' Angleterre a senti la nécessité 
d'établir une communication directe vers l'Inde, et depuis long- 
temps ses hommes d'état ont dirigé leurs efforts de ce côté. Quand 
on songe qu'il y a trente ans, pour aller de Calcutta à Londres, 
il fallait plusieurs mois, et que près d'une année s'écoulait avant 
qu'on pût obtenir de la métropole une réponse ou les secours dont 
on avait besoin, on comprend si l'on devait chercher à diminuer 
ces délais. Dès le siècle dernier, le marquis de Wellesle^^ avait songé 
à faire passer les correspondances par l'Arabie. Tl avait organisé 
des services réguliers bi- mensuels au moyen de petits bâtimens 
entre Bombay et Bassora, sur le Golfe-Persique. De là, des Arabes 
montés sur des dromadaires portaient, à travers le désert, les dé- 
pêches à Alep, d'où elles étaient envoyées à Constantinople par des 
Tartares. Ce fut par cette ligne que l'Angleterre entretint ses cor- 
respondances avec l'Lide pendant sa guerre contre la France et ses 
campagnes contre Tippoo-Saïb. On ne sait pourquoi ce service ne 
fut pas continué; mais la compagnie des Indes ne perdit pas de vue 
le projet d'ouvrir entre l'Inde et l'Angleterre une route plus courte 



136 



REVUE DES DEUX MONDES. 



que celle du cap de Bonne-Espérance, et provoqua diverses études 
à ce sujet. 

En 1829, M. Chesney, alors capitaine, aujourd'hui général, frappé 
de l'importance de ce projet, entreprit de faire la reconnaissance de 
l'Egypte et de la Syrie pour déterminer la direction à suivre; il tra- 
versa seul l'Jigypte, le désert d'Arabie, descendit l'Euphrate, revint 
en Angleterre par la Perse et la Turquie, et décida le gouverne- 
ment à décréter une expédition officielle pour étudier le cours de 
l'Euphrate et la possibilité d'y établir un service régulier de bateaux 
à vapeur. Comme chef de cette expédition, il fit, de 183^ à 1837, la 
reconnaissance complète du ileuve et des contrées riveraines; mais, 
malgré ses efforts, aucune suite ne fut donnée à l'entreprise. 

En 1857, il sollicita sans plus de succès la concession d'un che- 
min de fer depuis l'embouchure de l'Oronte, sur la Méditerranée, 
jusqu'au Golfe-Persique, et déploya dans toutes ces circonstances 
une énergie, une persévérance, une activité comparables à celles 
que M. de Lesseps a montrées plus tard pour le percement de 
l'isthme de Suez. Quoique, moins heureux que lui, il ne voie pas 
encore la réalisation de ses projets, il peut cependant se dire qu'un 
jour ou l'autre ils seront mis à exécution. Le gouvernement anglais 
paraît du reste en sentir aujourd'hui la nécessité, car après une 
première publication, interrompue par divers incidens (1), des do- 
cumens relatifs à ces expéditions, il vient, après plus de trente ans, 
de les livrer à la publicité. Outre l'intérêt qu'ils présentent en eux- 
mêmes comme récit de voyage, ils en ont un considérable eu égard 
à l'objet qu'ils ont en vue : la question est encore pendante; il est 
d'ailleurs toujours utile de faire connaître au monde ce que peut un 
homme qui, sans aucune idée de lucre, consacre sa vie entière et 
ses efforts au triomphe d'une entreprise utile à son pays. 

I. 

En 1829, le colonel Chesney (nous lui donnerons ce titre dans le 
récit de son expédition, bien qu'il fût alors capitaine et qu'il soit 
aujourd'hui général), ayant appris que la compagnie des Indes 
s'occupait des moyens d'ouvrir vers ces possessions une voie de 

(1) Dans le principe, l'ouvrage devait comprendre tous les détails historiques, géo- 
graphiques et politiques en rapport avec les intérêts engagés; mais en 1843 l'auteur fut 
envoyé en Chine à la tète d'un régiment d'artillerie. A son retour, en 1847, son manu- 
scrit lui fut volé par un cocher, qui emporta sa valise avec tout ce qu'elle contenait, au 
moment même où il allait le porter à l'imprimerie. Cependant il se remit à l'œuvre, 
et en 1852 il publia deux volumes; mais, ne pouvant continuer à ses frais l'impression 
d'une œuvre aussi considérable, il l'interrompit, jusqu'à ce que le gouvernement, éclairé 
sur la valeur de ces documens, lui demandât un récit succinct de ses travaux. C'est ce 
livre qui est aujourd'hui entre ks mains du public anglais. 



ROUTE DE l'iNDE PAR l'eUPHRATE. 137 

communication, soit par l'Egypte, soit par la Syrie, lui proposa 
d'entreprendre la reconnaissance de ces pays. Il commença par l'E- 
gypte, et, bien qu'il eût reconnu la possibilité de creuser un canal à 
travers l'isthme, il ne s'arrêta pas à cette idée à cause de l'énor- 
mité de la dépense qu'elle devait entraîner, A ses yeux, la voie la 
plus pratique consistait à remonter le Nil jusqu'au Caire, et à tra- 
verser ensuite le désert jusqu'à Suez, sur la Mer-Rouge. C'est le 
tracé que suivit plus tard le chemin de fer, avant qu'on lui eût fait 
prendre la direction d'Ismaïlia. 

En quittant l'Egypte, M. Ghesney parcourut le littoral de la Sy- 
rie pour recueillir différens renseignemens ; il visita JafTa , Jérusa- 
lem, le mont Thabor, le Carmel, Tibériade, Sidon, les ruines de 
Tyr, Beyrouth, Tripoli, Balbeck et Damas. Il résolut ensuite de tra- 
verser le désert d'Arabie jusqu'à la ville d'Annah, sur l'Euphrate, 
puis de descendre ce fleuve jusqu'à la mer. 

L'Euphrate prend sa source dans les montagnes de la Géorgie, 
aux environs de Trébizonde; il décrit vers l'ouest un immense demi- 
cercls à travers l' Asie-Mineure, de façon à se trouver, à la hauteur 
de la baie d'Antioche, éloigné seulement de IZiO milles (225 kilo- 
mètres) du littoral de la Méditerranée; c'est le point où il s'en rap- 
proche le plus. Arrêté dans sa course par une rangée de rochei's et 
de collines, il dévie de sa direction première , fait un coude pro- 
noncé vers le sud-est et va se jeter dans le Golfe-Persique, après 
avoir reçu à Kornah le Tigre, qui forme avec lui un angle très aigu. 
L'espace compris entre les deux fleuves était l'ancienne Mésopota- 
mie, berceau de l'humanité, et remarquable par les ruines magni- 
fiques dont il est couvert. L'Euphrate est tout entier sur le territoire 
turc, le Tigre l'est également sur la moitié de son cours; mais dans 
la partie inférieure jusqu'à la mer, et après sa réunion avec le pre- 
mier, il sert de limite entre cet empire et la Perse. C'est cette con- 
trée que M. Ghesney se proposa de parcourir, sans autre recomman- 
dation qu'une lettre du sultan qu'il avait obtenue par l'entremise de 
l'ambassadeur d'Angleterre, sir Robert Gordon. 

Le 11 décembre 1830, il se mit en route avec une caravane qui 
se rendait à Bagdad, monté sur un de ces chameaux légers connus 
dans le pays sous le nom de dcluls, et qui sont beaucoup plus ra- 
pides que les dromadaires ou que les chameaux ordinaires. Un âne 
réglait la marche de la caravane, car pendant la route les cha- 
meaux ne cessent de s'écarter à droite et à gauche pour brouter le 
maigre gazon ou les broussailles qu'ils rencontrent. Le premier 
jour, la caravane n'atteignit pas encore la limite du désert, et les 
animaux, délivrés de leur charge, purent, pendant quelques heures 
avant de se coucher en cercle, paître l'herbe du voisinage. Quant 
aux Arabes, ils soupèrent avec quelqifes dattes et du pilau. 



138 REVUE DES DEUX MONDES. 

Après avoir fait une ample provision d'eau, car pendant cinq jours 
elle ne devait plus en rencontrer, la caravane se remit en route, et 
commença sa marche dans le désert. C'est une plaine monotone, 
parfois sablonneuse, parfois couverte d'un maigre gazon et d'un 
petit arbrisseau appelé êijine de chameaUy parce que c'est la seule 
nourriture dont ces animaux puissent se repaître dans ces lieux 
désolés. Les Arabes variaient la monotonie de la route par des 
courses à perte de vue et des simulacres de petite guerre; ils sont 
en général bien montés et armés de lances faites en bambou léger, 
de huit pieds de long, terminées à la partie inférieure par une 
pointe qui sert à les planter dans le sol, à la partie supérieure par 
un fer au-dessous duquel flotte une touffe de plumes d'auti-uche 
noires ou blanches. Le danger le plus à redouter dans cette contrée, 
ce sont les attaques des Aniza, tribu importante qui parcourt le dé- 
sert et pille les voyageurs; aussi, pour éviter d'attirer leur attention, 
la caravane dut-elle s'abstenir le soir d'allumer du feu. La provision 
d'eau tirant à sa fin au bout du quatrième jour, il fallut faire un cro- 
chet pour trouver un marais dans lequel bêtes et gens se plongèrent 
avec délices ; mais le colonel fut pour ce motif, à son grand regret, 
forcé de renoncer à visiter les ruines de Palmyre, qui cependant 
étaient en vue. La caravane continua sa route, et le huitième jour 
atteignit un puits creusé au milieu du désert. C'était un ancien puits 
en pieiTes, très profond, qui fournit l'eau nécessaire pour remplir 
toutes les outres et abreuver les animaux de façon à leur permettre 
de continuer leur voyage. Le second estomac des chameaux peut, 
quand il est rempli, contenir de l'eau pour six jours, parfois même 
pour neuf. Guidée par le soleil, la caravane rejoignit bien tôt une 
ancienne route qui allait de Palmyre au palais d'été de Zénobie, sur 
les bords de l'Euphrate. A partir de là, le paysage devient plus va- 
rié; à l'ouest, on aperçoit lés montagnes qui dominent Palmyre, à 
Test une immense plaine parsemée de grands arbres qui faisaient 
de loin l'effet de collines coniques; de temps à autre se montraient 
des mouettes volant vers la mer, ou bien des gazelles qui fuyaient 
effrayées. La végétation devenait plus abondante, un épais gazon 
tapissait le sol, et de nombreux arbustes couvraient la plaine. 

Après quinze jours de marche, le colonel Chesney aperçut enfin 
des collines crayeuses, qu'on lui dit être sur la rive gauche de l'Eu- 
phrate, et bientôt après, prenant les devans, il arrivait cà El-V/erdi, 
sur les bords du fleuve tant désiré. Accompagné de son guide, il 
en suivit les bords, se dirigeant vers l'est pour se rendre à Annah, 
et rencontrant à tout instant des roues hydrauliques de cinquante 
pieds de diamètre, à la circonférence desquelles étaient adaptés des 
vases d'argile qui, à chaque tour de roue, se remplissaient d'eau et 
la déversaient dans des aqueducs constniits sur la rive pour irriguer 



ROUTE DE l'iNDE PAR l'eUPHRATE. 139 

les terres voisines. Ces aqueducs, de construction assyrienne, sont 
très pittoresques et donnent au paysage un caractère tout particu- 
lier. Annah est une ville importante qui contient environ cinq cents 
maisons d'argile éparpillées le long de la rive sur un espace de 
quatre milles et ombragées par des bouquets de dattiers, de figuiers 
et de grenadiers. Au milieu du fleuve se succèdent un certain nom- 
bre d'îles boisées et cultivées, où se montrent quelques moulins à 
blé avec leurs aqueducs e-n bon état. Sur la rive gauche sont les 
ruines d'Anatho, dont il reste peu de traces. Cette première partie 
de son voyage, non la plus périlleuse, accomplie, le colonel Ches- 
ney avait à reconnaître le fleuve, c'est-à-dire à le descendre, à le 
sonder et à relever la position des points principaux, afin d'en des- 
siner le cours. C'est dans cette seconde partie surtout qu'il montra 
tout ce qu'il avait de ressources dans l'esprit et d'énergie dans le 
cœur. 

Il s'agissait avant tout pour M. Chesney de ne point éveiller la 
défiance des autorités locales. Dans cette intention, il se rendit chez 
le cheik, entouré d'une foule d'Arabes qui se pressaient sur ses pas 
pour voir l'étranger; il expliqua à ce fonctionnaire que, voulant se 
rendre à Bagdad, l'état de sa santé ne lui permettait pas de suivre 
la caravane à travers le désert, et qu'il désirait descendre l'Eu- 
phrate jusqu'à Felujah, d'où il atteindrait plus facilement sa desti- 
nation. Le cheik accepta cette explication et consentit à envoyer au 
résident anglais à Bagdad, le major Taylor, un messager porteur 
d'une dépêche qui l'informait de ce projet. 

Le mode de navigation le plus usité dans le pays est le radeau; 
c'est une simple plate-forme de planches de 13 pieds 1/2 sur là 1/2 
avec un creux à la partie postérieure, et reposant sur un tissu de 
branches entrecroisées de 2 pieds d'épaisseur, sous lesquelles flot- 
tent des outres remplies d'air. C'est sur une embarcation de ce 
genre que, le 2 janvier 1831, le colonel Chesney commença son 
voyage; il était accompagné d'un pilote arabe nommé Getgood, 
connu pour sa fidélité, d'un drogman, d'un jeune esclave et de deux 
Arabes chargés de diriger le radeau et de le maintenir au milieu du 
fleuve au moyen de rames dont l'extrémité, faite en bois de da'tier, a 
la forme d'un éventail. Les deux Arabes se tenaient à l'arrière, assis, 
les pieds dans l'eau, prêts à souffler dans les outres pour remplacer 
l'air qui s'en serait échappé. Armé d'un compas de poche, le colo- 
nel relevait pendant la course la position des principaux points et 
faisait le croquis du cours du fleuve; mais, comme tout sondage eût 
éveillé les soupçons, il avait imaginé, pour avoir approximativement 
la profondeur de l'eau, de fixer à la partie postérieure de l'embar- 
cation une perche de 10 pieds qui se soulevait quand elle venait 



liO REVUE DES DEUX MONDES. 

à rencontrer le fond. Il mesurait alors cette profondeur, certain que 
partout ailleurs elle devait être supérieure à 10 pieds. 

Aux environs d'Annah, le paysage est de toute beauté; des mou- 
lins à eau, des aqueducs, des forêts, des chapelets d'îles ver- 
doyantes défilaient sous les yeux de notre voyageur; tantôt le fleuve 
rapide et profond coule encaissé entre deux collines élevées cou- 
vertes de broussailles, tantôt il suit les contours de montagnes boi- 
sées ou parsemées de champs cultivés; parfois les rives sont nues, 
mais conservent néanmoins, grâce aux nombreux aqueducs qui les 
dominent, un aspect très pittoresque; de longues files de maisons 
cachées derrière les arbres s'égrènent le long des bords, et dénotent 
une population nombreuse, adoimée à l'agriculture. 

Le trajet s'effectua sans incidens dignes d'être notés jusqu'à Hit, 
ville assez importante de 1,500 maisons, et à proximité de laquelle 
se trouvent d'abondantes sources de bitume connues déjà du temps 
d'Hérodote, des mines de soufre et de naphte qui donnent aux eaux 
du voisinage des propriétés médicinales. La principale industrie 
des habitans est la construction des bateaux et la fabrication des 
vases de terre, qui, placés sur les toits des maisons, servent à la 
conservation de l'eau, ou qui, appliqués sur le pourtour des roues 
hydrauliques, déversent dans les aqueducs l'eau dont ils s'emplis- 
sent. Quant aux bateaux, le procédé de construction est des plus 
ingénieux et des plus expéditifs. On commence par choisir sur le 
bord de la rive un emplacement convenable sur lequel le construc- 
teur dessine la projection horizontale du futur bateau. Dans l'es- 
pace ainsi déterminé, il place parallèlement les unes aux autres un 
certain nombre de branches grossières qu'il entrelace, au moyen de 
roseaux, avec d'autres branches plus fortes destinées à donner au 
fond la solidité nécessaire. Pour construire les côtés, il fixe à un 
pied les unes des autres des perches de la hauteur voulue, remplit 
les intervalles de la même manière que le fond, et consolide le tout 
par de fortes branches. Cela fait, il enduit l'intérieur et l'extérieur 
du bateau d'une couche de bitume au moyen d'un rouleau qui le 
polit et lui donne une grande dureté. Les bateaux ainsi construits 
sont très solides, très propres à la navigation, et n'ont en pleine 
charge que 22 pouces de tirant d'eau. C'est sur un de ces bateaux 
que le colonel Chesney continua sa route après avoir abandonné le 
radeau, dont la navigation était beaucoup trop lente. 

Au-dessous de Hit, le paysage est moins pittoresque, car les aque- 
ducs, qui contribuaient à l'embellir, sont remplacés pour l'irriga- 
tion des terres par des outres en cuir que des buflles traînent sur des 
plans inclinés, et qui viennent se déverser dans des canaux; les rives 
d'ailleurs sont très peuplées, les villages nombreux, et les] habitans 



ROUTE DE l'lXDE PAR l'ëUPHRATE. 1H 

occupés aux travaux des champs. Ils portent des sandales, un mou- 
choir sur la tête et un vêtement flottant; quant aux femmes, elles 
ont une robe de coton bleu ouverte et un ornement d'or dans 
le nez. 

Arrivé à Felujah, le colonel Chesney, bien reçu par le gouver- 
neur, voulut faire une pointe jusqu'à Bagdad, afin de confier au ré- 
sident anglais, le major Taylor, les renseignemens obtenus jusque- 
là, et de dresser la carte de la portion de l'Euphrate qu'il venait de 
parcourir; mais, chassé par la peste, il reprit son voyage le 10 avril. 
Au-dessous de Felujah, le fleuve, large et profond, ressemble au 
Nil pendant l'inondation, mais les rives, fréquentées à cette saison 
par les Arabes avec leurs troupeaux, sont bien plus animées. — Nous 
ne pouvons suivre notre voyageur dans toutes ses étapes, ni visiter 
avec lui les nombreuses ruines qu'il rencontre, et dont les plus im- 
portantes sont celles de Babylone, situées à peu de distance de la 
rive gauche. On aperçoit d'abord un rempart quadrangulaire , au- 
delà duquel se trouvent les restes des palais. Des arcs-boutans, des 
briques jaunes réunies par un ciment inaltérable, indiquent l'em- 
placement des jardins suspendus, sur lequel un cèdre isolé semble 
pleurer la moa't de ses congénères. A l'ouest sont les ruines de Ba- 
bel, auxquelles des ouvrages avancés en forme de tour, placés au 
sommet de chaque angle, donnent un caractère particulier. Rien ne 
saurait décrire l'impression de tristesse que cause la vue de ces 
ruines que ne foule plus aucun être humain, et qui servent de re- 
paire aux animaux féroces. 

A mesure qu'on descend, le fleuve s'élargit et se subdivise en plu- 
sieurs canaux; aux environs de New-Lamlum, il inonde les plaines 
voisines pendant les hautes eaux, et recouvre les marais qui étaient 
autrefois le lac de Ghaldée. A cette époque de l'année, les habi- 
tans démontent leurs maisons de roseaux, et émigrent dans leurs 
bateaux avec leurs femmes et leurs enfans. 

Jusque-là tout avait bien marché, et le colonel n'avait point eu 
trop à se plaindre de ses relations avec les habitans ; mais à New- 
Lamlum, les Arabes, en l'absence de leur cheik, lui prirent ses 
provisions, ses habits, son argent, et allèrent jusqu'à le menacer de 
mort. A son retour, le cheik, au lieu de lui faire restituer son 
bien, lui enleva ce qui lui restait, ne lui laissant que sa montre, 
qui échappa par hasard au pillage; à cette condition, il put conti- 
nuer sa route. — A Kornah, le Tigre se réunit à l'Euphrate, et, 
sous le nom de Shat-el-Arab , forme avec lui un puissant cours 
d'eau que les bâtimens d'un assez fort tonnage peuvent remonter 
en tout temps. A 50 kilomètres de l'embouchure, sur la rive droite du 
fleuve, se trouve Bassora. Autrefois importante, cette ville n'a plus 
que 60,000 habitans, la plupart Arméniens; son commerce, aujour- 



Ih2 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'hui peu considérable, ne tarderait pas à le devenir, si une voie 
de navigation s'établissait sur ces fleuves, car elle est en quelque 
sorte le port de toute la contrée arrosée par eux. De Bassora, M. Ches- 
ney fit voile pour Bushir, en Perse; mais, chassé encore par la peste, 
il revint sur ses pas, remonta le Shat-el-Arab jusqu'à Mahomme- 
rad, au confluent du Karun, et fit l'exploration de cette rivière, qui 
vient de l'intérieur de la Perse. Après avoir été volé par son escorte, 
il arrive à Shuster, ville de 15,000 habitans, renfermant d'impor- 
tantes constructions, de beaux aqueducs et des canaux souterrains. 
Bien accueilli par le gouvernem", il put pendant son séjour terminer 
la carte du cours inférieur de l'Euphrate et l'envoyer à sir Robert 
Gordon par l'intermédiaire du major Taylor. Tombé malade et crai- 
gnant la peste, il revint à Mahommerad, puis à Bushir, où il rétablit 
sa santé sous le toit hospitalier du capitaine Hennel. 

Il repart au mois de juillet suivant, traverse la Perse dans toute 
sa longueur, et arrive à Trébizonde, sur la Mer-Noire, six mois 
après, c'est-à-dire le 3 décembre 1831. Malgré le froid et la neige, 
il se remet en route vers le sud, passe le Taurus et revient vers 
Alep, qui, pomr lui, doit être le point central des communications 
avec l'Inde. Après avoir étudié le port de Séleucie et la baie d'An- 
tioche, il se rend à Constantinople, d'où il se dù'ige enfin vers l'An- 
gleterre. 

II. 

Pendant son voyage, le colonel Ghesney avait adressé au gouver- 
nement plusieui's rapports, en sorte qu'à son arrivée, et malgré la 
réforme parlementaire qui alors préoccupait l'opinion publique, il 
ti'ouva un accueil des plus sympathiques de la part des hommes 
d'état. Il fut reçu par le roi Guillaume lY, auquel il présenta la carte 
du cours de l'Euphrate à l'échelle de 2 pouces par mille. Le roi fut 
frappé de l'importance qu'aurait l'ouvertm'e d'une voie de commu- 
nication vers l'Inde, aussi bien dans l'intérêt du commerce que pour 
empêcher les progrès de la Russie dans cette direction et au besoin 
secourir la Perse, si elle venait à être attaquée par cette puissance. 
Toutefois les opinions se partagèrent au sujet de. la préférence à 
donner soit à la route de Suez, soit à celle de l'Euphrate, et ce fut 
seulement en 1834 que le parlement décida qu'on établirait pen- 
dant huit mois, à titre d'essai, un service à vapeur entre Suez et 
Bombay, tandis que d'un autre côté on entreprendrait une nouvelle 
expédition sur l'Euphrate. Une somme de 20,000 livres fut votée 
pour cet objet, et la compagnie des Indes y ajouta 5,000 livres. 

Le colonel Ghesney était le chef naturellement désigné pour com- 
mander cette expédition, qui devait être bien autrement importante 



ROUTE DE l'iNDE PAR l'EUPHRATE. 143 

que celle qu'il avait exécutée seul. Il s'agissait en effet d'amener sur 
la côte de Syrie tout le matériel de deux bateaux à vapeur avec leurs 
chaudières, leurs machines, leurs approvisionnemens, — de trans- 
porter ce matériel par terre jusqu'aux bords de l'Euphrate, c'est-à- 
dire de lui faire franchir environ 1/iO milles ou 225 kilomètres, — de 
reconstruire sur place les deux bateaux et de faire, avec un équi- 
page choisi et des hommes spéciaux, la reconnaissance complète du 
cours du fleuve et des côtes maritimes. L'entreprise était hardie; 
mais l'énergie du colonel et de ses officiers fut à la hauteur de cette 
tâche, et leur permit de triompher d'obstacles qui, par bien d'autres, 
eussent été considérés comme insurmontables. Tout le matériel des 
bateaux à vapeur, qui devaient porter les noms de VEuphrate et 
du Tigre, fut embarqué à bord du George Canning avec des ca- 
nons, des armes diverses, des instrumens astronomiques, des mar- 
chandises destinées à faire des échanges, des wagons pour le trans- 
port par terre, des provisions de toute espèce. Des officiers, pris 
dans la marine et dans différentes armes, furent attachés à l'expé- 
dition à divers titres; ce furent MM. Estcourt, Lynch, Fitz- James, 
Cleaveland, Charlewood, Ainsvi^orth, etc. On leur adjoignit des ar- 
tilleurs habitués au maniement des outils, afin de pouvoir monter et 
démonter les machines et les réparer au besoin. Entre autres in- 
structions, l'expédition devait éviter les conflits avec les populations 
et bien se garder de prendre part aux querelles intestines. Elle de- 
vait conserver son caractère pacifique, et chercher à nouer des re- 
lations commerciales avec les indigènes. 

Le George Canning mit à la voile le 10 février 1835; à Malte, il 
se procura des bateaux de débarquement, enrôla quelques Maltais, 
et se fit remorquer par un bâtiment à vapeur, la Colombine, jus- 
qu'à l'embouchure de l'Oronte. D'un coup d'œil jeté sur le rivage, 
à une certaine distance en mer, on embrasse une baie de 7 milles de 
large entourée d'une chaîne de montagnes élevées. Au sud, un mur 
de rochers sort de la mer, et s'élève à pic au-dessous des flancs boi- 
sés du mont Gassius; vers l'est se dirige la belle vallée de l'Oronte, 
que ferment les collines des environs d'Antioche; au nord appa- 
raissent Bin-Kilisch (les mille églises) et les ruines du couvent de 
saint Siméon Stylite, au milieu de myrtes et d'arbustes divers. Plus 
loin, et formant la corne opposée de la baie d'Antioche, le Jebel- 
Musa, belle montagne boisée, et les excavations de Séleucie termi- 
nent ce magnifique panorama. 

A son arrivée, l'expédition fut informée que Méhémet-Ali, vice- 
roi d'Egypte, dans les possessions duquel la Syrie se trouvait alors 
englobée, avait donné l'ordre aux autorités de s'opposer au débar- 
quement, quoique le gouvernement turc eût formellement promis 
son concours. Ce mauvais vouloir, auquel on était loin de s'attendre 



1A4 REVUE DES DEUX MONDES. 

était dû au gouvernement russe, qui, voyant d'un œil jaloux l'An- 
gleterre chercher à s'ouvrir une voie de communication vers l'Inde, 
avait agi sur l'esprit du vice-roi en lui persuadant que l'expédition 
avait une portée plus sérieuse qu'on ne l'avouait, et l'avait déter- 
miné à s'y opposer. Il agissait alors envers l'Angleterre comme 
celle-ci, vingt ans plus tard, devait agir envers la France en cher- 
chant à entraver le percement de l'isthme de Suez. Quoi qu'il en 
soit, la situation était embarrassante. Trois alternatives se présen- 
taient : faire le tour de l'Afrique et remonter l'Euphrate par Bas- 
sora, retourner à Malte et attendre que le gouvernement eût réussi 
à vaincre la résistance de Méhémet-Ali, ou bien enfin débarquer 
qriand même le matériel, renvoyer les vaisseaux et se montrer par 
là décidé à poursuivre l'expédition. C'est à ce dernier parti que l'on 
s'arrêta, et le point de débarquement choisi près de Souédie, à 
l'embouchure de l'Oronte, on se mit immédiatement à l'œuvre. En 
quatre jours, un camp retranché avec une pièce de canon à chaque 
angle fut construit; des tentes furent dressées pour abriter les in- 
strumens et les provisions; un grelin fut jeté entre le rivage et le 
George Canning, afin de permettre aux bateaux de franchir plus fa- 
cilement la barre de l'Oronte. Le débarquement s'opéra sans -acci- 
dent, favorisé par un temps magnifique et malgré les protestations 
des autorités locales, qui paraissaient consternées. Pendant ce 
temps, quelques officiers faisaient le levé de la côte, et le colonel 
Chesney, sur la Colombine, se rendait à Tripoli, où se trouvait 
Ibrahim-Pacha avec son armée. Ne pouvant rien en obtenir, il lui 
signifia qu'il poursuivrait quand même son expédition, et le renvoi 
du George Canning et de la Colombine ne laissa aucun doute sur 
cette détermination. 

Il s'agissait maintenant de transporter jusqu'au bord de l'Eu- 
phrate, c'est-à-dire sur une longueur de ihO milles (225 kilomè- 
tres), tout le matériel des bateaux à vapeur, besogne diflicile dans 
toute circonstance, mais rendue presque impossible par l'absence de 
routes et le refus de concours de la part des habitans. Le lieutenant 
Lynch fut envoyé en avant pour déterminer le point d'arrivée; il choi- 
sit un emplacement situé un peu au-dessous de Bir, et sur lequel il 
serait facile de reconstruire les bateaux à vapeur; en même temps 
deux autres officiers, MM. Cleaveland et Charlewood, remontaient 
l'Oronte pour en faire le sondage et voir s'il serait possible d'utili- 
ser ce cours d'eau pour le transport d'une partie du matériel jus- 
qu'au lac d'Antioche, à peu près à mi-chemin de l'Euphrate. La 
rivière paraissant navigaljle malgré la rapidité de son courant, on 
résolut de construire le Tigre, afin de s'en servir pour la remonter. 
Le 22 mai, ce bateau, complètement terminé, fut lancé en pré- 
sence d'un grand concours d'habitans qui poussaient des cris d'en- 



ROUTE DE l'iNDE PAR l'eUPIIRATE. 145 

thousiasme. Il navigua convenablement; mais la machine n'était pas 
assez puissante pour qu'il pût remonter l'Oronte, car on était alors 
dans l'enfance de l'art en fait de navigation à vapeur. Il fallut y re- 
noncer, démonter le bateau et s'en tenir pour le transport à la voie 
de terre. Entre Souédie, lieu du campement sur la Méditerranée, 
et le Port-"\Villiam, sur l'Euphrate, on pouvait suivre deux routes : 
l'une, faisant un circuit et passant par Alep, devait servir au trans- 
port à dos de chameau des objets légers; l'autre, beaucoup plus 
courte, était à ouvrir à travers le pays. Cette dernière se composait 
de trois sections : la première allait de Souédie au lac d'Antioche, la 
seconde comprenait la traversée du lac, enfin la troisième aboutissait 
à Port-William. Chacune d'elles fut confiée à des officiers spéciaux. 
Pendant que les uns étaient occupés à frayer les chemins, d'autres 
construisaient des chariots et des bateaux. 

Dans les premiers temps, les habitans refusèrent tout concours, et 
l'on dut s'adresser aux populations placées sous l'autorité du gou- 
vernement turc, qui avait donné à ses fonctionnaires l'ordre de favo- 
riser l'expédition autant qu'ils le pourraient; peu après, le vice-roi 
d'Egypte lui-même revint sur sa première détermination, et auto- 
risa les habitans à prendre part aux travaux, à louer aux Anglais 
leurs chameaux et leurs bœufs, ce qu'ils firent d'ailleurs toujours 
à contre-cœur; mais les difficultés n'en étaient pas moins extrêmes. 
Les moyens de transport se composaient de h wagons d'artillerie, 
de 27 wagons construits sur place et d'un grand nombre à'arahas 
ou chars du pays. 

La grande chaudière pesait 7 tonnes, et il ne fallut pas moins de 
.''0 paires de bœufs et de 100 hommes pour lui faire escalader la 
colline qu'on avait appelée colline de la difficulté. A certains pas- 
sages, on dut fixer des ancres dans le sol, y attacher des poulies et 
tirer le chariot au moyen d'une corde pendant qu'avec des crics on 
le poussait par derrière; on avançait pas à pas de quelques mètres 
par jour, et l'on répétait la même opération pour chaque voiture. 
La descente était presque aussi difficile, mais plus dangereuse que 
la montée, car il fallait retenir les voitures avec des cordes pour les 
empêcher de rouler dans le précipice; à tout instant, elles se bri- 
saient et exigeaient des réparations qui occasionnaient des retards 
sans fin. Dans l'un des plus mauvais passages, le timon de la voi- 
ture qui portait la plus lourde chaudière, attelée de 60 buffles, 
vint à se briser. C'était un grave accident, car, s'il n'était immé- 
diatement réparé, hommes et buffles s'en allaient, laissant tout à 
l'abandon. L'officier qui commandait le convoi, ne sachant que faire, 
se dirigea vers la seule maison qui fût en vue pour demander aide. 
Il trouva la famille à table et peu disposée à s'inquiéter de son em- 

TOMB LXXXV. — iSVO. 10 



155 REVUE DES DEUX MONDES. 

barras. Il allait se retirer, lorsqu'il s'aperçut que le toit était sup- 
porté par une poutre allant d'un mur à 1" autre. Séance tenante, il 
proposa au propriétaire d'acheter sa maison, et avant que la famille 
eût eu le temps de la quitter, les matelots avaient démoli le toit, en- 
levé la poutre et fabriqué un nouveau timon qui servit à conduire la 
chaudière jusqu'au point où commençait le transport par eau. Toutes 
les pièces des bâtimens arrivèrent heureusement à destination avant 
la saison des pluies; plus tard, il eût été impossible de les transpor- 
ter par des chemins détrempés. 

Le lancement de VEuphrate eut lieu le 25 septembre. Il avait 
fallu le construire parallèlement à la rivière, dont les rives à cet en- 
droit ont 25 pieds d'élévation, et par conséquent le lancer de côté 
au moyen de trois glissoirs. Deux chaînes attachées aux extrémités 
devaient en ralentir la course; mais, l'une d^elles étant venue à se 
rompre, le bâtiment eût basculé, si le lieutenant Cleaveland n'eût 
eu la présence d'esprit de faire lâcher l'autre chaîne. Il glissa avec 
une grande rapidité et arriva heureusement jusqu'au fleuve, en 
éclaboussant les milliers de spectateurs qui étaient venus assister à 
ce spectacle. Les pavillons turc et anglais furent aussitôt arborés, 
et le chargement commença sans désemparer. Cependant ce ne fut 
que le 16 mars 1836, c'est-à-dire onze mois environ après le débar- 
quement, que les bateaux à vapeur fnrent en état de naviguer, et 
que, pour leur course d'essai, ils remontèrent, pavillons déployés, 
l'Euphrate jusqu'à Bir. Ils saluèrent la ville de vingt et un coups de 
canon qui leur furent rendus par les pièces des remparts. 11 est plus 
facile de concevoir que de dépeindre la stupéfaction des habitans à 
la rue de ces embarcations qui sans voiles et sans rames remontaient 
le courant. Après leur exclamation habituelle : « Dieu est grand! » 
ils comparaient les bâtiwiens à une flèche lancée à travers l'eau par 
une force surnaturelle, et jetant le fleuve à droite et à gauche pour 
se frayer un passage.- 

Le temps avait d'ailleurs été mis à profit, par les uns pour faire 
le levé topographique de toutes les contrées voisines, par d'autres 
pour parcourir le pays et chercher à se concilier la bienveillance 
des populations riveraines du fleuve, par d'autres enfin pour visiter 
la chaîne du Taurus, en quête des mines de charbon qui pourraient 
s'y trouver; mais ces recherches furent infructueuses. 

Le 22 mars, l'expédition commença la descente; elle se compo- 
sait de dix-huit ofliciers et ingénieurs, de trois passagers et de cin- 
quante canonniers et marins. Les premiers jours se passèrent sans 
incidens remarquables. Tout le long des rives, les Arabes accouraient 
pour voir les bateaux, qu'ils croyaient dirigés par une puissance mys- 
térieuse; souvent même ils venaient à bord en traversant le fleuve 



ROUTE DE l'iNDE PAR l'eUPHRATE. 147 

sur des outres de peau pleines d'air qu'ils faisaient avancer avec 
leui-s jambes. Vers Kalat-en-Nejm, sur une colline dominant la rive 
gauche du fleuve, apparaît le Château-des-Étoiles, qui joue, paraît-il, 
un certain rôle dans l'astronomie arabe. Tout auprès est un tunnel 
qu'on suppose passer sous le fleuve, et auquel on arrive en descen- 
dant deux cents marches de pierre ; mais il est obstrué par des ro- 
ches et impossible à franchir. Un peu plus loin, vers Kara-Bambuje, 
le bateau échoua sur un banc de cailloux caché sous l'eau bourbeuse 
du fleuve. Il fallut lui ouvrir à travers ce banc un passage que le 
courant comblait au fur et à mesure. Plus de cent Arabes furent 
employés à ce travail, qui dura quinze jours. Enfin après bien des 
alternatives d'espérance et de découragement, des périodes de beau 
temps et de tempêtes, des crues d'eau pendant lesquelles le ba- 
teau, momentanément soulevé, retombait lourdement en cassant ses 
chaînes , on pai^vint à le remettre à flot; mais par contre on perdit 
le radeau, qui suivait avec les provisions et 50 tonnes de charbon. 
Le 19 avril, l'expédition arrive à Balis, ville voisine d'Alep, située sur 
cette pai'tie du fleuve qui se rapproche de la Méditerranée , et qui, 
pour ce motif, est destinée à devenir le principal entrepôt de la 
route de l'Inde. Les Arabes, dont jusqu'alors les relations avaient été 
très cordiales, ayant manifesté des dispositions hostiles, il fallut, 
pour les convaincre de leur impuissance , leur monti'er les effets de 
l'artillerie et des fusées à la congrève, puis inviter les chefs à venir 
à bord et leuj' faire visiter les bâtimens en détail. Après cette in- 
spection, ils proposèrent d'eux-mêmes un traité de paix qui fut 
conclu entre le roi Guillaume lY et l'importante tribu des Aniza, 
traité dont la clause principale avait i^our objet le maintien des 
communications et le développement des relations commerciales. 

L'expédition continua sa route en laissant derrière elle des rives 
boisées et couvertes de jasmins , des ruines nombreuses , des villes 
et des villages , des rochers à pic et parfois même de vastes forêts 
remplies de rossignols. Ses relations avec les habitans, malgré la 
défiance naturelle de ceux-ci, furent partout empreintes de cor- 
dialité. Ce fut à Zelebi, où se trouvent les ruines du palais d'été de 
Zénobie , que le colonel Ghesney reçut son courrier d'Alep , du 
1" avril, dans lequel on lui annonçait que l'élévation des dépenses 
avait décidé le gouvernement à mettre fin à l'expédition le l^"" juillet 
suivant. G'était pour le colonel un coup terrible que de voh* inter- 
rompre son œuvre précisément au moment où, les plus sérieuses 
difficultés étant surmontées, il ne restait plus qu'à en cueillir les 
fruits; mais il n'était pas homme à se laisser abattre : il garda pour 
lui cette communication fâcheuse, bien décidé à forcer le gouver- 
nement à poursuivre l'expérience jusqu'au bout. 



illS REVUE DES DEUX MONDES. 

L'expédition avait dépassé une ciiaîne de montagnes à travers la- 
quelle le fleuve s'est ouvert un passage, et qui, venant du cœur de 
l'Arabie, se continue au-delà de l'Euphrate à travers la Mésopota- 
mie. Peu après, elle parvint à Deir, petite ville en pisé située sur le 
sommet d'une colline, — où elle dut stationner pour dresser la carte 
du fleuve jusqu'à cet endroit et l'envoyer en Angleterre. Elle se re- 
mit en route le 18 mai. Le 21, vers une heure et demie, un peu au- 
dessus d'Annah, elle fut surprise par une trombe des plus violentes. 
« En quelques minutes, dit le rapport du commandant de YEitphrate, 
d'énormes nuages noirs rayés d'orange et de jaane se précipitèrent 
sur nous au moment où nous traversions les roches d'Is-Geria, contre 
lesquelles nous risquions d'être brisés; nous en étions si près qu'il 
était impossible de virer de bord, et qu'il fut jugé plus prudent de 
continuer la route. Le coup de vent venant de l'ouest-sud-ouest, 
nous cherchâmes à atteindre la rive gauche ; mais au moment où 
nous prêtons le flanc au courant, l'ouragan nous emporte, nous fait 
talonner et nous précipite sur le Tigre, que nous ne pouvons éviter 
qu'à grand'peine en faisant machine arrière. Le vent était violent, 
l'atmosphère obscurcie par des tourbillons de sable. Aussitôt que le 
bateau touche le bord, quelques hommes y sautent immédiatement, 
et le fixent au rivage au moyen d'ancres et de chaînes ; encore fal- 
lait-il faire marcher la machine pour l'empêcher d'être emporté. Pen- 
dant ce temps, le Tigre, pris en flanc, chassé devant nous, talonnant 
avec force, fut précipité contre le rivage, où il s'entr'ouvrit, puis 
ramené au milieu du fleuve, où il coula. Quand il toucha le fond, il 
chavira et se retourna la quille en l'air. » 

Quinze personnes seulement, parmi lesquelles le colonel Chesney, 
furent jetées sur le rivage et sauvées; les autres, au nombre de vingt, 
furent englouties. En présence de ce désastre, le colonel Chesney 
dut aviser et se demander s'il ne fallait pas revenir sur ses pas. Il 
était alors à mi-chemin de l'Océan indien et de la Méditerranée; 
mais il avait perdu un navire, l'argent de l'expédition et un grand 
nombre d'hommes : il dut donc s'assurer si le moral des survivans 
n'était pas trop ébranlé pour affronter de nouvelles épreuves. Il ras- 
sembla ses officiers, leur exposa la situation, et leur fit alors con- 
naître l'intention du gouvernement à l'égard de l'expédition.. Tous 
furent d'avis qu'il était de l'honneur de l'Angleterre de la continuer, 
et, pour en diminuer les dépenses, ils proposèrent le sacrifice de 
leurs appointemeiis. Il fut donc décidé qu'à Annah les hommes de 
l'équipage du Tigre seraient renvoyés, et qu'après avoir reçu de 
nouveaux fonds de Bagdad, VEiiphrate continuerait la descente. 

C'était là que cinq années auparavant le colonel Chesney s'était 
embarqué sur son radeau; il va revoir les mêmes paysages, les îles 



I 



ROUTE DE l'iXDE PAR l'eUPHRATE. ik9 

pittoresques, les rives boisées, les aqueducs, les villages à travers 
les arbres. A Hit, il visite encore ses inépuisables sources de bi- 
tume, les carrières de chaux, les marais salans, les mines de soufre 
et toutes ces richesses naturelles que sait exploiter une population 
industrieuse. Il revoit Felujah et les ruines de Babylone, que de- 
puis cinq ans les déprédations des voyageurs et des savans ont con- 
sidérablement dégradées. 

Le trajet se poursuivit sans incident notable jusqu'à New-Lam- 
lum, où, lors de son premier voyage, le colonel Chesney avait été 
dépouillé par les habitans. Le fleuve était débordé, encombré d'em- 
barcations qui servaient à communiquer d'une habitation à l'autre. 
Cette contrée marécageuse est habitée par les Shiahs, originaires de 
la Perse, avec lesquels on essaya de lier des relations commerciales; 
mais on ne réussit qu'à augmenter leur cupidité. 

A El-Kudr, village situé au milieu de massifs de peupliers, l'expé- 
dition dut faire couper les bois qui lui étaient nécessaires pour con- 
tinuer sa route; mais bientôt la population montra les dispositions 
les plus hostiles, se mit à danser la danse de guerre, et aurait mas- 
sacré un des officiers qui était à terre, si l'on n'était venu à son se- 
cours. Le gros de la tribu, réuni dans un bois, accueillit le bateau 
par une décharge générale; deux coups de canon à mitraille et 
quelques bombes eurent aisément raison de ces ennemis. On apprit 
alors que cette agression avait été motivée par l'abattage d'arbres 
que les habitans regardaient comme sacrés. Ce fut du reste le seul 
acte d'hostilité qu'on eût à réprimer pendant toute la durée de l'ex- 
pédition. Au-dessous d'El-Kudr, le fleuve, couvert de nombreuses 
embarcations, indique une population très dense et une grande ac- 
tivité commerciale. Enfin le bâtiment arrive à Kornah, ville impor- 
tante, située à la jonction de l'Euphrate et du Tigre et complètement 
cachée par des dattiers dont les fruits ont une grande réputation 
chez les Arabes. Les dattes qu'on mange en Europe ne donnent au- 
cune idée des excellens fruits qui, avec le riz, forment la nourriture 
principale de la population. 

La descente et le levé du cours de l'Euphrate sur 1,153 milles de 
longueur étaient terminés; il fallait maintenant atteindre le Golfe- 
Persique par le Shat-el-Arab, formé par la réunion des deux fleuves, 
et dont la largeur et la profondeur sont suffisantes pour qu'un bâti- 
ment de second ordre puisse le remonter. A Bassora, l'expédition 
est accueillie avec enthousiasme par les consuls étrangers et les ha- 
bitans, qui tous veulent contempler le petit bâtiment qui a accom- 
pli un voyage de 1,500 milles à travers des tribus sauvages et des 
contrées peu fréquentées. 

D'après ses instructions, le colonel Chesney devait remonter le 



150 BEVUE DES DEUX MONDES. 

fleuve qu'il venait de descendre en emmenant avec lui les malles de 
l'Inde; mais, VEuphrate ayant besoin de fortes réparations et les 
chantiers de Bassora n'offrant pas les ressources nécessaires, il fal- 
lut se décider à le conduire à Busliir à travers le Golfe-Persique. 
L'entreprise était hardie, car le bateau n'avait été construit que 
pour la navigation fluviale : aussi roulait-il beaucoup, quoiqu'on 
eût"mis à fond de cale les canons et les objets les plus lourds; il finit 
cependant par atteindre sa destination, mais non sans avoir failli 
plusieui'S fois faire naufrage. 

Le résident anglais de Bushir, le capitaine Hennel, mit à la dispo- 
sition de l'expédition toutes les ressources de la compagnie des 
Indes, et bientôt VEiqyhraie fut en état de se remettre en route; 
mais alors surgit une nouvelle difficulté ; un certain nombre de ma- 
telots, dont le courage n'avait pas faibli pendant les plus dures 
épreuves, refusèrent de s'embarquer de nouveau, et préférèrent se 
rapatrier à leurs propres frais plutôt que de revenir sur leurs pas et 
d'affronter une nouvelle traversée du golfe. 

S' étant fait remorquer jusqu'à Bassora, le colonel remonta le Tigre, 
dont les rives sont boisées et très pittoresques ; mais, à cette saison 
de l'année (septembre), les eaux étaient basses, et la navigation très 
difficile. Son arrivée à Bagdad fut pour le colonel Chesney un véri- 
table triomphe, car c'est dans cette ville qu'en 1831 il avait, de con- 
cert avec M. Taylor, conçu l'idée de l'expédition qu'il accomplissait 
en ce moment. La population étonnée couvrait les quais et les toits 
des maisons, et levait les bras au ciel en louant le prophète. Bagdad 
est une ville de 80,000 âmes, qui, bien que déchue de son ancienne 
splendeur, a conservé cependaivt quelques fabriques de tissus et 
d'impression sur toiles, des tanneries et corroieries, des poteries et 
des savonneries; mais c'est surtout du commerce de transit qu'elle 
tire son importance, elle est l'entrepôt des marchandises qui s'é- 
changent entre les provinces méridionales de la Perse, l'Inde et 
l'Arabie d'une part, l'Europe ou la Syrie de l'autre. Les envois de 
l'Inde s'effectuent par Bassora, et remontent le Tigre sur de grandes 
barques, tandis que le trafic avec la Perse méridionale et la Syrie 
s'opère au moyen de caravanes dont les plus importantes, celles 
d'Alep et de Damas, comptent souvent plus de 2,000 chameaux. 
C'est des dépôts établis dans ces deux villes que Bagdad tire la plu- 
part des articles manufacturés d'Europe destinés à la consommation 
de la région intérieure. Il est facile de comprendre quelle impor- 
tance aurait pour cette ville l'établissement de communications ra- 
pides et régulières entre les côtes de la Méditerranée et celles du 
Golfe-Persique, et par conséquent l'accueil enthousiaste fait au co- 
lonel Chesney. 



ROUTE DE l'iNDE PAR l'eUPHRATE. 161 

De retour à Bassora, celui-ci remonta l'Euphrate, emmenant avec 
lui les dépèches de l'Inde; mais aux marais de New-Lamlum les 
eaux étaient si basses, qu'au milieu des canaux le bâtiment n'o- 
béissait plus au gouvernail; on essaya de le faire remorquer par 
des Arabes, puis d'employer des cordes et des poulies pour le faire 
avancer. Une machine étant venue à se déranger, il fallut renon- 
cer à aller plus loin et revenir à Bassora pour attendre le terme de 
l'expédition, qui avilit été fixé au 31 janvier 1837. Deux officiers et 
deux passagers continuèrent seuls leur route avec la malle. 

Le laps de temps qui restait fut employé par lo colonel à se rendre 
à Bombay, où il fut reçu comme il méritait de l'être; une épée d'hon- 
neur lui fut votée, et l'on fit une souscription publique pour les pa- 
rens des victimes de la catastrophe du Tigre. Le capitaine Estcourt, 
qui avait pris le commandement de VEuphrate en l'absence du 
colonel, leva les cours du Karun et du Baha-Mishir, puis remonta 
le Tigre jusqu'à Bagdad, où il remit le bâtiment entre les mains du 
résident. Accompagné des matelots, il traversa le désert, et vint 
s'embarquer à Beyrouth pour l'Angleterre. M. Chesney y arriva lui- 
même le 8 août 1837, après avoir traversé le désert d'Arabie, deux 
ans et demi après son départ. L'expédition avait coûté 29,637 liy. 
sterling 10 shill. 3 den. 1/4, soit environ 7/11,000 francs, somme 
bien peu importante en présence des résultats acquis. 

IIL 

En entreprenant ces expéditions, le colonel Chesney avait voulu, 
comme nous l'avons dit, s'assurer qu'il était possible d'établir un 
service régulier de bateaux à vapeur sur l'Euphrate; il avait levé le 
cours du fleuve dans toute sa longueur et reconnu qu'il est navigable 
au moins depuis Balis, en face d'Alep, jusqu'à la mer. Il est vrai qu'à 
l'époque de la fonte des neiges dans les montagnes du Taurus , le 
cours en est torrentueux, que pendant la saison sèche le lit présente 
parfois des bas-fonds, que sur certains points on rencontre des ra- 
pides et des rochers à fleur d'eau; mais ce sont là des obstacles 
qu'on pourrait surmonter en employant des bateaux dont le tirant 
d'eau n'excéderait pas 3 pieds 1/2, et en exécutant quelques travaux 
qu'aurait justifiés pour le gouvernement anglais l'immense avantage 
de l'ouverture d'une route plus directe vers l'Inde, 

Mais l'opinion, qui un moment s'était intéressée au récit des expé- 
ditions du colonel, en fut malheureusement bientôt détournée par 
d'autres préoccupations, et, bien que depuis lors la reconnaissance 
des pays à traverser eût été complétée par de nombreux voyageurs, 
aucune suite ne fut donnée à ses projets. Toutefois M. Chesney 



152 REVUE DES DEUX MONDES. 

n'était pas homme à y renoncer facilement; il les avait étudiés, il 
leur avait consacré les plus belles années de sa jeunesse, et ne 
pouvait consentir à les voir enterrer. Dès que son service militaire 
le lui permit, vers 1852, il les reprit avec une nouvelle ardeur, tout 
en les modifiant dans le sens des nouveaux besoins que vingt années 
avait développés. Pendant cet intervalle en effet, des chemins de fer 
avaient été construits dans l'Europe entière, et la science de l'ingé- 
nieur avait su triompher de tous les obstacles naturels qui pendant 
longtemps en avaient arrêté l'établissement. Aussi le colonel Ches- 
ney n'hésita-t-il pas, au lieu de poursuivre l'idée qu'il avait conçue 
d'abord, à proposer la construction d'une voie ferrée depuis l'em- 
bouchure de rOronte jusqu'au Golfe-Persique, en suivant précisé- 
ment cette vallée de l'Euphrate qui pour lui était toujours le grand 
chemin de l'Inde. Il retourna sur les lieux avec des hommes compé- 
tens, fit étudier le tracé, et, après s'être convaincu de la possibilité 
de l'établissement de cette ligne, il organisa une société pour en 
solliciter la concession et en entreprendre l'exploitation. D'après ce 
projet, la ligne comprenait deux sections. La première devait partir 
de Souédie, — l'ancien port de Séleucie, aujourd'hui en partie en- 
sablé, mais qu'il serait facile de remettre en état, — remonter en- 
suite la vallée de l'Oronte, traverser au moyen d'un tunnel les collines 
d'Halaka, atteindre le plateau d'Alep par une pente de 2 à 3 milli- 
mètres, et redescendre de cette ville vers Balis, sur l'Euphrate, en 
face du château de Giaber. La longueur de cette première section 
était d'environ 220 kilomètres. La seconde descendait l'Euphrate, 
sur la rive droite, traversait le fleuve à Phamsah, touchait aux deux 
villes importantes d'Annah et de Hit, d'où elle se dirigeait vers Bag- 
dad ; elle suivait ensuite les bords du Tigre et aboutissait d'abord 
à Kornah, puis à Bassora. La ligne entière devait avoir de 1,500 
à 1,600 kilomètres, et les dépenses de construction ne devaient pas 
s'élever à plus de 300 millions. 

Les travaux les plus importans à exécuter étaient le rétablisse- 
ment du port de Séleucie, évalué à 30,000 livres sterling, le perce- 
ment d'un tunnel entre ce point et Alep, la construction d'un pont 
sur l'Euphrate et la consolidation des digues du fleuve pour éviter 
les inondations. Le détour du chemin vers Bagdad et le Tigre avait 
d'ailleurs pour objet d'éviter les marais des environs de New- 
Lamlum. D'après les estimations de MM. Mac INeil et Falkowsky, 
qui avaient fait de ce chemin une étude approfondie, la section la 
plus coûteuse, celle comprise entre Giaber et Hit, ne devait pas oc- 
casionner une dépense de plus de 250,000 francs par kilomètre, 
tandis qu'en France la moyenne a été de près de ii00,000 francs. 

Ce projet fut soumis au gouvernement turc, qui consentit à concé- 



ROUTE DE l'iNDE PAR l'eUPHRATE. 153 

der cette ligne à la compagnie anglaise dont M. Andrew était le pré- 
sident et le général Chesney le fondé de pouvoirs. Cette concession, 
faite pour quatre-vingt-dix-neuf ans, ne comprenait d'abord que la 
première section , celle de Souédie à l'Euphrate, mais autorisait la 
compagnie à établir sur ce fleuve un service de bateaux à vapeur 
entre l'extrémité de la ligne et Bassora. Quant à la seconde section, 
elle ne devait être construite que plus tard, et dans ce cas le gou- 
Yernement turc s'engageait, vis-à-vis de la compagnie, à écarter 
toute entreprise rivale. En outre il lui garantissait un intérêt de 
6 pour 100 sur le capital de 1,^00,000 livres sterling (35 millions) 
que devait coûter la construction de la première section. 

Une fois en possession de cette route , M. Andrew, avant de faire 
appel au crédit et afin d'inspirer plus de confiance aux capita- 
listes peu au courant des ressources de la Turquie, crut devoir de- 
mander au gouvernement anglais et à la compagnie des Indes un 
supplément de garantie. Il pensait qu'ils étaient l'un et l'autre si 
intéressés à la construction de cette ligne, qu'ils n'hésiteraient pas 
à prendre à leur charge chacun 2 pour 100 sur les 6 pour 100 
garantis par le gouvernement turc, de façon à ce que les action- 
naires fussent assurés de toucher au moins h pour 100 de leur ar- 
gent. Malgré' les encouragemens qu'il reçut de la plupart des 
hommes d'état d'Angleterre, malgré les promesses que lui firent 
lord Palmerston et M. Gladstone, il échoua dans sa tentative. Le 
gouvernement anglais refusa son concours et répondit que l'entre- 
prise avait toutes ses sympathies, qu'il l'appuierait par les voies 
diplomatiques, mais qu'elle était une affaire particulière et devait 
rester telle. Cette détermination, qu'auront peine à comprendre 
ceux qui accusent l'Angleterre de tendances envahissantes et domi- 
natrices, suffit pour empêcher la constitution financière de la com- 
pagnie, et depuis lors nous ne pensons pas que- de nouvelles dé- 
marches aient été faites pour reprendre les négociations; mais il 
n'est pas douteux qu'un jour ou l'autre elles ne soient remises sur 
le tapis (l). 

Le chemin proposé aurait en efiet une importance commerciale 

(I) On assure pourtant qu'une autre compagnie anglaise a proposé depuis au gou- 
vernement turc la construction d'une ligne de Constantinople à Bassora par le plateau 
de l'Asie-Mineure et la vallée de l'Euphrate, en passant par Kutahièh, Konièh, Kaisa- 
rièh, Diarbékir. La concession fut accordée moyennant une garantie d'intérêt de 6 pour 
100; mais, pas plus que celle du général Chesney, la compagnie ne put se constituer 
définitivement pour entreprendre l'affaire à ses risques et périls. Elle proposa cependant 
au gouvernement turc de construire cette ligne pour le compte de celui-ci moyennant 
une subvention de 300,000 francs par kilomètre ; mais ces propositions furent décli- 
nées à cause de la situation financière de l'empire, qui ne lui permettait pas d'accepter 
une charge aussi lourde. 



154 REVUE DES DEUX MONDES. 

et économique énorme, car il ne servirait pas seulement à ouvrir 
une voie plus directe entre l'Inde et l'Occident, il provoquerait en- 
core la mise en culture de contrées très fertiles, aujourd'hui im- 
productives faute de débouchés. Pour ce qui est de la rapidité du 
voyage, voici les chiffres donnés par le général Chesney : de Londres 
à Kurrachee, qui est appelé à devenir le port le plus important de 
l'Inde, la distance est, par Trieste et la Mer-Rouge, de 5,957 milles; 
par l'Euphrate elle est de 4,868, soit de 1,089 milles plus courte. 
Le voyage exigerait 21 jours dans le premier cas, et 13 seulement 
dans le second. On trouve des différences semblables pour le trajet 
de Londres à Bombay ou à Calcutta. Pour une nation qui a trouvé 
le proverbe tîme is moncy^ on conçoit combien une pareille éco- 
nomie de temps est précieuse; mais, si avantageuse que cette nou- 
velle voie puisse être pom* le commerce de l'Inde, elle le sera bien 
plus encore pour celui des pays qu'elle devra traverser. Contraii'e- 
ment à ce qui a eu lieu en Europe, où les chemins de fer ont suivi 
la civilisation, le chemin de l'Euphrate la précéderait, II en a été 
de même en Amérique, où des voies ferrées, établies d'abord pour 
mettre en communication deux points éloignés, ont sur tout leur 
parcours développé la population et donné au commerce et à l'agri- 
culture une impulsion prodigieuse. 

Le chemin de l'Euphrate, surtout s'il est un jour prolongé, d'un 
côté à travers la Perse, de l'autre jusqu'à Constantinople, révolu- 
tionnera cette partie de l'Asie, et y fera renaître la prospérité des 
ancieas temps; car ce qui manque surtout à ces contrées, ce sont 
les débouchés, et elles ne restent incultes que faute de voies de 
transport. La Babylonie est encore mie des provinces les plus peu- 
plées de la Turquie, mais les neuf dixièmes de ce sol fertile restent 
en friche ou abandonnés aux troupeaux des tribus nomades. La 
superficie totale est de 41,000 kilomètres carrés; si le quart ou 
10,000 kilomètres étaient livrés à la charrue, ils pourraient pro- 
duire plus de 100 millions d'hectolitres de céréales et alimenter 
une partie de l'Europe. Le sucre, la cannelle, l'indigo, le coton, sont 
également des produits dont la culture serait très avantageuse, et 
qui pourraient devenir l'objet d'un commerce important. Les pro- 
duits européens trouveraient dans cette partie de l'Asie des débou- 
chés nouveaux et mi écoulement assuré. 

Quand on songe que c'est par des caravanes que se fait aujour- 
d'hui tout le commerce de la Perse vers la Russie et celui de l'Occi- 
dent vers l'Asie centrale, qu'il passe de cette façon annuellement 
par Alep près de 200,000 tonnes de marchandises, il n'est pas dif- 
ficile de comprendre que l'établissement du chemin de l'Euphrate 
changera complètement les conditions commerciales de cette partie 



ROUTE DE l'iXDE PAR L'eUPHRATE. 155 

du monde. D'après les données qu'il avait pu recueillir, le général 
Chesney avait évalué au minimum à 8 pour 100 du capital employé 
le produit net de la première section du chemin de fer (1). En éten- 
dant les calculs à la ligne entière et en supputant les chances pro- 
bables d'augmentation de trafic, un autre voyageur était même ar- 
rivé au chiffre de 20 pour 100. Ce ne sont là, bien entendu, que 
des appréciations très vagues, mais qui méritent cependant d'être 
prises en considération. 

La principale difficulté que paraissent présenter la construction 
et l'exploitation régulière du chemin de l'Euphrate résulte, paraît- 
il, des dispositions hostiles qu'on peut av«ir à craindre de la part 
des tribus arabes qui occupent le pays à traverser. Aux yeux du gé- 
néral Chesney et de tous les voyageurs qui ont parcouru le pays, 
cette crainte est imaginaire, et il serait facile de conjurer les dan- 
gers qu'on redoute. D'abord, pour ce qui est de la contrée comprise 
entre la Méditerranée et l'Euphrate que doit traverser la première 
section du chemin de fer, la sécurité est complète et l'autorité du 
sultan tout à fait respectée. Il en est de même des points principaux 
du bassin des deux fleuves, tels que Mossoul, Bagdad et Bassora. On 
n'a également rien à redouter des populations sédentaires, dont les 
chefs, loin de s'opposer à la construction du chemin, paraissent au 
contraire vivement la désirer, et sont parfaitement en état d'appré- 
cier les avantages qu'ils devront en retirer. Ce sont seulement les 
tribus nomades qui parcourent les rives de l'Euphrate entre Giaber 
et Hit qui peuvent inspirer quelques craintes; mais ces tribus elles- 
mêmes, le général Chesney pense qu'il serait très facile d'en avoir 
raison en s'entendant à l'avance avec elles, et au besoin en créant 
un certain nombre de postes militaires pour s'opposer à leurs dé- 
prédations. Il prétend n'avoir jamais eu qu'à se louer de ses rela- 
tions avec les Arabes; il les considère comme très fidèles à leur pa- 
role, et croit qu'en leur louant leure chameaux, en les employant 
eux-mêmes aux travaux, on s'en ferait rapidement de très utiles et 
très sincères alliés. En tout état de cause, il serait toujours facile 
par la force de vaincre leur résistance, et quand on voit l'x\mérique 
ouvrir du Pacifique à l'Atlantique un chemin de fer de 1,000 lieues 
à travers les prairies occupées par les Indiens, il serait ridicule de 
se laisser effrayer par l'hostilité possible de quelques tribus de Bé- 
douins. 

(I) En évaluant à 150,000 tonnas le trafic entre Alcp et la mer, on aurait un revenu 
de 225,000 livres sterling en faisant payer 1 livre 10 sli. pai- tonne, au lieu de 3 livres 
6 sh. S d. que coûte le transport par chanaeaux. En déduisant la moitié pour les frais, 
il resterait un produit net de 112,500 livres sterling, c'est-à-dire 8 pour 100 du capital 
de 1,400,000 livres que coûtera la première section. 



156 REVUE DES DEUX MONDES. 

La ligne projetée est donc, au dire des ingénieurs, d'une exécu- 
tion facile, les bénéfices qu'elle doit procurer sont faits pour tenter 
les capitalistes, le gouvernement turc en autorise la construction et 
garantit un intérêt élevé ; pourquoi donc ne s'exécute-t-elle pas? 
C'est, dit-on, parce que la question politique s'y oppose, comme 
elle s'est toujours opposée à tout ce qui peut être utile à l'huma- 
nité. Voyons donc quels intérêts sont en présence et sur quels prin- 
cipes ils s'appuient. 

D'abord la Turquie ne peut voir que d'un œil favorable toutes 
les entreprises qui attirent chez elle les capitaux et les hommes de 
l'Occident. Depuis qu'elle a compris qu'il n'y a de salut pour elle 
que dans l'appui des grandes puissances, ses préjugés se sont affai- 
blis, et nos idées se sont peu à peu infiltrées, sinon encore dans le 
peuple, du moins dans les classes les plus éclairées, qui envoient 
leurs enfans à nos écoles. C'est à la France et à l'Angleterre qu'elle 
a demandé des officiers pour organiser son armée, des ingénieurs 
pour former le conseil des travaux publics, des financiers pour éta- 
blir un système administratif, des agens forestiers pour mettre en 
valeur les magnifiques forêts qu'elle possède. Sous ce rapport, elle 
a beaucoup à faire encore, mais enfin elle sent la nécessité de se 
transformer sous peine de périr. Elle n'ignore point qu'une entre- 
prise comme celle du chemin de l'Euphrate n'aura pour elle que des 
résultats avantageux. Possédant des richesses naturelles immenses, 
elle ne peut en tirer parti faute de moyens de transport; elle sait 
que toute voie nouvelle doit enrichir ses nationaux, accroître leur 
prospérité, et contribuer à fixer au sol les nombreuses tribus no- 
mades qui ne reconnaissent l'autorité du sultan que nominalement. 
— Mais n'est-il pas à craindre qu'une compagnie étrangère soute- 
nue par son gouvernement, s'administrant elle-même, employant 
des hommes de son choix, ne finisse par prendre dans l'empire une 
importance qui en compromette un jour la sécurité? — Cette crainte 
pouvait être fondée à l'époque où préoccupée uniquement de ses in- 
térêts, mue par des sentimens exclusifs, l'Angleterre cherchait tous 
les prétextes pour s'immiscer dans les affaires des autres pays et 
pour y peser de toute son influence. Elle n'en est plus là, et la po- 
litique qu'elle a suivie dans ces dernières années montre assez 
qu'elle n'est guère disposée à se créer bénévolement des embarras. 
La conduite qu'elle tient vis-à-vis de ses colonies prouve que ce 
n'est pas la soif des conquêtes qui la domine. D'ailleurs le gouver- 
nement anglais s'est déjà prononcé au sujet de ce chemin de fer, 
puisque, tout en en reconnaissant l'utilité, il a déclaré qu'il ne le 
considérait que comme une entreprise particulière, et qu'il refuserait 
toute garantie d'intérêt et tout concours matériel. La compagnie se 



ROUTE DE l'iNDE PAR l'eUPHRATE. 157 

trouvera donc clans la même situation que celle de Suez, qui, bien 
qu'ayant son siège principal en France, ne porte aucun ombrage au 
gouvernement égyptien, puisqu'elle est obligée de se conformer aux 
conditions imposées par celui-ci. Le gouvernement turc n'a d'ail- 
leurs pas témoigné la moindre crainte pour son autonomie, car il 
n'a pas hésité à octroyer la concession qui lui était demandée. 

Après la Turquie, la puissance la plus intéressée à la construction 
du chemin est l'Angleterre. La mise en communication directe avec 
l'Inde, l'ouverture de pays inexploités, donneraient à son commerce 
de grands débouchés, et s'opposeraient à l'envahissement de ces 
contrées par la Russie, qui s'avance à pas de géant vers le Golfe-Per- 
sique et les frontières de l'Inde. Le Caucase, le Turkestan, la Bou« 
kharie, sont aujourd'hui sous sa domination; demain, ce sera le tour 
de la Perse, et qui sait si quelque jour l'Inde elle-même ne sera pas 
l'objet de ses convoitises? Qu'elle triomphe facilement de l'Angle- 
terre, ce n'est pas probable; mais enfin elle peut lui susciter des 
difficultés sérieuses en soulevant contre elle les peuples soumis à sa 
puissance. C'est par les progrès de la civilisation plus que par les 
armes qu'on conjurera ce danger; quand les populations auront 
entrevu les bénéfices que peut leur procurer un commerce régulier, 
qu'elles apprécieront les avantages matériels de l'établissement du 
chemin de fer, elles n'iront pas de gaîté de cœur compromettre ces 
résultats, ni se soulever contre ceux à qui elles les devront. En tout 
état de cause, si l'Angleterre avait à redouter une agression directe, 
l'établissement d'un chemin de fer, qui lui permettrait de trans- 
porter des troupes et du matériel de guerre jusqu'au cœur des pro- 
vinces menacées, serait pour elle, comme pour la Turquie, une 
puissante garantie de l'intégrité de ses possessions. 

Si la Russie elle-même laissait de côté ses rêves ambitieux de 
domination , elle aurait tout intérêt à la prochaine exécution d'un 
chemin qui, relié un jour par des embranchemens avec les pro- 
vinces de l'empire, pourrait être pour celles-ci l'origine d'un grand 
développement commercial et industriel. Ce qui fait la puissance 
d'une nation, ce n'est pas tant l'étendue de ses frontières que la 
prospérité de ceux qui la composent. Si donc les Russes, en tant 
qu'individus, trouvent de l'avantage à commercer librement avec 
les autres peuples , et si le chemin de l'Euphrate leur permet de se 
procurer plus facilement les objets dont ils ont besoin , de vendre 
plus avantageusement ceux qu'ils produisent, comment la Russie, 
oomme nation, pourrait-elle n'y pas trouver son compte? Il est 
temps d'en finir avec cette vieille politique qui distingue sans cesse 
l'intérêt public de l'intérêt même des individus, et qui , sous pré- 
texte de servir le premier, sacrifie le second. Lorsque tout le monde 



158 REVUE DES DEUX MONDES. 

doit également profiter d'une entreprise, la nationalité des capita- 
listes est de peu d'importance, — et puisqu'il est bon pour tous que 
l'influence européenne introduise la civilisation dans des contrées 
où régnent aujourd'hui le fanatisme et l'ignorance, il serait puéril à 
la Russie de vouloir s'y opposer, parce que cette tâche serait rem- 
plie par d'autres qu'elle. 

Ces réflexions peuvent s'appliquer également à la France, dont 
l'intérêt dans cette circonstance est d'accord avec celui de la civili- 
sation. En se plaçant au point de vue exclusi\ ement français, on a 
prétendu que l'ouverture de ce chemin de fer nuirait au canal de 
Suez, et déprécierait une entreprise nationale. Il n'en est rien; le 
canal et le chemin de fer répondent à des besoins différens, et ont 
chacun leur raison d'être. Le dernier aura pour effet de desservir la 
Perse et l'Asie-Minyure, dont tout le commerce se fait aujourd'hui 
à dos de chameau; il raccourcira beaucoup la route de l'Inde pour 
les voyageurs et les marchandises précieuses, qui peuvent suppor- 
ter de nombreux transbordemens, mais il laissera au canal tout le 
commerce maritime de l'Arabie, de l'Inde et de l'extrême Orient. 
En somme, ces deux entreprises ne se nuiront pas plus que le che- 
min de fer du Nord ne nuit à celui de l'Est; elles se prêteront au 
contraire un concours réciproque : elles auront chacune leur part, 
et cette part est assez belle pour qu'elles n'aient absolument rien à 
s'envier. 

Quelques personnes ont manifesté la crainte que, si le chemin de 
l'Euphrate était exploité par une compagnie exclusivement anglaise, 
celle-ci n'appliquât des tarifs de faveur aux marchandises anglaises, 
afin de chasser celles des autres pays des marchés de l'Asie et d'as- 
surer aux premières le monopole de ce débouché. C'est là, ce nous 
semble, une crainte bien illusoire. Que la compagnie soit anglaise 
ou française, tant qu'elle restera particulière, son but sera de faire 
les plus grands bénéfices possibles, et elle établira ses tarifs en 
conséquence, tarifs qui d'ailleurs seront soumis à l'approbation du 
gouvernement. Les actionnaires ne se placent pas généralement à 
un point de vue d'étroit patriotisme, et il est douteux qu'ils consen- 
tent à diminuer laur trafic par l'exclusion des étrangers pour assu- 
rer aux fabricans de Manchester des bénéfices plus considérables. 
Ce sont là des argumens qui rappellent ceux que faisaient autrefois 
les protectionistes, lorsqu'ils prétendaient que l'intention des. An- 
glais demandant le libre échange était d'inonder nos marchés de 
leurs produits vendus à perte, et de faire tomber ainsi nos fabri- 
ques. A-t-on ^l'amais vu des gens se ruiner de gaîté de cœur rien 
que pour nuire à leurs voisins? Nous avons en France des compa- 
gnies anglaises de diverses espèces; il y a celle du câble transatlan- 



ROUTE DE l'lNDE PAR l'eUFHRATE. 159 

tique français, celle du chemin de fer du Mont-Cenis, plusieurs 
compagnies d'assurances et de métallurgie, et l'on n'a jamais re- 
marqué qu'elles se préoccupassent de la nationalité des consomma- 
teurs, qu'elles traitassent leurs compatriotes avec plus de faveur 
que les autres. Pourquoi donc en serait-il autrement en Asie? 

En résumé, l'intérêt de tous est que cette route se fasse, et un 
jour ou l'autre elle se fera, quoi qu'il puisse arriver. De même que 
dans un pays il y a de grandes lignes auxquelles viennent aboutir 
les tronçons secondaires, de même dans la circulation du monde il 
y a des voies principales sur lesquelles les autres viendront s'em- 
brancher. La rouie de l'Euphrate est une de ces voies, parce qu'elle 
mettra en communication directe l'Orient et l'Occident, 

Cet avenir est d'autant plus certain que, si l'on se reporte en ar- 
rière, on est fi-appé de surprise en voyant les progrès de la civili- 
sation dans ces derniers temps. Il y a un siècle, l'Inde et l'Australie 
étaient à peine connues; aujourd'hui ce sont des contrées puissantes 
et prospères. L'Amérique, qui n'était peuplée que de quelques co- 
lons, groupés sur les rivages de l'Atlantique, a vu sa population et 
sa puissance s'accroître avec une prodigieuse rapidité, et le réseau 
de ses chemins de fer s'étendre d'un océan à l'autre. L'Egypte et la 
Turquie, où régnaient jadis l'orgueil, l'intolérance et la haine des 
chrétiens, sont maintenant ouvertes à notre influence, familiarisées 
avec nos mœurs et désireuses de nous suivre dans la voie du pro- 
grès. La Chine et le Japon eux-mêmes, sortis de leur isolement, 
sont emportés, malgré eux peut-être, dans la marche en avant que 
suit l'humanité. Celle-ci est poussée par une force que rien n'ar- 
rête, et qui tend nécessairement au dé^s eloppement matériel et 
moral des peuples. 

J. Clavé. 



ETUDES ET PORTRAITS 



DU 



SIÈCLE D'AUGUSTE 



VII. 

LA MALADIE DE DOMITIEN. 



L 

L'histoire de Domitien complète et éclaire une étude de Titus (1). 
Elle confirme notre théorie sur la dynastie des Flaviens, dont la 
seule politique a été une habileté sans principes, et la ressource 
principale l'art de se contrefaire. Domitien, lui aussi, a été comme 
ces têtes de Janus qui ont deux faces, ou comme ces hermès grecs 
qui présentent d'un côté la tête d'un philosophe austère, de l'autre 
la tète d'un poète comique ou d'un satyre. Son intelligence est su- 
périeure à celle de Titus, sa ruse égale, son rôle plus pénible à 
soutenir parce qu'il a duré plus longtemps; c'est pourquoi le bien- 
faiteur du monde se lasse peu à peu et finit par être un intolérable 
bourreau. Domitien est resté pour la postérité un type de méchan- 
ceté noire, parce qu'elle n'a considéré que la fin de son règne, car 
la postérité aime à tout simplifier, pour alléger le fardeau qui ac- 
cable sa mémoire et rendre ses classifications plus aisées. Domitien 
avait commencé comme Titus, Titus aurait pu finir comme Domi- 
tien. Ce n'était peut-être qu'une question de temps. Heureux les 
princes que la mort emporte et consacre avant l'épreuve ! Le bon- 
Ci) Voyez, dans la Revue du 1" décembre 1869, l'article intitulé le Véritable Titus. 



PORTRAITS DU SIÈCLE d' AUGUSTE. 161 

heur et l'ivresse de la toute-puissance commencent par leur rendre 
facile la pratique de la clémence, de la libéralité et des vertus dont 
se contente un peuple esclave. Il faut attendre pour les juger 
l'heure où leur trésor est épuisé, où les conspirateurs s'éveillent, 
où les amis deviennent insatiables et ingrats, où les appétits de la 
foule, caressés et excités, éclatent furieux, et où la fortune montre 
ses premiers revers. La comédie de Titus n'a eu que deux actes, 
celle de Domitien a été complète et s'est terminée par le plus sanglant 
dénoûment. La figure de Domitien mérite donc d'être étudiée avec 
méthode, car elle est complexe, elle est dramatique, elle nous fait 
passer, par d'étonnantes péripéties, du mal au bien et du bien au 
crime. 

Domitien était né le 25 octobre de l'an 52, dans la sixième région 
de Rome, sur le Qairinal. La maison qu'occupait alors son père 
était désignée , comme nos maisons de Paris au moyen âge , par 
l'enseigne de la boutique voisine ou par un ornement particulier. 
Une grenade faisait reconnaître l'habitation assez chétive de Vespa- 
sien, qui était toujours pauvre, quoiqu'il fût consul désigné, et dût 
entrer en charge le mois suivant. Lorsque Domitien fut empereur, 
il fit raser cette maison et élever à la place un temple dédié à la fa- 
mille des Flaviens, jugeant prudent d'illustrer et d'eftacer à la fois les 
traces d'une humble origine. Son enfance et sa première jeunesse 
furent livrées à la misère et à l'infamie. Il avait douze ans de moins 
que Titus : il ne put ni être élevé comme lui par faveur avec le petit 
Britannicus, ni suivre son père Vespasien dans les camps. Aban- 
donné à Rome, après avoir perdu de bonne heure sa mère, il vécut 
à la charge de parens peu soucieux de surveiller son éducation, fut 
envoyé à l'école publique, courut les rues, et contracta des vices 
dont le besoin est l'horrible excuse. Il était beau et il se vendait. On 
prétendait qu'il s'était prostitué à Nerva, qui devait aussi revêtir 
un jour la pourpre. Le préteur Clodius Pollion, contre lequel Néron 
avait composé une satire, conservait et montrait volontiers un billet 
par lequel Domitien s'engageait à lui donner une nuit. César avait 
passé par là, et n'en était pas moins compté parmi les dieux. Dans 
toutes les sociétés en décadence, la débauche est un marchepied 
pour les ambitieux. 

L''s succès de Yespasien en Judée appelèrent l'attention sur Do- 
mitien sans le rendre plus riche ni moins vil. Il ne possédait pas 
même un gobelet d'argent pour boire, ce qui était aux yeux des 
nobles de Rome le signe décisif de la pauvreté. La révolte de l'ar- 
mée d'Orient lui donna une importance subite et l'exposa aux mêmes 
dangers que son oncle Sabinus. Réfugié avec lui dans le Capitole, 
pressé par les assiégeans et par les flammes, il alla se cacher chez 

TOME LXXXV. — 1870. H 



162 REVUE DES DEUX MONDES. 

un desservant du temple d'Isis. Le matin, déguisé en prêtre, il 
s'échappa, s'enfuit au-delà du Tibre, demandant asile à la mère 
d'un de ses camarades d'école, et put échapper aux poursuites de la 
multitude furieuse qui avait tué Sabinus. Il ne reparut que lorsque 
Vitellius fut mort, lorsque les légions qui avaient proclamé et pré- 
cédé son père furent établies victorieuses dans Rome. Aussitôt il fut 
salué césar, reconduit par les soldats à la maison paternelle. Le sénat 
lui décerna le titre de préteur de Rome avec la puissance consulaire, 
et admira les paroles qu'il daigna prononcer avec une rougeur fré- 
quente et un air modeste. Comme il était incapable de remplir ses 
fonctions, il laissa à l'autre préteur le soin de rendre la justice. A 
dix-sept ans, il ne voyait dans le pouvoir que des jouissances in- 
connues et le droit de tout oser. Rome était pour lui une ville prise 
d'assaut : cinquante mille cadavres en effet étaient étendus dans les 
faubourgs et jusque dans les rues ; il vécut comme en pays conquis, 
ne songeant qu'à ses plaisirs. Il séduisit ou violenta d'a])ord les 
femmes de plusieurs nobles personnages, tomba ensuite éperdu- 
ment amoureux de Domitia, femme d'/Elius Lamia; il l'enleva à 
son mari et s'y attacha tellement qu'il l'épousa. Le pillage était une 
conséquence naturelle de la victoire. Le Palatin et les richesses ac- 
cumulées dans la maison dorée de Néron étaient d'une merveilleuse 
ressource pour les festins et la débauche. Domitien se procura l'argent 
qui lui était nécessaire en faisant trafic des places et des honneurs. 
En un seul jour, il distribua plus de vingt charges dans la ville et 
dans les provinces; le scandale fut tel que Yespasien écrivit d'Egypte 
à son fils « pour le remercier de ne pas l'avoir destitué lui-même. » 
Ce qu'il disait par forme d'ironie aurait pu devenir une vérité, car 
le jeune césar, maître de Rome et du sénat, aurait voulu profiter de 
l'éloignement de son père pour revendiquer seul l'empire. Seul il 
avait été proclamé par le peuple, seul il disposait de l'Italie et des 
provinces; mais déjà Mucien était arrivé, Mucien, le tout-puissant 
gouverneur de Syrie. Il était suivi d'une armée dévouée, il avait les 
pouvoirs et le sceau de l'empereur, se vantait d'avoir forcé Yespa- 
sien à monter sur le trône, et laissait dire aux Romains que Yes- 
pasien était sa créature, qu'il avait fait un empereur et n'avait point 
voulu l'être; c'était donc un point d'honneur pour lui d'achever son 
œuvre en restant fidèle à ses propres déclarations. Sa seule pré- 
sence suffit pour reléguer Domitien au second rang? toutefois les 
ménagemens qu'il devait garder envers le fils de son ami ne rendi- 
rent point sa tâche facile. Le tempérament fougueux du jeune prince 
s'était développé avec violence, et le jetait dans les extrémités les 
plus opposées. 

Sentant que l'empire n'appartenait qu'à la force et qu'il ne pou- 
vait rien entreprendre sans gloire militaire ou sans soldats, Domi- 



PORTRAITS DU SIÈCLE d' AUGUSTE. 163 

tien voulut faire la guerre. Il projeta d'abord une expédition contre 
les Germains. La révolte de Civilis et des Bataves survint pour lui 
fournir une raison plus sérieuse de prendre les armes. Il ne rêvait 
que campagnes, combats, victoires, afin d'égaler un père qui l'écra- 
sait et un frère dont il était jaloux. Mucien ne pouvait calmer ce 
caractère indomptable; il lui était plus facile de le jouer et de rendre 
vaines ses résolutions. Cependant il ne pouvait le quitter, et ce fut 
avec anxiété qu'il attendit l'issue d'une révolte qui pouvait gagner 
toute la Gaule et compromettre le nouveau règne. Son inquiétude 
le força même de condescendre aux désirs de Domitien et de s'a- 
cheminer avec lui vers les Alpes; il était plus près du danger et ca- 
pable de réparer un désastre, si un désastre survenait. 11 franchit 
même les Alpes et conduisit Domitien jusqu'à Lyon. Là, on apprit 
le triomphe du général romain Céréalis, la soumission des Trévires 
et des Cannifates; là, toutes les espérances de Domitien s'évanoui- 
rent. On racontait cependant qu'il avait fait sonder secrètement Cé- 
réalis pour savoir s'il pouvait compter sur lui et sur son armée. 
Toutes ces menées tournèrent à sa confusion. 

Reconduit à Rome par Mucien, il apprit bientôt avec terreur que 
son père arrivait enfin, poussé par les vents plus doux du printemps, 
et qu'il allait débarquer. Ses fautes et plus encore ses coupables in- 
tentions se représentèrent si vivement à son esprit qu'il se crut 
perdu. Il avait, pour combler la mesure, accueilli avec insolence 
Cœnis, la maîtresse de son père, qui revenait d'Istrie. Il feignit la 
folie et une sorte d'hébétement, alla au-devant de l'empereur jus- 
qu'à Bénévent, l'écouta, et lui répondit de façon à lui faire croire 
que tous ses actes devaient être imputés au dérangement de son 
cei-veau. Vespasien, qui ne fut point sa dupe, mais qui s'était en- 
tendu avec Titus et avait promis de pardonner, se contenta de tan- 
cer durement son fils, et de lui interdire toute participation aux 
affaires. Dès lors, méprisé par les vieillards, raillé par les soldats 
d'Orient, traité en enfant par l'empereur, humilié par la commi- 
sération et la protection lointaine de son frère, Domitien s'enferma 
dans la retraite. Il s'efforça de paraître modeste et détaché de toute 
ambition. Il cultiva la poésie, dont il n'avait nullement le goût 
et pour laquelle il témoigna plus tard le plus solide mépris; il lut 
des vers en public, se souvenant peut-être de la prudence de Ti- 
bère et de son retour de Caprée. Le père de Stace était son pro- 
fesseur, et Quintilien, en habile courtisan, ne manquait pas d'ad- 
mirer ses œuvres. Vespasien le tenait auprès de lui sous une étroite 
Rurv^eillance, le faisait porter en litière comme un enfant lorsqu'il 
paraissait en public; le jour de la cérémonie du triomphe, il le fit 
suivre sur un cheval blanc, tandis que Titus montait sur le char 
triomphal auprès de son père. Domitien dévora tout et désarma 



16ii REVUE DES DEUX MOiNDES. 

par sa soumission des cœurs qui ne demandaient qu'à être désar- 
més. La dynastie nouvelle ne comptait que trois têtes : Vespasien 
était vieux et fatigué; Titus n'avait point de lils; beaucoup plus âgé 
que son frère, il le ménageait comme un successeur. Avec ses idées 
de fondateur et de nouvel Auguste, Titus avait une prédilection 
marquée pour l'indigne jeune homme qui devait continuer sa race 
sur le trône et le faire regretter lui-même, Domitien reçut des mar- 
ques publiques de cette bienveillance qui devait être si fatale au 
monde. Titus lui céda le seul consulat régulier qu'il ait obtenu pen- 
dant le règne de Vespasien, plus clairvoyant et plus sévère; sans les 
supplications de Titus, il ne l'aurait même pas exercé. Si son nom 
figure cinq fois dans les fastes consulaires, c'est pour la forme; il 
ne remplit aucun de ces cinq consulats, et ne reçut qu'une déléga- 
tion dérisoire pendant quelques semaines. 

Néanmoins il caressait toujours l'idée de faire au loin ses pre- 
mières armes, de devenir un grand capitaine, d'éblouir Rome par 
ses exploits, et surtout de s'attacher une armée dont il aurait fait 
un usage facile à prévoir. Lorsqu'il sut que Vologèse, roi des Par- 
thes, demandait des secours contre les Alains et un des fils de 
l'empereur pour conduire la guerre, il fit tous ses efforts pour être 
envoyé en Orient. L'expédition n'eut point lieu. Alors il s'adressa 
aux autres rois de l'Asie, essaya de les gagner par ses présens et ses 
promesses, afin que leurs prières réunies obtinssent qu'une armée 
commandée par Domitien vînt mettre un terme aux dévastations des 
Alains. Vespasien connaissait trop bien son fils et savait trop com- 
ment l'on gagnait les Orientaux pour commettre une telle faute. 
Domitien dut ronger son frein pendant toute la durée du règne. 

Il se dédommagea, mais sans fruit, dès que son père fut mort. 
Titus avait pour lui la faiblesse qu'on a pour un frère de douze 
ans plus jeune et surtout pour le seul héritier d'un empire chère- 
ment conquis. Fonder une dynastie avait été la chimère de Titus : 
or il n'avait point d'enfans, et Domitien était tout son espoir. Éta- 
bli fortement sur le trône, assuré d'un pouvoir auquel il avait été 
associé depuis neuf ans et qu'il avait lui-même préparé, adoré d'un 
peuple auquel il avait ménagé un de ces coups de théâtre dont 
l'humanité est volontiers la dupe, Titus pouvait tout pardonner à 
Domitien. Les efforts du jeune ambitieux n'étaient que lisibles; ses 
mauvaises intentions n'aboutissaient même pas à une tentative 
d'exécution, tant cette âme, gâtée dès sa jeunesse, était énervée et 
pusillanime. C'est ainsi que Domitien après la mort de Vespasien 
se consulta longtemps pour savoir s'il n'achèterait pas les préto- 
riens en leur promettant une somme double de celle que leur don- 
nait son frère; c'est ainsi qu'il allait répétant partout que son père, 
en mourant, l'avait associé à l'empire, mais que Titus avait fal- 



PORTRAITS DU SIÈCLE d' AUGUSTE. 165 

sifié son testament; c'est ainsi qu'il saisissait toutes les occasions de 
décrier publiquement son frère, ou de lui tendre secrètement des 
embûches. Un jour il voulait soulever les armées, le lendemain s'en- 
fuir (le la cour. L'histoire ne cite aucun acte, aucune entreprise qui 
ait fait courir le moindre danger à Titus. Tout se réduisait à des pa- 
roles sans effet , aux mauvais procédés d'un impuissant et aux ten- 
dres reproches que Titus accompagnait de ses larmes. Le seul fait 
grave est le refus de Domitien lorsque la main de Julie, fille de Ti- 
tus, lui fut offerte. Ce refus aurait été impossible sous Auguste, fatal 
sous un autre empereur. On pouvait tout se permettre avec Titus, 
affaibli par le bonheur, et dont le cerveau n'avait plus de ressort, 
même pour la colère. D'ailleurs l'héritier de l'empire n'avait point 
besoin de cette union ; il ne craignait point un autre gendre, il ne 
voulait point surtout répudier sa femme Domitia, qu'il aimait tou- 
jours avec passion. 11 se réservait de séduire plus tard Julie, dont 
la jeunesse était sans défense, et d'afficher son commerce incestueux 
avec elle. Ce n'étaient que des représailles, puisqu'on accusait Titus 
d'adultère avec sa belle-sœur Domitia. 

Enfin la fortune couronna, comme il était juste, les désirs de cet 
ambitieux aussi lâche qu'éhonté. Titus mourut après deux ans de 
règne, et Domitien fut proclamé. Jamais prince n'avait désiré l'em- 
pire avec plus d'âpreté : après l'avoir possédé quelques mois, il avait 
dû s'en dessaisir pour le remettre à un père et à un frère qui 
avaient vécu dans les camps, qu'il connaissait à peine, qui l'avaient 
délaissé et qu'il n'aimait point. C'était son bien qui lui était rendu; 
c'était sa proie qu'il saisissait de nouveau; il semlDlait que ses appé- 
tits contenus allaient reparaître effrénés, que la soif déçue du pou- 
voir allait faire place à des satisfactions insensées. Il n'en fut rien. 
Le sentiment de la possession rendit à Domitien le calme et l'es- 
prit des Flaviens. Il redevint maître de lui en se voyant maître du 
monde. Jaloux d'effacer un père qui l'avait dépouillé, — un frère 
qui ne l'avait point associé à sa puissance, — il chercha par quels 
moyens il capterait le plus sûrement l'admiration des hommes. 
Vespasien avait été un excellent administrateur, Titus le plus dé- 
bonnaire des princes : Domitien promit d'administrer mieux que 
Vespasien et de se faire aimer plus que Titus. A peine âgé de trente 
ans, doué d'une intelligence rare, voyant combien il était facile de 
conduire l'empire, façonné depuis un siècle à l'esclavage, et de sa- 
tisfaire des sujets qui ne réclamaient que des fêtes et des plaisirs, 
il résolut de jouer plivs longtemps que Titus la délicieuse comédie 
de la clémence, et de faire oublier, à force de bienfaits, le règne 
éphémère et jusqu'au nom d'un rival qui lui avait fait éprouver de- 
puis son enfance toutes les tortures de l'envie. 

En effet, les premières années de son règne sont presque un mo- 



166 REVUE DES DEUX MONDES. 

dèle. Elles sont intéressantes, et méritent d'être détachées. Avec 
moins de séduction que Titus, Domitien le parodie d'une manière 
plus mâle et plus efficace. Il est plein d'abandon, mais il se dirige; 
il semble tout prodiguer, mais il gouverne; ses débuts inspirent aux 
Romains une joie et une sécurité qu'approuve la raison. Sobre, vigi- 
lant, actif, le nouveau césar garde toute sa liberté d'esprit. 11 rassa- 
siait sa faim au premier repas et le soir soupait à peine; une pomme et 
une boisson chaude lui suffisaient. Il donnait des festins magnifiques, 
mais comme à la hâte, ne souffrant jamais qu'ils se prolongeassent 
après le coucher du soleil, ni qu'on y fît aucun excès. Il ne voulait 
point de ministres ni de favoris; il s'occupait lui-même des affaires 
et tenait à distance les affranchis qu'il employait. Aucun d'eux ne 
put abuser de sa confiance ni s'élever au-dessus de sa condition, 
comme ils l'avaient fait sous les règnes précédens. Un affranchi 
avail-il détourné des matériaux destinés à la construction du temple 
du Capitole pour élever un tombeau à son fils, Domitien envoyait des 
soldats pour démolir le tombeau et jeter les cendres à la mer. Chaque 
jour, il se renfermait pendant une heure pour méditer, rentrer en 
lui-même et se tracer probablement un plan de conduite. Les fa- 
miliers, qui se sentaient exclus et impuissans, prétendaient qu'il 
ne faisait pendant ce temps rien autie chose que de percer des 
mouches avec un poinçon. Yibius Crispus, qui se morfondait dans 
l'atrium avec les autres courtisans, pouvait répondre plaisamment 
lorsqu'on lui demandait s'il n'y avait personne avec l'empereur : 
« Non , pas même une mouche ! » Trop heureux les Romains , si Do- 
mitien avait trouvé ce dérivatif pour ses instincts sanguinaires , ou 
plutôt si cette occupation machinale et ridicule de ses doigts lais- 
sait à son esprit plus de lucidité 1 

Ce qui est certain, c'est qu'il rendait la justice avec un soin par- 
ticulier et une grande régularité. 11 révisait les pi'ocès, cassait les 
sentences iniques, poursuivait les concussions et la brigue. 11 excita 
un jour les tribuns à poursuivre un édile avare devant le sénat. Il 
notait d'infamie les juges corrompus à prix d'argent et tous ceux qui 
les avaient assistés. Il avertissait les magistrats de ne point accueillir 
trop légèrement les plaintes qu'on leur adressait. Impitoyable pour 
les délateurs de profession, il condamnait à l'exil même les accu- 
sateurs qui avaient spontanément dénoncé un citoyen innocent et 
n'avaient pu fournir aux tribunaux la preuve qu'ils avaient promise. 
Il répétait et appliquait cette belle maxime : « un prince qui ne 
châtie pas les délateurs les encourage. » Il contenait si bien les ma- 
gistrats de Rome et les gouverneurs des provinces, que jamais ils 
ne furent plus modérés ni plus justes. Enfin il prit une mesure qui 
mérite d'autant plus les éloges qu'elle est plus contraire aux ten- 
dances du pouvoir absolu : il supprima les libelles diflamatoires 



PORTRAITS DU SIÈCLE d' AUGUSTE. 167 

contre les citoyens ou leurs femmes, et poursuivit leurs auteurs. 
D'ordinaire les despotes aiment mieux laisser leurs sujets s'avilir les 
uns les autres; l'attention fpi'ils apportent aux actes particuliers 
les détourne des actes publics : c'est une diversion et un spectacle. 

Réformateur des mœurs, il réprima le scandale plutôt que le 
désordre, sachant la société romaine trop corrompue pour lui de- 
mander autre chose que le respect apparent des lois. Il défendit aux 
femmes déshonorées de se faire porter eu litière, et les priva du 
droit de tester et d'hériter. Il chassa du sénat un questeur trop pas- 
sionné pour la danse, et de son ordre un chevalier qui avait épousé 
une femme qu'il avait fait répudier par son mari en l'accusant d'a- 
dultère. Il punit sévèrement les débauches des vestales, sur les- 
quelles son père et son frère avaient fermé les yeux. Celles qui 
n'avaient failli qu'une seule fois étaient simplement mises à mort, 
celles qui s'étaient livrées à plusieurs amans étaient châtiées selon 
l'antique usage. Ainsi les deux sœurs Ocellata et Varonilla purent 
choisir leur genre de mort; leurs séducteurs furent seulement exi- 
lés. La grande vestale CornrUia au contraire fut enterrée vive, tan- 
dis que ses complices étaient battus de verges sur la place publique 
jusqu'à ce qu'ils rendissent le dernier soupir. Telle était la cruauté 
des lois romaines, tel était le danger de les remettre en vigueur. 
Domitien cependant paraissait avoir horreur du sang; il évitait les 
occasions de le verser; il répétait souvent les vers où Yirgile rap- 
pelle les mœurs de l'âge d'or et l'aversion des hommes pour la 
chair des animaux (1); mais il était superstitieux et croyait apaiser 
ainsi les dieux protecteurs de l'empire. Les fêtes qu'il établit en 
l'honneur de Jupiter Capitolin et de Minerve, sa divinité tutélaire, 
prouvent, autant que ses persécutions contre les chrétiens, qu'il 
était religieux à la façon des Romains. 

Sa piété se manifesta surtout par la reconstruction des temples 
qui avaient été brûlés sous Titus, et que Titus n'avait pu relever 
de leurs cendres. Le grand sanctuaire du Capitole fut rebâti avec une 
magnificence inouie. Les colonnes, du plus beau marbre pentélique, 
avaient été vues par Plutarque avant qu'on les embarauât au Pirée. 
L'intérieur fut doré avec une telle profusion qu'on dépensa (36 mil- 
lions, non pour la seule dorure, comme le dit un auteur, mais pour 
l'ensemble de l'édifice. Quoique Domitien saisît toutes les occasions 
de dénigrer dans ses discours son père et son frère, ou de les con- 
tredire par ses décrets, il honora leur mémoire en se conformant 
aux traditions impériales. Il leur fit décerner l'apothéose, leur con- 
sacra un temple commun au-dessous du Tabularium, acheva l'arc 
triomphal de Titus, transforma la maison paternelle en un temple. 

(1) Impia quam csesis gens est epulata juvencis. 



168 REVUE DES DEUX MONDES. 

Il porta aussi son attention sur les besoins publics. Il ouvrit un nou- 
veau forum, qui fut achevé par Nerva, et s'appela le forum transi- 
torîmn. C'est celui dont on voit encore un pan de mur avec deux 
colonnes et un entablement sur lequel Minerve enseigne aux femmes 
les travaux et les arts réservés à leur sexe. Un stade, un odéon, 
une naumachie, et surtout l'achèvement du Colisée, que Titus s'é- 
tait hâté d'inaugurer avant qu'il fût complet, prouvaient sa sollici- 
tude et son zèle pour les plaisirs du peuple. Les jeux et les spectacles 
mentionnés par les historiens en sont une preuve non moins mani- 
feste; mais ils n'offrent que peu d'intérêt à la postérité : c'était 
l'apanage inséparable de l'empire. 

Enfin Domitien montra combien il avait le sentiment de la repré- 
sentation propre au chef d'un gouvernement en faisant le premier 
construire sur le Palatin un palais public, œdes jmhlicœ. Avant lui, 
chaque empereur avait eu sa demeure privée, simple ou fastueuse 
selon ses goûts. L'on connaît aujourd'hui la maison d'Auguste, celle 
de Tibère récemment découverte, avec ses beaux stucs et ses pein- 
tures qui surpassent les peintures de Pompéi, celle de Caligula, 
celle de Néron, qui a été retrouvée sous les bains de Titus. Aucun 
empereur n'avait songé à un véritable palais. Les fouilles dirigées 
avec tant de méthode et de scrupules par M. Rosa ont remis au 
jour le plan entier du palais de Domitien. Le rez-de-chaussée seul 
peut être recomposé par la science. Tout y est destiné aux usages 
publics et aux cérémonies officielles. Un escalier part de la place 
qui sépare le palais du temple de Jupiter Stator ; deux portiques 
donnent accès, l'un à la basilique, l'autre à la salle du trône, et 
communiquent entre eux. Dans la basilique, l'empereur rendait la 
justice lorsque les causes avaient été évoquées devant lui par appel 
ou par exception. Dans la salle du trône, il recevait les ambassa- 
deurs et les corps de l'état. Le fond de la salle se termine par un 
demi-cercle et une demi-coupole, et l'on voit sur le sol les marbres 
vantés par les poètes du temps, marbres de Libye, de Phrygie, de 
Laconie, marbres de Syène, de Chio, de Luni. C'était là qu'était le 
trône. Un immense péristyle, qui peut contenir plus de mille per- 
sonnes debout, occupe l'intérieur; là attendait et se pressait la foule 
des courtisans. Des bases et des chapiteaux de colonnes ont été re- 
cueillis ou sont en place sur les dalles de marbre blanc. La salle de 
festin est aussi d'une si belle proportion, qu'elle ne pouvait servir 
qu'à ces festins publics dans lesquels Domitien donnait l'exemple de 
la sobriété. Comme les rangées de tables et de lits étaient adossées 
et forçaient les convives à regarder de deux côtés différens, on avait 
ménagé de chaque côté de la salle une nymphée, c'est-à-dire une 
petite cour communiquant par d'immenses fenêtres et ornée d'un 
bassin, de jets d'eau, de statues, de vasques pleines de fleurs; les 



PORTRAITS DU SIÈCLE d' AUGUSTE. 169 

invités du césar ne respiraient ainsi que fraîcheur et parfums. Il ne 
faut oublier ni le lararîum, c'est-à-dire le sanctuaire où l'on venait 
adorer les dieux protecteurs de la famille impériale, ni les chambres 
en forme d'exèdre où l'on pouvait se retirer et causer secrètement, 
ni le portique et les petites salles de service qui ont vue sur la val- 
lée de l'Aventin et le grand cirque. 

Il serait puéril de louer, à titre de ^bienfaits, des prodigalités qui 
étaient devenues un usage et peut-être une nécessité sous tous les 
empereurs. Les distributions de vivres, d'argent, d'objets utiles ou 
précieux, n'étaient pas seulement réservées au peuple; les sénateurs 
et les chevaliers en avaient leur part. Ils recevaient des présens, des 
lots, jusqu'à des rations de pain, et si le besoin empêchait les plus 
misérables de rougir, les mœurs publiques n'empêchaient poÎRt les 
plus riches de tendre la main. Ce qui est plus louable, c'est le désin- 
téressement que fit voir pendant quelques années un souverain qui 
sentait cependant s'épuiser les richesses amassées par Yespasien et 
dilapidées en partie par Titus. Il ne montra ni cupidité ni complai- 
sance pour les pourvoyeurs du trésor; il recommandait à toute sa cour 
l'horreur de l'avarice ; il refusait d'accepter la succession de tous 
ceux qui l'avaient institué leur héritier, quand ils avaient des en- 
fans. Il remit à tous les débiteurs du fisc les dettes qui remontaient 
à plus de cinq ans avant son avènement, annonça que ses procura- 
teurs n'intenteraient aucun procès avant un an , rendit les pour- 
suites plus difficiles, réprima les chicanes des agens fiscaux par 
d'équitables précautions, fit rendre à leurs propriétaires les champs 
envahis par les vétérans que les Flaviens avaient établis dans les 
colonies ou dans les municipes. En un mot, il rendit à tout l'empire 
l'ordre matériel, la sécurité, l'aisance, et fit espérer une longue 
suite de jours heureux. Il encouragea l'agriculture; il défendit la 
castration, qui, en remplissant d'eunuques les gynécées, enlevait 
des bras à la terre; il songea un instant à supprimer les hécatombes 
et même à défendre qu'on immolât des bœufs ou des génisses de- 
vant l'autel des dieux, de peur que les pcàturages ne fussent dépeu- 
plés et les charrues sans attelages. Frappé de la rareté du blé et de 
l'abondance du vin, il essaya d'arrêter par un décret la plantation 
des vignes; comme il arrive toujours, ce décret n'eut point d'effet, 
et l'on recula devant les vexations innombrables qu'il aurait causées. 

Les lettres furent honorées au début du règne comme l'agricul- 
ture. Des concours furent institués au Capitole en grec et en latin, 
pour la prose et pour les vers; les vainqueurs recevaient une cou- 
ronne d'or. Tandis que Martial, obscène et servile, tandis que Stace, 
fils du professeur de Domitien, luttaient de bassesse avec les cour- 
tisans, Valérius FI accus récitait son poème des Argonautes , dédié à 
Yespasien, Silius Italiens chantait la Seconde guerre punique , épo- 



170 REVUE DES DEUX MONDES. 

pée nationale qui reportait les esprits aux beaux temps de la répu- 
blique. Pline le Jeune et Tacite obtenaient tour à tour la dignité de 
préteur; Quintilien touchait une pension de 20,000 francs jusqu'au 
jour où l'empereur le supplia de quitter sa retraite pour élever ses 
petits-neveux. Domitien, qui ne devait point cacher plus tard son 
aversion pour la poésie, faisait lui-même des vers, s'il est vrai qu'on 
doive lui attribuer la traduction des Phénomènes d'Aratus, que l'on 
avait longtemps crue l'œuvre de Germanicus. Il envoya en Egypte 
un certain nombre de savans et de copistes qu'il chargea de tran- 
scrire les manuscrits de la bibliothèque d'Alexandrie. 

C'est donc un spectacle vraiment édifiant que le début du règne 
de Domitien. — Ce prince, dont l'éducation avait été mauvaise, la 
jeunesse vicieuse, les instincts violens, parvint à se maîtriser pen- 
dant plusieurs années. Sa vive intelligence lui fit comprendre les 
avantages d'une telle transformation, et il triompha de lui-même. 
Ses passions cédèrent devant une passion plus puissante, dont la 
noblesse peut être contestée, mais qui n'en est pas moins un des 
grands mobiles de l'humanité, l'envie. Tout en continuant l'œuvre 
de son père et de son frère, il voulut les effacer tous les deux. Pou- 
vait-il réussir? N'était- il pas trop intelligent pour être vraiment 
débonnaire? Sa pénétration et l'inévitable dégoût qu'inspire un trou- 
peau d'esclaves ne l'auraient-ils pas incliné peu à peu vers la sévé- 
rité? La douceur d'être aimé ne se serait-elle pas émoussée tous les 
jours, tandis que l'impatience du frein aurait grandi? Nous n'avons 
point à résoudre cette hypothèse, puisque Domitien fut brusque- 
ment arraché à ses vertueuses résolutions. Sa volonté lui échappa, 
le désordre fut introduit dans son esprit, et aussitôt le désir de faire 
le bien fut remplacé par la colère, le mépris, le soupçon, la soif 
de la vengeance. Quelle cause terrible ou frivole produisit un tel 
changement? Quelle maladie physique ou morale livra un nouveau 
césar à l'action fatale du césarisme? Il est toujours instructif pour 
l'humanité d'apprendre combien ceux qu'elle laisse diriger le monde 
sont le jouet des événemens, par quel lien précaire leurs passions 
sont retenues, et quelle blessure suffit pour les transformer en 
véritables monstres. 

II. 

Si Domitien avait eu vingt-deux ans, comme jadis Caligula, ou 
dix-sept ans comme Néron, s'il avait été le jouet de ses ministres, 
de ses maîtresses ou de la folie, on concevrait que son âme sans 
consistance eût fléchi sous le fardeau; mais il avait trente et un 
ans en montant sur le trône, il avait été éprouvé par la pauvreté et 
les vicissitudes les plus opposées; il n'avait point de ministres, il 



PORTRAITS DU SIECLE d' AUGUSTE. 171 

aimait les femmes sans leur accorder de crédit, et pendant quatre 
ans il s'était reJressé lui-même avec une vigueur qui devait ras- 
surer sur sa maturité. Dans ces conditions, on ne devient un tyran 
à trente-cinq ans que par un accident, puisqu'on a échappé aux 
causes générales de corruption qui entourent le pouvoir absolu. 
Le cas de Domitien est en effet un cas assez rare; l'amour de la 
gloire militaire l'a perdu, ses déceptions à la guerre l'ont exaspéré, 
la honte d'être vaincu a fait de lui un bourreau. Il convient de coor- 
d'^nner quelques faits pour rendre cette conclusion acceptable et 
peut-être pour la démontrer. 

On sait que tout citoyen romain était né soldat, que les camps 
étaient sa grande école, et qu'il ne pouvait se consacrer aux fonc- 
tions civiles, au barreau et même à la poésie ou à la vie des champs 
qu'après avoir fait la guerre et rempli les charges militaires. La 
plus grande honte sous la république était d'ignorer le métier des 
armes. Cette loi soc'ale, affaiblie sous l'empire, comme toutes les 
lois, semblait avoir pris plus de force dès qu'il s'agissait des maî- 
tres de Rome. Le mot d^imj)erator, qui voulait dire simplement gé- 
néral, était vide de sens ou prêtait à rire dès que celui qui le por- 
tait n'avait commandé aucune armée, n'avait jamais vu l'ennemi 
ni campé sous la tente. Tout en fermant le temple de Janus, Au- 
guste avait eu soin d'envoyer aux frontières, en les plaçant sous 
des chefs expérimentés, ses petits-fils, ses fils adoptifs et tous les 
princes de la famille impériale. Tibère, Drusus, Germanicus, s'é- 
taient même acquis un grand renom par leurs exploits. Domitien 
comprit si bien de quelle importance était l'éducation militaire pour 
un futur empereur qu'il voulut dès sa plus tendre jeunesse susciter 
une guerre pour s'improviser général. Il avait envié le soit de son 
frère Titus, qui avait fait ses premières armes avec éclat sur le Rhin 
et contre les Bretons. Le retentissement de la guerre de Judée n'a- 
vait fait qu'accroître son dépit. Inactif à Rome, déshonoré, sans res- 
sources, il attendait impatiemment une occasion de s'illustrer à son 
tour. Aussi, lorsqu'il eut été proclamé césar et se sentit maître de 
l'Italie en l'absence de son père, il voulut entreprendre une expé- 
dition contre les Germains. On a vu quelle pein-3 avait eue Mucien 
h réprimer ces velléités belliqueuses. La révolte des Bataves et des 
Trévires ranima une ambition que Mucien dut encore déjouer. Enfin 
les tentatives de Domitien pour gagner Céréalis, le général vain- 
queur en Basse-Germanie, avaient pour but de s'assurer une armée 
prête à gagner des batailles, encore plus qu'à faire la loi à Vespa- 
sien. 

Pendant quatorze ans, ce désir de gloire fut refoulé. La volonté 
paternelle relégua dans la retraite un prince dont la grandeur n'au- 
rait pu que nuire à celle de Titus et compromettre la tranquillité de 



172 REVUE DES DEUX 3I0NDES. 

l'empire. Retenu sous une étroite surveillance, Domitien se soumit 
à toutes les humiliations; mais son âme pusillanime retrouva son 
courage chaque fois qu'elle entrevit une guerre lointaine et une ar- 
mée; nous avons dit ses instances lorsque les Parthes réclamèrent 
le secours des armes romaines, ses intrigues auprès des rois de 
l'Asie pour se faire demander à l'empereur et conduire une expé- 
dition contre les Alains. Sa passion déçue perce encore sous le règne 
de Titus. Suétone assure qu'il conspira plusieurs fois contre son 
frère; ses complots ne faisaient craindre ni le poignard ni le poison : 
son idée fixe était de s'enfuir secrètement, d'aller sur la frontière et 
de se présenter à une armée qu'il gagnerait par ses promesses. 

Enfin Domitien règne, il dispose des légions et du monde romain. 
Il n'a point renoncé à la gloire des armes, il a trop d'esprit pour ne 
pas sentir ce qu'a de ridicule le nom d'i'niperator porté par un ci- 
tadin inoflfensif ; mais il faut d'abord s'établir fortement au pouvoir, 
se faire aimer des Romains tout en rétablissant l'ordre dans l'admi- 
nistration, tout en ressaisissant les rênes que les mains de Titus 
laissaient échapper d'abord par tactique, bientôt par faiblesse. Pen- 
dant deux ans, le nouvel empereur s'applique à cette double tâche 
avec une suite et un succès que l'on doit hautement proclamer. Il a 
devant lui un horizon si vaste que son âme peut se livrer aux pro- 
jets. Aucune tâche n'est ingrate lorsqu'elle est allégée par l'espé- 
rance; or l'espoir qui rend Domitien heureux et meilleur, c'est d'être 
un jour un héros. La monomanie de la guerre a été la perte de plus 
d'un souverain et le fléau de plus d'un peuple; chez Domitien, elle 
avait pour excuse le sentiment des convenances personnelles, une 
conscience vraiment romaine et le désir de justifier un titre que ses 
sujets ne pouvaient respecter tant qu'il n'avait pas été conquis sur 
un champ de bataille. 

Il attendit quelque temps une occasion favorable ; comme elle ne 
se présentait point, il prit le parti de la faire naître. Les tribus ger- 
maniques qui remplissaient les immenses forêts situées au-delà du 
Rhin étaient trop belliqueuses et nourrissaient une haine trop juste 
contre les Romains pour ne pas fournir un prétexte. De tout temps, 
les généraux romains y avaient multiplié leurs expéditions, répri- 
mant ou suscitant les attaques selon le besoin. Le peuple le plus 
voisin était les Ca/f^'s, puissans depuis la chute des Chérusques; 
leur territoire s'étendait depuis le Taunus, à l'ouest, jusqu'au Mein, 
au sud; quoique les frontières, dans l'intérieur de la Germanie, fus- 
sent moins connues des Romains, il semble qu'ils occupaient l'équi- 
valent de la Hesse. Domitien se jeta à l'improviste sur le pays des 
Cattes, le cœur ému, couvert d'armes toutes neuves, persuadé que 
sa volonté suffisait pour coucher des milliers d'ennemis sur les 
champs de bataille. Tout souverain se croit un grand général par 



PORTRAITS DU SIÈCLE d' AUGUSTE. l73 

droit de naissance ; ses courtisans ne le détrompent point, car sur 
plan la victoire se combine avec une merveilleuse complaisance. 
L'héroïsme devient si simple ! On part avec une grosse armée, on 
ravage les moissons, on aperçoit l'ennemi, on pousse en avant des 
troupeaux d'hommes dont on admire le choc; dès qu'un vide se fait, 
on le remplit par des masses nouvelles, et quand vingt mille cada- 
vres sont étendus d'un côté, trente mille de l'autre, la nuit arrive, 
on se trouve vainqueur, on soupe au milieu des fanfaronnades, et 
l'on s'endort couronné de lauriers. Heureux les pays où ceux qui 
régnent sont impuissans à jeter ainsi les peuples les uns sur les 
autres! Domitien n'avait besoin ni de consulter les Romains, ni 
d'avertir des voisins qui ne l'attendaient point. Il s'avança enseignes 
déployées, porta partout le fer et la flamme, vit fumer quelques 
chaumières, amener quelques vieillards dont les pieds n'avaient pas 
été assez rapides, et s'épuisa en marches et contre-marches sans 
rencontrer l'ennemi. Les Cattes étaient dans une sécurité si complète 
qu'ils n'avaient fait aucun préparatif (1): ils se retiraient dans les 
profondeurs des forêts, laissaient passer le torrent et n'essayaient 
même pas de se venger. Domitien dut regagner Rome comme il en 
était parti; l'expédition la plus injuste était devenue la promenade 
militaire la plus ridicule. La honte de reparaître devant les Romains 
le réduisit à des expédiens misérables : ce prince si fier et si intel- 
ligent se fit le plagiaire de Caligula le fou. Il mentit, inventa des 
victoires, accommoda en captifs germains des esclaves achetés en 
secret (2), tira du garde -meuble impérial des trophées qui avaient 
déjcà servi, et à la face de l'univers célébra le triomphe le plus propre 
à déshonorer le nom romain. 

Le sénat ne manqua pas de lui décerner le titre de Germanicus 
qu'on grava sur les monnaies, le consulat pour dix ans, la censure 
pour toute sa vie; il décréta que le mois ^octobre (3), témoin de si 
beaux exploits, s'appellerait désormais le mois Germanicus -, par 
bonheur, la postérité n'a pas sanctionné ce décret : c'est bien assez 
déjà qu'elle ait accepté le mois de Jule et le mois à'Auguste. Do- 
mitien fut autorisé à siéger désormais au sénat en vêtement triom- 
phal, entouré de vingt -quatre licteurs. Un arc de triomphe fut 
élevé, soutenu par des colonnes doriques, surmonté de deux chars 
traînés par des éléphans. La numismatique épuisa ses symboles et 
son g 'nie inventif pour éclipser Titus. Les monnaies ne montrèrent 
plus que les effigies armées de Pallas, des boucliers, des trophées, 
des Victoires aux grandes ailes, des lions avec une épée dans la 
gueule, des aigles avec une palme, des Germains captifs, la Germa- 

(1) Zonaras, p. 580, b; Pline, Panégyrique, 20. 

(2) Tacite, Vie d'Agricola, 39. 

(3) Dion Cassius, Lxsvii, 4. 



174 REVUE DES DEUX MONDES. 

nie personnifiée par une femme en pleurs, Domitien à cheval et 
chargeant un ennemi agenouillé. Enfin, pour acheter la complicité 
des soldats qui l'avaient accompagné, l'empereur augmenta d'un 
tiers la solde de toute l'armée, et, comme une telle prodigalité rui- 
nait le trésor, il diminua peu à peu le nombre des légionnaires, ré- 
duisant les défenseurs des frontières à une faiblesse numérique qui 
les exposait à être vaincus. 

Toute parodie officielle rencontre plus de railleurs que de flat- 
teurs. Les fonctionnaires tremblent et composent leur visage; mais 
le peuple, qui ne craint rien, ne ménage ni le rire ni le mépris. Les 
incrédules allèrent jusqu'à prétendre que le triomphateur avait ma- 
nœuvré de manière à éviter et même à fuir l'ennemi. Domitien sen- 
tit que sa popularité était perdue; l'amertume et le soupçon, qui 
épient les despotes comme une proie, se glissèrent dans son cœur; 
la modération, le désir d'être aimé, la sérénité, les bonnes inten- 
tions, furent chassés du même coup. Tout blessait sa conscience 
ombrageuse et son esprit pénétrant. Il s'irritait également d'être fé- 
licité et de ne point l'être ; les éloges lui paraissaient une dérision, 
le silence une condamnation. Ses courtisans 'envenimaient tout pax 
leurs bassesses, et redoublaient ses dégoûts et ses ennuis. Déjà les 
délateurs reparaissaient, déjà ils se faisaient écouter, déjà la nièce 
de l'empereur, Julie, avait dû sauver de la mort le consul Ursus, 
qui n'avait pas craint de blâmer son maître. Domitien glissait siu" 
la pente fatale qui avait conduit ses prédécesseurs à l'assassinat et 
à la- scélératesse. La fortune vint à son secours en faisant éclater 
une guerre sérieuse ; il put quitter Rome, secouer le vertige qui le 
gagnait, courir à des victoires qui laveraient ses mensonges et sa- 
tisfaire enfin l'ambition de toute sa vie, jusque-là déçue. 

Les Daces avaient pris les armes. Ils passaient pour les plus 
braves et les plus belliqueux des barbares. Ils formaient une vaste 
confédération, composée de quinze peuples, dont les noms sont 
mentionnés par Ptolémée, et occupaient tous les pays qui s'éten- 
dent de la Theiss aux Carpathes et du Pruth au Danube, c'est- 
à-dire un-e partie de la Hongrie et de la Moldavie, la Bukowine, la 
Valachie, etc. Le chef militaire de la confédération avait le titre de 
décéhal, comme jadis les chefs gaulois portaient le titre de brom. 
Le dernier décébal, dont le nom était Diurpanéus, avait été dési- 
gné au choix de la nation par le vieux roi Duras à cause de sa va-, 
leur et de ses vertus guerrières. A peine élu, il voulut justifier son 
élection, passa le Danube, ravagea le territoire romain, défit et tua le 
gouverneur de la Mésie, Oppius Sabinus, emporta d'assaut plusieurs 
forteresses et étendit au loin ses ravages. A la première nouvelle de 
cette agression, Domitien partit. Le voyage était long, le temps né- 
cessaire pour rassembler une armée plus long encore; lorsqu'on fut 



PORTRAITS DU SIECLE d' AUGUSTE. 175 

pi'Qt, les Daces étaient chargés de butin et si las de piller qu'ils 
offrirent la paix. 

Tant de modération aurait dû enhardir le bouillant césar : il re- 
poussa les propositions de paix, il est vrai; mais lorsqu'il s'agit d'at- 
taquer l'ennemi, le cœur lui faillit. Le malheureux n'avait jamais vu 
la guerre ; il n'avait exercé ni son corps aux fatigues, ni son âme au 
courage; il croyait toutefois que lo génie militaire se révèle comme 
l'appétit devant un festin. La réalité déjoua ces illusions de novice; 
devant le danger, ces fumées de gloire se dissipèrent, les beaux 
plans de campagne combinés sur la route furent oubliés; tout l'hé- 
roïsme, qui n'était que dans l'imagination, tomba. Le césar fut ému 
par la vue de ces hordes de barbares qui paraissaient si bien dis- 
posés à se défendre; il pâlit à la pensée de voir tourner contre lui 
cette forêt de lances et d'épées; il eut peur et prit la fuite. Il remit 
le commandement de l'armée à Cornélius Fuscus et repartit préci- 
pitamment pour Rome. Ce qu'il souffrit, quels visages consternés il 
rencontra sur sa route, comment il cacha sa confusion, l'histoire ne 
le dit pas; mais on peut mesurer son supplice à l'effort qu'il tenta 
bientôt. 

On apprit que Cornélius Fuscus avait passé le Danube sur un 
pont de bateaux, qu'il avait livré bataille, qu'il avait été vaincu et 
tué. Comme tous les lâches, Domitien, une fois loin du péril, re- 
trouvait son empire sur lui-même, sa volonté et quelques velléités 
de bravoure. Il partit aussiîôt, rassembla une nouvelle armée, poussa 
jusqu'en Mésie et même jusqu'aux eaux du Danube, vit sur l'autre 
rive galoper les cavaliers ennemis; le cœur lui faillit de nouveau. Les 
Daces, enorgueillis par deux victoires, lui apparaissaient invincibles, 
et le décébal Diurpanéus prenait à ses yeux les proportions d'un 
Alexandre. — Il expédia divers corps d'armée commandés par des 
chefs soigneusement choisis, se tint loin du théâtre de la guerre, 
dans une ville bien fortifiée, entouré lui-même d'une armée, écri- 
vant seul à Rome, rejetant les échecs sur ses lieutenans, se faisant 
honneur de leurs succès, sauvant, à ce qu'il croyait, les apparences 
et l'honneur impérial. Il eut même un accès de bravoure lorsqu'il 
reçut la nouvelle d'une grande victoire remportée à Tapae par Ju- 
lien, qui avait failli arriver jusqu'à Sarmizsgethusa, capitale des 
ennemis. Cet exploit le remit en humeur martiale, et il voulut se 
montrer digne enfin de régner sur les*Romains. La prudence lui 
conseillait de ne point s'attaquer aux Daces, surtout après une dé- 
faite qu'ils voudraient venger. Il avisa les Marcomans, peuple voi- 
sin, beaucoup moins redoutable, qui avait refusé de lui fournir des 
contingens et qui méritait d'être châtié. Les Marcomans paraissaient 
tranquilles, en pleine paix; ils feraient sans doute comme les Cattes, 
laissei-aient ravager leur territoire et remporter de faciles trophées. 



176 REVUE DES DEUX MONDES. 

Domitien marcha contre eux, les trouva en armes, fut attaqué, battu 
à plate couture et prit la fuite. Éperdu, anéanti, guéri à jamais de 
sa passion et de ses chimères, il voulut quitter à tout prix le théâtre 
de la guerre; pour chasser les images sinistres et les soucis, il ne 
garde ni mesure ni vergogne. Il fit demander au décébal Diurpa- 
néus une paix qu'il lui avait précédemment refusée; il le supplia de 
rendre quelques prisonniers et quelques armes; en échange, il lui 
donna des sommes considérables, lui promit des ingénieurs et des 
ouvriers habiles, et s'engageait à lui payer un tribut régulier. 

C'était la première fois qu'un général romain traitait après une 
défaite; c'était la première fois que Rome payait un tribut. Reine 
des nations civilisées, elle allait s'humilier chaque année devant des 
peuplades grossières et sans gloire ! Ni les impostures du piteux 
imperator, ni le triomphe qu'il se fit décréter, ni le surnom de Da- 
cicus qu'il s'arrogea, mais n'osa graver sur ses monnaies, ne firent 
illusion aux citoyens. On connut bientôt la vérité entière, et aucun 
flatteur, même parmi les historiens , n'a pu nier ce traité sans 
précédens dans les fastes de Rome. Le tribut fut payé ponctuelle- 
ment pendant tout le règne de Domitien. Ce lut Trajan qui rejeta 
cet opprobre et rétablit l'honneur des légions. Pour efiacer jusqu'au 
souvenir de la lâcheté de son prédécesseur, il réduisit la Dacie en 
province romaine. 

Dès lors Domitien fut perdu. La honte, la rage, un désespoir in- 
curable, l'envahirent à jamais. Il sentait peser sur lui l'indignation 
muette de ses sujets et le mépris de l'univers. L'orgueil était la 
seule force d'une âme profondément corrompue : quel orgueil avait 
été plus ouvertement confondu et soumis à des souffrances plus 
aiguës? L'âcreté native du tempérament, le désordre des passions, 
le désir de se venger, la méchanceté, prirent un essor fatal. Tout 
homme devint un ennemi, parce qu'il était un juge. Tout regard 
parut une attaque, tout sourire une insulte. Il ne put supporter la 
vue d'Agricola, quand il revint victorieux de la Grande-Bretagne; il 
ne lui adressa pas une parole, ne le laissa vivre que parce qu'il s'en- 
ferma dans une villa éloignée, et apprit sa mort avec une joie indé- 
cente que hâtèrent des courriers échelonnés sur la route. En vain 
il cherchait la solitude : la solitude le livrait aux suggestions im- 
placables de sa mémoire, et faisait revivre les scènes d'un honteux 
passé. En vain il se fit élever des statues d'or ou d'argent jusqu'à 
encombrer les degrés et les issues du Capitole, en vain il se fit ap- 
peler seigneur et dieu par des sujets qui tremblaient devant lui : il 
savait que ces statues étaient celles d'un poltron, que le seigneur 
était un vaincu, et que le dieu payait tribut à quelques barbares 
devant lesquels il avait fui! En fallait-il davantage pour empoi- 
sonner son cœur, le remplir de fiel, de soupçons, de ténèbres, et 



PORTRAITS DU SIECLE D AUGUSTE. 177 

transformer le bienfaiteur attentif de l'humanité en un tyran sombre? 

Le chagrin s'ajouta au sentiment de l'infamie. Domitia, sa femme, 
le trahit publiquement pour l'acteur Paris; son enfant, qu'il aimait 
comme le seul soutien de la dynastie, mourut en bas âge. Julie, sa 
nièce et sa maîtresse, mourut aussi pour avoir bu par son ordre un 
breuvage qui la devait faire avorter. Enfin le trésor était vide; des 
guerres lointaines, l'or prodigué aux soldats pour qu'ils devinssent 
des complices, deux triomphes magnifiques dont certes l'ennemi 
n'avait point fait les frais, avaient achevé de l'épuiser. Pour le 
remplir, il fallait revenir aux confiscations, hériter des vivans, pro- 
scrire les innocens. C'en était fait d'un bon gouvernement. La science 
d'administrer, qui est une qualité en quelque sorte mécanique, n'al- 
lait point abandonner pour cela l'empereur; mais elle allait se com- 
pliquer d'injustices, de violences et de meurtres. 

C'est à cette époque de sa vie, qui comprend les huit dernières 
années de son règne, que remontent les portraits de Domitien : je 
parle des bustes et des statues que ses sujets multiplièrent, autant 
pour l'apaiser par leur zèle et par leur culte que pour se conformer 
aux traditions serviles de l'empire. La plus grande parLie de ces 
images, qui remplissaient Rome et le monde, étaient en métal; elles 
ont donc été fondues. Au vi* siècle, Procope n'en vit plus à Rome 
qu'une seule, sans doute la statue équestre qui était placée en 
avant de l'arc de Septime Sévère et regardait le Forum. La statue 
du Vatican, en costume militaire, le torse du Louvre, sans jambes 
et sans bras, le buste colossal que l'on voit également au Louvre, 
ont survécu cà ces justes représailles des Romains. Il semble que le 
principal souci des sculpteurs ait été de donner à leur modèle un 
aspect héroïque. Le front a quelque chose de léonin qui est mani- 
festement une réminiscence du front d'Alexandre, de même que la 
chevelure avec ses boucles touffues a quelque chose de la chevelure 
d'Hercule. Le nez est droit et presque grec; les narines dilatées, la 
bouche entr'ouverte respirent le courage et l'ardeur guerrière; les 
favoris sont marqués légèrement comme sur les joues du dieu Mars. 
Les sourcils sont froncés et menaçans; les yeux, enfoncés sous leur 
large cavité, sont beaux, pleins d'orgueil et de défi; le menton seul 
rappelle Yespasien, parce qu'il est accusé et saillant; le cou est 
d'une ampleur athlétique : en un mot, le type, dans son ensemble, 
paraît singulièrement ennobli par l'art. La nature a servi de texte, 
et il n'est point douteux qu'elle ne se prêtât à être idéalisée; mais 
les artistes ont exagéré ses traits distinctifs et ajouté le caractère 
le plus propre à flatter leur modèle. Or celui qui avait si impudem- 
ment triomphé des Cattes, des Marcomans et des Daces ne devait re- 
culer devant aucune imposture; il ne pouvait manquer de se faire 

TOME LXXXV. — 1870. 12 



178 REVUE DES DEUX MONDES. 

représenter en héros, puisque l'art se prête avec tant de complai- 
sance, dans tous les temps, aux fantaisies de cette sorte. On ne peut 
donc contempler sans une certaine défiance les images de Domitien. 

Le biographe Suétone nous apprend du reste qu'il était d'une 
haute taille, que ses yeux étaient grands, mais d'un myope, que 
ses joues se coloraient aisément : dans sa jeunesse, c'était une rou- 
geur modeste et trompeuse, qui paraissait le reflet des émotions les 
plus honnêtes; plus tard, cette rougeur devenait une menace, lorsque 
son visage féroce s'armait contre la honte et observait, selon l'ex- 
pression de Tacite, la pâleur de tant d'infortunés. Il avait été beau, 
gracieux, et son corps n'offrait alors d'autres défauts que des doigts 
de pied petits et contractés, défaut que les sandales des anciens et 
leurs attaches rendaient plus choquant; mais de bonne heure il per- 
dit ses cheveux, son ventre grossit, et ses jambes, à la suite d'une 
maladie, maigrirent dans une fâcheuse proportion. Il était si mal- 
heureux d'être chauve qu'il regardait comme une insulte toute plai- 
santerie dirigée contre un autre à ce sujet. Il avait montré plus de 
philosophie au temps où il n'était pas encore aigri par ses fautes, 
car il avait adressé alors à un compagnon d'infortune un traité sur 
l'entretien des cheveux {de cura capillonim), où il le consolait en 
ces termes : (( Ne voyez-vous pas que je suis comme vous, quoique 
grand et bien fait? J'aurai un jour le même sort que ma chevelure, 
et je supporte avec courage le chagrin de la voir vieillir plus vite 
que moi. Sachez qu'il n'y a rien de plus charmant et de plus fugitif 
que la beauté. » 

Incapable de soutenir aucune fatigue, il allait rarement à pied; 
dans ses campagnes, il montait peu son cheval et se faisait presque 
constamment porter en litière. L'usage ou plutôt l'abus des femmes, 
régulier comme un exercice gymnastique, l'avait éneiTé. Il ne pou- 
vait même ni tenir un bouclier ni se servir d'une épée; en revanche, 
il était un archer très adroit. Dans sa villa d'Albano, on le voyait 
percer d'un trait sûr des centaines d'animaux et même leur planter 
ses flèches sur la tête en guise de cornes; il les lançait aussi à tra- 
vers les doigts d'un enfant, dont la main ouverte lui servait de but, 
sans le blesser jamais. La méchanceté le rendit paresseux. Il cessa 
de pratiquer les devoirs les plus simples de la représentation; ses 
lettres, ses discours, ses édits étaient rédigés par des subalternes. 
Il ne lisait rien que les mémoires de Tibère et les actes de son règne. 
Dion le dépeint audacieux, irascible, dissimulé, redoutable autant 
qu'un conspirateur, tantôt s'élanrant comme la foudre, tantôt pré- 
parant lentement un crime, n'aimant personne, craignant et mépri- 
sant le genre humain. Il retournait le mot de Démosthènes : « la 
défiance est la sauvegarde des peuples contre les tyrans, » et il 



PORTRAITS DU SIÈCLE d' AUGUSTE. 179 

répétait souvent que les « princes ont du malheur en matière de 
complots, parce qu'on n'y croit que s'ils sont tués. » 11 s'étudiait à 
rendre son abord elTrayant, contractait ses sourcils, roulait des yeux 
farouches; son ton était rude, sa voix aigre, jamais un sourire; l'or- 
gueil seul éclairait son visage. Vindicatif, plein de ruse, il se fit telle- 
ment craindre des Romains qu'ils l'appelaient un second Néron, ou 
plus volontiers le Néron chauve. Ses passions, que la douceur de 
régner avait endormies, se développèrent dans l'adversité avec une 
âpreté terrible. Son caractère, qui avait été corrompu de bonne heure, 
puis réprimé, s'exaspéra sous l'aiguillon du ressentiment. Hypocrite 
et perfide, il mettait du raffinement dans ses barbaries, de la noir- 
ceur dans ses actes de clémence. Il se plaisait tantôt à rassurer ceux 
qu'il allait tuer, tantôt à afioler de terreur ceux qu'il épargnait. On 
sait avec quelles caresses il renvoyait un acteur célèbre qu'il fit 
aussitôt mettre en croix (Titus avait bien tué à sa propre table Cé- 
cina); l'anecdote du banquet funèbre donné aux principaux séna- 
teurs est encore plus connue. 

Si la honte l'avait rendu féroce, le besoin le rendit rapace. Pour 
remplir le gouffre qu'avaient creusé les expéditions lointaines, l'aug- 
mentation de la paie militaire, les bâtimens, les spectacles, il fallait 
revenir aux traditions impériales. Les délateui-s furent de nouveau 
tout-puissans ; on confisquait les héritages dès qu'un témoin affir- 
mait qu'il avait entendu dire au défunt que césar serait son héri- 
tier; paroles et actions devinrent crimes de lèse-majesté; les morts 
furent pillés aussi bien que les vivans. Pourquoi raconter des hor- 
reurs qui sont l'opprobre de l'humanité? Les formes de la tyrannie 
varient peu, et les premiers césars ont épuisé dans ce genre toutes 
les inventions. Il suffit d'énumérer les principales victimes. — Rus- 
ticus Arulénus est tué pour avoir loué Thraséa, Hérennius Sénécion 
pour avoir écrit la vie d'Helvidius Priscus, Maternus pour avoir dit 
du mal des tyrans, Céréalis parce qu'il a conspiré, Acilius Glabrio 
parce qu'il est en exil, Pompusianus parce qu'on lui a prédit l'em- 
pire, Saldius Coccéianus parce qu'il célèbre l'anniversaire de son 
oncle l'empereur Othon, Sallustius Lucullus parce qu'il a donné son 
nom à des lances nouvelles, Flavius démens parce qu'il est chrétien, 
7^{lius Lamia parce qu'il avait jadis plaisanté sur sa femme Domitia 
que l'empereur lui a ravie, Paris l'histrion parce qu'il est l'amant 
do Domitia, un élève de Paris parce qu'il ressemble à son maître, 
Flavius démens, cousin de l'empereur, parce que le crieur public, 
au lieu de le proclamer consul, l'a proclamé imperator. Les persé- 
cutions contre les chrétiens vont de pair avec les persécutions contre 
les stoïciens : les uns subissent le martyre sans Se plaindre, les au- 
tres continuent de protester au nom de l'humanité et de la justice. 
La guerre commencée sous Néron, reprise sous Yespasien, redevient 



180 REVUE DES DEUX MONDES. 

ardente sous Domitien, Les philosophes et les femmes qui glorifient 
l'abstention politique sont exilés. Artémiclore, Épictète, Téiésinus, 
sont chassés de Rome; Dion Chrysostome ne trouve d'asile que chez 
les Gètes; Pompusiana Gratilla, digne amie de Fannia et d'Arria, est 
bannie avec ces stoïciennes illustres, sans que leur exemple em- 
pêche la stoïcienne Sulpicia de composer ses vers. Hermogène de 
Thrace est condamné à mort parce qu'il a écrit une histoire trop 
hardie, et les copistes qui ont répandu ses manuscrits sont mis en 
croix. Partout le sang coule ou pour la foi ou pour la libre pensée : 
aussi lorsque Domitien, acharné contre des innocens, découvre une 
conspiration véritable ou les fauteurs d'une rébellion, ne lui reste- 
t-il plus qu'à inventer contre les coupables de si affreux supplices 
que la langue, autant que la pudeur, se refuse à les décrire. 

Détournons donc nos regards de ce tableau pour contempler un 
spectacle plus consolant, le châtiment du bourreau lui-même. Do- 
mitien avait trop de clairvoyance pour ne pas sentir le poids de la 
haine, sinon du remords; il avait trop d'imagination pour ne pas 
être entouré de fantômes et d'idées terribles. Il a été le plus intelli- 
gent et le plus malheureux des tyrans de Rome. Tibère du moins 
avait pour s'étourdir les débauches de Caprée, Caligula sa jeunesse 
et sa folie, Néron le théâtre et l'ivresse. Domitien était sobre, réflé- 
chi, solitaire. Retenu par une timidité native et par l'orgueil, il usait 
toutes les ressources de son esprit à se torturer lui-même. Son âme 
était dévorée par la défiance, la jalousie, les angoisses. La supersti- 
tion, appui suprême des cœurs faibles, ajoutait à ses alarmes; les 
prédictions des astrologues lui montraient partout du danger. Si 
l'insomnie redoublait autour de lui le vide et le silence des nuits, la 
peur ne rendait pas les journées moins amères, car, se sachant dé- 
testé de tous, il ne voyait de toutes parts que des ennemis. Il n'osait 
interroger en secret les prisonniers qu'en tenant leurs chaînes dans 
ses mains; il fit périr Epaphrodite, l'affranchi de Néron, pour ensei- 
gner à ses domestiques qu'on ne doit même pas aider son maître à 
mourir. Il en vint à faire garnir les portiques de son palais, sous 
lesquels il se promenait d'habitude, de plaques transparentes (1) 
dont les reflets lui permettaient de surveiller tout ce qui se passait 
derrière lui. 

Il succomba cependant sous les coups de ses propres serviteurs. 
Il fallut une révolution de palais pour délivrer les Romain.s : ils 
étaient incapables de s'affranchir eux-mêmes après un siècle entier 
d'abaissement politique et de dissolution sociale. L'impératrice Do- 
mitia surprit une liste de proscription où son nom était gravé le 

(1) C'ûtait une sorte de marlirc ou d'all)âtrc qu'on appelait phengites. Pline en pai-le; 
on le tirait de Cappadoce. 



PORTRAITS DU SIÈCLE d' AUGUSTE. 181 

premier. Elle se ligua avec les deux chefs des prétoriens, menacés 
comme elle, et fit assassiner son époux. Ce furent des secrétaires, 
des valets de chambre, un adjudant de service (1), qui le tuèrent; 
ce fut sa nourrice Phyllis qui brûla son cadavre sur la voie Latine, 
rapporta secrètement ses restes dans le temple de la famille Flavia 
et les mêla aux cendres de Julie, fille de Titus, qu'il avait aimée. 

Ainsi disparut h quarante-cinq ans le dernier représentant d'une 
famille qui s'était flattée de se perpétuer sur le trône, qui n'avait 
rien fondé, et qui, après un effort de vertu, avait repris les tradi- 
tions les plus sanglantes du césarisme. L'administration et la clé- 
mence avaient été le but des Flaviens, et ils s'étaient proposé pour 
modèle Auguste, fondateur de l'empire; mais de même qu'Auguste 
avait eu des monstres pour successeurs, de même Vespasien et Titus 
furent remplacés par le tyran le plus intelligent, le plus cruel et 
par conséquent le plus haïssable. C'est que rien n'est aussi précaire 
qu'une politique personnelle, aussi fragile que les bonnes intentions 
d'un prince, si des institutions solides ne garantissent point les 
sujets contre ses erreurs et ses défaillances. Une passion déçue ou 
un accès de fièvre suffit pour altérer l'âme la mieux disposée ou en- 
flammer le cerveau. Aux causes permanentes qui dépravent les 
despotes s'ajoutent les infirmités de chaque individu, qui varient à 
l'infini et déjouent les prévisions. Avant Domitien, les peuples n'a- 
vaieat été victimes de l'amour de la guerre que lorsque leurs maîtres 
étaient des capitaines intrépides ou des conquérans ; ce qui perdit 
les Romains cette fois, ce fut au contraire la lâcheté de leur imjje- 
ratoi', son impuissance à la tête des armées. L'humiliation, la 
rage et la crainte du mépris public lui firent tourner contre Rome 
des armes qu'il n'avait point su tenir contre des barbares. L'en- 
nemi lui avait dicté la paix, mais il se vengea sur les citoyens en 
leur déclarant une guerre qui ne fut interrompue que par la mort. 

Telle fut la plaie morale qui transforma en fléau public un bon 
administrateur et un césar jaloux de se faire aimer. Après avoir 
commencé comme Titus avait fini, il finit comme Titus avait com- 
mencé. Dérision de la destinée, qui devrait rendre les hommes 
moins complaisans dans le jugement qu'ils portent sur les princes! 
si Domitien n'avait régné que deux ans, ainsi que son frère, il au- 
rait laissé une mémoire pure et des regrets universels; si Titus avait 
régné quinze ans ainsi que Domitien, il serait peut-être devenu 
pour le monde un sujet de pitié et d'horreur. 

Reulé. 

(1) Les conjurés étaient Norbanus et Pétronius Secundus, préfets du prétoire, Sa- 
turius, décurion des cubiculaircs, Parthénius et Sigérius, cubiculaircs, Maximus, 
affranchi de Parthénius, Entcllus, secrétaire, Clodianus, adjudant {cornicularius), 
Stéphanus, procurateur de Flavia Domitilla, nièce de l'empci'eur. 



LA 



PLACE DE LA ROQUETTE 



LE QUARTIER DES CONDAMNES A MORT ET L ECHAFAUD. 



Jusqu'aux premiers jours du xix^ siècle, on exécutait à Paris les 
criminels un peu partout, au hasard de certaines convenances dont 
le mobile nous échappe aujourd'hui, à la Grève, aux Halles, à la 
Croix du Trahoir, place de la Bastille , souvent dans un carrefour et 
parfois même dans les rues. La place de Grève, exclusivement adop- 
tée sous le consulat, vit, jusqu'à la révolution de juillet, toutes les 
exécutions capitales dont Paris fut ensanglanté, et à cette époque 
elles étaient marquées de préliminaires d'une lenteur désespérante. 
Le condamné, amené dès le matin de Bicêtre, où il était enfermé de- 
puis qu'il avait signé son pourvoi en cassation, était mis à la Con- 
ciergerie pour y passer son dernier jour. Quelques minutes avant 
quatre heures, il était extrait de la prison, hissé sur une charrette 
découverte et dirigé ainsi, à travers la foule qui encombrait les 
quais, jusqu'à la place sinistre où il devait mourir. Du haut de l'é- 
chafaud tourné vers la Seine, il pouvait voir le Palais de Jus.ice et 
Notre-Dame. Cet usage cruel d'exhi! er ainsi le condamné et de le 
montrer au peuple disparut avec la dynastie des Bourbons. A la 
place de Grève on substitua la place de la barrière Saint- Jacques, 
qui fut « inaugurée » le 3 février 1832 par Desandrieux; au lieu de 
faire l'exécution à quatre heures de l'après-midi, alors que toute la 
population est sur pied et peut accourir, au lieu de laisser les crieurs 
arpenter les rues en annonçant le moment du supplice, on imposa 
aux agens de l'autorité une discrétion absolue, et l'on fixa l'instant 
de l'exécution au petit lever du jour. 



LA PLACE DE LA ROQUETTE. 183 

Mais un autre usage barbare subsistait encore : le trajet de Bi- 
cêtre à la barrière Saint-Jacques; il avait cependant été rendu mati- 
nal et plus humain. La charrette lente, lourde et à claire-voie avait 
été remplacée par « le panier à salade, » plus rapide, complètement 
clos, et où du moins le condamné, assis près du prêtre, pouvait ca- 
cher à la foule gouailleuse ses dernières expansions et son repentir 
suprême; mais la nécessité de faire cette longue route sur des che- 
mins souvent défoncés par l'hiver, au milieu des convois de ma- 
raîchers, constituait encore une redoutable aggravation de peine. La 
construction du grand dépôt sur la place de la Roquette amena une 
modification essentielle dans l'incarcération des condamnés à mort; 
on ne les conduisit plus à Bicêtre, on les enferma à la Roquette, 
dans un quartier spécial. Dès lors le trajet de la prison au lieu du 
supplice, devant se faire à travers les rues populeuses de Paris, 
devenait bien plus cruel que le voyage de Bicêtre; on sentit l'incon- 
vénient d'un tel système, qui ramenait en quelque sorte aux erre- 
mens d'au 'refois, et, pour y remédier, on prit un parti dont l'hu- 
manité a su profiter. Au mois de juin 1851, après l'exécution de 
Yiou, la place de la barrière Saint- Jacques fut délaissée, et le 16 dé- 
cembre de la même année Humblot fut décapité au rond-point de 
la Roquette, à la porte même de la prison où il avait attendu qu'on 
prononçât sur son pourvoi et son recours en grâce. Depuis cette 
époque, les vingt condamnés à mort qui ont subi leur peine à Paris, 
ont été exécutés sur cet étroit emplacement, en un endroit facile- 
ment reconnaissable à cinq dalles encastrées au milieu des pavés et 
destinées à supporter d'aplomb les chevalets de l'échafaud. 

La place semble avoir été choisie avec un discernement très per- 
spicace. On donne à la loi tout ce qu'elle exige, mais rien de plus. 
Si l'exemple est là dans ces terribles solennités de la justice, il est 
en sens inverse de celui qu'on voudrait donner. Puisque l'article 26 
du code pénal, qui dit : « L'exécution se fera sur l'une des places 
publiques du lieu qui sera indiqué par l'arrêt de condamnation, » 
n'a pas été abrogé, il faut que le châtiment soit public; mais le 
temps n'est plus où les grands seigneurs forçaient'leurs gens d'as- 
sister en livrée, sur la place de Grève, au supplice des criminels, et 
leur disaient que c'était là une bonne école pour les domestiques. 
On sait de quels élémens se compose aujourd'hui la masse des cu- 
rieux qui se pressent à ces douloureux spectacles; on n'ignore pas 
les scandales qui se produisent dans cette agglomération de mau- 
vais monde; plus qu'autrefois on a souci d'une certaine réserve, et, 
en obéissant au principe de la législation, on lui arrache, au profit 
de la morale, tout ce qu'on peut lui dérober. Les hauts bâtimens du 
dépôt des condamnés et ceux de la maison des jeunes détenus sont 
un obstacle invincible à la curiosité malsaine de la population ; les 



184 REVUE DES DEUX MONDES. 

arbres, nombreux, pressés, touffus, masquent la vue ; l'échafaud, 
dressé presque contre les murailles de la prison, est en retrait, dissi- 
mulé autant que possible. Au lieu d'aller chercher le public, comme 
jadis, de le prendre à témoin de l'acte suprême que la société se 
croit forcée d'accomplir, on le relègue, on l'écarté, on se cache de 
lui. Sa présence, si peu apparente qu'elle soit, suffit à satisfaire 
l'esprit d'un texte de nos codes; c'est assez, c'est peut-être trop. 

Entre l'heure où le coupable debout devant le jury qui le juge, en 
face des conseillers qui appliquent la loi, a entendu prononcer contre 
lui la peine capitale, jusqu'à celle où, sortant de sa cellule entre l'au- 
mônier de la prison et l'exécuteur en chef des arrêts criminels de la 
cour impériale de Paris, il fait ses derniers pas, de longs jours s'écou- 
lent. Grâce au ciel, l'horrible loi de prairial n'existe plus; un con- 
damné ne passe plus du tribunal à l'échafaud. La justice française» 
lente et méticuleuse à dessein, redoutant les erreurs, environnant 
le coupable, quel qu'il soit, de nombreuses garanties où peut-être 
il trouvera son salut, laisse au criminel un répit qui lui permet de 
tenter la révision de son procès et d'invoquer la clémence du souve- 
rain. Les formalités employées, les précautions prises pour s'assurer 
du condamné, les préparatifs du supplice, le supplice même sont 
intéressans à étudier, et représentent le dénoûment du drame judi- 
ciaire dont j'ai déjà raconté les premiers actes (1). 

I. 

Aussitôt que le président de la cour d'assises a prononcé la peine 
de mort, il se tourne vers le condamné et lui dit : « Vous avez trois 
jours pour vous pourvoir en cassation. » Après ces mots, l'audience 
est levée, et le condamné, livré aux gardes de Paris chargés de sa 
personne, est conduit à la Conciergerie. Il descend les soixante-dix- 
huit marches de l'escalier obscur et en vrille qui communique du 
Palais à la maison de justice. Traînant ses pieds sur les degrés de 
pierre, suivi par des soldats impassibles, c'est là souvent qu'il éclate 
en imprécations ou en aveux. Sa nature, qui si longuement s'est 
contenue pendant les débats, reprend le dessus et se fait jour. Par- 
fois il sanglote, comme Momble, ou demeure muet et absorbé, 
comme Firon. 11 traverse les grandes salles désertes, blanchies à la 
chaux, éclairées par la vive lueur du gaz, et met le pied dans la ga- 
lerie de sa prison provisoire. Le directeur, les gardiens l'attendent. 
En présence de ces hommes qui ne sont pas nouveaux pour lui, il ne 
se contient guère : « Elle est jolie, votre justice! » ou bien, pour 
indiquer la peine dont il est frappé, sans parler et levant les 

(1) Voyez la Revue du 15 août 18G0, le Palais de Justice à Paris. 



LA PLACE DE LA ROQUETTE. 185 

épaules, il se passe le dos de la main sur le cou. On le fait entier 
dans une cellule double, à deux lits, dont l'un est toujours occupé 
par un autre détenu sur lequel on peut compter, un de ceux qui sa- 
vent écouter et répètent volontiers ce qu'ils ont entendu. 

Dès qu'un homme est condamné à mort, sa vie devient sacrée; il 
faut qu'il meure, mais d'une certaine manière; il est la proie de cet 
être de raison qu'on appelle la justice, il appartient à l'expiation, à 
l'exemple, et l'on veille sur lui avec une jalousie féroce, afin qu'il 
ne dérobe à la vindicte publique aucune des parcelles de l'existence 
qu'elle réclame. Depuis que deux bandits condamnés le même jour 
en 1839, Soufïlard et Lesage, ont trouvé moyen de se tuer, l'un à 
la fin de l'audience, l'autre dans sa prison, et ont ainsi échappé à 
l'échafaud, l'on redouble de surveillance et de précautions. L'homme 
est vivement dépouillé de tous ses vêtemens, qu'on jette bien vite 
loin de lui, afin qu'il ne puisse les atteindre, car peut-être y a-t-il 
caché une arme ou du poison; rien ne trouve grâce, pas même 
les souliers, pas même les bas. Quand il est nu comme Dieu l'a 
créé, on lui fait endosser le costume des prisonniers, la dure che- 
mise, le pantalon, la vareuse de grosse laine grise, les forts chaus- 
sons feutrés : il a l'habillement complet, sauf la cravate, sauf le 
mouchoir, car il pourrait essayer de s'étrangler; puis on le contraint 
à mettre la camisole de force, horrible vêtement qui est bien réel- 
lement un instrument de torture. En toile à voile, peu flexible et 
très rêche, ne s'ouvrant que par derrière, elle est fermée par sept 
fortes courroies de buffle armées de boucles; les manches, fort lon- 
gues, sont closes à l'extrémité, de façon que les mains n'en puissent 
sortir; de plus deux cordes solides, fixées au bout de la manchette, 
sont passées entre les cuisses du misérable et sont rattachées à son 
dos, de sorte que ses bras sont toujours collés le long du corps, et 
que tout mouvement lui devient à peu près impossible. Dès ce mo- 
ment, il faut qu'il soit servi sans cesse, car il est tellement neutra- 
lisé que les fonctions de la vie, même les plus humbles, lui sont 
interdites. Nul instrument de métal n'est laissé à sa portée, et lors- 
qu'on le fait manger, c'est avec une cuillère de bois. 

Ce n'est pas sans effort le plus souvent que l'on parvient à revêtir 
un condamné de la camisole; les gardiens l'entourent, le pressent, 
l'étourdissent par la rapidité de leur action; sans lutter, il résiste. 
A quoi bon tant d'entraves? que veut-on de lui? n'est-il déjà pas 
assez malheureux? Il jure qu'il ne se tuera pas; il donne sa parole 
sacrée; il demande à écrire au ministre, h l'empereur. Il y a là par- 
fois des désespoirs si réels qu'on oublie les crimes de ce malheu- 
reux et qu'on n'éprouve plus pour lui qu'un sentiment de pitié 
infinie. C'est le règlement, lui dit-on, il faut s'y soumettre, plus 
tard on verra; si sa conduite est bonne, on fera peut-être une ex- 



186 REVUE DES DEUX MONDES. 

ception en sa faveur. Le codétenu intervient à son tour. « Laisse- 
toi faire, va, ça n'est pas si dur que ça en a l'air, on s'habitue à 
tout. » Il n'est peut-être pas un de ces hommes qui, enfin revêtu, 
ne se soit appuyé contre la muraille et n'ait dit en soufflant avec 
effort : J'étouffe là dedans. C'est là le vrai supplice, et qui doit durer 
jusqu'à la dernière demi-heure, car cette camisole qui entrave et 
paralyse tous ses gestes, instinctifs ou réfléchis, qui, jour et nuit, à 
chacun de ses mouvemens, dans la veille comme dans le sommeil , 
lui rappelle qu'il va mourir, il ne la quittera qu'au moment de 
monter sur l'échafaud. Et pourtant il n'est point seul dans sa cel- 
lule; à toute minute, il est en présence de son codétenu qui lui sert 
d'auxiliaire, d'un gardien et d'un garde de Paris à qui l'on a fait 
retirer son sabre; de plus, si la porte est close, le guich-et en est 
ouvert et un gardien placé dans la galerie se promène incessam- 
ment devant la porte. 

Il est bien rare que le condamné ne tombe pas presque immédia- 
tement dans un abattement profond. Il est à bout de forces; il a 
tant lutté pendant l'instruction, pendant les débats; il a entassé tant 
de mensonges qui se sont écroulés sur sa tête, il a imaginé tant de 
ruses dont on s'est servi pour le vaincre, il s'est tellement dominé 
pour ne point laisser échapper les violences qui bouillonnaient en 
lui, il est si découragé, si las, si anéanti jusque dans ses moelles, 
que, semblable à un animal trop longtemps poursuivi par les chiens, 
il se laisse tomber et s'endort d'un sommeil de plomb. Aussi, lors- 
que le soir même de sa condamnation on lui parle de signer son 
pourvoi, il refuse énergiqnement, il s'impatiente, il hoche la tête : 
me pourvoir, ah ! bien oui ! J'en ai assez comme cela, je ne demande 
qu'à en finir. Il a compté sans l'espérance, qui jamais ne meurt, 
même dans les cœurs les plus désespérés. Le directeur de la Con- 
ciergerie insiste, car il n'est pas à son aise devant la responsabilité 
qu'un condamné à mort fait peser sur lui; puis l'avocat vient, il a 
découvert des cas de cassation qui sont de nature à autoriser le ren- 
voi devant ime autre cour d'assises qui, plus éclairée ou moins pré- 
venue, ne prononcera pas la peine irrémissible. Ceux qui ont refusé 
d'en appeler à la juridiction suprême sont bien rares; on en connaît 
cependant, entre autres Jadin, qui ne voulut jamais se pourvoir, 
afin d'échapper plus vite au fantôme de sa victime qui le hantait 
jour et nuit; en général on a promptement raison des résistances du 
condamné : tout en ayant l'air parfois de faire une sorte de grâce à 
son avocat, il cède, il signe. 

La justice, qui garde dans sa maison le condamné tant qu'il ne 
s'est pas pourvu, le remet au préfet de police, pouvoir exécutif, aus- 
sitôt que les pièces sont en règle. Toujours vêtu de la camisole de 
force et transporté dans une voiture cellulaire, il est conduit et 



LA PLACE DE LA ROQUETTE. 187 

écroué à la Grande-Roquette, dans un quartier qui est exclusive- 
ment réservé aux condamnés à mort; par une sorte d'ironie que 
sans doute l'architecte n'a pas cherchée, ce quartier, isolé de tous 
les autres, touche à l'infirmerie. Il y a là, au-delà des cours et der- 
rière des verrous qui défient Teffraction, trois cellules, propres, 
aérées, fort grandes, — dix pas de long sur cinq de large. Une cou- 
chette, une table, deux ou trois chaises, un poêle, meublent cette 
chambre, peinte en jaune et éclairée par une fenêtre grillée, treilla- 
gée et placée assez haut pour qu'un homme ne puisse l'atteindre 
que très difficilement. Comme à la Conciergerie, le condamné n'a 
pas une minute de solitude; toujours il a près de lui un gardien et 
un soldat du poste de sa prison, cpii sont relevés de deux en deux 
heures. Il est assez difficile de comprendre ce que le soldat fait dans 
cette cellule, près d'un condamné à mort; le temps qu'il y passe 
équivaut pour lui à une faction. C'est une besogne administrative 
cependant; elle doit peser tout entière sur les gardiens dont c'est le 
métier, qui sont choisis, payés pour cela, et à moins de cas de force 
majeure elle ne devrait point incomber à des militaires, pour qui elle 
est sans prétexte et souvent pénible. La fenêtre donne sur le pre- 
mier chemin de ronde, et si le condamné pouvait regarder par les 
vitres, il verrait qu'une sentinelle surveille cette baie garnie de fer 
et ouverte dans une muraille en pierres meulières de 2 mètres d'é- 
paisseur; les précautions sont bien prises, et il faudrait l'anneau de 
Gygès pour déjouer une surveillance si activement soupçonneuse. 

Dans sa cellule, l'homme est laissé libre, si ce mot peut s'appli- 
qu:>r à un tel état; il fait ce qu'il veut, il dort, il se lève, il se couche, 
il fume, il lit, il parle, il se tait, selon sa fantaisie ; s'il veut se pro- 
mener, il a pour lui tout seul une sorte de cour au milieu de laquelle 
s'épanouit un massif de lilas de Perse, entourée aussi de galeries qui 
permettent l'exercice à l'abri du mauvais temps. Instinctivement et 
sans effort, on agit à son égard avec une grande douceur; ne doit-il 
pas bientôt mourir? à quoi bon alors être trop sévère? Il est abso- 
lument soustrait au monde extérieur. A moins d'autorisation spé- 
ciale, qu'on n'accorde, à proprement dire, jamais, il ne voit per- 
sonne. Le directeur lui rend visite, et, autant que les règlemens 
le permettent, satisfait à ses désirs; mais il est défendu expressé- 
ment aux gardiens et aux soldats qui l'approchent de lui parler des 
choses du dehors; il est là comme un mort anticipé dans son tom- 
beau. Quand il oublie, quand la réalité ne le saisit pas trop impé- 
rieusement, il cause avec ses gardes. De quoi parle-t-il? De son 
crime sans doute, de ses regrets, de ceux qu'il laisse après lui, car, 
si dénué qu'on soit, on a toujours quelque lien qui vous tient au 
cœur? Nullement. Semblable aux vieillards qui, devant la tombe 
entrouverte, font invinciblement un retour vexs le passé, il parle de 



188 REVUE DES DEUX .MONDES. 

son enfance, de sa jeunesse, des premières émotions de sa vie; alors 
il s'émeut, sa destinée lui apparaît, et parfois il pleure à sanglots. 

Ceux qui aflectent le cynisme et qui disent : Après tout, ça m'est 
bien égal! mentent aux autres pour essayer de se mentir à eux- 
mêmes et n'en sont pas moins troublés. 11 n'y a qu'à les voir; tous 
sans exception, ils ont un geste qui les trahit; qu'ils parlent ou 
qu'ils restent silencieux, à chaque instant ils secouent brusquement 
la tête comme s'ils voulaient rejeter leurs cheveux en arrière, mais 
en fait pour chasser une idée tenace, persévérante, que rien ne 
lasse, qui subtilement profite de toutes les inflexions de la pensée 
pour revenir, s'imposer et s'emparer de l'être tout entier. Bien sou- 
vent, pour vaincre cet invincible ennemi, le condamné essaie de 
lire. S'il est illettré, on feuillette devant lui des livres à images que 
ses yeux regardent et ne voient pas. S'il sait lire, il demande des 
voyages, des romans, ceux de Fenimore Cooper surtout, qui l'arra- 
chent à son milieu, l'emmènent dans un monde d'aventures, chez 
des peuples où la loi est embryonnaire, où il est glorieux de tuer, 
où pour vivre il faut lutter, combattre, où toute fortune est promise 
au plus hardi, au moins scrupuleux; mais il a beau se raidir, s'as- 
treindre à relire la même page, le sens lui échappe : trop plein de 
sa propre histoire, il n'a pas compris celle que l'auteur a racontée. 
Parfois, — Momble était ainsi, — il s'absorbe dans la lecture et dans 
l'étude des livres de prières, dont il s'efforce de se pénétrer. Qu'y 
cherche-t-il? Une consolation peut-être, à coup sûr une espérance 
de pardon, une promesse de vie future et de délivrance. 

Il est un homme qui a de droit ses grandes entrées dans la cellule 
des condamnés à mort, c'est l'aumônier de la Roquette, à qui revient 
le pénible devoir d'accompagner le malheureux jusqu'à la première 
marche au-delà de laquelle l'éternité commence. Le prêtre qui rem- 
plit aujourd'hui cette douloureuse mission est un saint. Sans grand 
espoir peut-être d'amener au repentir des âmes si violemment écar- 
tées du bien, il cherche, à force de charité, de patience, de douce 
énergie, à faire entrer cjuelques notions humaines dans ces cerveaux 
atrophiés. Ceux mêmes qui l'ont repoussé le plus durement, qui 
aux premiers jours ont dit : « Je ne crois pas à toutes ces bêtises-là, 
c'est bon pour des femmes, » finissent par subir l'ascendant de son 
inépuisable mansuétude. A voir ce vieillard chétif et suppliant qui 
les conjure de penser à leur âme immortelle, qui leur parle d'un 
Dieu qui lui-même souffre quand il ne peut pas pardonner, qui ne 
demande au coupable, pour le faire asseoir à sa droite, qu'un in- 
stant de repentir sincère, plus d'un a été ému, s'est abandonné au 
soulagement de pouvoir enfin montrer sans réserve et sans danger 
toutes les gangrènes qui le rongeaient. Avec un tel homme, on est 
sans défiance, on sait qu'il ne répétei'a pas les confidences qu'il a 



LA. PLACE DE LA ROQUETTE. 189 

entendues. Les condamnés à mort le connaissent, ne serait-ce que 
par ouï-dire. Ils ont appris de leurs gardiens qu'il couche sur une 
paillasse parce qu'il a vendu jusqu'à ses matelas pour donner quel- 
que argent aux pauvres prisonniers. Ils savent qu'il les accompa- 
gnera non- seulement à l'échafaud, mais au cimelière qui leur est 
réservé, et qu'il bénira la terre qui doit se refermer sur leur ca- 
davre mutilé. Aussi est-il accueilli par eux avec une sorte de joie 
respectueuse. A-t-il sauvé beaucoup d'âmes? C'est le secret de Dieu; 
mais la violence et l'hypocrisie marchent de conserve moins rare- 
ment qu'on ne croit, et plus d'un condamné a dû insister pour voir 
l'aumônier le plus souvent possible, faire éclater son désespoir de- 
vant lui, se frapper la poitrine, demander des pénitences exagérées, 
dans l'espoir vague qu'un tel repentir, si vivement affiché, pourrait 
être porté à la connaissance des chefs mêmes de la justice, et ne pas 
être inutile lorsque l'heure serait venue de discuter le recours en 
grâce. 

Les jours sont longs entre quatre murs et dans les étreintes de la 
camisole de force, ils passent trop rapidement cependant au gré du 
condamné qui les compte et qui suppute combien d'heures il lui 
reste encore à vivre. Quoique nul ne lui parle de ce qu'il appelle 
« son affaire, » il sait qu'on s'en occupe, que son avocat a réuni le 
faisceau de faits qui peuvent entraîner la cassation de la procédure, 
que la cour suprême va bientôt prononcer. Vingt, trente, parfois 
trente-cinq journées, toutes semblables, monotones et néanmoins 
agitées, se sont écoulées; le temps est proche. Son inquiétude ner- 
veuse s'accroît, il devient irritable. Le matin, quand on entre dans 
sa cellule pour relever les hommes de garde, il tressaille; pendant 
la nuit, quoiqu'il soit si éloigné, si bien séparé de l'extérieur par 
deux chemins de ronde et par deux murs d'enceinte que nul bruit 
ne peut parvenir jusqu'à son oreille, il écoute et il croit entendre un 
marteau qui cloue des planches : obsession permanente et qui s'ac- 
centue souvent jusqu'à devenir une souffrance physique. Dans ces 
momens, lorsqu'à la lueur du quinquet qui brûle sans cesse, on le 
voit en proie à ces appréhensions terribles, on redouble de soins 
pour lui, on lui parle, et, comme le disait un vieux gardien, qui a 
vu passer bien des condamnés, on « essaie de le distraire. » 

Cependant la justice poursuit son œuvre. La cour de cassation, 
jugeant au criminel, écoute un avocat qui argumente, fait valoir les 
moyens de nullité et demande le renvoi de l'affaire devant d'autres 
assises. Là, dans l'enceinte où siègent les sages de la magistrature, 
l'homme et son crime ne sont jamais en cause; on ne prononce que 
sur des abstractions, et c'est la procédure seule que l'on examine. 
A-t-elle été régulière? n'a-t-elle violé aucun des articles si minu- 
tieusement prévoyans de nos codes? L'accusé n'a-t-il été frustré 



190 REVUE DES DEUX MOîsDES. 

d'aucune des garanties que la loi a stipulées pour lui? Yoilà ce qui 
importe et ce qu'on discute en l'absence du coupable, des' témoins, 
du jury et des magistrats de la cour d'assises. Si la cour de cassation 
estime que les choses se sont passées selon toutes les règles, elle 
formule son opinion dans un ar .et motivé, et le pourvoi est rejeté. 
Le ministre de la justice est alors avisé, afin qu'il fasse exécuter 
l'arrêt criminel prononcé contre le condamné. Tout n'est point fini 
encore, car il reste le recours en grâce, qui est devenu en quelque 
sorte obligatoire depuis la circulaire ministérielle du 27 septembre 
1830. Cette circulaire, dans laquelle on reconnaît l'esprit très 
humain de Louis-Philippe, enjoint aux procureurs-généraux d'a- 
dresser un mémoire sur chaque condamnation à mort au garde des 
sceaux, qui lui-même remettra un rapport au souverain, « parce 
que la grâce peut être accordée dans un intérêt de justice et d'hu- 
manité. » 

Au rapport du procureur-général, on joint celui du président de 
la cour d'assises qui a connu de l'affaire, toutes les lettres, tous les 
télégrammes qui ont été envoyés au ministère de la justice pour 
demander la commutation ou l'exécution de la peine, puis le re- 
cours en grâce au bas duquel le condamné a mis son nom, et celui 
que parfois le jury a signé. Le recours en grâce du jury est inté- 
ressant à étudier. Bien souvent les jurés, surpris que leur verdict, 
dont ils n'avaient pas apprécié toute la portée, ait entraîné une 
condamnation capitale, remontent dans leur salle de délibération, 
et là, sous le coup d'une émotion très naturelle, signent une lettre 
colIe€tive qui recommande le coupable à la clémence souveraine. 
Quand la mesure émane du jury, on le reconnaît immédiatement, 
car il est facile de voir qiie la même plume a servi à formuler la 
demande et à faire les signatures. Dans presque tous les cas, la de- 
mande est écrite par l'avocat, qui, battu sur le terrain légal, se re- 
jette vers un appel à l'indulgence pour arriver à sauver son client. 
D'autres fois au contraire toutes les signatures accusent des plumes 
différentes; c'est qu'alors l'avocat, poursuivant quand même son 
œuvre de salut, est allé à domicile visiter individuellement chaque 
membre du jury, afin d'obtenir qu'il apostillât le recours en grâce. 
Quelques jurés, n'osant pas refuser absolument, font suivre leur 
nom d'une phrase restrictive. 

Toutes ces pièces réunies et formant ce qu'on nomme un dossier 
sont envoyées au conseil d'administration du ministère de la jus- 
tice, conseil composé du secrétaire-général, du directeur des af- 
faires criminelles et des grâces, du diiecteur des affaires civiles, as- 
sistés d'un secrétaire. Rien n'est négligé; on pèse les motifs qui 
militent en faveur du coupable ; souvent on se fait renseigner sur 
l'attitude qu'il a dans sa prison, on étudie la cause à nouveau; c'est 



LA PLACE DE LA ROQUETTE. 191 

en quelque sorte une révision complète du procès, à la suite de la- 
quelle on rédige un rapport qui, sur preuves discutées, conclut à 
la commutation de la peine, ou propose de laisser la justice « suivre 
son cours. » Ce rapport est transmis au ministre, qui l'accepte ou le 
r(^pudie péremptoirement, et fait parvenir tout le dossier à l'empe- 
reur. Si, au bas du rapport et au-dessous du mot a approuvé, » le 
souverain, maître absolu d'exercer sa plus haute prorogative, se con- 
tente de signer, c'est la mort; si, au contraire, selon la belle for- 
nude usitée encore aujourd'hui, « voulant préférer miséricorde à la 
rigueur des lois, » il trouve que l'expiation suprême n'est pas en 
proportion avec le crime commis, il indique en quelle peine il com- 
mue la peine capitale. 

Ces dossiers sont instructifs à plus d'un titre, et prouvent avec 
quel soin tout ce qui touche à cette redoutable question de la vie 
humaine est étudié. Les rapports définitifs sont faits avec une im- 
partialité extraordinaire; on dirait qu'ils ont été rédigés par de purs 
esprits auxquels toute passion est inconnue. Ceux qui datent du 
règne de Louis-Philippe ont un intérêt spécial; il est difficile de les 
parcourir sans émotion. Le roi paraphait chaque pièce, chaque feuil- 
let du dossier, pour bien prouver qu'il en avait pris connaissance; 
puis il donnait toujours par une phrase concise le résumé de son 
opinion et le motif qai lui faisait refuser la grâce sollicitée. Parfois 
même, dans les rapports qui lui étaient présentés, il découvrait 
des raisons d'indulgence, des prétextes peut-être (il avait horreur 
de la peine de mort) qui avaient échappé au ministre ; il les faisait 
valoir en note, et le plus souvent, dans ce cas-là, il commuait la 
peine. Il ne signait jamais que de ses initiales; une seule fois il s'est 
départi de cette habitude, comme pour mieux affirmer qu'il ne vou- 
lait à aucun prix avoir pitié d'un criminel si profondément endurci. 
De sa grosse et forte écriture , sur le rapport concernant Lacenaire 
et concluant à l'exécution, il écrivit « Louis-Philippe, » en toutes 
lettres. 

Aussitôt que le rapport du garde des sceaux a été approuvé par 
l'empereur, le procureur-général près la cour impériale de Paris en 
est prévenu par dépèche spéciale, et il est « prié de faire procéder 
sans aucun délai à l'exécution de l'arrêt de condamnation. » Le pro- 
cureur-général, agissant immédiatement et d'urgence par un de 
ses substituts, adresse alors sept réquisitoires : 1" au préfet de po- 
lice pour lui donner avis et le mettre à même de prendre les me- 
sures nécessaires au maintien de l'ordre avant et pendant l'exécu- 
tion; 2" à l'aumônier pour l'inviter à se rendre à la prison quelque 
temps avant l'exécution, afin d'assister le condamné dans ses der- 
niers momens ; 3" au commandant de la gendarmerie de la Seine, 
afin qu'il ait à envoyer un piquet de six hommes à cheval au rond- 



192 REVUE DES DEUX MONDES. 

point de la Roquette pour assurer le bon ordre pendant les prépa- 
ratifs de l'exécution, plus un piquet de vingt hommes, également à 
cheval, pour prêter main-forte à l'exécution, « après laquelle quatre 
homm&s escorteront le cadavre jusqu'au lieu de sa sépulture; » h" au 
charpentier des travaux du département de la Seine, lui enjoignant 
de dresser l'échafaud à l'heure et au lieu indiqués; 5" au directeur 
de la Roquette, pour qu'il ait à livrer le condamné à l'exécuteur; 
6" au même directeur pour qu'il ait à tenir prêt un local où le gref- 
fier de la cour impériale devra dresser le procès-verbal de l'exécu- 
tion; enfin le dernier, qui est ainsi conçu : « l'exécuteur en chef 
des arrêts criminels de la cour impériale de Paris extraira demain, 
tel jour de ce mois, de la maison du dépôt des condamnés, le 
nommé ..., et le conduira à ... heures précises du matin, au rond- 
point de la rue de la Roquette, où il lui fera subir la peine de mort 
prononcée contre lui par arrêt de la cour d'assises, le ..., pour as- 
sassinat. » Une heure après que ces sinistres formules ont été 
écrites et signées, elles sont parvenues à destination; c'est le soir, 
au dernier moment, que les dépêches sont expédiées, afin que Paris 
ignore le plus longtemps possible l'exécution qui se prépare. 

II. 

Les cinq formes de la peine capitale, avant la révolution fran- 
çaise, étaient l'écartellement, le feu, la roue, la décollation et le 
gibet. La roue, sur laquelle le patient était attaché après avoir reçu 
les « six coups vifs » qui lui brisaient les bras, les avant-bras, les 
jambes, les cuisses, était réservée, ainsi que le gibet, au commun 
des malfaiteurs; vers le commencement du siècle dernier, l'exé- 
cuteur de Paris déployait une telle élégance lorsqu'il rouait un con- 
damné que le peuple l'avait surnommé maître Jean Roseau (1). L'é- 
cartellement, le plus horrible supplice qu'on ait inventé en Europe, 
avec adjonction de tenaillemens ardens et d'huile bouillante, était 
la punition des régicides; le feu brûlait les sacrilèges; la décolla- 
tion, spécialement gardée pour les gentilshommes, ne comportait 
point l'idée d'infamie. Lorsque le comte de Horn fut condamné à 
la roue, sa famille insista très vivement, mais en vain, auprès du 
régent pour que le coupable fût décapité, afin que les cadets et 
les filles de sa maison pussent entrer dans l'ordre de Malte et dans 

(1) Le supplice de la roue n'entraînait parfois qu'une mort très lente. Barbier ra- 
conte dans son Journal (t. III, p. 402) que le 18 décembre 1742 un jeune bomme 
resta vingt-deux heures sur la roue. « On a relayé, dit-il, les confesseurs pendant la 
nuit, d'autant plus que la place sur un échafaud est un peu froide.» Ou obtint de mes- 
sieurs de la TourncUc l'autorisation de l'étrangler, « ce qui a été fait ce matin , mer- 
credi 19, à dix bcuros, ajoute Barbier, sans quoi il y serait peut-être encore. » 



LA PLACE DE LA ROQUETTE. 193 

les chapitres nobles de chanoinesses. Toutes ces puérilités cruelles, 
sévèrement maintenues par le droit coutumier, ont aujourd'hui dis- 
paru pour jamais; l'article 12 du code pénal est formel : « tout 
condamné à mort aura la tête tranchée. » 

Dès les premiers jours de la révolution, on se préoccupa d'infliger 
aux coupables un supplice uniforme; l'humanité eut peu de part à 
cette résolution, un tout autre mobile dirigea les législateurs. Aux 
premières heures d'une ère d'égalité rêvée depuis si longtemps et 
enfin ouverte, ils voulaient, pour faire jouir le peuple tout entier d'un 
privilège étrange, jalousement défendu jusqu'alors par une caste 
particulière, ôter à la peine capitale cette note d'infamie qui rejail- 
lissait sur des familles innocentes. En effet, les préjugés étaient tels 
encore qu'il était honteux d'avoir un frère non pas mis à mort pour 
ses crimes, mais mis à mort d'une certaine façon, par la corde ou 
sur la roue. C'était le renversement de la morale contenue dans le 
fameux vers : 

Le crime fait la honte, et non pas l'échafaud. 

Il était convenu, avéré que la hache seule laissait aux parens du 
coupable exécuté tous les droits dont ils pouvaient jouir; on adopta 
la hache, mais la hache modifiée, devenue mécanique et agissant, 
pour ainsi dire, d'elle-même, sans que l'homme fût obligé de la 
manier. Cette préoccupation du genre de supplice et de l'infamie 
qui s'y rattache ressort avec une lucidité extraordinaire de toutes 
les discussions de l'assemblée nationale. 

L'instrument qu'on appelle « les bois de justice » fut inventé, nul 
ne l'ignore, par Guillotin, un médecin philanthrope et fort doux. 
Eut-il connaissance de la mannaja des Génois, de la maideii des Ecos- 
sais? Cela est fort douteux; il est plus probable que l'idée première de 
son invention lui vint en regardant des ouvriers enfoncer des pilotis 
à l'aide d'une chèvre (techniquement une sonnette), car le méca- 
nisme est identique. Ce fut dans la séance du 28 novembre 1789 
qu'il proposa sa machine à l'assemblée, qui ne paraît pas y avoir 
donné une grande attention. Plus tard, le 3 avril 1792, un rapport 
fut présenté et adopté. Dès le 17 du même mois, on fit des essais 
sur des cadavres et sur des animaux. Guillotin avait donné au fer la 
forme horizontale; en tombant, il n'agissait guère que comme un 
coin; la décollation n'était pas complète, les animaux qui servaient 
aux expériences n'étaient guère que mutilés et assommés. Ce fut le 
docteur Louis, secrétaire perpétuel de l'Académie de chirurgie, qui 
indiqua la forme oblique; le problème était résolu, et dans cet hor- 
rible couperet on se complut à voir alors un emblème du triangle 
égalitaire. Pendant quelque temps, on appela l'instrument la Loiii- 

TOME LXXXV. — 1870. 13 



194 REVUE DES DEUX MONDES. 

sctte — en l'honneur des heureuses modifications que le chirurgien 
Louis y avait apportées; mais cela ne dura pas, et le nom de guillo- 
tine est devenu impérissable. Elle fonctionna la première fois pour 
un voleur de grand chemin nommé Pelletier, qui fut décapita le 
27 mai 1792. Guillotin ne se tenait pas d'aise : plus d'infamie lé- 
guée aux enfans, plus de maladresse à redouter. Dans son enthou- 
siasme, il dit un mot sinistre qu'on a retenu : a sans l'appréhension 
de la mort, on n'éprouverait aucune souffrance, car on ne ressent 
tout au plus qu'une légère fraîcheur! » Le pauvre homme devait 
changer de langage, et lorsqu'il vit à quoi servait, dans ces temps 
d'effroyable confusion, ce qu'il aimait à appeler « son philanthropi- 
que instrument, » il fut bien près d'être désespéré. On a dit que lui- 
même, ayant été guillotiné, avait pu apprécier la perfection de sa 
machine : c'est une erreur; il est mort à Paris, rue de la Sourdière, 
le 26 mars 181/i, à l'âge de soixante-seize ans. 

La guillotine est aujourd'hui plus légère, moins ample, plus ma- 
niable qu'autrefois ; mais c'est toujours le même instrument, et les 
modifications qu'on lui a fait successivement subir n'ont rien changé 
ni à son mécanisme particulier ni à sa forme générale. C'est une es- 
trade carrée de h mètres de long sur 3'" 80 de large; elle est dressée 
à 2 mètres du sol sur quatre chevalets. Le plancher est entouré d'une 
balustrade à claire-voie, on y monte par un escalier de dix mar- 
ches. Aux deux tiers de la longueur s'élèvent deux montans paral- 
lèles couronnés d'un linteau qu'on appelle le chapeau; ils ont une 
hauteur de k mètres et un écartement de 37 centimètres; au cha- 
peau est fixé le glaive, composé d'une lame d'acier triangulaire em- 
manchée à l'aide de trois boulons dans un mouton de plomb qui lui 
donne un poids considérable. Le mouton a 35 centimètres de large 
et la lame 30 à sa plus grande largeur ; la hauteur totale de l'un et 
l'autre est de 80. A un mètre du parquet, deux planches, pla- 
cées l'une au-dessus de l'autre dans le plan vertical et percées 
chacune d'une demi-circonférence, offrent exactement, lorsqu'elles 
sont réunies, l'apparence d'une pleine lune; la partie inférieure est 
fixée aux montans, la partie supérieure mobile, glissant dans des 
rainures latérales, peut être haussée ou abaissée à volonté. Entre 
les poteaux et la dernière marche de l'escalier se trouve la bas- 
cule, planche étroite, faisant directement face à la lunette.' Au 
repos, elle est verticale; il suffit d'un geste de propulsion pour la 
rendre horizontale; en s'abattant, elle tombe sur une tablette soli- 
dement étayée, plus longue qu'elle et aboutissant aux planches de 
la lune. La bascule, garnie de galets, roule sur cette table, et par 
une action très rapide porte le cou du condamné sur la demi-lune 
inférieure de façon à l'y emboîter. A droite de la bascule, et y 
tenant par des charnières, un plan incliné est disposé de manière à 



LA PLACE DE LA ROQUETTE. 195 

prendre son point d'appui sur le bord même d'un énorme panier 
d'osier doublé d'une caisse de zinc et rempli de son. Sous la bas- 
cule et la lunette s'étend une auge de forme oblongue; devant 
les poteaux, on place une sorte d'appareil qui ressemble à un dos- 
sier de baignoire, afin que si, par suite d'un faux mouvement, la 
tête échappe à l'aide chargé de la tenir, elle ne roule pas sur l'écha- 
faud, et ne soit point aperçue du public. Tout l'instrument et les 
ustensiles accessoires sont peints d'une désagréable couleur sang 
de bœuf tirant sur le chocolat. 

La bascule est garnie d'une Rouble courroie armée de boucles 
afin de neutrahser la résistance possible du patient; mais on ne 
s'en sert jamais. La demi -lune supérieure s'abat brusquement à 
l'aide d'un mécanisme fort simple mis en œuM'e par un bouton 
qu'on n'a qu'à pousser; le glaive est fixé au chapeau dans une pince 
en forme de 8 dont la partie inférieuie s'ouvre quand la partie su- 
périeure se ferme; un cordon d'appel correspondant à un bec de 
cane placé au-dessus et tout près du bouton de la demi-lune fait 
jouer un levier qui, rapprochant les deux branches supérieures de la 
pince, force les branches inférieures à s'écarter; la tête du mouton 
glisse dans l'intervalle ouvert, et le glaive, précipité par la masse 
qui le surmonte, tombe avec une rapidité foudroyante qu'accélère 
encore l'action de galets de fer poli roulant dans des rainures de 
cuivre fixées le long des poteaux et faisant corps avec eux. Dans sa 
chute, il rase précisément la surface externe de la lunette, et vient 
prench*e appui, par les bords plus étendus du mouton, sur deux 
ressorts à boudin surmontés d'un fort dé en caoutchouc qui amortit 
le choc et en neutralise le bruit. On comprend dès lors avec quelle 
sécurité, avec quelle simplicité, l'œuvre terrible de la justice peut 
s'accomplir. Le condamné, parvenu sur l'échafaud, se trouve de- 
bout devant la bascule verticale, cpi lui vient, d'une part, au-des- 
sus des chevilles, de l'autre, à moitié de la poitrine; en face de lui 
s'ouvre la lunette, dont la portion mobile est relevée. L'exécuteur 
pousse la bascule, qui s'abat, la roule; la tête semble se jeter d'elle- 
même dans la baie semi-circulaire, un aide la saisit par les cheveux. 
Il reste deux gestes à faire, l'un qui presse le bouton de la demi- 
lune, immédialement abaissée sur le cou du malheureux, — l'autre 
qui, tournant le ressort du glaive, le détache. La tête, séparée vers la 
quatrième vertèbre cervicale, est lancée dans le panier, pendant que 
l'exécuteur, d'une seule impulsion de la main, y fait glisser le corps 
sur le plan incliné. La rapidité de l'action est inexprimable, et la 
mort est d'une telle instantanéité qu'il est difficile de la comprendre. 
Le glaive oblique et alourdi de plomb agit à la fois comme coin, 
comme masse et comme faux; il tombe d'une hauteur de 2"', 80; il 
pèse 60 kilogrammes, ce qui, en tenant compte de l'action de la 



196 REVUE DES DEUX MONDES. 

pesanteur, produit ww travail équivalant à 168 kilogrammètres(l). 
Le couteau fait donc le même effet que produiraient 16,800 kilo- 
grammes tombant de la hauteur d'un centimètre, La chute, calcu- 
lée mathématiquement, dure 3//i de seconde (exactement 75.562). 
On pourrait croire que l'instrument n'a besoin que d'être dirigé et 
qu'il fait lui-même sa sanglante besogne; on se tromperait. L'homme 
qui a reçu la mission de faire subir la peine capitale doit déployer 
une grande adresse et une force peu commune. D'une seule main il 
doit contenir le condamné, et ce n'est pas toujours facile. Lescure, 
guillotiné en J85Û, lutta, saisit e«tre ses dents la main droite de 
l'exécuteur et lui fit une morsure profonde dont celui-ci porte en- 
core la cicatrice; Avinain, l'horrible boucher qui coupait ses victimes 
en morceaux et les jetait à la Seine, se détourna si violemment 
qu'on fut obligé de le saisir à deux mains par les épaules pour l'im- 
mobiliser. Rarement les condamnés se mettent ainsi en résistance, 
mais, quel que soit leur abattement ou leur résignation, l'instinct 
vital subsiste et se défend. Tous sans exception, quand ils n'ont pas 
perdu connaissance, une fois qu'ils sont basculés, dans cet instant si 
rapide que l'œil peut à peine l'apprécier, obéissent à un mouvement 
involontaire, inconscient, et qu'on pourrait appeler fatal. Au lieu de 
porter la tète en avant, ils la rejettent à droite, fuyant ainsi l'exé- 
cuteur qui est debout à leur gauche, et au lieu de se placer dans la 
demi-luns ils vont buter contre le poteau. Il faut alors les ramener 
dans la position qu'ils doivent occuper, les ajuster, selon l'affreuse 
expression du métier, et ce seul effort, accompli avec une vivacité 
plus prompte que la pensée, nécessite une force extraordinaire. — 
Après chaque exécution, j'ai les saignées brisées, dit l'exécuteur. 
— Les rôles sont distribués d'avance entre les acteurs de cette lu- 
gubre tragédie; l'un des aides saisit la tête, l'autre soulève la bas- 
cule par en bas et pèse sur les jambes du patient, pendant cfue 
l'exécuteur hâte le dénoûment. Tous ces mouvemens combinés, dif- 
férons les uns des autres, accomplis par trois personnes, concou- 
rant au même but , doivent être faits avec une simultanéité irré- 
prochable, sinon les plus graves inconvéniens pourraient en résulter. 
Il n'y en a pas à redouter avec l'exécuteur en chef actuel des 
hautes œuvres de la justice; on peut lui appliquer le mot dont Sué- 
tone a frappé Caligula : decollandi artifc.r. C'est un colosse, il a 
plus de six pieds de haut; il a le sang-froid, la vigueur et l'adresse. 
A voir sa grande taille, ses fortes épaules, ses cheveux blancs, ses 
larges mains, qu'il a fort belles et très soignées, on se prend à re- 
gretter qu'il ne porte pas le surcot rouge et la capuce des tortion- 

{\\ Le kilogrammètre est l'unité égale au travail correspondant à l'élévation du poids 
d'un kilogramme à une hauteur d'un mètre. Du reste voici la formule : 
P. h. = 60 X 2,80 = 168. 



LA PLAGE DE LA ROQUETTE. 197 

naires du moyen âge. Gomme s'il était en deuil de ceux que la jus- 
tice lui a livrés, il est couvert de vètemens noirs qui sont d'une 
propreté recherchée. Il est très réservé d'attitude , ingénieux du 
reste et inventeur; il a apporté au triste instrument qu'il gouverne 
des améliorations notables et qui ont profité aux condamnés. Il a 
beau se dire qu'il est le représentant de la justice, et que pour 
l'acte suprême de son ministère elle lui a confié le glaive impec- 
cable qui ne doit jamais frapper à faux; il n'en est pas moins ému 
et troublé chaque fois qu'il va tuer im homme. A la suite de pres- 
que toutes les exécutions, il est malade pendant plusieurs jours. 

Le temps n'est plus où il était interdit à l'exécuteur d'habiter 
dans l'intérieur des villes. Il faut qu'il y vive au contraire à la dis- 
position de la justice, qui doit pouvoir l'appeler et le requérir à 
toute heure de jour et de nuit. Il est chargé des exécutions dans 
les sept départemens ressortissant à la cour impériale de Paris. On 
ne croit plus, comme au siècle dernier, qu'il tient table ouverte pour 
les gentilshommes pauvres, on ne va plus lui demander de quoi com- 
poser des philtres et des onguens mystérieux; mais il n'en est pas 
moins un personnage ténébreux et redouté sur qui pèse une sorte 
de déchéance injuste, — car, si la loi doit être exécutée, il lui faut 
bien un exécuteur, — et que M. de Maistre n'a pu relever dans l'o- 
pinion publique en disant qu'il est la clé de voûte de l'édifice so- 
cial. C'est un humble et terrible fonctionnaire qui, pour accom- 
plir sa tâche, sort momentanément de l'ombre où il se complaît. 
Il est peu payé, même misérablement, si l'on songe à ce qu'il est 
obligé de faire. Avant la révolution, l'exécuteur percevait sous le 
nom de havagc ou de riflerie un droit sur les céréales apportées 
à Paris, qui lui valait environ 17,000 livres par an. C'était là son 
traitement fixe, indépendamment des factures, à prix débattu, que 
le parlement lui faisait payer après chaque exécution. Aujourd'hui 
il a un abonnement de 9,000 francs pour entretenir, loger, trans- 
porter les bois de justice, fournir ce qu'on nomme les accessoires, 
conduire le cadavre au cimetière, solder les charpentiers ; de plus 
il a un traitement annuel de /i,000 francs; ses deux aides sont 
payés 1,500 francs chacun. 

Pour serrer la vérité d'aussi près que possible dans cette étude, 
j'ai suivi toutes les phases d'une exécution, et je prie le lecteur de 
m'en savoir quelque gré. Il me suffira de les raconter, car ces spec- 
tacles solennels offrent tous les mêmes péripéties, et passent dans un 
ordre immuable, fixé d'avance, sous les yeux du public. Dès qu'on 
a su par les journaux que le pourvoi en cassation était rejeté, cha- 
que soir des groupes de curieux se sont réunis place de la Roquette 
et ont attendu; vers une heure du matin, voyant que rien d'anor- 
mal ne se produisait, ils se sont dissipés; avant le jour, d'autres 



198 REVUE DES DEUX MONDES. 

sont venus, et sont partis désappointés à travers les rues désertes. 
Un soir cependant, vers onze heures, on a vu des hommes porteurs 
d'une lanterne inspecter le pavage qui s'étend devant la prison; des 
sergens de ville, sous la conduite d'un officier de paix vêtu de son 
élégant costume, ont pris position çà et là à l'angle des rues. Nul 
doute, « c'est pour demain matin. » Les plus avisés, ceux qui ne 
veulent perdre aucun détail, se rendent rue Folie-Regnault et s'in- 
stallent en face d'une grande masure. C'est là, en effet, dans un 
vaste hangar volontiers fréquenté par les araignées, mal défendu 
contre les intempéries par un vitrage à moitié défoncé, que sont re- 
misés les bois de justice. On les charge dans un fourgon en ayant 
soin d'y joindre un double glaive, car un accident pourrait sur- 
venir, auquel il faudrait parer immédiatement. Dans une autre voi- 
ture couverte et fermée, assez semblable à celles dont les grands 
magasins de nouveautés font usage aujourd'hui pour transporter 
leurs marchandises, on a placé le panier qui doit recevoir le corps 
du supplicié et lui servir de cercueil jusqu'au cimetière. Vers mi- 
nuit, tout est prêt; l'exécuteur veille à ce que rien ne soit oublié; ses 
aides sont à côté de lui, l'équipe des ouvriers charpentiers est au 
complet. On ouvre la porte charretière à deux battans, et le lugubre 
cortège se met en marche. 

L'exécuteur, reconnaissable à sa taille exceptionnelle, attire tous 
les yeux. Des jeunes gens, des enfans, curieux et peu réservés, le 
devancent, se retournent pour le mieux voir et s'approchent de lui. 
Il lui suffit de relever la tête et de les regarder; ils s'arrêtent, recu- 
lent et s'éloignent. En cinq minutes, on est sm' la place de la Ro- 
quette, devant la porte de la prison. Des groupes indiscrets se mas- 
sent sur l'emplacement même où l'échafaud doit être dressé; des 
sergens de ville les font refluer jusqu'au-delà des trottoirs qui bor- 
dent la rue Gerbier et la rue de la Yacquerie; sur la place même, 
qui s'étend jusqu'à la maison des jeunes détenus, on ne tolère per- 
sonne. Les bois ont été retirés par faisceaux numérotés de la voiture 
qui les contenait; à la lueur douteuse de deux lanternes, on com- 
mence l'opération, qui dure trois heures. Les chevalets sont placés, 
on assujettit la fourche qui soutient le plancher au-dessous de l'en- 
droit précis où s'appuient les montans et où le choc doit se pro- 
duire; avec grand soin, au fil à plomb, on équilibre ces fondations 
de la charpente, car la moindre déviation, détruisant le parallélisme 
des deux poteaux, pourrait neutraliser l'action du glaive en l'empê- 
chant de glisser dans les rainures avec la force irrésistible qui doit 
l'entraîner. Toutes les pièces, jointes par des boulons, sont faites 
pour être assemblées sans qu'on soit forcé d'employer le marteau; 
mais il arrive parfois qu'elles ont joué^ et, pour les réunir, on les 
frappe à coups de maillet; alors, dans la foule qui augmente d'in- 



LA PLACE DE LA ROQUETTE. 199 

stant en instant, chacun lève la tête et se hausse sur les pieds pour 
mieux voir. 

Le lieu est sinistre par lui-même et semble avoir été choisi pour 
produire une impression profonde. Derrière l'échalaud s'allonge 
dans sa morne laideur la haute muraille du dépôt des condamnés; 
c'est là que sont renfermés momentanément ceux que la cour d'as- 
sises de la Seine envoie, pour expier leurs crimes, dans les prisons 
centrales, au bagne de Toulon, dans les colonies pénitentiaires de la 
]Souvelle-Calé<:!onie ou de Cayenne la pestiférée. En face, un mur 
d'enceinte non moins élevé, non moins triste d'aspect, entoure la 
prison des jeunes détenus, où, dans des cellules isolées, étroitement 
surveillées, des enfans font le corrupteur apprentissage de la vie du 
crime et des chiourmes, 11 est difficile de ne pas se dire que pour 
plus d'un c'est là le point de départ d'une route qui aura sa station 
au dépôt des condamnés, et sa dernière étape sur l'échafaud même. 
A gauche, la longue rue de la Roquette, bordée d'humbles masures 
fermées où pendant le jour s'agitent les industries funéraires, mar- 
briers, marchands de couronnes d'immortelles, s'enfonce dans la 
nuit, que combat à peine la clarté des réverbères. A di'oite, la rue 
monte et meurt au pied de la colline où verdoie la haute-futaie du 
Père-Lachaise. C'était pendant l'été; les constellations cheminant 
dans le ciel pur semblaient, de leurs grands yeux d'or, regarder la 
laide besogne qu'on faisait sur la place. 

Toutes les lumières des maisons étaient éteintes; à peine çà et 
là quelques lueurs errantes apparaissaient aux fenêtres des caba- 
rets, où des curieux privilégiés avaient trouvé, à prix d'argent, 
un bon endroit pour bien voir, La foule, singulièrement grossie, 
s'agitait dans l'ombre. Elle est ignoble, cette foule, il n'y a pas 
d'autre mot pour la qualifier. Des hommes, des enfans se couchent 
contre le rebord des trottoirs et tâchent de dormir une heure ou deux 
en attendant que le moment soit venu; d'autres, ayant ramassé quel- 
ques menus bois, font chauffer du café et du vin, chantent, s'inter- 
pellent, échangent des plaisanteries dont la niaiserie seule égale 
l'obscénité; à quelques cris de femmes mêlés à des rires, on peut 
facilement imaginer ce qui se passe dans certains groupes où les cu- 
rieux sont plus pressés. De quoi se compose cette tourbe que Paris 
jette vers la place de la Roquette pendant la nuit qui précède les exé- 
cutions? De gens du quartier alléchés par le spectacle et qui sont là, 
comme ils le disent eux-mêmes, en voisins, — de rôdeurs de tout 
genre, vagabonds, filous et mendians qui, ne sachant où trouver un 
asile, viennent dépenser là les heures d'une nuit qu'ils auraient 
sans doute passées sous un pont, aux fours à plâtre des carrières 
d'Amérique ou dans le violon d'un poste de police. Les femmes y 



200 REVUE DES DEUX MONDES. 

sont nombreuses, filles insoumises, coureuses d'aventure, faisant 
la débauche le soir, le jour le vol à la détourne; j'en ai vu qui por- 
taient sur leurs bras de tout petits enfans, et donnaient sans eiïort 
la repartie aux propos salés qu'on leur lançait. Il y a là aussi des 
filles de la haute prostitution et ceux qui les hantent; au sortir 
d'un café à la mode du boulevard des Italiens, elles ont rencontré 
un gamin ou un cocher de fiacre qui les a prévenues qu'une exé- 
cution capitale se préparait; il leur a offert, moyennant 20 francs, 
de les conduire près de la Roquette; avec joie, elles ont accepté 
cette partie de plaisir et elles sont venues. Celles-là et leurs com- 
pagnons ne sont pas un moins triste spectacle ; leur visage, où la 
peinture effacée laisse transparaître un teint jaune et morbide, leurs 
belles toilettes fripées par le frôlement de la foule, la fatigue de leurs 
traits flétris, montrent le vice à nu, dans ce qu'il a de moins excu- 
sable, de plus provoquant. A l'exécution de La Pommeraye, il y en 
eut qui apportèrent de quoi souper, sans oublier le vin de Cham- 
pagne. 

Il faisait presque froid. L'exécuteur, assis devant la muraille de 
la Grande-Roquette sur une chaise, avait regardé dresser l'échafaud 
sans dire une parole et sans mettre la main à la besogne. Le chef de 
l'équipe vint le prévenir que tout était terminé, il gravit alors les 
marches et il apparut sur la plate-forme. Minutieusement il examina 
toutes les parties de la machine, fit jouer le glaive qu'on laissait len- 
tement glisser, et sur lequel il appuyait fortement de la main pour en 
assurer le jeu régulier. Promenant sa lanterne devant chaque boulon, 
autour des jointures, essayant les ressorts, donnant à toute chose, en 
un mot, le coup d'œil du maître, il reconnut que nul accident n'était 
à redouter. Quelques soldats sortis du poste tournaient autour de 
l'instrument du grand supplice; ils se parlaient à voix basse, comme 
on fait involontairement dans la chambre d'un mort, et se mon- 
traient du doigt l'énorme couteau remonté, dont la forme trian- 
gulaire paraissait formidable. Vers trois heures du matin, une ru- 
meur prolongée sortit de la foule; un bruit rhythmique de pas scan- 
dés s'accusa, que dominait le hennissement des chevaux. C'était la 
garde de Paris qui arrivait; 120 hommes à pied, 80 à cheval, ou- 
vrirent la masse des curieux et se déployèrent sur la place. Quelques 
commandemens retentirent, on entendit le froissement métallique 
des fusils, et les pelotons allèrent prendre position. 120 sergens de 
ville d'arrondissemens, 70 de la brigade centrale, sous la conduite 
de h officiers de paix , maintenaient l'ordre et bordaient les trot- 
toirs, au-delà desquels ils repoussaient les impatiens. Un peu plus 
tard, 26 hommes à cheval de la gendarmerie de la Seine, grandis 
par leur incommode bonnet à poils, vinrent former un demi-cercle 



LA PLACE DE LA ROQUETTE. 201 

en face de l'échafaud. A chacun de ces incidens nouveaux, une émo- 
tion nouvelle vous saisit, car on sent que le drame s'accélère, et qu'il 
touche à sa fin. 

Nul fonctionnaire de la prison ne s'est couché, ni le directeur, ni 
le greffier, ni les gardiens. Dans le premier guichet, on cause du 
condamné. C'est un homme qui va mourir, et qui peut-être avait 
encore de longs jours à vivre; on le plaint sans même chercher quels 
ont été ses crimes. Chacun émet son opinion sur l'attitude qu'il aura 
aii moment suprême, et la plupart disent : Il planchera (il mon- 
trera de la faiblesse). Un gardien arrive; il vient d'être relevé de sa 
veille, il quit'e le malheureux^ A la fois tout le monde lui demande : 
Comment est-il? — Il est triste, il ne dort pas, il est inquiet, il se 
méfie de quelque chose; quand je suis parti, il m'a dit : Adieu, je 
vois bien que ça ne peut plus tarder; nous ne nous reverrons pas, 
et cependant moi, à la place de l'empereur, je ferais grâce! — Jus- 
qu'à la dernière seconde, c'est là l'idée poignante qui les torture : 
aurai-je ma grâce? pourquoi ne l'aurais-je pas? 

Le pâle crépuscule du matin a blanchi le ciel; la foule est hideuse 
à contempler; les faces hâves, fatiguées, ont un aspect morne et 
hébét^ qu'on ne peut guère voir sans dégoût; elle s'ouvre pour 
laisser passer un petit homme vêtu d'une soutane; on s'écarte avec 
respect, quelques têtes se découvrent, c'est l'aumônier. Rapidement, 
évitant de regarder l'échafaud, il se dirige vers la Roquette et pé- 
nètre dans le premier guichet. La justice elle-même, je l'ai dit, 
le prévient et l'invite à donner les consolations dernières à celui 
qui va mourir. Autrefois il n'en était pas ainsi. Rarbare, violente, 
anticipant sur la volonté de Dieu, la justice française ne se con- 
tentait pas de tuer le corps, elle cherchait à tuer l'âme; elle oubliait 
que saint Paul a dit : « Je condamne celui qui a péché, et je le 
livre à Satan pour la mort de sa chair, afin que son esprit soit sauvé 
au grand jour du Seigneur! » Elle refusait au condamné l'assis- 
tance d'un prêtre qui pût rassurer ce cœur anxieux et lui donner 
l'absolution. Ce fut Charles VI qui, le premier, sur les instances 
de Pierre de Craon, promulgua, le 12 février 1396, une ordon- 
nance qui déclarait qu'à l'avenir les condamnés à mort pourraient 
être confessés avant d'être menés au supplice. Entré dans le gui- 
chet, où chacun s'est levé à sa vue, l'aumônier dépose sur une plan- 
chette le surplis qu'il revêtira pour aller au cimetière donner l'ab- 
soute au corps sur lequel nulle prière solennelle ne sera dite dans 
les églises. Il échange quelques paroles avec les gardiens, il évite 
de parler du condamné, et, comme pour fuir les regards qui le 
cherchent involontairement, il s'asseoit dans un coin, absorbé par 
la lecture de son bréviaire. 



202 REVUE DES DEUX MONDES. 

III. 

A quatre heures, le chef du service de sûreté arriva, et alors on 
vit revenir l'exécuteur, qui s'était absenté ; il reprit sa place de- 
vant les murs de la Roquette, assis, l'air souffrant et préoccupé. 
Le ciel, si brillant pendant la nuit, s'était couvert; un vent vio- 
lent de nord-ouest passait par rafales, et chassait les nuages amon- 
celés -qui semblaient se perdre derrière les hauteurs boisées du 
Père-Lachaise. Les officiers se promenaient désœuvrés, causant 
entre eux, avec l'air de vague ennui de ceux qui accomplissent une 
corvée obligatoire. Vers quatre heures et un quart, le commissaire 
de police du quartier, le greffier de la cour impériale, le directeur 
du dépôt des condamnés, le chef du service de sûreté, l'aumônier 
visiblement troublé, étaient réunis dans le premier guichet de la 
prison. Le directeur, le chef de la sûreté, consultaient leur montre; 
lorsque l'aiguille fut sur quatre heures et demie, ils dirent : Il est 
temps, et l'on se mit en marche. 

On traverse la grande cour, le second guichet, les couloirs bordés 
de cellules où le bruit des pas a dû réveiller plus d'un détenu, 
et par un étroit escalier tournant l'on arrive au quartier de l'in- 
firmerie. Un porte -clés en ouvre la porte avec mille précautions 
pour ne pas troubler à la deniière minute de son sommeil celui 
qui bientôt va entrer dans la nuit qui ne finit pas. La porte de sa 
cellule était entrebaillée, on entra; l'homme, couché sur le dos 
dans son petit lit, paraissait assoupi. Le chef du service de sû- 
reté lui dit : « Votre pourvoi a été rejeté par la cour de cassation, 
votre recours en grâce n'a point été accueilli, l'heure est venue. » 
Comme poussé par un ressort qui se détend, il se redressa brusque- 
ment et se tint assis, muet, regardant autour de lui, immobile dans 
sa camisole de force. L'aumônier le saisit dans ses bras, lui donna 
le baiser de paix et murmura : « Du courage, fiez-vous à la misé- 
ricorde divine. » Le chef de la sûreté reprit : « Il faut vous lever. » 
Sans dire un mot, sans faire un geste qui indiquât, non pas la ré- 
sistance, mais seulement une velléité d'hésitation, l'homme sortit de 
son lit. Les gardiens l'habillèrent, non point avec le costume de la 
prison, mais avec ses propres vêtemens qu'on avait apportés. On lui 
enleva la camisole de force; quand il vit ses mains nues, il les con- 
templa avec une sorte de sentiment de pitié; elles étaient solides, 
bien dessinées, aptes aux œuvres de l'adresse et de la force. On eût 
dit que pour lui elles étaient l'emblème de la vie même, et qu'il 
pensait : quoi! si tôt! tout va-t-il finir? Lorsqu'on lui eut passé 
sa chemise, on le fit rentrer dans la camisole, opération lente et 
cruelle qui prolonge le supplice et ne sert à rien. Pendant tout 
ce temps, l'aumônier lui pariait à voix basse; l'homme l'écoutait. 



LA PLACE DE LA ROQUETTE. 203 

mais n'avait pas encore desserré les lèvres. Le visage n'était point 
décomposé, l'œil était calnre, la pâleur n'avait rien d'excessif; l'âme 
qui habitait ce corps robuste, modelé avec une vigueur élégante et 
destiné à vivre cent ans, n'éprouvait évidemment ni colère ni ré- 
volte; elle était résignée, préparée, et peut-être, malgré l'inévi- 
table aîgoisse, satisfaite d'être enfin délivrée. Lorsqu'il fut vêtu et 
chaussé, l'homme fit un imperceptible mouvement de tête qui si- 
gnifiait : me voilà, marchons ! En ce moment, le chef de la sûreté 
lui dit : (( Avez-vous quelque chose à révéler qui puisse éclairer la 
justice? » Alors et pour la première foi-s depuis qu'on avait pé- 
nétré dans sa cellule, il parla. Il récrimina contre un témoin qu'il 
.accusait de « son malheur, » contre sa propre fille, qui l'avait cruel- 
lement chargé pendant l'instruction et les débats. Le prêtre s'ap- 
procha, mettant un doigt sur ses lèvres avec un geste de silence, 
l'entraîna dans un coin, et lui murmura quelques mots à l'oreille. 
Le malheureux inclinait la tête, mais sans faiblesse; pendant quel- 
ques secondes, il ferma les yeux comme pour mieux se pénétrer des 
paroles qu'il entendait. Tous les assistans étaient silencieux et re- 
cueillis. On fit un signe au prêtre, qui comprit. Le condamné, de- 
bout, jeta un regard sur sa cellule, et un faible frémissement passa 
sur ses lèvres serrées; il s'approcha de deux gardiens et leur dit en 
tendant vers eux ses mains emprisonnées dans les manches fermées 
de sa camisole : « Adieu, vous avez été bons pour moi, je vous re- 
mercie. » L'un d'eux, un jeune homme, se détourna pour cacher ses 
larmes et ne put répondre; l'autre, un vieillard tout blanc, éclata en 
sanglots. 

On s'écarta devant l'homme, qui prit la tête du cortège, ayant 
à ses côtés un gardien et l'aumônier. Tous les assistans suivirent. 
Dès qu'il eut franchi le seuil de son cabanon, il se trouva dans la 
grande antichambre qui précède les trois cellules spécialement ré- 
servées aux condamnés à mort, cellules de lugubre mémoire, où 
Pianori, Orsini, Verger, La Pommeraye, Philippe, Lemaire, Avinain 
et tant d'autres ont vécu leurs dernières heures. L'aumônier en- 
traîna rapidement l'homme dans une des cellules entr'ouvertes, et 
referma la porte sur lui; là, sans doute, en vertu du pouvoir qui lie 
et délie pour la terre et pour le ciel, il donna l'absolution à celui 
qui n'avait plus rien à attendre que de Dieu. Il dut lui imposer les 
mains et prononcer les paroles d'espérance extra-humaine qui font 
le cœur vaillant et raffermissent les courages près de défaillir. Cela 
ne dura pas une minute, car les instans étaient comptés; la moi't et 
la justice doivent se rencontrer exactement au rendez-vous qu'elles 
se donnent. On se remit en marche, on traversa le portique qui 
longe le petit jardin, où les lilas frissonnaient au souffle de l'aigre 
brise du matin; on monta l'escalier étroit et tournant. L'homme al- 



20ii REVUE DES DEUX MONDES. 

lait d'un pas ferme et résolu, les épaules resserrées et penchées 
par la camisole de force, qui le tirait en avant. Dans le corridor des 
doi'toirs, les pas résonnant avec un bruit mat et régulier éveillaient 
sans doute d'étranges méditations dans l'âme des détenus; on échan- 
geait quelques paroles à ^ oix basse : « Il va bien ! — Je ne l'aurais 
pas cru. — Il ne plancho^a pas! n Quelqu'un regarda sa montre 
et dit : « Nous sommes en avance. » Au moment de descendre les 
degrés qui aboutissent dans F avant-greffe, l'homme se retourna, 
chercha des yeux le directeur de la prison, et, l'ayant aperçu, lui 
dit: « Il vous reste quarante-quatre francs à moi, je vous prie de les 
envoyer à mon frère. — Je les enverrai, répondit le directeur. — J'y 
peux compter, n'est-ce pas? — Yous pouvez y compter! — Mon fils, 
pensez à Dieu, » dit le prêtre. On entra dans la petite pièce oblongue 
qui forme l'avant-greffe. Elle était vide; au milieu, il y avait un ta- 
bouret. De lui-même, avec l'abnégation passive et inconsciente d'un 
mouton qu'on mène à l'abattoir, l'homme s'assit. 

La haute stature de l'exécuteur des arrêts de la justice apparut 
sur le seuil. Il entra, le chapeau à la main, suivi de ses aides, dont 
l'un portait un tout petit sac en moquette. L'exécuteur regarda 
l'homme attentivement, le toisa, en fit le tour avec les yeux, et eut 
un imperceptible signe de tête qui disait : J'en réponds! On com- 
mença la toileile. Les aides étaient debout derrière le condamné 
comme pour surveiller ses mouvemens. L'un d'eux, un vieux qui 
avait des gestes d'une lenteur insupportable, mit le petit sac sur 
une table, fouilla dans sa poche, y prit une clé, ouvrit le sac, en 
tira des courroies en buflle blanchi armées de boucles et une paire 
de ciseaux entourée d'un papier qu'il développa avec précaution. Il 
s'agenouilla. Son dos courbé, les rides de ses joues pendantes, ses 
cheveux rares et d'un gris terne contrastaient avec le cou muscu- 
leux, la large poitrine, les cheveux bruns et frisés de celui qui su- 
bissait ces apprêts funèbres. L'aide lui attacha au-dessus des che- 
villes deux sangles en forme de bracelets, reliées entre elles par 
une courroie longue de 30 centimètres; puis on enleva au malheu- 
reux la camisole de force. On lui dit de se lever, il se leva; on lui 
joignit les deux poignets derrière le dos. Un ardillon de boucle lui 
entra dans la chair, il jeta un cri; son visage, impassible jusque-là, 
se contracta. Il eut dans les épaules un geste non de colère, mais 
de vive contrariété, et d'une voix très douce, un peu sourde, .il dit: 
« Ne me faites pas mal, monsieur, je vous en prie; si l'on voit que 
je souffre, je serai encore plus déshonoré. » Les assistans s'entre- 
regardèrent, et l'un d'eux dit involontairement : « Ah ! c'est bien 
long! » Ensuite on lui lia les deux bras à la hauteur des biceps, de 
façon à les maintenir contre le dos et à effacer les épaules; puis on 
réunit la ligotte des jambes à celle des poignets par une longue 



LA PLACE DE LA ROQUETTE. 205 

courroie. Ainsi attaché, l'homme le plus robuste, le plus violent est 
neutralisé. La longueur des pas qu'il lui est permis de faire est cal- 
culée; elle est inférieure à celle d'un pas normal; s'il essayait de 
s'échapper ou de résister, à son premier mouvement un peu vif, il 
tomberait la face en avant. Du reste, qui penserait à fuir dans un 
moment pareil? Le misérable, vaincu, désagrégé pour ainsi dire, ne 
se sent-il pas écrasé sous le poids de l'édifice social tout entier? 

On le fit rasseoir. L'aide prit les ciseaux; il échancra circulaire- 
ment la chemise pour mettre à découvert le cou et la naissance des 
épaules; puis il tailla les cheveux de la nuque, proprement, avec 
soin, enlevant chaque mèche après l'avoir coupée et la jetant par 
terre. Pendant ce temps, l'aumônier lisait à demi-voix une prière 
en français dont quelques mots parvenaient aux assistans : miséri- 
corde infinie, — repentir, — contrition, — qui a souffert, — qui 
est mort pour nous. — Le malheureux écoutait avec calme; il 
n'avait pas bronché quand le froid des ciseaux avait touché sa 
chair. L'aide fit un geste pour indiquer que les préparatifs étaient 
terminés ; le prêtre s'interrompit. L'homme dit alors : « Je prie 
le monsieur de me couper une mèche de cheveux que M. l'au- 
mônier enverra à mon frère. » L'aide abattit une touffe bouclée 
prise sur le sommet de la tête et la remit au prêtre, qui la serra 
dans le livre qu'il tenait à la main, u Où demeure votre frère? » 
L'homme répondit. L'aumônier entendit mal, l'homme répéta, et, 
voyant qu'il n'était point compris, dicta lettre à lettre le nom du 
pays où il fallait adresser ce souvenir d'outre-tombe. La main du 
prêtre tremblait en écrivant; le condamné, toujours assis, levait des 
yeux tranquilles sur les personnes qui l'environnaient. Si près de 
mourir, le vieil homme subsistait, car, de cette voix lente et traî- 
narde qui lui était familièi3, il accusa encore ceux dont le témoi- 
gnage lui avait mis le pied s ir l'échaufaud. L'aumônier se précipita 
vers lui pour chasser ces pensées mauvaises, le poussa dans l'angle 
du mur, et lui mit ses lèvres contre l'oreille. L'exécuteur, le chef 
de la sûreté, le directeur, regardèrent l'heure et échangèrent un 
coup d'œil : nous avons le temps. L'aumônier avait ramené le mal- 
heureux au milieu de la salle, sur le tabouret. Le croira-t-on? il 
eut une sorte de regard nonchalamment ennuyé, comme s'il trou- 
vait qu'on le faisait trop attendre. Parfois il levait les épaules avec 
un geste qui semblait vouloir dire : quel malheur! et cherchait 
dans les yeux fixés sur lui un témoignage de compassion qu'il y 
rencontrait. L'aumônier tira de sa poche une petite fiole de vin, en 
versa le contenu dans un verre qu'il appuya aux lèvres du patient. 
Celui-ci le but lentement, comme boivent les gens du peuple, en le 
savourant, et dit : a Merci bien. » Il fit un geste instinctif pour s'es- 
suyer la bouche du revers de la main ; ses liens l'empêchèrent, une 



206 REVUE DES DEUX MONDES. 

ébauche de sourire ironique effleura ses lèvres, et il baissa la tête. 

Il était cinq heures moins quatre minutes ; la prison qui avait 
gardé le criminel le rendit à la justice, représentée par l'exécuteur. 
Les aides prirent le malheureux par les coudes pour le soutenir. 
« Non, dit-il, je marcherai tout seul. » En traversant le vestibule du 
grelle, il adressa un dernier adieu aux surveillans. A ce moment, 
l'exécuteur s'empara de lui en saisissant la courroie qui attachait 
les poignets, prêt à le soutenir s'il s'affaissait, à le pousser s'il 
reculait. On pénétra dans la cour. La grande porte, dont les ver- 
rous étaient tirés, fermait encore toute communication avec l'ex- 
térieur; chacun des battans, poussés l'un* contre l'autre, était tenu 
par un gardien. L'homme avançait aussi vite que le permettaient 
ses entraves; à sa droite, un aide mettait machinalement la main 
sous son coude; à sa gauche marchait l'aumônier, qui priait à 
demi -voix. Derrière venaient l'exécuteur, un aide, puis le direc- 
teur, le chef de la sûreté, le greffier de la cour impériale, quelques 
employés de la maison. Des soldats du poste, immobiles et comme 
consternés, regardaient, bouche béante. L'homme dit à deux re- 
prises différentes: «Vous tous, parclonnez-moi, pardonnez-moi. » 
On avait dépassé le milieu de la cour; les surveillans qui gardaient 
la porte l'ouvrirent d'un seul coup, et la guillotine apparut, rouge, 
sombre, honible; on ne voyait qu'elle, on eût dit qu'elle remplissait 
l'horizon. Ce moment-là, tout attendu qu'il soit, semble toujours 
inopiné, tant l'impression est violente; les plus féroces, les plus en- 
durcis parmi les criminels, — Lemaire, Avinain, — ont un invo- 
lontaire mouvement de recul; quelques-uns, — La Pommeraye, — 
sont envahis par une pâleur cadavérique qu'amène une dissolution 
anticipée ; d'autres, — Verger, — semblent mourir subitement et 
tombent sans force. L'homme jeta un coup d'œil indifférent sur les 
bois de justice, et, se tournant vers un des assistans qui lui avait 
témoigné quelque intérêt, il dit : (( Je voudrais savoir votre nom. » 
La personne interpellée entendit mal sans doute, car elle ne répondit 
pas. L'aumônier lui répéta la question, et ajouta cette phrase d'une 
naïveté poignante : « Vous avez été bon pour lui, il voudrait conser- 
ver votre nom dans son souvenir. » A cet instant, on franchissait la 
porte. Il y eut un grand murmure dans la foule éloignée; du haut 
de leurs chevaux, quelques gendarmes se penchèrent pour mieux 
voir; le pauvre homme et l'aumônier s'arrêtèrent au pied de l'écha- 
faud; celui qui pardonne au nom de la justice divine embrassa celui 
à qui la justice humaine n'avait point pardonné; le patient baisa le 
crucifix, et le prêtre s'éloigna rapidement. 

L'exécuteur monta les dix marches et resta immobile sur la plate- 
forme, à gauche de la bascule. Dans ses vêtemens noirs, il parais- 
sait gigantesque ; un silence profond avait abattu tous les bruits. 



LA PLACE DE LA ROQUETTE. 207 

L'homme, soutenu par les deux aides, gravit les degrés et se tint 
droit et raide devant la bascule. Le temps qu'il resta là est appré- 
ciable, il avait les yeux fixés devant lui, et n'articula pas une pa- 
role. Un des aides enleva d'un brusque mouvement la loque noire 
qui lui couvrait les épaules, et se plaça à sa droite, debout contre le 
panier rouge sur le couvercle duquel il posa la main. L'autre courut 
prendre son poste devant la lunette. L'exécuteur appliqua sa large 
main sur le dos du patient, le saisit par la courroie qui lie les deux 
poignets et le poussa en avant. La bascule décrivit un quart de 
cercle. On entendit deux ou trois cris de femmes; l'exécuteur fit 
jouer le ressort qui maintient la demi-lune, elle s'abaissa. L'aide 
prit l'homme par les cheveux, l'exécuteur tourna la poignée qui fait 
manœuvrer le mouton; le glaive passa comme un éclair noir. Alors il 
y eut un éclaboussement de choses funèbres : à des intervalles suc- 
cessifs, mais qu'mie rapidité vertigineuse rendait simultanés, on vit 
ghsser le couperet, le sang jaillir, la tête bondir dans le panier, le 
corps y rouler et le large couvercle se rabattre.' C'est terrible! 

Quatorze 'secondes, calculées sur une montre à galopeuse, s'é- 
taient écoulées entre le moment où le condamné avait mis le pied 
sur la première marche et celui où le panier fut fermé. L'exécuteur 
descendit en courant comme pour fuir l'épouvantable théâtre sur 
lequel il venait de jouer le principal rôle. La manne est tirée hors 
de la plate-forme et poussée dans le fourgon qui l'attend au bas 
de l'échafaud. L'aumônier, revêtu du surplis, est monté dans sa 
voiture. Deux gendarmes partent au galop le long des mm-s de 
la Roquette. Le corbillard, le fiacre du prêtre, les suivent escortés 
par deux autres gendarmes. La foule s'écarte, et l'on peut voir au 
milieu d'elle des filles à la mode qui rient et agitent les bras avec 
des gestes imbéciles. Le cortège poursuit sa route grand train; 
jamais enterrement n'est si rondement mené. On dirait que la jus- 
tice et la société se hâtent de cacher l'œuvre qu'elles viennent 
d'accomplir. Tant qu'on est dans la rue de la Roquette, les gens 
s'empressent sur le seuil des portes pour voir passer ces choses 
lugubres; place de la Bastille, boulevard Contrescarpe, place Ma- 
zas, on ne sait déjà plus ce que c'est; les gendarmes seuls attirent 
les regards; ils ont ralenti l'allm'e de leurs chevaux, et c'est au 
trot qu'on traverse le pont d'Austerlitz. Quelques volées de cloches 
lointaines sonnées au-dessus de Paris qui s'éveille semblent un 
appel aux prières pour celui qui n'a plus rien à démêler avec les 
hommes. Sur le boulevard de l'Hôpital, des bandes d'ouvriers 
alertes et causant se rendent à leurs chantiers; quelques-uns s'ar- 
rêtent et s'interrogent. Place d'Italie, on comprend qu'on se rap- 
proche du cimetière, les curieux font quelques pas pour suivre les 
voitures; ils savent ce que le fourgon renferme, et ils voudraient 



208 REVUE DES DEUX MONDES. 

voir. Route de Ghoisy, devant une boutique qui porte pour en- 
S3igne : Ici on loue des voiles pour mariage et pour communion^ une 
femme fait le signe de la croix et s'agenouille; sur la route d'Ivry, 
tous les cabarets dégorgent leurs buveurs, qui se rangent sur la 
chaussée; quelques hommes ôtent leur casquette. On demande un 
dernier effort aux chevaux en sueur, et l'on entre dans le cimetière, 
dont les portes sont immédiatement refermées. 

On traverse des allées pleines de cyprès, où les tombes amonce- 
lées semblent manquer de place et se pressent les unes contre les 
autres; on franchit une vaste palissade en planches, et l'on pénètre 
dans la partie réservée aux morts des hôpitaux, de la Morgue et 
aux suppliciés : c'est le Champ des navets. Rien n'est plus désolé : 
la terre grise et laide est bossuée çà et là ; de larges tranchées sont 
ouvertes et attendent leur proie. Des herbes folles ont poussé, char- 
dons, liserons, chicorées sauvages, ravenelles défleuries, et se moi- 
rent au souflle du vent; une poule menait ses poussins à la picorée 
sur toutes ces tombes. Quelques croix de bois s'élèvent, portant une 
couronne aux branches. Dans la portion consacrée aux épaves de la 
Morgue, il y a même un vrai tombeau composé d'une stèle de pierre 
avec cette inscription : « A une petite fille inconnue âgée de 3 ans 
environ, témoignage affectueux de quelques âmes charitables; le 
9 juin 1866. » Au moment où le fourgon funèbre est arrivé près 
d'une vaste fosse commune creusée à l'avance, les nuages se sont 
déchirés, et le soleil a paru. On a mis la manne par terre et on l'a 
ouverte; la face du mort était violette et avait les yeux fermés. Les 
gens du métier affirment que la commotion est si rapide qu'elle est 
instantanée, et la preuve qu'ils en donnent est celle-ci : le cadavre 
a les yeux ouverts ou fermés selon que le glaive l'a frappé pendant 
qu'il ouvrait ou fermait les yeux. On enlève au corps les entraves 
qui lui liaient les jambes, les poignets et les bras; s'il porte quelque 
vêtement qui ne soit pas absolument hors d'usage, ceux qui l'ont 
amené s'en emparent, puis on traîne le panier près de la fosse, on 
le penche, et l'on verse le cadavre, qui tombe avec des mouvemens 
étranges, sinistres, car il a conservé son élasiicité, et il semble 
faire des gestes que l'absence de tête rend grotesquement horri- 
bles (1). Un fossoyeur saute dans le trou, allonge le cadavre dans une 
attitude qui rassemble les membres; il pose la tête entre les jambes, 
et tend la pelletée de terre traditionnelle à l'aumônier, qui prie au 
bord de la fosse. — Le prêtre bénit ce pauvre cadavre abandonné, 
et s'éloigne très troublé, très ému, après avoir accompli la plus 
dure, la plus terrible mission de son ministère. Alors un homme 
vêtu d'une blouse grise, et qui se tenait à quelques pas devant un 

(I) On peut remarquer sur le cadavre le môme pliénomùne pliysiquc que produit la 
mort par suspension ou strangulation. 



LA PLACE DE LA ROQUETTE. 209 

cheval attelé à un fourgon sur lequel on pouvait lire : Faculté de 
médecine, s'est approché du gardien du cimetière et lui a remis un 
ordre d'exhumation. Un commissaire de police requis adressé pro- 
cès-verbal de cette opération, qui fut facile, car le corps était à 
peine couvert. Le cadavre a été livré à l'homme en blouse et porté, 
encore tiède, aux savans qui l'attendaient à l'École pratique. 

Cependant, sur la place de la Roquette, les ouvriers charpentiers, 
aussitôt après l'exécution, se sont emparés de l'échafaud, loin du- 
quel la foule, à demi écoulée, était encore maintenue. A grande eau 
et sur la place même, ils ont lavé l'instrument de mort; ils ont es- 
suyé le glaive humide, détaché le mouton, abattu les poteaux, dé- 
vissé les boulons; en ordre et méthodiquement, ils ont enlevé toutes 
les pièces une à une, les ont renfermées dans le fourgon, qu'ils ont 
conduit dans le hangar qui sert de remise à la machine rouge. Les 
sergens de ville sont alors part's, et des groupes se sont formés 
devant l'entrée de la Grande-Roquette. Les voitures des maraîchers, 
retenues à la barrière par des gardes de Paris à cheval, suivent la 
route qui les conduit aux halles, les boutiques s'ouvrent, la circula- 
tion est rétablie, et la place reprend son mouvement accoutumé. 
Tout le jour, des curieux stationnent sur les trottoirs, et cherchent 
en vain quelque trace de l'événement de la nuit. 

IV. 

Tous les condamnés ne meurent pas avec autant de simplicité et 
de résolution que celui dont j'ai parlé. Verger se roula par terre, 
lutta, se débattit, et, quand il comprit que rien ne le pouvait sau- 
ver, entra dans une décomposition telle et si rapide que la vie parut 
l'avoir quitté avant qu'il fût mort. Lemaire, qui tuait afin que son 
nom fût mis dans les journaux, se jeta de lui-même avec frénésie 
sur la bascule. La Tommeraye, livide et morne, ne dit pas un mot, 
et il était si affaissé qu'il semblait n'avoir plus conscience de ce qui 
se passait. Quelques-uns, le peut-on croire? cherchent le mot de la 
fin; ils l'ont trouvé, façonné depuis longtemps et le prononcent à la 
minute suprême. Avinain, qui insulta l'exécuteur et vomit contre 
lui des injures qu'on ne peut répéter, en gravissant les degrés, cria 
aux soldats qui entouraient l'échafaud : « Adieu, enfans de la France; 
n'avouez jamais, c'est ce qui m'a perdu! » La plupart, dans les lon- 
gues heures de la cellule, se sont promis d'être fermes, de donner 
un grand exemple, de faire même quelque chose d'extraordinaire, 
comme une légende admirée de la population des chiourmes; mais 
un grand écrasement se fait en eux, l'espérance, qui malgré tout a 
surnagé, est si brusquement déçue, qu'ils sont éneryés du coup; 

TOME LXXXV. — 1870. 14 



210 RErUE DES DEUX MONDES. 

ils oscillent, ils ont peur, ils sont faibles et prouvent une fois de 
plus qu'il n'y a rien de commun enti'e le courage et la violence. 

La peine de mort, si fréquente jadis, n'est plus appliquée aujour- 
d'hui que dans des cas pour ainsi dire exceptionnels; il faut que le 
crime soit particulièrement horrible pour que le jury se résigne à 
prononcer le verdict fatal et pour que le chef de l'état n'use pas de 
son droit de grâce. La loi du 28 avril 1832 qui concède aux jurés la 
faculté de déclarer qu'il y a des circonstances atténuantes, le senti- 
ment personnel des souverains qui depuis 1830 se sont assis sur le 
trône de France, rendent cette terrible expiation de plus en plus 
rare. Du reste les excellentes statistiques du ministère de la justice, 
qui, pour le dire en passant, sont des modèles de méthode et de 
clarté, fournissent à cet égard des renseignemens du plus haut in- 
térêt. De 1803 à 1825, 6,(551 condamnations à mort ont été pro- 
noncées; les deux périodes quinquennales les plus chargées sont 
1803-1807, 2,09/i condamnations; 1816-1820 (époque de réaction 
royaliste), 1,986. Sur ce nombre de condamnés, combien ont. vu 
commuer leur peine? C'est ce qu'il est impossible de savoir, car nul 
document n'en témoigne. A partir de 1826, on marche avec certi- 
tude. De 1826 à 1830, bbh condamnations, dont 360 suivent leur 
cours. La révolution de juillet éclate, les circonstances atténuantes 
permettent d'abaisser la peine d'un ou de deux degrés, immédiate- 
ment les chiffres décroissent d'une façon sensible : de 1831 à 1835, 
327 condamnations qui n'entraînent que 15^ exécutions; de 1836 à 
18A0, 197 condamnations, 147 exécutions; de iS!ii à 18/i5, 240 con- 
damnations, 178 exécutions; de 1846 à 1850, 245 condamnations, 
85 exécutions; de 1851 à 1856, 282 condamnations, 138 exécutions; 
de 1856 à 1860, 217 condamnations, 120 exécutions; de 1861 à 
1865, 108 condamnations, 63 exécutions; de 1866 au 1" janvier 
1869, 56 condamnations, 31 exécutions. Ainsi dans les huit der- 
nières années 134 condamnations n'ont été suivies que de 94 exé- 
cutions, ce qui ne donne pas 12 par an sur une population évaluée 
à 38 millions d'habitans. Depuis 1830 jusqu'à nos jours, la cour 
d'assises de la Seine a prononcé 106 condamnations capitales, dont 
49 ont été commuées. Dans une période de quarante ans, l'échafaud 
n'a donc été dressé que cinquante-sept fois sur nos places publi- 
ques. Si l'on pouvait citer en regard de ces chiffres le nombre des 
malheureux exécutés au siècle dernier, je ne parle et ne veux parler 
que de justice criminelle, on serait étonné de voir combien la légis- 
lation, pénétrée par le progrès des mœurs, s'est modifiée et adoucie. 

Aujourd'hui on cache les bois de justice, on ne les monte que pen- 
dant la nuit, on ne les laisse debout que le temps strictement indis- 
pensable; il y a cent ans, le gibet, scellé dans la pierre, tendait son 
bras sinistre dans nos rues, et semblait toujours attendre le patient. 



LA PLACE DE LA ROQUETTE. 211 

11 ne se passait pas de semaine, pas de jour peut-être, qu'il ne reçût 
sa proie; c'était une telle affaire d'habitude qu'on n'y faisait guère 
attention, si bien que l'exécuteur pouvait dire à un prêtre condamné 
qu'il menait pendre, et qui s'accrochait en désespéré à l'échelle du 
gibet : « Allons donc, monsieur l'abbé, vous faites l'enfant ! » Mer- 
cier, qui raconte le fait dans son Tableau de Paris, s'indigne contre 
le costume de l'exécuteur qui, « poudré, galonné, frisé, en bas de 
soie, » fait son affreuse besogne aux applaudissemens de la multi- 
tude. Il n'aurait rien à reprocher aujourd'hui à celui qui manie le 
glaive de la justice, car sa tenue est aussi sévère que convenable; 
mais que dirait-il de ses aides, vêtus de costumes voyans et criards 
si peu en harmonie avec leurs sombres fonctions? Pourquoi, par 
respect pour la justice dont ils exécutent les arrêts, ne pas donner 
à ces hommes qui sont pauvres et mal rétribués un costume uni- 
forme, noir, rappelant celui que portent les appariteurs des pompes 
funèbres? De plus les aides devraient être jeunes, alertes, vigou- 
reux, afin de ne pas retarder les apprêts, déjà si longs, qui pré- 
cèdent le supplice. 

Certes, depuis 1830 et successivement, on a fait en cette déplo- 
rable matière des progrès qu'il serait injuste de méconnaître; mais 
il en est d'autres que l'humanité exige impérieusement, qu'il est fa- 
cile d'introduire dans les usages reçus, auxquels il est temps de 
penser. On a déjà supprimé le trajet de Bicêtre à Paris, la longue 
attente de sept heures du matin à quatre heures de l'après-midi, la 
lecture de l'acte judiciaire notifiant le rejet du pourvoi en cassa- 
tion, le transport du condamné sur une charrette de la Concierge- 
rie à la place de Grève. Il reste encore bien des choses à suppri- 
mer. En matière de pénalité, tout ce qui n'est pas rigoureusement 
indispensable est cruel et doit, à ce seul titre, être impitoyable- 
ment exclu de la loi. On réveille le condamné une demi-heure 
avant le moment fatal ; un quart d'heure suffirait amplement à son 
lever, à la toilette et à l'absolution, qu'une captivité d'un mois, des 
entretiens fréquens avec l'aumônier, l'ont préparé à recevoir. A 
quoi bon aussi, lorsque ce misérable est réveillé, lui enlever sa ca- 
misole de force pour la lui remettre immédiatement après? Pour 
sauver une chemise appartenant à l'administration des prisons, mo- 
tif puéril que le moindre sentiment d'humanité devrait faire rejeter 
sans discussion. A quoi bon le conduire dans l'avant-greffe pour 
qu'il y subisse la toilette? Cette vieille cérémonie, si pénible et si 
lente, pouvait avoir sa raison d'être lorsqu'on portait les cheveux 
longs ou la queue, et que l'action du glaive manié par l'exécuteur 
même pouvait en être paralysée; mais le poids, la violence irrésis- 
tible du couperet actuel la rendent superflue. Si l'on tient absolu- 
ment à la conserver, comme mie tradition reçue des ancêtres, poui- 



212 REVUE DES DEUX MONDES. 

quoi ne pas l'accomplir clans la cellule même du condamné, afin 
d'abréger ses angoisses et de le débarrasser plus rapidement de la 
torture qu'il subit depuis son entrée en prison, car la guillotine est 
bien plutôt la fin du supplice que le supplice lui-même? 

Le sujet est grave et veut qu'on s'y arrête. Refaisons le trajet de 
la cellule (1) à l'échafaud avec cet homme dont un brusque avertis- 
sement a brisé l'énergie et amolli les muscles. 11 sort de son ciba- 
non, il traverse une antichambre, une galerie; il gravit vingt-six 
marches d'un escalier en vrille où deux personnes ne peuvent pas- 
ser de front qu'avec une extrême difficulté; il parcourt un corridor 
qui a plus de 100 mètres de longueur; il descend onze marches, 
puis quinze; il pénètre dans l'avant-grefi'e, il s'asseoit pour La toi- 
lette. Il franchit le vestibule, puis un perron de trois degrés. Il tra- 
verse la grande cour de la Roquette, il sort de la prison. Il s'avance 
encore de dix -sept mètres; enfin il lui faut monter les dix mar- 
ches qui aboutissent à la plate-forme où la mort l'attend. C'est tout 
simplement barbare, A quoi bon cette promenade à travers des es- 
caliers et des couloirs? Quatre coups de pioche ouvriraient à côté 
de la celkde même, dans le mur d'enceinte, une porte par où ce 
malheureux pourrait être conduit de plain-pied au supplice; ne 
peut-on, si l'on recule devant cette mesure, le faire passer par les 
cours intérieures et éviter ces ascensions répétées, quitte à laisser 
apercevoir le funèbre cortège par les détenus. Pourquoi dix marches 
à l'échafaud? Pourquoi cette flagrante contradiction? On fait ce 
qu'on peut, avec raison, pour empêcher le public de voir ce spec- 
tacle, et c'est sur une estrade élevée qu'on pousse l'homme que l'on 
veut dérober à la vue de la foule ! On vient d'expédier à Alger uiTe 
guillotine sans escalier, pourquoi n'en pas faire construire une sem- 
blable pour Paris? 

Dans la voie des améliorations, en ce qui concerne ces choses re- 
doutables, on n'ira jamais assez loin, et les nations voisines nous 
ont clairement montré la route qu'il faut suivre. En Prusse, dans 
une partie des états de l'Allemagne, en Angleterre même, où les 
usages traditionnels gardent une puissance si persistante, les exé- 
cutions capitales ont lieu aujourd'hui à huis clos, dans l'intérieur 
même des prisons, en présence d'un certain nombre de fonction- 
naires, de personnes déléguées, de mandataires de la presse : pu- 

(1) On peut être surpris que la Roquette soit si mal aniénag('c au point de vue des 
condamniî's à mort; cela tient h ce que dans le principe on n'y avait point pensé. C'est 
le 22 décembre 1836 que cette prison, primitivement désignée sous le nom do Petit- 
Bicélre, fut constituée dépôt des condamnés. Dès 1838 (14 mars), on se plaignait qu'elle 
ne fût point convenablement disposée pour la garde des d(;tenus frappés do la peine 
capitale. On remédia comme on put à cet inconvénient, on fit les cellules après coup, 
isolées des autres quartiers, et c'est ce qui explique, sans le justifier, la longueur du 
trajet que le malheureux doit faire pour se rendre au lieu du supplice. 



LA PLACE DE LA ROQUETTE. 213 

blicité sufiisante pour donner la dernière consécration aux œuvres 
de la justice. Que veut-on en conviant la foule à un tel spectacle? La 
terrifier, lui piouver que la loi judaïque du talion existe encore au 
XIX* siècle chez un peuple pratiquant une religion dont le fondateur 
a dit à son apôtre : Remets ton glaive au fourreau, — lui causer une 
impression profonde et durable? Mais elle sait tout cela, cette foule; 
que lui importe?.. Il faut bien dire le mot, si pénible qu'il soit, elle 
vient là pour s'amuser; on y rit, on y boit, on y chante; pour un 
peu, on y danserait, on y a dansé... Un lendemain de la mi-carême, 
plus de deux cents masques ont roulé jusqu'à la place de la barrière 
Saint-Jacques, et ont continué un bal de mascarades devant l'é- 
chafaud où deux assassins allaient monter. Est-ce l'exemple qu'on 
poursuit et qu'on veut donner? L'exemple, il est nul, pour ne pas 
dire plus. Le 5 août de cette année, Momble, meurtrier d'une 
femme et d'un enfant, subit sa peine en public, au grand jour; tous 
les journaux racontent ses derniers momens : le 25 du même mois, 
Troppmann commence la série de ses forfaits longuement médités. 
Dans l'espace restreint de la rue Gerbier et de la rue de la Vac- 
querie, la foule ne peut rien voir; elle n'atteint pas son but, et la 
justice manque le sien. Haussés sur la pointe des pieds, gênés par 
les shakos des soldats, par les tricornes des sergens de ville, par 
les chevaux de la garde de Paris, par les arbres de la place, cin- 
quante, soixante curieux au plus, peuvent se rendi'e à peu près 
compte de ce qui se passe; avec le système actuel, on n'arrive à 
produire sur cette masse illettrée et corrompue qu'une démoralisa- 
tion qui est coupable, car elle peut être évitée. On craint, je le sais, 
que le peuple, ne voyant plus la guillotine dressée publiquement, 
ne dise qu'on n'a pas donné suite aux arrêts de la justice. Qu'im- 
portent de telles rumeurs, et doit-on s'y arrêter? Ce même peuple 
ne sait-il pas que les condamnés aux galères sont envoyés à la Nou- 
velle-Calédonie? Qu'est-ce qui lui prouve que cette déportation a 
lieu en effet? Rien, et nul, pour s'en assurer, n'a demandé, j'ima- 
gine, à feuilleter les registres des ministères de la marine et de la 
justice. Un seul fait est à considérer : la loi doit être exécutée; elle 
le sera aussi bien dans un préau de prison que sur une place de la 
ville, et la justice ne périclitera pas, si l'article 26 du code pénal est 
abrogé. C'est là un progrès que notre état de civilisation réclame 
énergiquement en attendant le progrès suprême, dont il serait peut- 
être inopportun de parler aujourd'hui que le pays tout entier vient 
d'être terrifié par les monstrueux crimes d'un homme qui n'a pas 
vingt ans encore. 

Maxime Db Camp. 



GUILLAUME TELL 



ET 



LES TROIS SUISSES 



LA LÉGENDE ET L'HISTOIRE. 



I, Albert Rilliet, les Origines de la Confédcralion suisse, 1868; 2» édition, 1869. — II. Henri 
Bordier, le GriUli et Guillaume Tell, 1868. — III. Edouard Secrétan, les Origines de la 
Confédération, 1868. — IV. Pierre Vaucher, Des Traditions relatives aux Origines de la 
Confédération, 1868. — V. Hugo Hungerbûhler, Étude critique sur les traditions, etc., 1869. 

VI. J. E. Kopp, Gesehichte der eidgenôssischen Bûnae, 1847-1856. — VII. G. de Wj'ss, 

Die Clironik des weissen Bûches im Archiv Obwalden, 1856. 



L'historien doit-il être un orateur ou un critique ? Yoilà une ques- 
tion posée depuis deux ou trois mille ans, et qui ne parait pas en- 
core tout à fait résolue. Pour beaucoup d'écrivains, le passé est un 
maître éloquent qui fournit des modèles de vertu, de sagesse et de 
courage. Si le maître se trompe quelquefois et donne au contraire 
de mauvais exemples, on tâche d'atténuer ses fautes et ses erreurs. 
On le regarde comme un père vénérable dont les hontes mêmes 
doivent rester cachées ; malheur à celui qui les découvre ! celui-là, 
fils maudit, sera chassé dans le désert. Il faut avant tout que l'his- 
torien soit un galant homme, habile à bien dire, bon citoyen, chaud 
patriote, croyant obstiné; si quelques doutes l'assiègent, il doit les 
garder pour lui, de peur d'offenser ou de nuire. Sa méthode est un 
credo. Qu'il ne touche pas aux traditions, même si elles sont fausses : 
la patrie est bâtie dessus ! Ainsi pensent encore beaucoup de gens, 
oubliant l'injonction faite par Cicéron à l'histoire : « qu'elle se garde 



LA LÉGE.\DE ET l' HISTOIRE. 215 

bien d'oser dire quelque chose de faux et de ne point oser dire 
quelque chose de vrai! » Cicéron était pourtant un orateur. Long- 
temps avant lui, Thucydide avait écrit : « La plupart des hommes 
tiennent pour la chose la plus aisée la recherche du vrai, et ils sont 
toujours prêts à accepter la première tradition venue; mais on fera 
bien de s'en fier aux preuves que j'ai données, tout insuffisantes 
qu'elles sont, plutôt que d'ajouter foi à ce qu'ont dit dans leurs 
chants des poètes enclins à l'exagération, ou dans leurs récits des 
écrivains plus disposés à plaire aux lecteurs qu'à leur dire la vé- 
rité. » Vingt-trois siècles se sont écoulés depuis Thucydide, et la 
méthode rigoureuse de cet historien n'a repris quelque faveur que 
de notre temps. C'est aujourd'hui seulement qu'une partie du pu- 
blic, le petit nombre, ose trouver la vérité plus belle que la gloire. 
Quelques téméraires se décident à descendre, un flambeau à la 
main, jusque dans les substructions, dans les souterrains mysté- 
rieux de l'histoire, au risque d'y mettre le feu. Ils disent aux peu- 
ples qui se vantent de leurs ancêtres : Montrez-nous vos titres ! On 
veut bien ne plus regarder les enquêtes historiques comme d'abo- 
minables profanations, et il commence à être possible aux gens de 
bonne foi, plus rares, hélas ! que les gens de foi, de porter la main 
sur le berceau des nations. De là les intéressans travaux que nous 
allons étudier sur les origines de la confédération helvétique. 

Ces origines, il y a cinquante ans, reposaient sur deux légendes 
plus ou moins adroitement soudées l'une à l'autre : celle des trois 
Suisses et celle de Guillaume Tell; il était alors dangereux de les 
contester. Quand Guillimann, historien de la fin du xvi^ siècle, con- 
çut le premier quelques doutes sur ces aventures, il se garda bien 
de le crier sur les toits; il se contenta d'écrire à un de ses amis : 
« Quant à ce que vous me demandez au sujet de Tell, quoique dans 
mon livre sur l'ancienne histoire de la Suisse je me sois conformé, 
en ce qui le concerne, à la tradition vulgaire, je dois dire, après y 
avoir mûrement réfléchi , que je tiens le tout pour une pure fable, 
d'autant plus que je n'ai encore pu découvrir un écrivain, une 
chronique, anciens de plus d'un siècle, qui en fassent mention. Les 
gens d'Uri ns sont pas d'accord entre eux sur l'endroit où résidait 
Tell ; ils ne peuvent donner aucun renseignement ni sur sa famille 
ni sur ses descendans, quoique plusieurs autres familles qui re- 
montent à la même époque subsistent encore. » 

Quand plus tard, au siècle dernier, Freudenberger osa publier 
son fameux pamphlet Guillaume Tell, fable danoise, cet opuscule 
fut brûlé publiquement dans Altorf sur l'ordre des magistrats d'Uri; 
on a même écrit, mais à tort, que l'auteur faillit subir le sort de 
son livre. Aujourd'hui, grâce à Dieu, les passions sont moins vives; 
on ne soutient plus les traditions avec des auto-da-fé. Le pro- 



216 REVUE DES DEUX MONDES. 

fesseiir Kopp, de Liicerne, homme de science et de conscience, 
auquel il n'a manqué, pour compter parmi les maîtres, que les in- 
dispensables qualités de l'écrivain, a pu compiler impunément son 
Histoire des alliances fédérales, et bien qu'il renversât dans cet ou- 
vrage compendieux toutes les croyances populaires, il vécut tran- 
quille et mourut honoré. M. Juste Olivier a étudié ici même les 
premiers travaux de Kopp dans un travail intéressant qui se lit 
et se discute encore en Suisse (1); mais depuis lors la critirjue a 
marché. Grâce aux travaux ds M. G. de Wyss et de beaucoup 
d'autres (J. J. Bhimer, Waitz, H. Wartmann, A. Huber, W. Fis- 
cher, etc.), la question paraît maintenant résolue en Allemagne et 
dans la Suisse allemande; Guillaume Tell et même les héros du 
Grlitli n'y trouvent plus parmi les savans que des hommes de peu 
de foi. 11 n'en est pas ainsi dans la Suisse française, où, de i^kh à 
1868, aucun écrivain, à notre connaissance, n'avait rien publié sur 
les origines de la confédération helvétique. L'étude un peu sèche 
des documens qui avaient renouvelé l'histoire nationale répugnait 
même aux lettrés, qui trouvaient l'ancienne crédulité plus com- 
mode; une douce paresse, décorée du beau nom de patriotisme, 
s'en tenait volontiers aux saintes traditions. C'est pourquoi l'an 
dernier, quand ces traditions tombèrent tout à coup, abattues pai- 
le livre de M. Albert Rilliet (Rilliet de CandoHe), le public fut 
comme frappé de stupeur. Réveillé en sursaut d'un long sommeil, 
il se demanda de quel droit on venait déranger ses habitudes. Les 
poètes s'écrièrent que, lors même que toutes les chartes du monde 
contssteraient la légende, les rochers se dresseraient pour affir- 
mer l'existence de Guillaume Tell. Cependant le nom de M. Ril- 
liet imposait silence aux clameurs; on avait affaire à un esprit 
rigoureux qui n'entrait en lice qu'armé jusqu'aux dents et pour 
frapper de grands coups: critique inflexible qui allait droit au but, 
sans souci des préjugés, sans pitié pour les illusions, sans respect 
pour les idoles. De plus on était forcé de reconnaître le mérite ex- 
ceptionnel de son livre, qui, résumant et complétant les travaux 
antérieurs sur le même sujet, se distinguait par de rares qualités 
d'exposition et de composition, par la sagacité de la critique et sur- 
tout par la sûreté de la méthode. Avec un pareil guide, nous pou- 
vons nous aventurer à notre tour sans trop de présomption sur les 
Alpes historiques, défier les glaces et les brouillards. M. Rilliet, qui 
nie la légende, prévoit deux objections : « comment donc cette lé- 
gende s'est-elle formée? et que mettrez-vous à la place? » En re- 
produisant à notre manière les réponses de l'auteur genevois, nous 
tiendrons les lecteurs au courant du débat. Ils auront ici successi- 

(I) Voyez la Revue du 15 mai 1844. 



LA LÉGENDE ET l'IHSTOIRE. 217 

vement la critique de l'histoire convenue et la restauration de l'his- 
toire vraie, bien plus belle que l'autre, au moins à notre avis, et 
bien plus glorieuse pour la Suisse. 

I. 

Le premier fait qui frappe dans la légende helvétique, c'est 
qu'elle n'est pas sortie comme les autres de la fantaisie populaire. 
En généra], le peuple se trompe, mais ne se trompe pas tout à fait; 
il invente volontiers, mais n'invente pas tout; ses imaginations sont 
des ressouvenances considérablement embellies, quelquefois même, 
pour imaginer, il n'a pas besoin de se ressouvenir. Il crée du coup, 
sous l'impression produite par un homme ou par un événement, des 
prodiges auxquels il croit tout le premier et qui deviennent bientôt 
des faits historiques. Nous avons vu cela de nos jours et de nos 
yeux, à Naples, avant l'arrivée de Garibaldi. Les lazzaroni compo- 
saient entre eux, sans le vouloir, les hauts faits du héros déjà lé- 
gendaire : en Amérique, il avait pris tout seul, à la nage et à l'abor- 
dage, un vaisseau anglais; à Velletri, il n'avait eu qu'à se montrer 
sur son cheval blanc pour mettre en fuite Ferdinand II et les Suisses. 
L'homme de Marsala était invulnérable; les balles s'arrêtaient dans 
les plis de sa tunique rouge; en se secouant après la bataille, il 
faisait ruisseler autour de lui des gouttes de plomb. Un matin, on 
vint nous dire que, parti de Sicile, il était entré la nuit sur sa goé- 
lette jusqu'au milieu du port de Naples, et qu'il s'était emparé de 
la flotte royale; tout le monde le croyait. Un libre penseur (au- 
jourd'hui député au parlement) s'écria devant nous : « Pourquoi 
pas? Il serait homme à débarquer sur le sommet du Vésuve. » C'est 
ainsi que même de nos jours, dans les momens d'enthousiasme, les 
âmes surexcitées enfantent des merveilles et sont les premières 
dupes de leurs créations. Il y a dans l'air je ne sais quelle foi con- 
tagieuse à qui rien ne paraît impossible; bien plus, nous l'avons 
constaté vingt fois à cette époque, entre deux ou trois versions du 
même fait, c'est la plus incroyable qui obtient toujours le plus de 
crédit. Ceux qui ont vécu à Naples en 1860, avant et après le 7 sep- 
tembre, ont appris, sans ouvrir un livre, comment naît l'histoire. 
Si un pareil éblouissement est possible en notre siècle, que de- 
vait-ce être dans les temps héroïques où l'exaltation durait? Les 
miracles étaient alors des aventures quotidiennes; Hercule, Thésée, 
Samson , Roland , ne paraissaient pas plus invraisemblables que le 
Garibaldi des Napolitains. Survenait un poète qui recueillait les 
bruits publics. Les poètes étaient les journalistes des anciens âges. 
Ils inventaient aussi peut-être, mais avaient-ils besoin d'inventer? 



218 REVUE DES DEUX MONDES. 

Nous pensons plutôt qu'ils choisissaient, cherchant déjà dans les 
contes les plus étonnans une sorte de vérité générale , arrêtant les 
contours du merveilleux, lui donnant une certaine consistance, 
quelquefois même, quand le poète s'appelait Homère, l'immortalité. 
C'est ainsi que se sont conservées tant de fantastiques aventures 
qui charment encore nos rêveries ; c'est ainsi que les ISiebelun- 
gen, le roi Canut, le pieux Arthur et les chevaliers de la Table- 
Ronde, Fingal et le Cid ont pris place parmi nos plus jeunes sou- 
venirs. Des ballades pareilles, poétiques rudimens de l'histoire, se 
retrouvent même en Orient, même chez les sauvages, et Macau- 
lay peut conjecturer non sans droit dans ses Lays of Rome que les 
premiers récits où figurèrent les Romulus, les Horaces, les Tar- 
quins, même Coriolan et Virginie, furent de simples lais des anciens 
Romains. Le moment arrive cependant où la ballade entre dans la 
chronique, et c'est d'ordinaire un nouveau travail d'épuration. Le 
poète a choisi, le chroniqueur continue le triage, il écarte le surna- 
turel autant qu'il le peut faire sans trop blesser les opinions re- 
çues; parlant de temps déjà éloignés et s'adressant aux hommes 
qui savent lire, il nous montre à la fois, par les concessions qu'il 
fait à la tradition, par les sacrifices qu'il fait à la vraisemblance, 
quelle est encore la crédulité et quelle est déjà la culture des lettrés 
de son siècle. Arrive enfin l'historien, Tite-Live par exemple. Ce- 
lui-ci choisit encore et de plus disserte; il donne les opinions di- 
verses et commence à douter. 11 déclare tout d'abord que les faits 
les plus anciens sont plutôt ornés de fables poétiques que trans- 
mis par des sources pures, et il ajoute : « Je ne veux ni réfu- 
ter, ni affirmer. Laissons à l'antiquité le droit de mêler le divin à 
l'humain pour rendre plus augustes les commencemens des villes; 
que s'il est permis à un peuple de prendre des dieux pour ses au- 
teurs, c'est au peuple romain. » On voit le geste, Tite-Live est un 
orateur, comme l'a défini M. Taine. « Élevé bien haut par ces nobles 
fables, il sent que la po'sie seule peut raconter les temps poétiques, 
et son âme éloquente devient religieuse au spectacle de la reli- 
gieuse antiquité. » Cependant, encore une fois, il n'affirme pas. 
Peut-être savait-il la vérité, qu'il n'a pas voulu dire; en tout cas, 
il avait des doutes, et ces doutes, après lui, devaient grossir de 
jour en jour. Au temps de Plutarque, ou ne croyait déjà plus, et le- 
grand biographe, qui voulait croire, était forcé d'alléguer en faveur 
des légendes que le hasard devient quelquefois poète et construit 
des drames admirablement charpentés. Les traditions populaires, 
de plus en plus limées et réduites par les chroniqueurs, puis par 
les histoiiens narrateurs, tombent ensuite aux mains des critiques, 
desBeaufort, qui commencent la démolition, des Niebuhr enfin, qui 



LA LÉGENDE ET l'hISTOIRE. 219 

l'achèvent, mais pour reconstruire. Ainsi se fait et se défait un peu 
partout ce qu'on a ingénieusement appelé « la cristallisation du 
merveilleux. » 

En Suisse, rien de pareil. La légende de Guillaume Tell et celle 
des trois Suisses ne sont pas reléguées dans les âges fabuleux; la 
chronologie a commis l'imprudence de leur assigner une date pré- 
cise, 1308. Or, à cette époque, Dante écrivait déjà la Divine Co- 
mèdie. La Suisse, ou du moins les villes et les bourgades qui de- 
vaient composer un jour la confédération helvétique, n'étaient pas 
des pays ignorés et perdus. On n'était pas non plus en un temps de 
primitive ignorance où les souvenirs n'am'aient pu vivre que par 
une transmission verbale de génération en génération. Il y avait 
des couvens, par conséquent des moines qui rédigeaient des chro- 
niques. Il y avait des archives, par conséquent des chartes et des 
parchemins. Si donc en 1308 les hommes des états forestiers, des 
Waldstàtten (on nommait ainsi les trois premiers cantons confé- 
dérés, Lri, Schwyz et Unterwalden) s'étaient comportés en héros, 
ils auraient trouvé sous leur main, chez eux ou non loin d'eux, des 
poètes pour chanter leur héroïsme, des lettrés pour l'écrire. Gela 
est si vrai que sept ans plus tard, en 1315, quand les hommes de 
Schwyz remportèrent au Morgarten une victoire qui les affranchit à 
jamais de l'Autriche, il y eut aussitôt trois chroniqueurs, Jean de 
Yictring, Mathias de Neuenbourg et Jean de Winterthur, qui racon- 
tèrent la bataille , le dernier avec beaucoup de détails et avec une 
extrême précision ; aucun de ces chroniqueurs n'avait cependant 
entendu parler de Guillaume Tell ni des trois Suisses, Au moins, à 
défaut de chroniqueurs, se serait-il trouvé des poètes pour célé- 
brer les hauts faits de ces héros; mais on n'en trouve aucun, avant 
la seconde moitié du xv' siècle. D'ailleurs les bardes et les trou- 
vères de la Suisse ne ressemblaient guère à ceux des autres pays. 
M. Louis Etienne a étudié en érudit et en artiste (1) ces rimeurs po- 
pulaires qui ne se perdaient pas dans les brumes, mais qui, bourgeois 
ou artisans, celui-ci curé, celui-là garçon de ferme, celle-là vivan- 
dière, quelques-uns chanteurs ambulans et gueusant un pour-boire, 
étaient bien connus, disaient leurs noms, signaient leurs œuvres, 
et ne racontaient guère que ce qu'ils avaient vu. L'un était à Sem- 
pach, l'autre à Morat; leurs lieder, plutôt complaintes que ballades, 
chantaient la bataille de Granson comme on a chanté de nos jours le 
procès de Fualdès. Ce n'est donc pas chez ces rapsodes d'occasion 
ou de profession qu'il faut chercher de vagues renseignemens sur 
les époques anté-littéraires. Ils n'ont célébré Guillaume Tell qu'a- 
près les chroniqueurs; la première version du Tellenlied (nous le 

(1) Voyez la Revue du 15 août 1868. 



220 REVUE DES DEUX MONDES. 

verrons plus loin) est postérieure au Livre blanc-, la version com- 
plète et définitive de cette chanson ne paraîtra qu'en 1633, cinquante 
ans après la mort de l'historien Tscliudi, qui avait achevé, arrêté, 
fixé l'histoire, avant lui douteuse et confuse, du hardi sagittaire. 11 
résulte de tout cela que la légende ne s'est pas formée en Suisse 
comme ailleurs. Il ne s'agit pas ici de gestes fabuleux multipliés et 
grossis d'abord par la fantaisie populaire, adoptés ensuite successi- 
vement par la poésie, la chronique et l'histoire, arrangés ainsi peu à 
peu, adoucis, atténués, réduits de jour en jour, à mesure que dimi- 
nue la crédulité générale et que grandit l'esprit critique ennemi des 
héros. Non-seulement ce n'est pas cela, mais c'est tout le contraire. 
Il s'agit d'un groupe d'anecdotes qui tout à coup, un beau jour, plus 
d'un siècle et demi après l'époque où elles auraient dû arriver, sor- 
tent toutes faites du cerveau d'un homme. Dès lors et de géné- 
ration en génération, de chronique en chronique, d'histoire en 
histoire, ces anecdotes, au lieu d'être amoindries, sont accrues, dé- 
veloppées, embellies jusqu'au moment où elles prennent leur forme 
définitive dans le di-ame de Schiller. La poésie ici n'est donc pas le 
commencement, c'est le couronnement de la légende. Guillaume 
Tell finit par devenir le héros d'une idylle tragique; il se transfigure 
dans une ascension suprême où il disparaît. Voilà ce que nous pou- 
vons prouver pièces en main, grâce au livre de M. Albert Rilliet; cette 
démonstration n'intéressera pas seulement les Suisses, qui tiennent 
à contrôler leurs traditions, mais tous les esprits curieux et studieux 
qui apprendront volontiers, par des exemples nouveaux, (c comment 
on écrit l'histoire. » 

Nous disons donc que les récits légendaires vulgarisés dans notre 
siècle par Schiller et Rossini apparurent pour la première fois vers 
11x70 dans le manuscrit de Sarnen, connu sous le nom de Livre 
blanc à cause de la reliure. Jusqu'à cette époque, aucun papier pu- 
blic ou privé, aucun écrivain en vers ou en prose ne s'était douté 
des hommes du Grïitli ni de Guillaume Tell; mais le temps, paraît- 
il, est un grand maître : à mesure qu'on s'éloigne des événemens, 
la mémoire devient plus riche et plus nette, le passé s'éclaire à dis- 
tance, et l'âge rafraîchit les souvenirs. L'auteur anonyme du Livre 
blanc savait donc à fond tout ce qu'avaient ignoré ses devanciers. Il 
savait d'abord qu'un bailli de Sarnen, nommé Landenberg, avait 
donné l'ordre de ravir les bœufs d'un pauvre homme du Melchi, 
que le fils du pauvre homme avait blessé l'estafier venu pour exé- 
cuter cet ordre inique, sur quoi le bailli, n'ayant pu châtier le fils 
qui avait pris la fuite, s'était vengé sur le père en lui faisant crever 
les yeux et en confisquant tous ses biens. Voilà une anecdote qui 
restera, légèrement modifiée; après l'auteur du Livre blanc viendra 
le chroniqueur Etterlin, qui, par une confusion très excusable, au 



LA LÉGENDE ET l'iIISTOIRE. 221 

lieu de placer la scène dans le domaine du Melchi, la transpor- 
tera beaucoup plus haut, dans la vallée du Melchthal. Enfin un au- 
teur dramatique (nous le retrouverons plus loin), forcé de baptiser 
tous ses personnages, assignera au fils du paysan le nom suisse 
d'Erni, que l'historien Tschudi remplacera plus tard définitivement 
par le nom allemand d'Arnold, et c'est ainsi qu'Arnold Melchthal 
vivra éternellement dans toutes les mémoires en dépit de Voltaire, 
qui a dit que la difficulté de prononcer des noms si respectables de- 
vait nuire à leur célébrité. Ce n'est pas tout, les guides montrent 
maintenant aux touristes, dans la vallée du Melchthal, la place 
où le bouillant Arnold frappa de son bâton le farouche ravisseur. 

Nous revenons au Livre bUinc. Le chroniqueur anonyme avait 
trouvé une anecdote pour FObwald ou le Haut-Unterwalden; il en 
fallait une autre pour la partie basse de la vallée. Aussi crut-il sa- 
voir que dans le Nidwald, à la même époque, un seigneur qu'il ne 
nomme pas, mais qui était un franc libertin, voulant séduire la 
femme d'un paysan, se fit préparer un bain chez elle et entra dans 
la baignoire où elle lui avait promis de le rejoindre; mais au lieu de 
la Lucrèce des Alpes, plus sage que celle de Rome, survint le mari, 
qui tua le seigneur, L'Obvvald et le Nidwald étant pourvus, l'auteur 
du Livre blanc devait penser à Schvvyz. « Or dans le même temps, 
dit-il, il y avait à Schvvyz un homme qui s'appelait Stoupacher, et 
il habitait à Steinen de ce côté-ci du pont. Il avait construit une jo- 
lie maison de pierre. Alors un Gessler était bailli pour l'empire. Il 
vint un jour à passer à cheval et il appela Stoupacher; il lui de- 
manda à qui appartenait la jolie demeure. » Stoupacher comprit que 
Gessler avait envie de l'exproprier; c'est pourquoi, sur l'avis de sa 
femme, une matrone de bon conseil, il voulut se concerter avec ses 
amis des pays voisins. Il rencontra juste à point un des Fiirsten 
d'Uri et le fugitif du Melchi dont nous parlions tout à l'heure. D'au- 
tres se joignirent à ces derniers, et la troupe grossie forma une ligue ; 
« afin d3 se défendre contre les seigneurs, ils se rassemblaient de 
nuit et en secret près du Mytenstein, dans un endroit qui s'appelle 
au Riïdli. » Ce fut la première ébauche de la scène des trois Suisses. 
L'Obwald, le Nidwald et Schvvyz eurent donc chacun leur anecdote, 
et ces anecdotes furent si heureusement conçues que les impies sei- 
gneurs autrichiens (la remarque est de M. Rilliet) se trouvèrent 
avoir violé en trois points le dixième commandement du décalogue : 
(( tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain, tu ne convoi- 
teras pas la femme de ton prochain... ni son bœuf. » 

Cependant Uri avait le droit d'être jaloux; Uri a passé de tout 
temps et avec raison pour être le berceau de la liberté helvétique. 
Uri réclamait son anecdote, et l'auteur du Livre blanc ne pouvait 
la lui refuser. A Uri, Guillaume Tell. Tous ceux qui s'occupent de 



222 REVUE DES DEUX MONDES. 

légendes connaissent depuis plus de cent ans, grâce à Voltaire, la 
source de celle-ci ; c'est une fable danoise. Il est presque inutile 
de rappeler quel était Tokko, soldat du roi Harold, qui avait beau- 
coup de rivaux, comment un jour à table il se vanta de pouvoir tou- 
cher d'un premier coup de flèche une pomme placée à grande dis- 
tance sur un bâton, comment les rivaux du soldat rapportèrent cette 
parole au roi, qui ordonna méchamment qu'une pomme fût mise 
non sur un bâton, mais sur la tête du propre fils de Tokko. « Si le 
père ne la touchait pas du premier coup, il devait perdre la vie. Que 
fit Tokko, forcé d'obéir à cet ordre inique? Ayant tiré de son car- 
quois trois flèches, il frappa avec la première la pomme posée sur 
la tête de l'enfant. Alors le roi lui ayant demandé pourquoi il avait 
tiré trois flèches, puisqu'il ne devait en décocher qu'une : — C'é- 
tait, répondit-il, pour te tuer toi-même, toi qui donnes aux autres 
des ordres odieux, s'il m'était arrivé de manquer mon premier coup. » 
Cette légende, — et beaucoup de pays en ont de pareilles, les hy- 
percritiques en font même un mythe arien, — avait été consignée 
dans V Histoire danoiae de Saxo Grammaticus, qui vivait à la fin du 
xii^ siècle; un abrégé de cette histoire, écrit vers 1ZÏ30 par un 
moine allemand nommé Gheismer, avait pu parvenir à l'auteur du 
Livre blanc. Quoi qu'il en soit, c'est dans cette chronique que l'on 
trouve la première mention du chapeau hissé par Gessler au bout 
d'une perche, à Uri, sous les tilleuls. « Or il y avait un brave 
homme qui s'appelait le Tall, lequel s'était engagé aussi par ser- 
ment avec Stoupacher et ses compagnons, et il passait souvent de ci 
et de là devant la perche, et il ne voulait pas la saluer. » Gessler 
fit venir cet impertinent qui se souvenait de Brutus et qui jouait 
l'idiot pour se justifier, « car, si j'avais de l'esprit, dit-il, je m'ap- 
pellerais autrement et non pas le Tall (le simple, le niais). » Suit 
l'histoire de la pomme et des deux flèches : il n'y en a plus que 
deux. Le bailli furieux fait embarquer le Tall sur le lac pour le con- 
duire « dans un endroit où il ne verra plus le soleil ni la lune. » Le 
vent se lève devant l'Achsen, l'équipage effrayé fait mettre le Tall 
au gouvernail, et l'archer repousse du pied la barque dans la tem- 
pête. Aussitôt après, dans une course effrénée, il franchit les mon- 
tagnes et descend à Kussnacht, où, embusqué derrière un buisson, 
dans le chemin creux, son arbalète à la main, il attend Gessler au 
passage et le tue; puis, en courant, il retourne à Uri par les mon- 
tagnes. Pendant ce temps, Stoupacher et ses compaguons, réunis 
non plus au Rûdli, mais au Trenchi, et croissant en nombre, se mi- 
rent à brûler les châteaux. « Ils commencèrent par Uri, où le sei- 
gneur faisait construire au-dessous de Steg, sur une colline, une 
tour qu'il voulait nommer Twing-Uri, après quoi ils prirent Swan- 
dow et quelques châteaux à Schvvyz et à Stanz, entre autres celui de 



1 



LA LÉGENDE ET l'hISTOIRE. 223 

Rotzberg, qui fut gagné avec l'aide d'une jeune fille; mais le château 
de Sarnen était si fort, qu'il était malaisé de s'en emparer. Le sei- 
gneur de l'endroit était un homme orgueilleux, arrogant et dur. 
Il taxait les gens à plaisir, et il avait introduit cet usage qu'aux 
jours de fêtes on lui apportât des cadeaux, chacun selon ce qu'il 
possédait, veau, brebis ou galette. Alors les conjurés convinrent 
entre eux qu'à la Noël, où l'on devait lui porter des cadeaux de nou- 
velle année, ils iraient deux à deux, munis seulement de bâtons, au 
château, tandis qu'une bande attendrait, cachée dans les aulnes, 
au-dessous du moulin, qu'une fois maîtres de la porte, les premiers 
donneraient le signal en sonnant du cor, et que la troupe d'en bas 
accourrait en toute hâte. Ainsi fut fait. Le jour de Noël, au moment 
où l'on apportait les cadeaux, le seigneur était à l'église. Lors donc 
que ceux qui étaient cachés dans les aulnes entendirent le son du 
cor, ils franchirent au pas de course le ruisseau, grimpèrent le long 
du ravin jusqu'au château et s'en rendirent maîtres. Ls bruit étant 
venu à l'église, les seigneurs prirent peur, se sauvère.'it par la mon- 
tagne et vidèrent la place. — Après cela les trois pays, unis par leurs 
sermons secrets, devinrent si forts qu'ils demeurèrent les maîtres 
et conclurent un pacte qui, jusqu'à présent, leur a bien profité. » 

Telles furent les histoires qui jaillirent tout à coup du Livre 
blanc (1). Le Tall n'y occupait encore qu'un rang secondaire à côté 
des premiers confédérés; mais pour le peuple c'était l'épisode de 
l'archer qui devait elTacer les autres; ce coup de flèche frappait l'ima- 
gination bien plus que ne pouvait le faire une rébellion de conserva- 
teurs tenant à leurs femmes, à leurs maisons et à leurs bœufs. Aussi 
voyons-nous l'archer prendre bientôt le pas sur les autres confé- 
dérés. C'est lui qui est le seul héros du Telleulied, chanson popu- 
laire dont la première version est de ihlli. Cette première version, 
que nous croyons postérieure au Livre blanc , malgré l'opinion que 
paraît soutenir M. Rilhet, ne donne qu'une partie de la légende; 
mais le Tall y est nommé d'un nom qu'on ne lui enlèvera plus, 
Wilhelm Tell. — « C'est de la confédération que je veux parler, dit 
le chansonnier anonyme. — Jamais homme n'a encore entendu rien 

(1) A quelle occasion, dans quel intérCt, ces légendes furent-elles inventées? M. Hun- 
gerbùhlcr, fortement appuyé pai- le professeur P. Vauchor, vient de donner une nou- 
velle réponse à cette question. Vers le milieu du xv« siècle, les bourgeois de Zurich, 
alors alliés de l'Autriclio, méprisaient les gens de Schwyz, avec lesquels ils étaient et 
guerre. Dans leurs chansons diffamatoires, ils les traitaient de misérables « nés pour 
ti-airc les vaches » et souillés des vices les plus honteux. Le chanoine Hemmcrlin, 
dans un volumineux traité sur la noblesse, inventa contre eux une ctlinographie fan- 
tastique et les représenta comme de grossiers paysans révoltés contre leurs légitimes 
seigneurs, les princes de la maison de Habsbourg. Ce serait pour répondre à l'écrit de 
Hemmerlin, eu opposant anecdote à anecdote et fiction à fiction, qu'un érudit anonyme 
des Waldstlitten aurait forgé de toutes pièces le récit inséré quelques années après dans 
la chronique officielle du Livre blanc. 



224 REVUE DES DEUX MONDES. 

de pareil. — Ils ont singulièrement bien réussi, — ils possèdent 
une sage et solide alliance. — Je vgux vous chanter la véritable ori- 
gine, comment est née la confédération. — Un noble pays, vrai 
noyau de la confédération, — est renfermé entre des montagnes, 

— bien plus sûrement qu'entre des murailles : — c'est là que pour 
la première fois s'est formée l'alliance; — ils ont sagement mené 
l'affaire — en un pays qui s'appelle Uri. — Le bailli dit à Guillaume 
Tell,... )) Et la chanson va son train, racontant en style de com- 
plainte l'histoire de la pomme. Le coup fait, Tell dit au bailli : 

— « Si j'avais tué mon enfant, — je te dis la vérité pure, — j'avais 
en moi l'intention — de te tuer, toi aussi. » — Là-dessus se fait un 
grand choc — « d'où sortit le premier confédéré. » Et les autres? 
Que deviennent l'homme du Melchi, le paysan de la baignoire, et 
Stoupacher? Ils ont disparu; Guillaume Tell, et avec lui son canton 
d'Uri, qui tenait à la primauté, règne solitairement dans la ballade 
alpestre. 

Cependant plus tard les autres confédérés reparaissent dans di- 
verses chroniques, notamment dans celle de Petermann Etterlin, 
1507, et dans un drame en vers écrit en 1525 et publié sous ce 
titre : « Une jolie pièce représentée à Uri, dans la confédération, 
sur Guillaume Tell, leur concitoyen et le premier confédéré. » L'ar- 
cher reste pourtant ici le personnage principal; c'est lui qui a tout 
préparé, tout conduit. Il n'est pas seulement l'homme d'action, il 
est aussi l'homme de conseil; enfin, loin de ressembler au Tall du 
Livre blanc, il a du sens, de la finesse, le verbe haut et fier. L'u- 
nité d'action nécessaire au théâtre associe les légendes, la scène 
s'éclaircit, la date (129(5) est précisée; les personnages, notamment 
celui du Melchi ou du Melchthal, vaguement désignés jusqu'ici par 
le lieu de leur naissance, reçoivent un nom qui leur restera. Mais il 
y a encore dans tout ceci beaucoup d'embarras et de confusion; il 
est temps que d'habiles mains y viennent mettre un peu d'ordre. Ce 
sera l'œuvre du pasteur Jean Stum[)ff, de Bruchsal (15/i8), et sur- 
tout du Glaronnais Égidius Tschudi, « l'Hérodote et le Plutarque 
suisse. » Ce fut lui qui eut l'honneur d'achever la légende et de la 
fixer définitivement. Sa chronique, à laquelle il travailla jusqu'à sa 
mort (1572), ne devait paraître qu'en 1734; mais longtemps avant 
cette date elle était connue de tous les na'rrateurs, qui n'eurent 
qu'à la réduire ou à la copier. Tschudi était un homme studieux et 
intelligent qui mettait au-dessus de tout l'intérêt de la patrie. 11 
écrivait à un de ses amis : « Les états forestiers m'ont prié de racon- 
ter avant tout l'origine de la confédération telle qu'ils l'ont fondée. 
Ils ont particulièrement insisté pour que je m'étendisse sur leurs pre- 
mières luties avec l'Autriche, ce que je n'ai pu leur refuser. Aussi 
ai-je dû bien modifier mon précédent travail et y insérer beaucoup 



LA LÉGENDE ET l'hISTOIRE. 225 

de choses que j'ai apprises d'eux (environ deux siècles et demi après 
les événemens). Si Dieu me le permet, ce que je dirai pourra servir 
à rehausser l'honneur de la confédération, et de chaque canton en 
particulier, et ne leur causera aucun dommage. » Avec de pareilles 
préoccupations, il est difficile de rester dans le vrai; mais nous ne 
voulons pas relever les inexactitudes de l'excellent patriote. Nous 
transcrirons seulement, pour donner une idée de sa manière, l'anec- 
dote de la baignoire telle qu'il l'a racontée; on verra qu'il s'efforçait 
d'augmenter la vraisemblance de la tradition par le nombre et la 
précision des détails. Le Tarquin manqué qui joue ici le vilain rôle 
est appelé AVolfenschiess ; c'est Tschudi qui le premier lui a donné 
ce nom pour faire plaisir (il l'avoue dans une lettre) à ses amis 
d'Unterwalden. 

« Cette même année (1307), au commencement de l'automne, 
Wolfenschiess , le bailli du roi qui résidait au château de Rotz- 
berg, dans le Bas-Unterwalden, s'en fut à cheval au couvent d'En- 
gelberg, et le lendemain, comme il en revenait, il rencontra, dans 
une prairie (1) où elle travaillait, la femme d'un brave paysan ap- 
pelé Conrad de Boumgarten, qui demeurait à Altzelen. Altzelen est 
situé dans le Bas-Unterwald, sur la route qui conduit de Stanz à 
Engelberg, à peu de distance du village de Wolfenschiess, sur une 
colline. 

« Cette femme était extrêmement belle, et le bailli, à la vue de 
sa beauté, s'enflamma d'une mauvaise passion. Il lui demanda où 
était son mari. La femme répondit qu'il était parti et ne se trouvait 
pas à la maison. Il lui demanda quand il devait revenir. La femme, 
ne soupçonnant pas qu'elle eût rien à craindre pour elle-même, 
mais redoutant que son mari n'eût commis quelque délit pour le- 
quel le bailli voulait le punir, puisqu'il tenait si fort à savoir où il 
était (car elle connaissait son caractère impitoyable), la femme ré- 
pliqua qu'elle croyait que son mari resterait quelques jours absent, 
mais qu'elle ignorait combien de temps. Elle savait pourtant bien 
qu'il était au bois, et qu'il re^■iendrait chez lui à midi. Sur sa ré- 
ponse, le bailli lui dit : « Femme, je veux entrer avec vous dans 
votre maison, j'ai quelque chose à vous dire. » La femme eut peur, 
mais elle n'osa cependant le contredire, et elle entra avec lui dans 
la maison. Alors il lui commanda de lui préparer un bain, parce 
qu'il était fatigué de son voyage et tout en sueur. La femme com- 
mença à comprendre qu'il ne s'agissait de rien de bon, et elle se 
prit en son cœur à désirer ardemment que son mari revînt promp- 

(1) Dans l'hi'itoire postérieure de Jean de MûUer, cette prairie sera « émaillée de 
fleurs. )) 

TOME LXXXV. — 1870. 15 



226 REVUE DES DEUX MONDES. 

tement du bois, et elle se mit à préparer le bain malgré elle... » 
Quelle vive lumière jetée tout à coup sur les faits deux ou trois 
siècles en arrière, et comme à cette distance les moindres détails, 
noyés jusqu'ici dans la brume, éclatent en plein soleil ! Tschudi n'est 
pas moins bien renseigné sur Melchthal et Stauffacher; il connaît à 
fond son Guillaume Tell. Il sait toutes les dates sur le bout du doigt : 
le chapeau de Gessler fut hissé sur une perche le jour de la Saint- 
Jacques, c'est-à-dire le '25 juillet 1307. Tell passa devant cette 
perche le dimanche après la Saint-Othmar, c'est-à-dire le 18 no- 
vembre (mais ici Tschudi a mal regardé ses almanachs; ce di- 
manche, en 1307, tombait au 19 du mois). C'est le 1*'' janvier 1308 
que croulent les premières forteresses; c'est le 7 janvier que les 
trois cantons concluent une alliance pour dix ans. Tschudi sait tout, 
il était là; il a entendu le fameux serment et l'a noté sur place; il a 
été le parrain du Fûrst d'Uri, qu'il nomme résolument Walther; il 
vous dira l'âge exact du fils de Tell; il a suivi l'archer pas à pas 
dans son évasion, et se souvient qu'il n'était pas encore tombé de 
neige sur la montagne; tout cela est précis, possible, probable. 
« Plus il invente, mieux on le croit, » dit M. Rilliet. Tschudi eut 
donc l'honneur de fixer la légende, mais il fallut après lui la vulga- 
riser. Ce fut l'œuvre de son ami, Josias Simler, de Zurich, qui pu- 
blia en latin dès 1576 sa République des Suisses, abrégé fort bien 
fait qui, bientôt traduit en français et en allemand, passa le Rhin et 
les Alpes. Il ne restait plus qu'à mettre ces récits en beau style et 
à refaire à la moderne la vénérable construction de Tschudi. Jean 
de Millier fut l'architecte bien inspiré de cette œuvre décorative. 

Cet écrivain possédait toutes les qualités oratoifes qui peuvent 
valoir à un patriote habile et studieux le titre d'historien national. 
Les Tites-Lives, on le sait, réussissent mieux que les Thucydides, 
et ceux qui regardent l'histoire comme une branche de l'éloquence 
l'emportent généralement sur ceux qui la regardent comme une 
branche de la critique. Jean de Mûller, adoptant les procédés de 
Tschudi, précisa davantage encore les détails; de plus, il soigna la 
mise en scène. Son Guillaume Tell est décidément né à Burglen, il 
est devenu le gendre de Walther Fûrst et il a deux fds, Guillaume 
et Walther; il a même acquis avec le temps une postérité qui s'est 
perpétuée jusqu'à la fin du xvii^ siècle. Gessler est baptisé du nom 
d'Hermann, et la femme de Stauffacher, trop longtemps anonyme, 
s'appellera désormais Marguerite Herlobig. L'habitation de cette 
dame, la maison convoitée par le bailli, est décrite avec soin : « bâ- 
tie sur des fondemens en pierre, construite en bois bien ouwagé, 
percée de fenêtres nombreuses, ornée de noms et de sentences, 
d'ailleurs spacieuse et brillante, » enfin un de ces grands chalets 



LA LEGENDE ET l'HISTOIRE. 227 

comme on en voit encore aujourd'hui. Pour justifier cette descrip- 
tion, qui sera reproduite par Schiller, Jean de Mûller, consciencieux 
à sa manière, affirme dans une note que « l'antiquité de cette façon 
de bâtir est prouvée par Priscus, Legatio ad Attilam. » Il ajoute 
que les fenêtres vitrées étaient déjà connues dans le pays. Il se 
trompe bien çà et là sur les lieux, mais ne manque jamais de cou- 
leur. Quand la barque où se trouvait Guillaume Tell « fut parvenue, 
dit-il, un peu au-delà du Griïtli, le fohn s'élança des gorges du 
Saint-Gothard avec sa violence ordinaire; le lac étroit soulevait ses 
ondes furieuses et s'entr'ouvrait, l'abîme grondait, l'écho des mon- 
tagnes répétait ce grondement effroyable. On rama dans l'angoisse, 
en longeant les terribles rochers du rivage, jusqu'à l'Axenberg, sur 
la droite quand on sort d'Uri. » En écrivant ceci, Jean de Mûller n'a 
point fait la réflexion que, si le fôhn eût soufflé pendant cette tra- 
versée, la barque, qui avait déjà passé le Grûtli, n'aurait pu re- 
monter contre le vent jusqu'à la Tellenplatte : elle eût été poussée 
du côté de Brunnen; mais qu'importe? Le lecteur a frémi. C'est 
Jean de Millier qui le premier s'est inquiété du paysage; la scène 
du Grûtli, jusqu'ici bien effacée, va rayonner d'un éclat prodigieux, 
c*est lui qui l'a mise en pleine lumière, et l'on pourrait proclamer 
qu'il en fut le créateur. 

(( Dans la nuit du mercredi avant la Saint-Martin, au mois de 
novembre, Fûrst, Melchthal et Stauffacher amenèrent chacun en ce 
lieu dix hommes d'honneur de son pays qui avaient loyalement ou- 
vert leur cœur. Lorsque ces trente-trois hommes courageux, pleins 
du sentiment de leur liberté héréditaire et de leur éternelle alliance, 
unis de l'amitié la plus intime par les périls du temps, se trouvèrent 
ensemble au Grûtli, ils n'eurent peur ni du roi Albert ni de la puis- 
sance de l'Autriche. Dans cette nuit, le cœur ému, se donnant tous 
la main, voici ce qu'ils se promirent. — En cette entreprise, nul 
d'entre eux n'agira selon ses propres idées ni n'abandonnera les 
autres; ils vivront et mourront dans cette amitié; chacun maintien- 
dra d'après le conseil commun le peuple innocent et opprimé de sa 
vallée dans les antiques droits de sa liberté, de manière que tous 
les Suisses jouissent à jamais des fruits de cette union. Ils n'enlè- 
veront aux comtes de Habsbourg quoi que ce soit de leurs biens, 
de leurs droits ou de leurs serfs : les gouverneurs, leur suite, leurs 
valets et leurs soldats mercenaires ne perdront pas une goutte de 
sang; mais la liberté qu'ils ont reçue de leurs ancêtres, ils veu- 
lent la conserver intacte et la transmettre à leurs neveux. — Tous 
ayant pris cette ferme résolution, et dans la pensée que de leur 
succès dépendait probablement la destinée de toute leur postérité, 
chacun d'eux regardait son ami avec un visage confiant et lui ser- 
rait cordialement la main. Walther Furst, Werner Stauffacher et Ar- 



228 REVUE DES DEUX MONDES. 

nold an der Halden du Melchthal, les mains levées au ciel, jurèrent, 
au nom du Dieu qui a créé les empereurs et les paysans de la même 
race et avec tous les droits inaliénables de l'humanité, de défendre 
ensemble la liberté en hommes. Les trente, entendant cela, levèrent 
la main et prêtèrent au nom de Dieu et des saints ce même ser- 
ment. Ils étaient d'accord sur la manière d'exécuter leur projet; 
pour le moment, chacun retourna dans sa cabane, se tut et soigna 
le bétail. » 

Tout ici est héroïque, et l'on comprend les applaudissemens que 
reçut Jean de Millier à la cour de Weimar quand on y donna le Guil- 
laume Tell de Schiller. L'historien en effet était le collaborateur 
du poète, et ce dernier n'eut qu'à mettre en vers le grand drame na- 
tional auquel avait travaillé l'imagination de quatre siècles. Il ren- 
dit à la poésie ce qui était à la poésie, et son poème l'emporta sur 
l'histoire en vraisemblance et en précision. Il commença par achever 
le décor. Le rideau se lève sur un paysage complet; tout y est, le 
lac, la prairie, le rocher, la forêt, le glacier; c'est un panaroma des 
Alpes animé par des ranz et des lieder. Le pêcheur chante le « sou- 
rire » de l'eau qui invite au bain, le berger pleure l'été qui s'en va, 
les pâturages pleins de soleil, mais se console en pensant au prin- 
temps qui doit renaître avec le cri des coucous et le clapotement des 
sources; le chasseur célèbre les sentiers qui donnent le vertige, les 
champs de glace où rien ne verdit, la mer de brouillards qui roule à 
ses pieds, lui cachant les cités des hommes; il ne voit le monde 
qu'à travers les fissures des nuages, et les campagnes vertes lui ap- 
paraissent comme au fond des eaux. Cependant les brebis broutent 
l'herbe avidement, les chiens grattent la terre, signe de pluie; les 
poissons sautent haut, le canard plonge, signe de tempête. Jean de 
Millier n'a qu'un orage, Schiller en a deux ; le poète, plus libre que 
l'historien, peut tout dire. Il n'a jamais vu les Alpes, ou du moins il 
ne les a vues que par les yeux de sa femme et de Gœthe, son ami; 
mais il les a étudiées de loin, ardemment rêvées; il les dresse dans 
les nuages, non-seulement comme un décor de théâtre, mais comme 
un temple et une forteresse, une acropole de la liberté. Là-haut, pas 
de servitude ; les bœufs même du Melchthal mugissent et donnent 
des coups de corne quand on veut les ravir. Là-haut, le plein soleil 
et l'espace ouvert : ni haie, ni mur, « ni poteau menaçant pour in- 
diquer que la place est prise. » Ces derniers mots sont d'un fin mon- 
tagnard, M. Rambert, qui, dans le drame de Schiller, n'a découvert 
que deux très petites erreurs topographiques et qui dans le poète ne 
reconnaît l'étranger qu'à l'abus de la couleur locale, à l'accumula- 
tion des détails et à certains étonnemens de nouveau-venu. Trop de 
remarques sur les vaches et sur les chamois, trop d'escarpemens 
et de précipices ouverts, trop de chemins en corniche : ces bergers 



LA LKGENDE ET l'HISTOIRE. 220 

des Alpes ont des impressions de touristes et paraissent frappés de 
ce qu'ils n'ont pu voir à Weimar. Dans ses descriptions, Schiller est 
donc moins Suisse que Jean de Millier; mais peut-être est-il plus 
historien dans la scène du Grûtli. Il n'en a point fait, — à part le dé- 
cor et l'arc-en-ciel lunaire, — une conspiration d'opéra, un trio com- 
posé pour la musique de Rossini; — il en a fait une assemblée natio- 
nale, une Landsgemeinde. Les représentans du peuple délibèrent; ils 
nomment un landammann et votent par main levée; ils discutent po- 
sément leurs droits, ceux de l'Autriche et ceux de l'empire, et si 
quelque interrupteur s'emporte, le président lui impose silence au 
nom du serment prononcé. A l'exception d'un ou deux frementi, ces 
hommes sont tranquilles, d'un tempérament républicain, lents, mais 
fermes, patiens, tenaces; ils savent attendre, mais ne renonceront 
jamais à leur idée fixe; ils ont la rudesse, mais la solidité du roc. La 
scène de Jean de Millier est plus vive, celle de Schiller est plus vraie; 
en suivant la légende, le poète l'a rapprochée de la réalité; ce qu'il 
y ajoute est mieux trouvé que l'incident de la pomme. C'est cet in- 
cident qui est la partie la moins heureuse du drame, on dirait que 
Schiller n'admirait pas beaucoup la prouesse de l'archer. Aussi que 
de précautions pour la rendre possible et pour justifier la fantaisie 
cruelle de Gessler! Quelle indignation chez la femme de Tell, quand 
elle reverra plus tard son enfant! « A-t-il pu tirer sur toi? Comment 
l'a-t-il pu faire? Oh! il n'a pas de cœur! » Et Schiller pensait peut- 
être comme Hedwige. Ce n'est pas tout, un autre fait embarras- 
sait le poète, le meurtre de Gessler. On a beau rappeler Hercule, 
Thésée, Samson, — et, plus près de nous, Charlotte Corday, Agesilao 
Milano, — le meurtre est toujours le meurtre. Ajoutons que la pièce 
devait être jouée à la cour; comment y faire admirer un homicide 
commis avec préméditation sur la personne d'un fonctionnaire su- 
périeur? Ici encore le poète a dû redoubler de prévoyance, préparer 
le coup de longue main, invoquer les précédens de l'homme dans 
un beau monologue lyrique et ne laisser partir la flèche qu'au mo- 
ment où Gessler, proférant des menaces contre la Suisse, va pousser 
son cheval sur le corps d'une femme et de ses enfans. Enfin au cin- 
quième acte, pour couronner ce plaidoyer, Schiller place Guillaume 
Tell en face d'un vrai parricide, Jean de Habsbourg, et le meur- 
trier du bailli, pour bien marquer la différence entre les deux crimes, 
repousse et maudit l'assassin de l'empereur. Yoilà bien des efforts 
pour faire accepter la légende au public; mais ce n'est pas tout en- 
core. Dans la pièce, comme dans la tradition, l'action est double; il y 
a deux épisodes qui s'accordent assez difficilement, celui de l'archer 
et celui des trois Suisses; Tell demeure à l'écart, n'en fait qu'à sa 
tête et ne figure point parmi les conjurés du Griitli. Schiller a tâché 
d'expliquer cette invraisemblance par le caractère qu'il a donné à 



230 REVUE DES DEUX MONDES. 

son héros; ici encore il nous paraît plus vrai que Jean de Millier. Le 
Tell du drame est un rêveur qui n'agit pas comme tout le monde 
et qui aime l'extraordinaire; c'est l'homme qui va seul, sachant se 
suffire à lui-même : il répare sa maison avec sa hache et n'a pas 
besoin du charpentier. Il veut que son fils apprenne à raccommoder 
son arc et à se passer des autres; il prendrait volontiers pour de- 
vise : chacun pour soi! Il refuse d'entrer dans le complot, disant 
que, dans le naufrage, l'homme seul se tire mieux d'affaire, A ceux 
qui le veulent enrôler, il répond : « Patience et silence ! mes en- 
fans ont besoin de leur père. Restons tranquille chez nous, on laisse 
en paix les gens paisibles. » 11 n'est point né pour les conseils, ne 
fait pas de discours et parle bref, par sentences; on dirait qu'il ré- 
pète les inscriptions des chalets. Il ne se croit pas habile homme; 
il prononcera devant Gessler le fameux mot du Livre blanc : 

Wâr' ich besonnen, hiess' ich nicht der Tell (1). 

C'est l'homme d'action, inutile aux endroits où l'on délibère, mais, 
pour un coup de main, il sera le premier au poste, au poste dange- 
reux, car il aime les aventures; il ne jouit de la vie que lorsqu'il 
l'expose chaque jour dans un nouveau péril; il se jette les yeux fer- 
més sur le lac en fureur ou dans un précipice pour sauver un 
homme ou un agneau. Ce chasseur héroïque a besoin de mouve- 
ment et d'émotion, il lui faut son arbalète au poing; quand il ne l'a 
pas, il croit que le bras lui manque; il lui faut le grand air, le plein 
soleil et quelque opprimé à défendre. Ce caractère, marqué à chaque 
scène d'un nouveau trait, explique le rôle solitaire de l'homme; à 
peine esquissé dans la légende, Guillaume Tell n'est vivant que 
dans Schiller. 

Ce n'est donc pas inutilement que cette longue suite de chroni- 
queurs et d'historiens, l'auteur du Livre blanc y l'auteur du Tellen- 
lied, Etterlin, Jean Stumpff, Tschudi, Simler, Jean de Miiller, ont 
travaillé à établir sur les bases artificielles de la tradition héroïque 
le grand édifice fédéral. Ils n'ont point perdu leur temps et leur 
peine, puisqu'ils ont produit ou inspiré l'œuvre suprême de Schil- 
ler; mais, en admirant les hauts faits de l'imagination, ne mépri- 
sons point les services ingrats de la critique, et ne lui refusons pas 
le droit de nous dire toute la vérité, rien que la vérité. L'imagina- 
tion avait créé la légende, la critique a reconstruit l'histoire, assez 
glorieuse par elle-même pour se passer du mensonge. C'est cette 
histoire qu'il nous reste à parcourir rapidement. 



(1) Si j'étais avisé, je ne m'appellerais pas Brute. 



LA liGENDE ET l'hISTOIRE. 231 



II. 



« C'est, dit M. Rilliet, dans l'étroit espace dont les hauts glaciers 
du Titlis, du Tôdi et des Clarides, les gigantesques dentelures des 
rochers du Pilate, les croupes verdoyantes du Righi et les pyra- 
mides du Mythen circonscrivent l'enceinte qu'est née la confédéra- 
tion suisse, le plus vieil état libre du monde moderne. » Cet étroit 
espace « ne comprenait même pas en entier le territoire actuel des 
trois cantons qui, sous le nom d'Uri, de Schwyz et d'Unterwalden, 
figurent les premiers dans les annales des ligues helvétiques, » Ces 
cantons montueux avaient cependant été peuplés après les autres; 
on ne retrouve pas dans leurs lacs ces rangées de pieux qui font de 
l'histoire à leur manière, dénonçant des constructions sur pilotis, 
habitations primitives de nos premiers aïeux. Les géographes grecs 
et latins ignoraient la Suisse centrale et le lac des Quatre-Cantons, 
qu'ils laissaient en blanc sur leurs cartes; ils ne connaissaient point 
le passage du Saint-Gothard. Les Romains entraient dans le pays 
des Helvètes, qui ne s'appelait pas encore Helvétie, par les cols qui 
débouchent dans les vallées du Léman ou des Grisons; « le groupe 
du centre leur avait paru inaccessible. » Cette solitude des pays fo- 
restiers dura jusqu'à l'invasion des Suèves ou AUémans. Ces peu- 
plades « avaient des mœurs de rustres, pour villes des villages, un 
grossier idiome, mais un vif sentiment de bravoure et de fidélité. » 
Chasseurs, laboureurs ou bergers, les Allémans chantaient à pleine 
tête, « entonnant leurs airs avec une voix qui ressemblait aux cris 
stridens des oiseaux. » Ainsi parle un témoin qui les avait entendus. 
N'est-ce pas le roucoulement aigu des tyroliennes? Vaincus par Clo- 
vis, roi des Francs, soumis plus tard aux souverains d'Austrasie, 
convertis au christianisme dans la première moitié du vii^ siècle par 
des missionnaires venus d'Irlande et que conduisait un saint nommé 
Gall, ils se répandirent au pied des monts en débordant toujours 
plus loin et plus haut, à mesure que la place manquait sur le terrain 
plus clément de la plaine; ils pénétrèrent enfin dans ces régions 
obstmées de forêts (d'où les noms de Waldstdtten, états forestiers, 
et de Waldlûte, gens des bois), où ils se heurtèrent d'abord contre 
un rude ennemi, la nature, contre des armées d'arbres énormes 
serrés les uns sur les autres pour mieux porter le poids du vent; ils 
durent se frayer des chemins, ouvrir des clairi'ères, défoncer le sol, 
extirper des racines enchevêtrées sous terre depuis des siècles (d'où 
le nom fréquent de Rûtli, Grûtli, défrichement), guerre incessante, 
acharnée, mais nécessaire pour assurer aux générations futures le 
pain quotidien. C'est ainsi que commencent les peuples libres. 

Quelques siècles après, les anciens documens nous montrent les 



932 REVUE DES DEUX MONDES. 

états forestiers soumis à l'organisation féodale, les habitans éche- 
lonnés à tous les degrés qui montaient du serf au souverain. En- 
globés daus « ce vaste et incohérent ensemble » qu'on appelait le 
saint empire romain, ils dépendaient politiquement de l'empereur, 
mais juridiquement des Habsbourgs, qui étaient comtes de l'Aargau 
et du Zurichgau. Or en ce temps-là les hauts seigneurs, grands 
propriétaires et juges des comtés, présidant les assises des hommes 
libres, commandant les contingens militaires qu'ils conduisaient à 
l'empereur, voulaient monter en dignité, perpétuer leurs titres et 
leurs droits, transformer « leur pouvoir délégué en privilège per- 
manent, » ériger leurs juridictions en souverainetés héréditaires et 
inamovibles. Ce fut dans les états forestiers la prétention des Habs- 
bourgs, qui, possédant des domaines considérables, les comtés de 
l'Aar et de Zurich, l'avouerie de la plupart des monastères, étaient, 
qu'on nous passe l'expression, les marquis de Carabas du pays. Si 
on les eût laissé faire, ils seraient devenus avec le temps ducs ou 
grands-ducs de Suisse. Contre de pareils potentats qui avaient tout 
pour eux, richesse, puissance, la terre et l'épée, le fer et l'or, que 
pouvaient les paysans des montagnes? Imiter l'exemple des villes, 
s'associer pour résister, développer leurs corporations en communes, 
et s'attacher de plus près à l'empereur pour dépendre de lui seul. 
C'était l'unique moyen d'arrêter l'envahissement des seigneurs, de 
rester libres ou de le devenir, — libres comme on pouvait l'être 
alors, c'est-à-dire sous l'aile de l'empire. Voilà ce que firent lente- 
ment, patiemment, avec une habileté, une persévérance étonnantes, 
ces simples gens des bois qui ont conquis leur indépendance avant 
tous les autres peuples et qui ont su la garder jusqu'à nos jours. 
Regrette qui voudra la flèche de Tell et les châteaux brûlés, nous 
préférons mille fois à ces coups de main l'elfort soutenu, l'invincible 
ténacité de tout un peuple qui veut être libre, disons mieux, de 
trois peuples, car l'histoire a le droit de chanter comme la légende: 
« Ils étaient là tous trois! » Seulement ces trois Suisses, toujours 
vivans après plus de cinq siècles, ne s'appelaient pas Fûrst, Melchthal 
et Stauffacher; ils portaient et portent encore des noms qui n'au- 
raient point davantage égayé Voltaire : Uri, Schwyz et Unterwalden. 
Uri, appartenant depuis le ix'' siècle à un couvent de femmes, 
fondé par un roi carlovingien , avait droit aux prérogatives, aux 
immunités des maisons religieuses et des monastères privilégiés. 
Ses habitans, fiscalins pour la plupart, c'est-à-dire serfs du 
royaume, étaient gens «placides, » mais tenaces, cramponnés à 
leurs libertés, qu'ils eurent constamment à défendre contre des en- 
nemis nombreux et divers. Us furent les rochers sur lesquels devait 
reposer l'Helvétie future. Schwyz en revanche offrait une popula- 
tion d'hommes libres qui étaient venus s'établir au pied du Mythen, 



LA LÉGENDE ET l' HISTOIRE. 233 

« dans le lieu qui porta primitivement le nom de Suites. » M. Riliiet 
reconnaît en eux l'esprit d'indépendance des Allémans, « l'impa- 
tience de toute usurpation , le goût des coups de main , l'amour de 
l'égalité, l'esprit d'exclusion porté à ses dernières limites, le senti- 
ment plus vif de son droit que de celui des autres. » Ils comptaient 
parmi eux peu de serfs appartenant à des couvens ou à des sei- 
gneurs, ils avaient l'indépendance civile. Ils détestaient les moines, 
c'est le trait dominant de leur caractère dès les plus anciens temps. 
Un monastère de bénédictins se dressait dans leur pays (celui d'Ein- 
siedeln), abrité sous des protections redoutables; les Schwyzois, 
dès le XI* siècle, osèrent toutefois s'attaquer à cette puissance et 
disputer violemment les Alpes à ses troupeaux. Schwyz est le plus 
fougueux, le plus emporté des trois Suisses; c'est lui qui doit se 
jeter le premier dans la mêlée, vaincre au Morgarten, et mériter 
de donner son nom à la patrie commune. Unterualden au con- 
traire demeura dans l'ombre jusqu'au xiii*^ siècle : c'était alors l'état 
le plus éloigné de cette organisation communale où Schwyz et Uri 
devaient atteindre si rapidement. Partagé en deux vallées indépen- 
dantes l'une de l'autre (l'Obwald et le Nidvvald, anciennement Sar- 
non et Stannes), c'était un territoire morcelé entre une foule de sei- 
gneuries et de paroisses, un pays de nobles et de vilains. Quel fut 
donc le lien entre ce canton futur et les deux autres? Ce fut l'en- 
nemi commun, le Habsbourg. Les Habsbourgs étaient comtes du Zu- 
richgau et de l'Aargau, Unterwalden dépendait de ces deux juri- 
dictions, Schwyz de la première; en outre ces puissants seigneurs 
possédaient quantité de titres et de biens dans ces deux cantons et 
ailleurs , en Alsace, à Lucerne, à Zurich ; leur maison grandissait, 
constamment enrichie par des héritages ou des concessions impé- 
riales. Enfin un beau jour ils avaient mis le pied même à Uri, qui ne 
dépendait que de l'empereur et du couvent de Zurich. De là au pou- 
voir souverain, il n'y avait qu'un pas facile à franchir; la Suisse fut 
sur le point d'avoir un maître. 

Il n'en fut rien cependant. Le fils rebelle de l'empereur Frédé- 
ric II, Henri, roi des Romains, voulait s'assurer le passage du Saint- 
Gothard, que l'on commençait d'escalader par la vallée de la Reuss : 
c'était le chemin de l'Italie. A cet effet, en 1231, il racheta du 
comte Rodolphe tous les hommes établis dans la vallée d'Uri, et il 
s'engagea dès lors, sous un diplôme d'affranchissement ou d'exemp- 
tion adressé à leur communauté [universitas vestra), à les mainte- 
nir perpétuellement dans la domination immédiate de l'empire. Ce 
fut un acte important d'où sortit la liberté d'Uri et par suite la 
liberté de la Suisse, car à cette époque il ne s'agissait pas d'éman- 
cipation absolue : tous ceux qui étaient compris dans l'empire de- 
vaient relever de l'empereur : l'indépendance consistait donc à dé- 



234 REVUE DES DEUX MONDES. 

pendre de l'empereur seul. Il s'agissait uniquement d'échapper à 
l'ambition envahissante des grands seigneurs ou des hauts fonc- 
tionnaires qui peu à peu , par toute sorte d'empiétemens et de con- 
cessions achetées, tendaient à se perpétuer au pouvoir et à fonder 
des dynasties. Ce fut contre cette effrayante éclosion de souverai- 
netés princières que s'organisa dès lors un peu partout la résistance 
des communes; mais en Suisse le cri d'alarme ne partit pas des 
centres, il gronda longuement sur les montagnes, où se formèrent 
toutes seules des communes rurales , les seules de ce temps-là qui 
aient pu subsister et qui vivent encore de nos jours. Enfermés dans 
leurs rochers comme dans des murailles , les simples gens des bois 
ont su dès le premier moment, par un admirable instinct du droit, 
se rapprocher, se grouper, se serrer fortement comme les sapins 
dont ils avaient pris la place, et cette vie publique, encore inconnue 
presque partout dans notre siècle, ces montagnards illettrés l'ont 
eue sans interruption depuis six cents ans. 

Uri fut donc en Suisse, dès 1231, le premier peuple libre; ce- 
pendant Schwyz, encore en tutelle, tenait à conquérir le même 
privilège, et les gens de cette vallée, plus remuans que ceux d'Uri, 
suivaient d'un œil attentif, pour en tirer profit, les événemens qui 
se passaient en Europe. Ils s'intéressaient aux luttes entre le sacer- 
doce et l'empire, entre l'empire et la maison de Habsbourg, ils pre- 
naient parti pour l'empereur, afin d'obtenir de lui qu'il les rendît 
libres, c'est-à-dire qu'il les fit dépendre de lui seul. L'empereur 
accordait le diplôme d'affranchissement, quitte à le reprendre en- 
suite et à replacer les Schvvyzois sous les Habsbourgs, quand il se 
réconciliait avec ceux-ci. Les Schwyzois alors s'insurgeaient, et si 
bravement, qu'un Habsbourg (Rodolphe le Taciturne), ne se sen- 
tant pas assez fort contre ces paysans résolus, appela un jour à son 
secours les foudres de Rome. Les foudres ne se firent pas attendre; 
elles tombèrent, le 28 août 1247, sur les Schwyzois et leurs confé- 
dérés, ou plutôt à côté d'eux, car ils n'en tinrent aucun compte. 
Leur pays fut mis en interdit « dans le cas où ils persisteraient à se 
déclarer pour l'empire et où ils refuseraient de rentrer sous la loi 
de leur légitime souverain. » Le légitime souverain pour Rome, qui 
a toujours simplifié dans son intérêt les questions de droit, ce n'é- 
tait donc pas l'empereur. 

Cependant les Hohenstauffen tombèrent, et un Habsbourg, Ro- 
dolphe, devint empereur (1273). Ce fut un grand malheur ou du 
moins un grand danger pour les vallées suisses. Rodolphe pouvait, 
comme chef de l'empire, disposer de ces vallées en faveur de sa 
maison. Tout lui appartenait à double titre : ce qui échappait à sa 
juridiction de comte retombait sous son pouvoir de souverain; il avait 
réglé l'ancien débat entre sa famille et l'empire en cumulant les 



LA LÉGENDE ET l' HISTOIRE. 235 

droits de l'une et les droits de l'autre; il avait nom lion. Les petits 
étaient ses serfs, les grands ses vassaux; il les tenait de plus par les 
armes. Les premiers Suisses, hardis bergers et adroits chasseurs, 
faisaient déjà de bons soldats; on en put voir dès 1253 à la solde 
d'un abbé de Saint-Gall qui guerroyait contre l'évêque de Con- 
stance; plus tard, en 1289, au siège de Besançon, dans l'armée 
du roi Rodolphe, figurèrent 1,500 hommes de Sch\Yyz (parmi les- 
quels probablement beaucoup de gens des autres vallées) qui firent 
parler d'eux. Un chroniqueur raconte qu'une partie de ces Schwy- 
zois, « après s'être dévalé-s dans le camp ennemi, le long de préci- 
pices escarpés, comme gens habitués à comir les montagnes, re- 
gagnèrent leurs quartiers, chargés de butin. » Grâce à ces services 
militaires, les Schwyzois obtinrent de Rodolphe plusieurs conces- 
sions; ils auraient pu être heureux, n'était l'ambition dynastique de 
ce prince et surtout son ambition domestique. Possesseur d'un ché- 
tif patrimoine, il s'efforçait de l'agrandir au profit de sa famille et au 
détriment des libres communautés. Ce fut 1-ui qui s'appropria le du- 
ché d'Autriche et qui en dota ses enfans; dès lors l'Autriche devint 
l'ennemi juré des vallées libres. C'est cette puissance nouvelle que 
les Schwyzois redoutaient dans l'avenir. Sous Rodolphe, qui régna 
dix-huit ans, ils avaient été protégés ou ménagés; mais l'empereur 
mort, que ferait son fils, le duc d'Autriche ,et à quels empiétemens 
ne pouvait-on pas s'attendre, si la toute-puissance impériale se per- 
pétuait dans la dynastie des Habsbourgs? Là était le danger immi- 
nent, non-seulement pour Schwyz, mais aussi pour Unterwalden et 
même pour Uri malgré les droits trois fois reconnus et consacrés 
des Uraniens, car en ce temps de déchiremens et d'usurpations la 
raison du plus fort était la meilleure. C'est pourquoi, dès le 1" août 
1291, quinze jours seulement après la mort de Rodolphe, les hommes 
des vallées de Schwyz, d'Uri et de Stanz (ceux de Sarnen ne de- 
vaient s'associer aux autres que plus tard) scellèrent une alliance 
qui dure encore aujourd'hui. 

C'est le premier pacte fédéral. Il débute sans phrases, sans décla- 
ration des droits de l'homme, (c Au nom de Dieu, amen. C'est veil- 
ler à ce qui est honnête et pourvoir à l'utilité de tous que de fonder 
notre alliance sur des bases de paix et de tranquillité, » voilà tout 
le préambule, sur quoi les confédérés font savoir à tous que, « con- 
sidérant la malice des temps, pour mieux se défendre, eux et leur 
avoir, et pour mieux conserver leurs droits, ils ont promis de s'as- 
sister mutuellement, corps et biens, par toute espèce de secours, 
de conseils et de bons offices, au dedans et au dehors des vallées, 
de tout leur pouvoir, de tous leurs efforts, contre tous ceux ou cha- 
cun de ceux qui feraient peine, injure ou violence à eux tous ou à 
l'un d'eux. » En tout péril, chaque vallée aidera l'autre à ses frais 



236 REVUE DES DEUX MONDES. 

jusqu'au bout pour repousser les méchans et venger les outrages. 
Cette alliance est consacrée par le serment. Voici donc l'ennemi 
commun (l'Autriche) averti; mais d'autre part nul n'est affranchi de 
la subordination et des services qu'il doit à son seigneur. Recon- 
naître le droit de tous, celui des grands comme celui des petits, 
c'est la condition essentielle de la liberté. Cependant les premiers 
confédérés s'émancipent; ils déclarent dans leur pacte qu'ils n'ac- 
cepteront plus de juge qui ait acheté sa charge ou qui ne soit pas 
du pays. Si quelque dissension naît dans leurs vallées, ils prendront 
des arbitres chez eux, parmi les plus sages; si l'une des parties re- 
pousse le jugement des arbitres, les autres confédérés feront res- 
pecter ce jugement. Au meurtrier la mort, à ceux qui lui prêtent 
secours le bannissement, l'incendiaire sera rayé du nombre des 
confédérés, ceux qui l'auront accueilli paieront le dommage. Les 
biens du spoliateur indemniseront la victime; défense de se faire 
justice en s'emparant des biens d'un débiteur. Chacun doit obéir à 
son juge; ce juge prononcera des sentences auxquelles les confé- 
dérés donneront force de loi. 

On le voit, ce pacte n'est pas seulement un traité, c'est un code; 
les vallées s'affranchissent, même pour les affaires criminelles, de la 
juridiction des Habsbourgs. Là est la révolte, mais sans violence et 
sans coups de main. Les premiers confédérés disent tranquillement, 
après délibération et d'un commun accord : a Ceux-là veulent être 
nos maîtres parce qu'ils rendent chez nous la justice. Eh bien! c'est 
nous qui la rendrons désormais. Nous sommes en âge de liberté, 
nous voulons sortir de tutelle. Nous nous sommes associés pour af- 
firmer nos droits, et nous avons juré que nous les maintiendrons. » 
Voilà le véritable serment des trois Suisses. Cela s'est fait sans 
pompe; les clairs de lune, les levers de soleil, les regards attendris, 
les mains levées au ciel, tout ce qu'on a cru devoir ajouter à la 
scène en gâte la gravité simple et austère. Il n'y a pas de signa- 
tures au bas de cet acte vénérable; qu'importent les hommes et 
leurs noms? C'est une grande œuvre collective. Ceux qui ont scellé 
l'alliance s'appelaient Uri, Schwyz et Unterwalden. Voici leur der- 
nier mot : <( tous les engagemens ci-dessus stipulés ont été pris dans 
l'intérêt commun pour durer, si Dieu le veut, à perpétuité. » Et ils 
ont tenu parole. Six siècles ont passé sur ce pacte sans rompre l'al- 
liance qu'il a consacrée et sans détruire le parchemin où il fut écrit. 
Voilà l'exacte vérité; elle n'a pas besoin d'ornemens pour être belle. 

A la mort de l'empereur Rodolphe, il y eut encore des soulève- 
mens, des brouilles entre l'empire et les Habsbourgs. Les confédérés 
en pâtirenc. Les Schwyzois, gens avisés, bien que hardis, reprirent 
leur politique, se déclarèrent pour le nouveau souverain, qui leur 
rendit la liberté (la mouvance directe de l'empire) ; mais le terrain 



LA LÉGENDE ET l'hISTOIRE. 237 

regagné fut reperdu comme la première fois et pour la même cause, 
l'avènement d'un Habsbourg au trône d'Allemagne. Albert d'Au- 
triche devint empereur (1) et le fut dix ans. Les trois cantons re- 
tombèrent alors dans l'état où ils étaient sous Rodolphe. Eurent-ils 
beaucoup à en souflrir? — Oui, dit la tradition, qui place ici, de- 
puis Tschudi, les histoires des Gessler et des Guillaume Tell. — 
Non, répond la critique, qui dans tous les papiers et les nombreux 
récits du temps ne trouve aucune trace ni des méfaits des Habsbourgs 
ni des prouesses attribuées aux Suisses. Albert était un peu usurier, 
mais bon prince au fond, chaste, prudent, pacifique, assez clément 
pour les petits, défenseur des Juifs opprimés, protecteur des villes 
et de leurs franchises, aliénant ses propres droits pour développer le 
libre exercice de la justice pénale; nous savons que le souci du bien 
public lui faisait passer des nuits sans sommeil, qu'il résistait à 
l'église et craignait Dieu. Qu'y a-t-il de commun entre ce souverain 
et les Gessler, entre ce règne et l'histoire de la pomme? D'où vien- 
nent ces accusations qui n'ont pris naissance que deux siècles après 
la mort d'Albert? Pourquoi faire tramer aux trois vallées, dans 
des conciliabules secrets, une alliance déjà scellée ouvertement de- 
puis bien des années? Tout prouve que sous Albert les premiers con- 
fédérés se tinrent tranquilles ; ce qui occupe les chartes du temps, 
ce ne sont pas les insurrections d'hommes, ce sont les écroulemens 
de neiges. 

« Qui pourrait dépeindre, s'écrie l'évêque de Constance, les 
épouvantables ravages causés par les avalanches, qui font trembler 
la crête des montagnes et le fond des vallées? Descendant avec le 
fracas du tonnerre du haut des monts, elles bouleversent de fond 
en comble ce qui leur fait obstacle, ébranlent même la base des 
montagnes, détruisent tous les êtres vivans placés sur leur passage, 
et, creusant dans le sol de profonds ravins, rendent où elles sont 
précipitées tout chemin impossible. » A cela l'empereur répond : 
(( On ne peut méconnaître les dangers que font courir aux habi- 
tans de Morschach, quand ils veulent gagner Schwyz, ces ava- 
lanches furieuses qu'un orage ou le poids des neiges précipite à 
l'improviste du haut des monts, et qui, roulant le long de pentes 
abruptes ou de rochers à pic jusqu'au fond des vallées, écrasent de 
leur masse tout ce qu'elles rencontrent, font disparaître la trace 
des chemins, et sont devenues la déplorable cause de la mort iné- 
vitable et subite de ceux qui se sont trouvés sur leur passage. » 
Telles étaient les préoccupations de l'évêque et du roi; quant aux 
vallées, paix complète; leur sujétion ne paraît point aggravée, les 

(1) Nous adoptons cette désignation d'empereur pour rester clair en nous conformant 
à l'usage; mais on sait que la plupart des chefs de l'empire ici nommés n'étaient en 
titre que « rois des Romains. » 



23$ REVUE DES DEUX MONDES. 

communautés s'affirment, et leur alliance se fortifie. On trouve tou- 
jours à leur tête les hommes qui ont contracté le pacte de 1291. 
Cependant Albert est assassiné en 1308, et le trône d'Allemagne 
échappe encore à la maison de Hahsbourgs ; Henri de Luxembourg 
est nommé roi des Romains. Que deviendront les états forestiers? 
Henri VH s'engage d'abord à maintenir et à soutenir les Habsbourgs 
dans tous leurs droits, mais se refroidit bientôt à l'égard de cette 
famille trop puissante ; les trois vallées, sans perdre de temps, ex- 
ploitent ces dispositions du souverain. Elles veulent être désormais 
non-seulement replacées directement sous l'aile de l'empire, mais 
encore soustraites à tout tribunal séculier siégeant hors de leurs 
vallées, c'est-à-dire dans les comtés de Zurich et de l'Aar. En d'au- 
tres termes, elles demandent non-seulement la sanction de leurs 
libertés, mais encore leur complet affranchissement de l'Autriche. 
Henri VII fait droit à la requête, et cette fois les franchises de 
Schwyz et d'Uri sont étendues aux deux vallées d'Unterwalden. Les 
Habsbourgs protestent d'abord et se préparent à la lutte, puis bien- 
tôt, mieux avisés, se réconcihent avec l'empereur, qui s'engage 
derechef à les maintenir et à les soutenir dans tous leurs droits. 
Voici donc en présence deux engagemens, deux diplômes de l'empe- 
reur, celui de Constance, qui favorise les états forestiers, et celui 
de Spire, qui protège les Habsbourgs. Lequel des deux est le bon? 
Le premier sera-t-il anéanti par l'autre? — Non, cent fois non, ré- 
pondent les états forestiers (déjà réunis dans les chartes sous le nom 
commun de Waldstâtten et gouvernés tous trois par un seul bailli 
impérial). A ce moment, leur situation est excellente : ils protègent 
la navigation du lac, ils commandent la route du Saint-Gothard, 
entretiennent des rapports amicaux avec Lucerne et Zurich ; tiri, le 
canton placide, ménage encore « ses bons amis » les ducs d'Au- 
triche; mais Schwyz, plus fougueux, marche devant, aime les ba- 
garres, maltraite les moines, se fait excommunier par son évêque 
et en appelle au saint-père, entrant ainsi en rapports directs avec 
« ces deux moitiés de Dieu, » le pape et l'empereur. Unterwalden 
suit les autres. 

En face de ces peuples unis, serrés, habiles, opiniâtres, qui tiraient 
parti de tout, que pouvait l'Autriche? Hs ne lui permettaient pas 
même de dresser chez eux un terrier, c'est-à-dire un inventaire 
de ses biens. Les Habsbourgs se plaignirent à l'empereur; puis, les 
plaintes ne servant de rien, ils firent mieux, ils tâchèrent de ga- 
gner le souverain par des services. Un des leurs, le duc Lèopold, 
suivit Henri VII à la guerre et s'y comporta si bien qu'au printemps 
de 1311, pendant le siège de Brescia, il crut pouvoir revendiquer 
dans une requête formelle les droits et les biens de sa famille, « soit 
en Alsace, soit à Schwyz, soit à Uri, y compris les hommes libres 



LA LÉGENDE ET l'HISTOIRE. 239 

habitant ces vallées, soit dans les domaines et les bourgs vulgaire- 
ment appelés Waldstet. » Henri VII ne repoussa pas cette réclama- 
tion, mais provoqua une enquête pour savoir au juste quels étaient 
dans les petits cantons les droits de l'empire et ceux de la maison 
d'Autriche, car en réalité c'était une affaire entre la couronne et les 
Habsbourgs. Henri VII, qui promettait volontiers, s'engagea par écrit 
à respecter les conclusions de ce rapport; mais il n'eut pas le temps 
de manquer de parole; il mourut en 1313, et l'enquête ne put avoir 
lieu. Cependant sa mort dut inquiéter les Suisses. Qui serait empe- 
reur à sa place? Peut-être un ami des Habsbourgs, peut-être même 
un Habsbourg ! On sait comment les électeurs tranchèrent la ques- 
tion : au lieu d'un empereur, il y en eut deux, Louis de Bavière et 
Frédéric d'Autriche. Les Suisses devaient naturellement s'attacher à 
Louis de Bavière, mais ils savaient attendre, et ne firent point les 
premiers pas. Ce fut l'empereur qui vint à eux, leur annonçant 
« qu'il était prêt à réprimer l'audacieuse arrogance des ducs d'Au- 
triche, qui mettaient en péril le bien public et menaçaient de tout 
bouleverser. » Les Suisses répondirent en sollicitant l'intervention 
du souverain, « afin d'être relevés des effets de l'excommunication 
religieuse et de l'interdit politique que l'abbé d'Einsiedeln , pour 
se venger de leurs hostilités, avait fait prononcer contre eux. » On 
le voit, les montagnards ne se donnaient pas sans condition et com- 
mençaient par demander; ils réussirent. L'excommunication sera 
levée par l'évêque de Mayence, l'interdit par l'empereur, qui dans 
son arrêt consacrera la communauté des trois vallées. Par malheur, 
il y avait un autre empereur, Frédéric d'Autriche, qui, rendant œil 
pour œil et arrêt pour arrêt, déclara que les trois vallées apparte- 
naient à sa famille. Ainsi posée, la question ne pouvait être résolue 
que par les armes. De là cette campagne étonnante, à la fois dra- 
matique et vraie, qui se termina par le combat du Morgarten, ces 
Thermopyles de la Suisse, mais des Thermopyles où les Schwyzois, 
ces Spartiates modernes, furent vainqueurs. 

On peut lire dans le livre de M. Rilliet l'histoire détaillée et sa- 
vamment étudiée de cette bataille, ou dans la brochure de M. Bor- 
dier le récit naïf d'un contemporain, le moine de Winterthur. On 
y verra comment le duc Léopold d'Autriche, se chargeant d'exécu- 
ter l'arrêt de l'empereur Frédéric, son frère, rassembla une puis- 
sante armée, la chevalerie la plus vaillante et la mieux aguerrie, 
prête à châtier rudement l'insolence des montagnards. Les gentils- 
hommes s'étaient mis en guerre ou plutôt en chasse, emportant 
avec eux de grosses cordes pour ramener les troupeaux enlevés. Les 
Schwyzois, abandonnés par leur empereur, qui ne leur envoya pas 
de secours, n'avaient pour eux qu'une poignée de confédérés et 



240 REVUE DES DEUX MONDES. 

leurs montagnes. Cependant l'armée du duc — 40,000 hommes, 
prétend l'exagération des chroniques, — caracolait gaîment, étour- 
diment le long du lac d'Egeri, quand tout à coup à l'extrémité du 
lac, au pied du Morgarten , ils s'abattirent éperdus sous une ava- 
lanche de troncs d'arbres et de blocs de pierre lancés par des mains 
invisibles; ils purent croire que la montagne, se défendant toute 
seule, s'effondrait sur eux. Et après les blocs de pierre et les troncs 
d'arbres croula subitement une avalanche d'hommes « qui faisaient 
peur et plaisir à voir, » chaussés de crampons qui les retenaient 
aux roches, armés de grandes épées qui tranchaient les armures; 
« ce ne fat pas un combat, ce fut regorgement d'un troupeau qu'on 
mène à l'autel. » Ceux qui ne périrent pas écrasés par les pierres 
ou massacrés par les hommes furent jetés et engloutis dans le lac. 
« J'ai vu le duc Léopold, disait un témoin oculaire, revenir sain et 
sauf de sa personne, mais comme à demi mort de tristesse; on lisait 
sur ses traits assombris toute l'étendue de ses pertes. » Défaite ir- 
réparable en effet : il ne songea même pas à la venger. Les trois 
cantons renouvelèrent à Brunnen, en l'amplifiant, le pacte de 1291, 
et reçurent bientôt après dans leur alliance de nouveaux confédérés. 
La Suisse était faite. 

Voilà l'histoire telle que la science l'a reconstruite. N'avions- 
nous pas le droit de la dire plus belle que la tradition? Ce qui nous 
frappe dans ce grave récit, ce ne sont plus les oppressions ni les 
vengeances banales qu'on trouve dans tous les soulèvemens; c'est 
le pas régulier d'un peuple en marche qui avance lentement, mais 
toujours, qui sait vouloir, attendre, espérer, persévérer, sans im- 
patience, mais sans défaillance, en dépit des obstacles et des re- 
vers; c'est l'irrésistible effort d'une ténacité et d'une résolution qui 
se changeront aisément en vaillance le jour où ces montagnards, 
attaqués dans leurs Alpes et se défendant avec elles, s'engageront 
dans une de ces guerres d'indépendance, les seules qui doivent 
paraître glorieuses à nos fds. Petits faits, si l'on veut, scène étroite 
et maigres chicanes quelquefois, (( mais tout se relève et s'ennoblit 
par le sentiment énergique, intelligent et vivace de la Liberté. » Il 
y a donc en cette histoire un enseignement pour les nations qui ont 
encore besoin de s'affranchir. Elles verront, par l'exemple de ces 
marcheurs obstinés, qu'on n'atteint point au sommet par des accès 
de fougue et d'enthousiasme, aussitôt suivis de longs abattemens, 
et que la durée des succès répond à la durée des efforts. Elles ap- 
prendront enfin de ces vieux et simples républicains comment les 
peuples deviennent et restent libres. 

Marc-Monmer. 



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE 



31 décembre 1869. 

Non, elle n'aura pas été stérile, cette année, dont les dernières et 
froides heures se confondent avec les bruits à peine apaisés d'une tar- 
dive vériflcation de pouvoirs dans le coi-ps législatif, avec l'enfantement, 
quelque peu laborieux, d'un ministère premier-né d'un régime nouveau, 
de cette résurrection libérale dont nous sommes les témoins. Bien des 
années ont défilé obscurément, sans avoir rien produit ou en ne laissant 
que des déceptions; d'autres ont été marquées par de grands événe- 
mens extérieurs. Celle-ci restera l'année d'une sérieuse et profonde trans- 
formation intérieure; elle a vu se dérouler tous ces faits qui s'engen- 
drent par une logique invincible, les élections, le message de juillet, le 
sénatus-consulte de septembre, une amnistie complète, une instructive 
expérience de la liberté illimitée de la parole; elle a vu s'accomplir cette 
révolution, commencée par le pays, secondée et acceptée par ceux qui le 
représentent, continuée et pratiquement sanctionnée par cette lettre 
d'il y a trois jours où l'empereur, en chargeant M. Emile Ollivier de 
former un cabinet, consacre l'intervention du parlement dans la direc- 
tion des affaires publiques. Le résultat est une situation qui a ses fai- 
blesses sans nul doute, mais qui a aussi sa force propre, sa nouveauté 
dans l'histoire des métamorphoses politiques de la France. 

Que serait-il arrivé si, au lieu de cette transformation pacifique qui 
s'accomplit, il y avait eu tout de suite une explosion née d'une résis- 
tance systématique du gouvernement ou d'une impatience irritée du 
pays? Nous ne le savons guère. La vérité est que les choses ne se sont 
point passées ainsi, et ce n'est point à coup sûr le fait le moins curieux 
que ce complet déplacement de pouvoir s' opérant en quelque sorte ré- 
gulièrement par une gradation continue. Un chef d'état qui plie, qui se 
dépouille lui-même de ses prérogatives sous la pression de l'opinion 
publique, à laquelle il a rendu lui-même l'hommage de dire qu'elle 

TOME LXXXV. — 1870. IG 



2/|*2 REVUE DES DEUX MONDES. 

devait toujours avoir le dernier mot, un pays très ferme quand il s'agit 
de revendiquer ses libertés et s' arrêtant quand on lui parle de révolu- 
lions violentes, c'est là le phénomène absolument nouveau qui s'est pro- 
duit sous nos yeux. Le pays a voulu la liberté, il n'a pas voulu une ré- 
volution : voilà tout le secret de ce qui se passe depuis six mois, voilà 
ce qui domine la situation, — et en définitive c'est la France qui a eu 
raison. Est-ce donc que la France ait perdu sa flamme d'autrefois, 
qu'elle soit devenue sceptique, et qu'elle oublie tout pour s'adonner à 
ses intérêts matériels? Eh! sans doute il y a un peu de cela, et ceux qui 
ne le voient pas en sont punis par l'impuissance de leurs déclamations. 
La France de 1869 n'est point évidemment la France d'il y a quatre- 
vingts ans ou même d'il y a quarante ans. La France a une antipathie 
marquée contre toute révolution violente, parce que depuis un demi- 
siècle les intérêts se sont immensément accrus, parce que les petits pro- 
priétaires se sont indéfiniment multipliés, parce qu'au lieu de cinq cent 
mille porteurs de titres de rente qu'il y avait il y a vingt ans, il y en a 
aujourd'hui douze cent mille, dont le plus grand nombre est dans les 
départemens. La France a peu de goût pour les aventures parce qu'elle 
travaille, parce qu'elle vit de son intelligence et de son industrie, parce 
que le travail et les intérêts sont les premières victimes des crises pu- 
bliques; mais, dans cette antipathie qui s'est manifestée avec une éner- 
gie presque imprévue contre les violences révolutionnaires, il y a un 
sentiment plus élevé. Ce sentiment, c'est que les agitations périodi- 
ques qui bouleversent le pays depuis longtemps ont exercé une action 
profondément démoralisatrice; elles ont été, selon le mot de M. Royer- 
Collard, « une grande école d'immoralité. » Elles ont altéré les con- 
sciences , obscurci les notions les plus simples, si bien que tout naïve- 
ment, sans croire rien dire d'extraordinaire, on parle d'un serment 
comme de la chose la plus légère ; on se moque de ceux qui seraient ca- 
pables de le tenir et encore plus de l'ingénuité de ceux qui hésiteraient 
à le prêter. La France a surtout compris enfin que toutes les révolutions 
lui avaient promis la liberté, et qu'aucune ne la lui avait donnée d'une 
manière durable. Chaque crise nouvelle n'a fait qu'ajouter une maille 
de plus au réseau des despotismes qui l'enveloppent, de telle sorte que 
nous sommes un peu moins avancés que le premier jour sur quelques 
points essentiels. La France s'est dit naturellement alors que l'heure 
était venue de secouer cette tyrannie corruptrice des fatalités de la force 
révolutionnaire, que la première question était la liberté, que la seule 
chose qu'elle n'eût point essayée jusqu'ici, c'était une virile et pacifique 
revendication sans parti-pris de destruction et de renversement. Elle 
a été peut-être tout d'abord conduite à cette manière d'agir par néces- 
sité; elle en est venue à s'y attacher par goût et par réflexion, parce 
qu'elle en a senti la puissance bienfaisante et inévitablement eflTicace. 
Voilà ce qui a fait la nouveauté, la force de ce mouvement de 1869, 



REVUE. — CHRONIQUE. 243 

arrivé aujourd'hui à cette période critique et décisive où il ne s'agit 
plus de réclamations vagues et de récriminations stériles, mais oîi il 
faut mettre la main à l'œuvre pour affermir sans trouble et sans réac- 
tions nouvelles ce qu'on a conquis sans violence. 

Ce n'est donc pas une situation mauvaise par elle-même, et c'est là 
justement ce que nous voulions préciser. Elle offre un terrain à la fois 
très large et nettement défini, où peut se déployer une politique s'in- 
spirant des sentimens mêmes du pays, répondant aux grandes néces- 
sités de cette transformation pacifique; mais cette situation, qu'en fera- 
t-on? 11 faut évidemment, avant tout, éviter de la gaspiller, de la laisser 
se perdre dans de vagues et irritans débats ou dans des conflits d'ambi- 
tions et de vanités. On a malheureusement commencé par l'ensevelir 
sous un monceau de procédures parlementaires à propos de la vérifica- 
tion des pouvoirs. Pendant tout un mois, nous avons vu défiler les pro- 
testations, les contre-protestations, les circulaires, les signatures don- 
nées, retirées, disputées par les uns et les autres. Dire que cette révision 
pénible d'une cinquantaine de scrutins vieux de sept riiois a été d'un 
souverain mtérêt, ce serait se hasarder beaucoup. Elle pouvait être in- 
structive, elle a fini par fatiguer. Nos députés n'y ont pas songé, ils 
ont couru plus d'une fois le risque d'être des politiques peu amusans, 
surtout quand M. Bancel y ajoutait son éloquence sonore et théâtrale, 
très disproportionnée dans tous les cas avec le sujet. Mieux eût valu de 
toute manière une sérieuse et forte discussion se concentrant sur deux 
ou trois questions essentielles, celle des circonscriptions électorales, 
celle des candidatures officielles, et rejetant dans un juste oubli une 
multitude de détails subalternes, qui ont le tort de faire le procès du 
suffrage universel au moins autant que de l'administration et des can- 
didats. Dans ce déluge de minuties et de discours, quatre ou cinq élec- 
tions ont fait naufrage; d'autres auraient mérité sans nul doute le même 
sort, et, si une parole aussi vive que juste eût suffi, M. Thiers eût no- 
tamment fait casser cette élection de Toulouse où les bizarre ies ne 
manquaient pas, où M. Paul de Rémusat n'a été distancé d'ailleurs par 
son concurrent que d'un petit nombre de voix. Cela dit, prolonger ces 
débats, surtout quand l'esprit de parti commençait à s'en mêler, lors- 
qu'on en venait à condamner ou à innocenter les mêmes faits selon la 
couleur du candidat mis sur la sellette, c'était prendre la question par 
le petit bout et perdre son temps, lorsqu'il fallait arriver le plus promp- 
tement possible à la seule chose essentielle, la mise en pratique du 
régime nouveau, la formation d'un gouvernement. C'était là le point 
capital ; le reste n'était plus que d'une importance secondaire , et avait 
en outre l'inconvénient de faire naître des occasions de dissidence dans 
des groupes politiques encore asseï mal liés. Sous ce rapport, la vérifi- 
cation des pouvoirs a été moins une chose utile qu'un embarras, puis- 
qu'elle n'a servi qu'à obscurcir un peu plus l'état réel des partis en 



2llh REVUE DES DEUX MONDES. 

aggravant d'avance les difficultés d'une œuvre de réorganisation qui ne 
pouvait commencer qu'après le dernier acte de la révision électorale. 

Ce jour-là seulement en effet commençait l'ère nouvelle; il n'y avait 
plus à reculer, la question se posait nettement pour le chef de l'état 
aussi bien que pour les hommes engagés dans ce mouvement qui s'ac- 
complit depuis six mois. Ce jour-là, la responsabilité a commencé pour 
tous, et ce moment venu, il faut l'avouer, l'empereur s'est exécuté avec 
la correction d'un souverain constitutionnel. La lettre qu'il a écrite à 
M. Ollivier est l'expression la plus caractéristique de cette révolution 
qui nous ramène au régime parlementaire. M. Ollivier est chargé de 
désigner à l'empereur « les personnes qui peuvent former avec lui un 
cabinet homogène, représentant fidèlement la majorité du corps légis- 
latif, » Le but est de « faire fonctionner régulièrement le régime consti- 
tutionnel. » On a voulu voir dans une autre lettre impériale adressée 
à M. de Forcade une sorte de correctif de la lettre à M. Ollivier. C'est 
simplement ignorer les choses. La lettre à M. de Forcade, si nous ne 
nous trompons, n'a été écrite qu'après coup, peut-être sur l'observation 
que le congé donné aux anciens ministres sans un seul mot public 
semblerait assez dur, et dans aucun cas elle ne peut diminuer la signi- 
fication de la lettre à M. Emile Ollivier. 11 faudrait éviter en de pareils 
momens de se perdre dans des interprétations par trop fines. En défi- 
nitive, l'empereur a fait son devoir en écrivant sa lettre; il a dégagé sa 
responsabilité dans la circonstance actuelle, et maintenant, qu'on ne s'y 
trompe pas, c'est la responsabilité des hommes du parlement qui est 
en jeu. Ils sont les premiers intéressés au succès des efforts qui se font 
aujourd'hui. Chose curieuse cependant, lorsqu'on ne voyait cette crise 
qu'à distance, les listes ministérielles couraient partout, chaque jour 
dans les couloirs de la chambre on faisait et on défaisait des cabinets; 
rien ne semblait plus simple, il ne pouvait y avoir que f embarras du 
choix. Depuis que la crise est ouverte, tout est changé, il n'y a plus que 
des impossibilités. Le centre gauche refuse, et le centre droit a des hé- 
sitations. M. Segris ne peut accepter sans M. de Talhouët, qui à son 
tour ne veut point entrer au pouvoir sans M. Daru et M. Buffet, les- 
quels de leur côté sont retenus par d'autres scrupules, — si bien que 
très décidément M. Emile Ollivier éprouve les plus grandes difficultés à 
former son cabinet, même en gardant quelques-uns des anciens minis- 
tres tels que M. Magne, le général Lebœuf, l'amiral Rigault de Genouilly, 
peut-être aussi M. de Chasseloup-Laubat. 

A quoi tiennent ces difficultés? Allons-nous donc avoir sous les yeux 
une expérience nouvelle de ce que peuvent les tiers-partis? Nous ne 
doutons certes pas que les hommes à qui on aurait offert une part du 
pouvoir et qui l'auraient refusée n'aient eu leurs raisons. Malheureuse- 
ment, et c'est là une vieille histoire, il est trop vrai aussi que par leur 
nature les tiers-partis sont toujours plus propres à préparer les situa- 



REVUE. — CHRONIQUE. 245 

tions qu'à les dominer et à les gouverner au moment voulu. Ils se com- 
posent habituellement d'hommes honnêtes et agités de toute sorte de 
perplexités, assez difficiles à vivre selon le mot vulgaire, souvent portés 
à créer des nuances dans des nuances, — et s' exposant à manquer le 
coche à l'heure où il passe, lorsqu'il serait le plus utile de se mettre ré- 
solument en voyage. Ce qui est certain, ce qui doit frapper tout esprit 
clairvoyant, c'est qu'à un moment comme celui où nous sommes le 
meilleur moyen était de subordonner toutes les considérations secon- 
daires à la nécessité souveraine de fonder un gouvernement, de ne pas 
se diviser, de rassembler en faisceau toutes ces forces qui se sont beau- 
coup trop disséminées depuis quelques mois. La meilleure politique en 
un mot, c'était de prendre le coche en faisant monter avec soi la fortune 
libérale de la France, 

Si M. Emile OUivier n'a pas été suffisamment autorisé à s'assurer le 
concours des hommes qui passent pour les chefs du centre gauche, il 
faut qu'on le sache. Si ces hommes distingués ont été sollicités et n'ont 
pas cru pouvoir accepter une place dans le ministère qui se prépare, 
ils ont eu leurs motifs, et quels sont ces motifs? Ce n'est point sans doute 
une affaire de programmes; ces programmes du centre gauche, du centre 
droit, on les connaît, et ils ne diffèrent pas assez sensiblement pour 
être un insurmontable obstable à une fusion, sans compter que le meil- 
leur programme est aujourd'hui la constitution d'un pouvoir né de ce 
souffle libéral qui s'est réveillé en France. 11 faut donc qu'il y ait d'autres 
raisons. Les chefs du centre gauche auraient craint, dit-on, de se trou- 
ver sans garanties en face d'une majorité ancienne, fort disloquée, il 
est vrai, mais qui, à un instant donné, sur un geste, sur quelque im- 
perceptible coup d'œil , pourrait se recomposer en se dérobant devant 
eux, et ils auraient voulu tout au moins être armés d'une autorisation 
éventuelle de dissoudre le parlement. Ces considérations pourraient 
avoir quelque valeur, si on se trouvait dans des circonstances ordinaires, 
si le régime constitutionnel était en pleine application depuis quelque 
temps déjà. Aujourd'hui tout est nouveau, et il faut regarder bien moins 
à l'apparence qu'au fond des choses. En réalité, ce sont les hommes du 
centre droit et du centre gauche qui ont créé en partie la situation ac- 
tuelle, qui sont donc naturellement désignés pour la personnifier en- 
semble, et s'ils étaient entrés aux affaires d'un commun accord, avec ré- 
solution, ils auraient eu la mesure de sécurité qu'ils se seraient garantie 
à eux-mêmes par la fermeté avec laquelle ils auraient manié le pouvoir. 
Ils n'auraient eu rien à craindre de la majorité parce que personne n'au- 
rait pu songer à la leur disputer ou à la détourner, parce que, si cette ma- 
jorité ancienne avait tenté de se reconstituer sous un drapeau de réac- 
tion, c'est elle cette fois qui serait allée au devant d'une dissolution 
inévitable. Il y a des moraens où il ne faut pas même avoir l'air de se 
défier, où il faut marcher, en gardant une suffisante vigilance sans doute. 



246 REVUE DES DEUX MONDES. 

mais sans trop regarder derrière soi, et notamment sans attendre que 
toutes les difllcultés soient résolues. Des difficultés, il y en aura tou- 
jours, elles pourront seulement devenir plus graves faute de cette union 
qui aurait pu s'accomplir aujourd'hui. Les chefs du centre gauche re- 
viendront-ils sur leur résolution? — On a semblé jusqu'au dernier mo- 
ment compter sur un retour de quelques-uns d'entre eux; s'ils persistent 
à se tenir à l'écart, on ne peut pas se le dissimuler, M. Emile Ollivier 
se trouvera dès le premier instant dans une position critique, ayant d'un 
côté une certaine portion du tiers-parti donnant la main à la gauche et 
de l'autre une fraction de la droite qui un jour ou l'autre peut le mettre 
dans l'embarras, ne fût-ce que par une abstention calculée. C'est le mo- 
ment pour M. Emile Ollivier de montrer s'il est un homme d'état fait 
pour porter sans faiblir la fortune politique qu'il a si patiemment con- 
quise. Ce n'est pas la résolution qui paraît lui manquer; il semble bien 
décidé à ne pas se laisser décourager par les refus de concours qu'il a 
essuyés. Aujourd'hui il n'a plus qu'une chose à faire, il n'a plus qu'à se 
hâter de former son ministère, à se mettre à l'œuvre pour commencer 
avec l'année nouvelle cette épineuse et délicate entreprise du rétablis- 
sement pratique des institutions libres. 

A l'heure où cette année s'achève et où se fonde en France un gou- 
vernement nouveau, l'Europe elle-même poursuit son œuvre laborieuse 
de civilisation et de progrès; elle cherche l'ordre dans une liberté plus 
étendue, la paix dans une situation générale renouvelée et transformée 
par les révolutions ou par la conquête. Elle voit passer et se succéder 
des crises ministérielles comme celles de l'Italie, de l'Autriche, de 
la Bavière, des conflits locaux comme l'insurrection dalmate, des que- 
relles comme celle qui a menacé un moment de s'envenimer entre le 
sultan et le vice -roi d'Egypte, de grandes manifestations religieuses 
comme le concile de Rome. Tout se mêle; les incidens graves n'ex- 
cluent pas les incidens frivoles. Au premier rang des choses sérieuses 
est certainement le concile, dont l'inauguration a coïncidé avec la fin 
de l'année, et qui prépare peut-être à l'année nouvelle plus d'une sur- 
prise. Les pères de la foi rassemblés à Rome n'ont rien décidé encore 
sur les points délicats, ils ne sont pas si pressés. En attendant, on passe 
des revues de l'armée pontificale dans les jardins de la villa Borghèse, 
et le pape lui-même ne dédaigne pas de montrer à l'occasion une bon- 
homie ingénieuse. L'autre jour, recevant nos prêtres français. Pie IX leur 
racontait une petite histoire qui ne laisse pas d'avoir son prix. C'est l'his- 
toire d'un grand saint, Pierre d'Alcantara, à qui était allé s'adresser, pour 
lui demander conseil, un vieux marquis espagnol, un de ces hommes 
qui se plaignent toujours, qui « trouvent que tout le monde est mauvais, 
que les inférieurs ne sont pas soumis, que les supérieurs ne sont pas 
habiles, que ceux qui gouvernent la société la gouvernent mal. » Le 
saint se recueillit, eut recours à la prière, et, après une longue médi- 



REVUE. — CHRONIQUE. 2A7 

tation, il fit part à celui qui le consultait du résultat de ses réflexions. 
Il avait découvert que lui-même, tout saint qu'il était, avait beaucoup 
à se réformer, que le marquis de son côté n'avait qu'à se réformer éga- 
lement, que ceux qui l'entouraient suivraient sans doute son exemple 
et que probablement alors les choses iraient mieux, — ce qui revient à 
dire qu'il faut commencer par se réformer soi-même, avant de vouloir 
réformer l'univers, selon la prétention si commune de nos jours. A qui 
pouvait bien songer Pie IX eu parlant ainsi à nos prêtres de ceux qui se 
plaignent toujours et de tout? Ce n'en était pas moins une leçon pi- 
quante et imprévue de sclf-government tombant de la bouche d'un pape. 
Malheureusement il n'est point avéré que le concile marche dans ce 
sens, ni même qu'il ait été convoqué précisément pour démontrer la su- 
périorité du self-governmenl. L'autorité pontificale au contraire semble 
procéder de la façon la plus sommaire et la plus absolue dans l'organisa- 
tion des travaux de Rassemblée. 11 est bien évident que toutes les précau- 
tions sont prises pour arrêter au passage les controverses épineuses, les 
propositions importunes. Par une anomalie de plus, au moment même 
où les prélats viennent de se réunir, le saint-siége, de son autorité 
propre, « dans la plénitude de son pouvoir apostolique, » publie ou réé- 
dite des constitutions qui ne sont rien moins que fexcommunication 
pure et simple des trois quarts du monde catholique. En effet prenons 
pour exemple les juridictions ecclésiastiques : elles sont abolies à peu 
près partout, personne à coup sûr ne songe à les rétablir; voilà don*" 
tout le monde atteint par l'excommunication prononcée de nouvea^^ 
contre ceux qui les ont supprimées. Si le concile n'a rien à voir dans 
tout cela, s'il n'est pas chargé de réviser les rapports de l'église et de la 
société moderne, à quoi bon le réunir? — 11 n'est qu'un danger de plus. 
La question est aujourd'hui, à Rome, non certes entre la liberté et l'ab- 
solutisme religieux, mais entre les esprits modi'rés qui refusent sagement 
de souscrire à une rupture ouverte avec la société moderne, et ceu 
croient fortifier l'église en l'affermissant dans ses traditions exclusives, en 
l'anéantissant pour ainsi dire dans l'infaillibilité personnelle du pape éri- 
gée en dogme. Cette question décisive, elle n'a point été abordée jusqu'ici; 
il faut bien y arriver cependant. Tout semble se préparer pour le combat, 
et quand même les deux cents évêques, qui sont arrivés à Rome avec 
un certain esprit de modération et de résistance, succomberaient ou 
céderaient à la pression exercée sur eux, quelle autorité aurait un dogme 
désavoué d'avance par une minorité d'évêques appartenant aux pays le 
plus éclairés, combattu par cette force intime qui est dans le mouve- 
ment irrésistible d'un siècle? Ce serait peut-être le commencement d'une 
révolution dans le catholicisme, et les conséquences de cette révolution 
ne seraient pas moins graves dans les rapports de l'église avec la société 
civile telle qu'elle est organisée dans la plupart des états européens. 
Toutes les conditions anciennes se trouveraient changées subitement. 



248 REVUE DES DEUX MONDES. 

Nous ne méconnaissons pas ce que ces questions religieuses ont toujours 
de complexe; mais un coup de tête théocratique ne laisserait pas de 
les simplifier en forçant les gouvernemens à prendre un parti. Nous 
sommes assez occupés en France aujourd'hui pour être un peu dé- 
tournés des affaires du concile. Voici cependant que dans le sénat on 
a déjà demandé à interpeller le gouvernement sur la conduite qu'il se 
propose de suivre. Il faut d'abord que le gouvernement se reconstitue; 
et quand il sera reconstitué, que pourra-t-il répondre? Que pourra dire 
le sénat lui-même en dehors de ce qui a été dit cent fois sur le con- 
cordat? On sait bien à Rome que le concordat existe, — et cela n'a pas 
empêché de mettre en avant cette question redoutable sous la protec- 
tion même de notre drapeau, qui a été, quoi qu'on en dise, un peu plus 
efficace pour défendre le saint-siége que l'armée pontificale passée en 
revue à la villa Borghèse. Il n'y a qu'une chose admirable, c'est la faci- 
lité avec laquelle de vieux prêtres soulèvent des problèmes, dont les es- 
prits libres n'ont pas à s'effrayer, mais qui peuvent en définitive conduire 
par le plus court chemin à une véritable révolution religieuse. 

En dehors de cette question toute morale, les autres questions politi- 
ques, diplomatiques, qui peuvent troubler plus ou moins la vie euro- 
péenne, nous laissaient dormir dans cette fin d'année, lorsque tout d'un 
coup vers le nord s'est fait un léger fracas qui nous a réveillés en sursaut. 
Ce n'était pas après tout une grosse affaire; c'était un échange de poli- 
tesses entre le tsar et le roi de Prusse. A l'occasion du ju])ilé de l'ordre 
militaire de Saint -George, qui a été célébré à Saint-Pétersbourg avec 
une certaine ostentation, l'empereur Alexandre a voulu faire à son oncle, 
le roi Guillaume, la gracieuseté d'une décoration de première classe, et à 
son tour le roi Guillaume, se piquant d'honneur, s'est hâté de répondre 
en envoyant à son neveu, l'empereur Alexandre, l'ordre du Mérite de 
Prusse. Jusque-là rien d,e mieux; c'est presque aussi innocent qu'une 
pastorale allemande; mais voici où l'affaire se complique. Les deux 
souverains ne se sont pas bornés à échanger des plaques plus ou moins 
ornées de -diamans, ils ont échangé des télégrammes, oîi ils ont invoqué 
l'un et l'autre, en termes trop identiques pour n'être pas calculés, (( le 
souvenir de cette grande époque, où leurs armées réunies combattaient 
pour une cause sacrée qui leur était commune. » Cette époque, c'est 
1813, et cette cause sacrée, c'est la guerre confiée la France. Ce n'est 
' pas tout : à un banquet qui a eu lieu à Berlin , toujours à l'occasion de 
cette croix de Saint-George, le ministre de Russie, M. d'Oubril, à dit 
avec insistance qu'il fallait voir dans la distinction conférée au roi de 
Prusse « un nouveau gage des liens qui existent entre les deux souve- 
rains, les deux peuples et les deux armées. » 

Que pouvait signifier ce luxe de réminiscences militaires et de témoi- 
gnages sympathiques? N'était-ce pas le symptôme d'une alliance subi- 
tement resserrée, et se produisant au grand jour dans le moment où l'on 



REVUE. — CHRONIQUE. 2Ù9 

y pensait le moins en Europe? Le fait est que cette manifestation assez 
imprévue n'avait précisément rien d'agréable pour la France, dont on 
rappelait les désastres, non plus que pour l'Autriche qui a été la der- 
nière à payer les frais de la gloire de l'armée prussienne. A quel propos 
s'est-on cru obligé de tirer du fourreau tous ces souvenirs, pour un 
simple échange de cordons? Nous ne voulons rien exagérer; il se peut 
que l'envoi récent du général FJeury comme ambassadeur en Russie et 
la réception qu'y a trouvée ce grand-écuyer de l'empereur Napoléon 
aient donné un peu d'humeur à Berlin; il se peut aussi que de Berlin on 
ait fait demander à Saint-Pétersbourg ce que tout cela signifiait, et alors 
l'empereur Alexandre, qui n'a rien à refuser à son oncle Guillaume, lui 
aura envoyé le cordon, en battant le tambour de 1813 aux oreilles de 
l'ambassadeur de France. De cette façon nous savons au moins à quoi 
nous en tenir. Que l'empereur Alexandre et le roi Guillaume n'aient 
point eu un objet plus précis et plus direct dans tout cela, qu'ils n'aient 
pas songé surtout à se passer la fantaisie d'une démonstration provoca- 
trice vis-à-vis de la France, c'est on ne peut plus vraisemblable; seu- 
lement ils sont allés un peu loin dans leurs effusions, ils ont forcé un 
peu la note, qui a retenti comme une dissonnance dans l'atmosphère ac- 
tuelle de l'Europe. Quant à l'alliance de la Russie et de la Prusse, ce 
serait une bien singulière illusion de croire qu'il était besoin du cordon 
de Saint-George pour la resserrer. Aux yeux de tous ceux qui veulent 
voir, elle existe parfaitement et depuis longtemps. Il peut y avoir des 
diversités d'action ou même des apparences de nuages dans les momens 
de trêve qui laissent à toutes les politiques une certaine liberté; mais 
que la question européenne se montre de nouveau, l'alliance reparaît 
immédiatement. Elle a été plus étroitement nouée en 1863 par l'assis- 
tance que la Prusse a prêtée à la Russie dans les affaires de Pologne; 
elle n'a fait que se confirmer dans les dernières années par l'assis- 
tance indirecte que la Russie a prêtée à la Prusse; elle éclaterait de- 
main dans tout son jour si les circonstances devenaient graves. 11 ne 
sert à rien de se méprendre; c'est la double force avec laquelle il fau- 
dra compter. 11 reste à savoir si pour l'Allemagne elle-même, c'est l'al- 
liance la plus enviable et la plus sûre, si elle n'implique pas pour la 
politique germanique des dépendances, des déviations, des sacrifices 
qui dépassent tous les avantages qu'on peut s'en promettre, si enfin, 
par cette masse compacte et menaçante placée au centre et au nord 
de l'Europe, elle ne crée pas des chances permanentes de conflit. Voilà 
la question, et le succès d'ironique incrédulité qui accueille de temps à 
autre tous les bruits de désarmement prouve assez la méfiance générale, 
quoique pour le moment rien ne semble menacer la paix du continent. 
La paix est donc provisoirement le mot d'ordre universel. Chacun est 
à ses affaires. L'Angleterre, tranquille spectatrice des tourbillons mena- 
çans ou frivoles qui passent par intervalles à la surface de l'Europe, se 



250 REVL'E DES DEUX MONDES. 

dispose à son œuvre parlementaire qui ne commencera que dans un 
mois, et d'ici là partis et gouvernement se préparent à la lutte. Pour les 
tories, qui sont aujourd'hui l'opposition en face du ministère libéral de 
M. Gladstone, il y a une première question laissée en suspens par la 
mort de lord Derby. Après la disparition du vaillant et éloquent cham- 
pion du torysme, qui sera le chef du parti conservateur dans la chambre 
des pairs? qui prendra parmi les lords ce commandement que M. Dis- 
raeli exerce aux communes? il faut que le leader dans la chambre haute 
ait un grand nom, une grande fortune, une aptitude politique suffisante, 
de l'éloquence, et de plus il faut qu'il puisse s'entendre avec le leader 
du parti dans les communes. On a parlé de lord Salisbury, qui réunit 
plusieurs des conditions nécessaires ; mais lord Salisbury est un grand 
seigneur peu pliant qui s'accommoderait fort mal avec M. Disraeli. 
L'héritage de la direction du parti conservateur dans la chambre des 
pairs semblerait devoir passer naturellement à lord Stanley, devenu 
aujourd'hui comte de Derby, et qui a été chef du foreign-office dans le 
dernier cabinet de M. Disraeli; lord Stanley, il est vrai, est accusé par 
les conservateurs intraitables de tendances libérales , et de plils , avec 
des qualités très sérieuses, très solides, il n'a pas l'éclatante éloquence 
de son père. Somme toute, c'est lui probablement qui restera le chef 
des tories dans la chambre des pairs, et qui , de concert avec M. Dis- 
raeli, conduira la campagne de .l'opposition conservatrice contre le mi- 
nistère Gladstone. Ce ministère va avoir une rude besogne dans la ses- 
sion prochaine, qui sera particulièrement consacrée à l'Irlande, et qu'on 
appelle déjà la « session irlandaise. » C'est là en effet la question tou- 
jours difficile pour l'Angleterre. On a eu beau faire, on a eu beau ac- 
complir le grand acte de l'abolition de l'église d'état, l'Irlande n'est rien 
moins que pacifiée; le fenianisme s'agite plus que jamais, les meurtres 
se succèdent jusque dans les rues de Dublin. Le tout est de savoir si 
les mesures que prépare aujourd'hui le gouvernement, et qui vont être 
présentées au parlement pour la réforme du régime agraire, auront une 
efficacité plus décisive. On en peut douter, à voir toutes ces irritations 
irlandaises qui se sont manifestées, il y a peu de jours, par i'éleclion 
comme membre de la chambre des communes du condamné O'Donoghan 
et par un récent programme de l'association des fenians d'Amérique. Il 
n'est pas moins vrai que, dans une année de ministère, lAI. Gladstone 
aura donné à l'Irlande plus que celle-ci n'a reçu depuis longtemps, et 
si toutes les passions ne sont pas désarmées, il n'est point impossible 
que la masse de la population ne s'apaise par degrés sous l'influence 
d'une politique si libéralement réparatrice. Pour l'Irlande, c'est le pro- 
grès possible dégagé des revendications impossibles en face de la toute- 
puissante Angleterre. 

Où en sont aujourd'hui d'un autre côté l'Italie et l'Espagne? L'Italie 
est sortie heureuscnicnt de la crise ministérielle où elle glissait dès l'ou- 



REVUE. — CHRONIQUE. 251 

vertLire du parlement. Un nouveau cabinet s'est formé sous la prési- 
dence de M. Lanza, avec M. Sella comme ministre des finances, M. Vis- 
conti Venosta comme ministre des affaires étrangères, le général Govone 
comme ministre de la guerre. Au fond, c'est un cabinet simplement li- 
béral conservateur. Ce qui a déterminé ce changement à Florence, c'est 
moins une question de politique générale que la question financière, la 
plus grave il est vrai, la plus dangereuse pour l'Italie. Ce que M. Cam- 
bray-Digny, l'ancien ministre des finances, n'a pas pu réaliser, ou ce 
qu'on ne lui a pas laissé le temps de faire, M, Sella le fera-t-il? Par- 
viendra-t-il à remettre en bon chemin les finances italiennes? Le parle- 
ment florentin vient de se donner quelques semaines de vacances, après 
avoir voté le budget provisoire pour trois mois. Pendant ce temps, 
M, Sella pourra préparer ses plans et aligner ses chiffres. Il n'aura pas 
obtenu un médiocre résultat si, même avec des diminutions de dépenses 
et des augmentations d'impôts , il réduit le déficit à soixante-dix ou 
quatre-vingt millions. Ce n'est pas là sans doute une victoire des plus 
éclatantes sur laquelle on puisse s'endormir; c'est du moins un ache- 
minement heureux, un premier gage offert à l'esprit d'ordre et d'écono- 
mie. Quant à l'Espagne, elle est plus que jamais à la recherche d'un roi, 
puisque le général Prim lui-même, malgré son assurance, est à peu près 
obligé aujourd'hui de désespérer de la candidature du duc de Gênes, 
que le nouveau cabinet italien ne favorisera certainement pas. En atten- 
dant, n'ayant rien de mieux à faire, l'assemblée constituante de Madrid 
passe son temps à instruire un procès rétrospectif contre la reine Isabelle 
à propos des diamans»de la couronne qui auraient disparu. Que sont de- 
venus ces diamans, où sont-ils? On veut le savoir à tout prix; c'est pour 
le moment le grand problème à Madrid. Nous ne méconnaissons pas 
l'importance de la question des diamans en Espagne, puisque la ques- 
tion des décorations a fait du bruit en Prusse et en Europe. Ce qui n'est 
pas douteux, c'est qu'un des premiers orateurs espagnols, un des mieux 
inspirés, M. Rios-Rosas, montrait un grand et sérieux esprit politique, 
en refusant de se perdre dans ces détails subalternes, en assurant qu'un 
pays qui a découronné une reine n'a point à chercher où sont les dia- 
mans, qu'une révolution qui dépossède une dynastie ne peut finir par 
un règlement de comptes ou une querelle de procureur. Le malheur est 
qu'en étalant toutes les misères monarchiques et en déconsidérant la 
royauté, l'Espagne ne parvient pas pour cela plus aisément à se donner 
les allures ou les mœurs républicaines. 

Jusqu'ici il n'y a qu'un pays où ces mœurs se déploient dans leur force 
native, dans leur saine vigueur, c'est la république des États-Unis, et le 
message que le nouveau président, le général Grant, vient d'adresser au 
congrès est comme l'expression de cette virilité américaine. Le mes- 
sage du général Grant en effet est un exposé mâle et simple des af- 
faires des États-Unis; il n'y a aucune ornementation inutile, rien pour 



252 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'effet du discours; on y sent seulement un esprit assez tranchant dans 
sa netteté, une main faite pour le commandement. Le général Grant 
parle des questions de reconstitution intérieure avec une équité tran- 
quille, — des finances, de la dette nationale et des devoirs qu'elle impose 
avec une sérieuse honnêteté, des relations de l'union américaine avec 
les puissances étrangères d'un ton suffisamment fier. Il y a particuliè- 
rement, au sujet de l'Angleterre et de la vieille affaire de VAlahama qui 
n'est pas encore finie, quelques phrases d'une fermeté singulière, attes- 
tant la résolution de n'accepter que des arrangemens où les susceptibi- 
lités américaines trouveront leur compte. C'est un vieux legs de la guerre 
de la sécession, et le général Grant en parle de l'accent d'un homme 
qui tient à sauvegarder l'honneur de cette guerre. Ce que le général 
Grant dit de la France à propos de quelques difficultés relatives au câble 
transatlantique n'est pas moins net. Le nouveau président des États- 
Unis fait tenir à son pays un langage à la hauteur de ses destinées. 

Il y a dans ce message une indication d'une tout autre nature qui 
n'est point sans intérêt pour nous. Chose curieuse ! au moment où tous 
les protectionistes de France se coalisent et s'agitent contre la liberté 
commerciale, les États-Unis, dont on a souvent invoqué l'exemple, sem- 
blent de leur côté abandonner les tarifs exagérés auxquels ils avaient 
eu recours il y a quelques années, soit dans une intention fiscale, soit 
pour favoriser leur industrie nationale; ils reviennent sur leurs pas. 
Le général Grant propose de diminuer les droits à l'importation d'une 
somme de 60 ou 80 millions, en annonçant de nouvelles réductions d'an- 
née en année. C'est justement la conclusion à «laquelle arrivait il y a 
quelques mois déjà le commissaire spécial du revenu, M. Wells, qui dans 
un rapport représentait le tarif Morill comme « nuisible, destructif de 
l'activité nationale, et ne donnant pas à l'industrie américaine ce stimu- 
lant et cette protection qu'on déclare être ses principaux mérites. )> Ce 
sont toujours, on le voit, les mêmes argumens en Amérique et en France. 
Le gouvernement du général Grant ne propose pas sans doute une brus- 
que révolution; mais il se met en chemin et procède par des dégrève- 
mens successifs. Toute la question est de savoir si, au moment où les 
États-Unis retournent vers la liberté, la France doit revenir vers le ré- 
gime de la protection commerciale. C'est une lumière de plus dans [les 
discussions qui vont bientôt s'engager parmi nous. ch. de mazade-. 

LA CRISE MINISTÉRIELLE A VIENNE. 

« Nous sommes toujours au même point, à l'état de douce anarchie, » 
disait naguère, dans une conversation intime, un homme politique de 
Vienne. Le mot est d'une piquante justesse, et les événemens de ce 
mois lui donnent une illustration toute nouvelle. Depuis le commence- 
ment de décembre en effet, cette anarchie chronique s'accentue' plus 



REVUE. — CHRONIQUE. 253 

fortement, sans rien perdre toutefois de son indolence et de ses alan- 
guissemens un peu pédantesques. On était à la veille d'une nouvelle 
session législative, et l'empereur François-Joseph revenait dans ses états 
après son voyage en Orient. Les ministres, réunis en conseil, élaborèrent, 
non sans peine, le discours du trône, et l'empereur, en souverain con- 
stitutionnel, le prononça solennellement à l'ouverture du Reichsrath. 
Cependant, le lendemain même, les ministres s'aperçurent qu'ils n'étaient 
d'accord ni sur le sens, ni sur la portée de cette harangue officielle. 
Cinq membres du cabinet cisleithan adressèrent alors un mémoire à 
l'empereur : ils y traçaient un programme de gouvernement (un pro- 
gramme après le discours du trône!) et offraient leur démission, si 
leurs idées ne devaient point être agréées. Les trois autres membres 
du cabinet aimèrent mieux offrir leur démission sans phrase et sans 
mémoire, et mettre ainsi leurs collègues au défi d'exécuter un pro- 
gramme impossible. Le dissentiment devint public et la dignité du gou- 
vernement y gagna peu, l'on s'en doute. Interpellés au sein d'une com- 
mission du Reichsrath sur l'insurrection qui sévit dans une des provinces 
de l'empire, en Dalmatie, le ministre de l'intérieur renvoyait ingénu- 
ment les curieux au président du conseil « comme préposé tout spécia- 
lement à la défense du pays. » De son côté, le président du conseil 
ne s'est pas fait faute de rejeter sur son collègue de l'intérieur la 
responsabilité de la déplorable conduite tenue par le gouvernement 
en face de la « grande démonstration ouvrière. » Cette démonstration 
avait eu lieu en violation flagrante de la loi, au mépris des autorités 
et du respect dû à la représentation du pays. Trente mille « travail- 
leurs, » en grande partie composés d'étrangers (des Suisses et des Prus- 
siens) et conduits par un agitateur venu de Berlin, s'étaient donné ren- 
dez-vous à la porte du parlement, le jour même de l'ouverture du 
Reichsrath. Une pétition monstre fut présentée qui, entre autres choses, 
demandait l'abolition de l'armée, et contenait au surplus la menace que 
les travailleurs reviendraient a en plus grand nombre et aviseraient aux 
moyens, » si leurs justes griefs demeuraient sans satisfaction. Le gou- 
vernement ne fit rien pour prévenir cette audacieuse infraction aux lois, 
et, au lieu de renvoyer les meneurs à Berlin et à Berne, il eut même la 
bonhomie d'accepter de leurs mains la pétition pour en délibérer ! Sur 
ces entrefaites se leva le soleil du 21 décembre, jour anniversaire de la 
proclamation de la constitution. A entendre les journaux allemands de 
Vienne et les ministres ultra-allemands du cabinet cisleithan, cette con- 
stitution, qui ne date que de deux ans, a déjà poussé des racines in-' 
destructibles dans le pays, elle est le palladium de l'Autriche, elle fait 
le bonheur et la joie de ses peuples ; y changer une virgule serait la 
ruine de la monarchie. Journaux et ministres s'accordèrent cependant 
pour ne point fêter ce glorieux anniversaire, et pour déconseiller toute 
manifestation joyeuse : comme certaine divinité du monde antique, la 



254 REVUE DES DEUX MONDES. 

constilulion du 21 décembre devait être adorée sans qu'on prononçât 
son nom. C'est qu'en effet cette charte de 1867 est loin de plaire à la 
grande majorité des pays cisleithans, et qu'en célébrant l'anniversaire 
on aurait provoqué infailliblement des contre-manifestations formida- 
bles dans toutes les provinces slaves de l'empire. Le silence des peuples 
fut cette fois la leçon d'une constitution. Le Reichsrath, lui aussi, aima 
mieux se recueillir en prenant des vacances de Noël, et à l'heure qu'il 
est la « douce anarchie » reçoit bénignement les félicitations du nouvel 
an. Les ministres continuent à se renvoyer réciproquement leurs porte- 
feuilles; les « travailleurs » continuent d'organiser leur paresse, et les 
plaisantins de Vienne, confondant à dessein les genres, ont fini par ap- 
peler du nom de grevé ministérielle la récente crise de leur régime par- 
lementaire. 

La crise, à vrai dire, n'est point tout à fait récente, elle date de loin, 
elle a son origine dans la manière même dont fut établi le régime par- 
lementaire en 1867. Pour l'expliquer, il faut remonter jusqu'à cette 
catastrophe de Sadowa qui a définitivement englouti l'ancien ordre de 
choses créé par MM. de Bach et de Schmerling et donné naissance au 
nouvel empire austro-hongrois. Appelé à l'œuvre difficile de réorganiser 
la monarchie après une calamité effroyable, — « placé devant une caisse 
vide et sommé de faire des affaires, » comme dit alors un fin diplomate, 
— M. de Beust reconnut très judicieusement la nécessité d'un accord 
complet avec la Hongrie, et dirigea aussitôt vers ce but tous ses efforts. 
Le royaume de saint Etienne fut réintégré dans son droit historique et 
les fils d'Arpad recueillirent, aux applaudissemens du monde entier, les 
fruits de leur conduhe ferme, légale et constitutionnelle. Ce qu'il faut 
encore plus admirer, c'est que les Magyars ne se sont pas laissé aveu- 
gler par leur triomphe à peine espéré; ils ont profité des leçons de la 
fatale année I848, et, devenus libres, ils ont su être justes. Le royaume 
de Hongrie est à son tour une Autriche bigarrée et polyglotte : il ren- 
ferme dans son sein des races diverses et des provinces ayant le vif sen- 
timent de leur ancienne autonomie. Le parti Deàk tint compte de cette 
situation ; il accorda loyalement l'exercice de ses antiques droits au 
royaume de Croatie et à la diète d'Agram, ne réservant pour la diète de 
Pesth que les affaires véritablement communes; enfin par une « loi des 
nationalités» largement conçue et sincèrement pratiquée, il donna toute 
satisfaction, en matière de culte, d'instruction et de justice, aux habi- ■ 
tans des pays d'au-delà de la Leitha qui ne parlent pas la langue ma- 
g^'are. Malgré certains tiraillemens qui persistent et persisteront long- 
temps encore, le parlement de Pesth peut à bon droit se dire la fidèle 
représentation de tous les peuples réunis sous la couronne de saint 
Étienr.e. 

Il n'en est pas de même, par malheur, du Reichsrath de Vienne, Dans 
les pays situés de ce côté de la Leitha, le génie oppresseur des Aile- 



REFUE. — CHRONIQUE. 255 

mands et l'esprit peu politique des Slaves ont travaillé comme à plaisir, 
depuis 1867 , à créer un état de choses impossible, à perpétuer une anar- 
chie qui n'est « douce » que dans la capitale, mais qui dans les pro- 
vinces envenime de plus en plus tous les rapports administratifs et so- 
ciaux. A mesure qu'avançait, au printemps de l'année 1867, l'œuvre de 
réconciliation avec la Hongn:"ie, M, de Beust dut songer naturellement à 
faire reconnaître cet accord par la seconde moitié de l'empire et à do- 
ter celle-ci d'institutions parlementaires analogues. Pour aller plus vite 
en besogne et consolider par cela même à Vienne, auprès du parti alle- 
mand, sa situation personnelle encore toute neuve et bien jalousée, 
M. de Beust ne trouva rien de mieux que de recourir à l'ancienne con- 
stitution de M. de Schmerling et de réunir un Reichsrath u restreint. » 
Sans doute les Slaves eurent raison alors de récriminer contre un expé- 
dient qui lésait leurs intérêts, et d'insister sur la convocation d'une 
constituante véritable; ils eurent seulement le tort d'accompagner ces 
plaintes de prétentions exagérées, de programmes fédéralistes impos- 
sibles, menaçans pour la Hongrie, et, déboutés dans leurs demandes, 
ils commirent la faute plus grave encore de renoncer à la lutte parlemen- 
taire et de se renfermer dans l'abstention. 

C'était faire preuve tout à la fois et de beaucoup de passion et de 
très peu d'intelligence politique. Au lieu de céder aux emportemens et 
aux . fantaisies des meneurs tchèques, les Slaves auraient mieux fait 
alors de se rendre aux sollicitations pressantes de M. de Beust, de suivre 
l'exemple que leur donnaient à ce moment même les Polonais de la Ga- 
licie, et d'envoyer malgré tout leurs délégués au Reichsrath a restreint » 
de Vienne. Unis aux Polonais, aux députés autonomistes du Tyrol et de 
quelques autres provinces, les Slaves auraient très probablement eu la 
majorité au sein de ce Reichsrath restreint; ils y auraient, dans tous les 
cas, composé une phalange formidable avec laquelle il eût été impos- 
sible de ne pas compter sérieusement : la constitution des pays cislei- 
thans eût été alors tout autre que celle que devaient forger, vers la 
fin de l'année, les Allemands, délivrés de toute entrave et n'écoutant 
plus que leurs haines et leurs convoitises invétérées. Les Slaves préfé- 
rèrent répudier solennellement le Beichsrath restreint, tourner le dos à 
une « constituante dérisoire » et laisser aux Polonais seuls la rude et 
ingrate tâche de défendre, au nom des pays non germaniques, en face 
d'une majorité allemande écrasante, les idées d'équité et d'autonomie. 
Pour comble de folie, les meneurs tchèques imaginèrent vers le même 
temps (mai 1867) ce fameux pèlerinage à Moscou (1) qui devait être 
une protestation, une menace à Tadresse des Allemands d'Autriche, et 
qui n'eut d'autre effet que d'assurer immédiatement à ces Allemands 



(1) Voyez le Congrès de Moscou et la Propagande panslavistc. Revue du 1" sep- 
tembre 1867. 



256 REVUE DES DEUX MONDES. 

les sympathies de toute l'Europe libérale. Forts de ces sympathies et 
maîtres absolus du terrain parlementaire dans leur Reichstrath restreint 
de Vienne, les Allemands bâclèrent une charte qui devait assurer pour 
toujours leur omnipotence dans les pays de ce côté de la Leitha. On ne 
tint aucun compte ni de la diversité si grande de ces pays, ni de leurs 
traditions, de leurs droits historiques, de leurs autonomies séculaires : 
tout fut sacrifié à la centralisation, au progrès et au libéralisme germa- 
niques. Pour couronner l'œuvre, les Allemands se choisirent un minis- 
tère qu'ils voulurent bien nommer « le ministère de toutes les capaci- 
tés. » Nombre de docteurs y entrèrent en effet, tous nourris du suc de 
Valma mater, tous éprouvés de longue date dans des luttes locales avec 
les Tchèques, les Moraves, Slovènes, etc. Les passions et les haines de 
clocher furent ainsi ingénieusement transportées au siège suprême du 
gouvernement; M. de Beust lui-même dut se retirer dans l'empyrée de 
sa chancellerie et laisser faire désormais « le cabinet cisleithan; » — le 
fameux dualisme pouvait enfin librement fonctionner. 

Depuis lors, deux ans se sont écoulés. Tandis qu'en Hongrie tout a 
marché vers l'entente, l'apaisement et un régime parlementaire véri- 
table, la monarchie cisleithane n'a cessé de présenter le triste spectacle 
d'une anarchie et d'une désaffection presque générales. Le « ministère 
de toutes les capacités » s'est montré incapable de résoudre une seule 
des questions qui intéressent la vie même de l'empire, et les difficultés 
n'ont fait que s'accumuler sur ses pas. En Galicie, il se trouve en présence 
de la « résolution «de la diète de Léopol, « résolution » qu'on a bien pu 
laisser traîner dans le Reischrath de 1869 par une inertie calculée jus- 
qu'au jour de la clôture, mais à laquelle il faudra finir par répondre 
pendant la session de 1870. En Bohême, toute la pression administrative 
est impuissante à faire passer un seul candidat ministériel dans les élec- 
tions partielles auxquelles on est forcé de procéder : sur soixante-dix 
députés tchèques démissionnaires, les collèges électoraux renvoient exac- 
tement soixante-dix députés tchèques qui s'empressent aussitôt de re- 
nouveler leur démission, et parmi ces collèges se trouve la capitale même 
du royaume, la grande ville de Prague! En Dalmatie, une centralisation 
impérieuse doublée d'une impéritie administrative à peine croyable finit 
par provoquer une insurrection sanglante et par compromettre l'honneur 
des armes autrichiennes. Les résistances, les dangers surgissent ainsi de 
toutes parts, et ils ne pourront que s'accroître si l'on persiste à marcher 
dans la même voie. C'est qu'il est impossible d'escamoter longtemps la vo- ' 
lonté des nations au moyen d'un pays légal savfMiiment combiné et d'une 
représentation parlementaire artificielle : personne n'ignore que les Slaves 
forment l'immense majorité de l'empire des Habsbourg. Il est absurde, 
dans un siècle d'imprimerie, de journaux et d'instruction primaire, de 
vouloir détruire le caractère et le sentiment national d'individualités 
historiques aussi vivaces que la Bohême, la Galicie ou le Tyrol. On aura 



REVUE. — CHRONIQUE. 257 

beau employer tout ensemble les séductions et les armes du libéra- 
lisme le plus avancé, on aura beau dénoncer à tout moment aux ba- 
dauds la « réaction cléricale-fédérale, » on échouera infailliblement dans 
une pareille tâche. La décentralisation, à laquelle aspirent de nos jours 
les états même les plus homogènes, est, à plus forte raison, la condition 
normale et légitime des peuples si divers de race et de langue que pro- 
tège le sceptre de l'empereur François-Joseph, car, pour employer un 
mot célèbre de iM'"'' de Staël au sujet de la liberté et du despotisme, en 
Autriche, c'est l'autonomie qui est ancienne, et c'est la centralisation qui 
est moderne. Au fond, elle ne date que de la révolution de 18^8. 

Est-ce à dire que, pour arriver à un accord si désirable, si impérieu- 
sement commandé, avec les populations non allemandes de la monarchie 
cisleithane, il faudrait revenir sur les deux années révolues, bouleverser 
de fond en comble l'édifice à peine élevé et supprimer la constitution 
du 21 décembre? Non assurément. La constitution du 21 décembre doit 
être maintenue à tout prix; elle garantit aux peuples d'Autriche des 
droits très précieux, elle est animée d'un souffle vivifiant et généreux 
qui ne peut manquer de produire des résultats excellens. Il s'agit seu- 
lement d'apporter au pacte de 1867 quelques modifications qui permet- 
tent aux Slaves de jouir des bienfaits d'une liberté commune; il s'agit 
d'amener de ce côté de la Leitha l'apaisement et la conciliation qui ré- 
gnent de l'autre côté de ce fleuve. Pourquoi le Reichsrath de Vienne 
ne ferait-il pas à la Galicie, à la Bohême, la même situation que le 
parlement de Pesth a su faire à la Croatie? Pourquoi ne proclamerait-il 
pas pour la monarchie cisleithane une « loi des nationalités » pareille à 
celle qui a si bien réussi dans le royaume de Saint-Étienne? Ce n'est 
pas certes le royaume de saint Etienne qui crierait au plagiat et y 
opposerait son veto, car, malgré tout ce qu'on a pu murmurer à Vienne 
au sujet de certaines connivences entre le comte Andrassy et le docteur 
Giskra, nous persistons à croire que les Hongrois sont trop intelligens 
et trop bons politiques pour ne pas souhaiter une Autriche calme et 
forte. Or l'Autriche n'a qu'un seul moyen de retrouver la tranquil- 
lité et la puissance : le discours du trône du 13 décembre vient de l'in- 
diquer d'une manière suffisamment compréhensible, en demandant au 
Reichsrath d'assurer à la charte de 1867 a cette sanction générale et 
effective qui, à notre vif regret, lui manque encore à plus d'un égard, » 
et de prendre eu considération « les vœux légitimes des royaumes et des 
pays de la monarchie qui aspirent à une certaine autonomie. )> 

Mais, nous l'avons dit, dès le lendemain même de l'ouverture du 
Reichsrath, le cabinet cisleithan changea d'idée et de langage. Si nous 
sommes bien informés, le mémoire mystérieux remis par les cinq mi- 
nistres repentans s'étend d'abord longuement sur les dangers du « fé- 
déralisme, )) en désignant de ce nom redouté toute atteinte portée au 

TOME LXXXV, — 1870. 17 



258 REVUE DES DEUX MONDES. 

principe de la centralisation absolue. Le document passe ensuite à la 
Galicie et insiste sur l'ombrage que pourrait prendre une grande puis- 
sance voisine de toute concession faite au sentiment polonais. L'argu- 
ment est on ne peut plus curieux dans la bouche des libéraux, et certes 
M. de Beust a montré plus de patriotisme autrichien et plus de souci de 
la dignité de son souverain lorsque, dans un récent entretien avec le 
prince Gortchakov à Ouchy, il a décliné, dit-on, tout débat au sujet de 
la Galicie, « ne pouvant pas accepter de discussion sur une question 
purement intérieure. » Le troisième et dernier point du mémoire des 
docteurs touche à la nécessité de constituer un a ministère homogène » 
et proteste en termes très peu voilés contre l'ingérence du chancelier 
de l'empire dans les affaires cisleithanes ; ce qui reviendrait à confiner 
M. de Beust dans la sphère des relations extérieures,... comme s'il était 
possible à un chancelier de l'empire, à l'homme qui répond de la sécu- 
rité et du prestige de la monarchie devant l'étranger, de ne pas s'in- 
quiéter de la situation intérieure de cette monarchie, de n'y pas sou- 
haiter partout un état bien ordonné et prospère ! Plus d'une fois, en effet, 
M. de Beust est intervenu dans la lutte de races qui désole et énerve 
les pays placés sous le sceptre des Ilabsbourgs; déjà au sein du Rcichsrath 
constituant de 1867 il a combattu toutes les folies mesures de centrali- 
sation excessive, et depuis lors il n'a négligé aucune occasion de faciliter 
un accord avec les populations non germaniques. Ces efforts persistans 
du chancelier de l'empire, au lieu d'exciter la colère des Allemands de 
Vienne, devraient plutôt toucher leur raison et leur conscience, car 
enfin M. de Beust ne peut guère leur cire suspect. Il n'est ni clérical , 
ni féodal, ni fédéral, et il n'a pas en lui une seule goutte de sang slave. 
En fait de quartiers de germanisme sans tache, il pourrait certes en re- 
montrer à M, Giskra. 11 vient d'un pays tudesque par excellence : c'est 
un Saxon; mais c'est aussi un homme politique éminent, qui, étranger 
aux haines de clocher, a la noble ambition de reconstituer l'Autriche, et 
croit indispensable de gagner au nouvel ordre de choses les peuples 
désaffectionnés de l'empire. 

Quand M. de Beust fut mis à la tête du gouvernement de Vienne, bien 
des gens eurent des appréhensions graves et des méfiances d'ailleurs 
très explicables. Il semblait impossible qu'un tel homme fût arrivé à un 
tel poste sans l'arriôre-pensée d'une revanche, sans le désir caché et 
coupable d'amener des complications violentes, de mettre l'Europe en 
feu, afin de rompre une dernière lance avec l'adversaire triomphant de 
la veille. Certaines légations, dont c'était l'intérêt, ont soigneusement 
travaillé à entretenir ces soupçons qui, hier encore, trouvaient de l'écho 
dans les principaux organes de la presse de France et d'Angleterre. 
L'attitude prise par M. de Beust dans la lutte des races sur les deux 
bords de la Leitha n'est-elle donc pas faite pour désarmer les préven- 
tions et refouler les calomnies? M. de Beust aurait pu épouser les haines 



REVUE. — CHRONIQUE. 259 

des ultras de Vienne et se créer par là une popularité facile parmi les 
« frères allemands » de TElbe, du Rhin et de l'Oder; car, quoi de plus 
populaire, hélas! dans la noble Germanie que la guerre faite aux Slaves 
au nom de la « mission providentielle » et de la civilisation supérieure 
du Teuton? Il aurait pu, à l'instar de M. de Schmerling, leurrer la 
« grande patrie » avec la perspective d'un « empire de 70 millions 
d'hommes » et devenir l'idole de la démocratie souabe. M. de Beust a 
dédaigné ces moyens et a mis sous ses pieds les rancunes du passé; fidèle 
à la parole donnée dans sa première circulaire comme ministre de Fran- 
çois-Joseph, il tient à honneur d'être Autrichien; il est même plus au- 
ti'ichien que tel docteur cisleithan, car il veut réunir toutes les forces 
vives de l'empire et donner satisfaction aux divers peuples que la Provi- 
dence a confiés aux mains des Habsbourgs. Il a inauguré son œuvre par 
l'accord avec la Hongrie, il veut la couronner par une réconciliation avec 
les Slaves, et pour atteindre ce but assurément noble et généreux il ne 
craint pas même les récriminations de ses propres frères allemands... 
L'opinion éclairée de l'Europe ne peut que tenir compte au chancelier 
de l'Autriche d'une conduite à la fois si courageuse, si patriotique, si 
humaine et, dans le vrai sens du mot, libérale. julian klaczko. 



REVUE MUSICALE. 

Pour les amateurs de lieux-communs, tout est sujet à discourir, et il 
n'en coûte pas plus de s'extasier à époques fixes sur la prodigieuse lon- 
gévité du talent de M. Auber qu'il n'en coûte de récriminer à froid sur 
l'abdication prématurée de Rossini après Guillaume Tell. Donc, à propos 
de ce Rêve d'amour que vient de représenter l'Opéra-Comique, nous 
ne parlerons ni des quatre-vingt-huit ans de l'auteur, ni de son imper- 
turbable jeunesse, d'abord parce que ces choses-là traînent les rues, 
ensuite parce que ce sont des complimens qu'on n'aime pas générale- 
ment à s'entendre dire , et M. Auber les goûte moins que personne, té- 
moin l'air peu satisfait de son visage chaque fois qu'aux distributions 
de prix du Conservatoire il arrive au maréchal Vaillant d'appeler avec 
un tact particulier toute la vénération des jeunes élèves sur « cette 
illustre tête, où plus de trois quarts de siècle ont passé sans laisser de 
trace. » 

Il y a vingt ans, la longévité musicale de M. Auber était déjà pour 
les générations nouvelles un sujet d'émerveillement, et lorsque, après 
tant d'oeuvres délicieuses, il donnait Haydle, c'était avec raison qu'on 
applaudissait à cette jeunesse mélodique toujours verte. A dater de Ma- 
non Lescaut, un peu de lassitude se fit sentir, surtout chez le public, 
car pour le maître il ne s'est guère jamais démenti, et vous le retrou- 



260 REVUE DES DEUX MONDES. 

vez avec ses élégances et son spirituel papillotage dans Jenny Bell 
comme dans 3Ia7'co Spada et la Circassienne. La note restait la même, 
mais on en avait assez. L'oiseau bleu cependant fredonnait toujours; 
on avait beau lui dire : Taisez-vous, vous n'êtes plus couleur du temps; 
il n'en dégoisait pas moins bon an mal an sa chansonnette dont per- 
sonne n'avait l'air de se soucier, lorsque tout à coup parut le Premier 
jour de bonheur, et voilà le succès qui refleurit par enchantement. Ex- 
plique qui pourra de telles vicissitudes. Qui sait? pour en découvrir la 
vraie raison, peut-être faudrait-il la chercher autre part que dans le mé- 
rite même de l'œuvre. L'auteur de la Circassienne et de la Fiancée du 
roi de Garbe avait passé l'âge où l'on compose; l'auteur du Premier 
jour de bonheur était une exception, un phénomène, il avait passé l'âge 
où l'on meurt. 

La curiosité le reprenait à partie, il redevenait à la mode. M. Auber 
vit briller là de belles heures. Qu'il en jouît tout à son aise, rien de 
mieux, cependant la sagesse eût voulu qu'on ne renouvelât point l'ex- 
périence; lui surtout, le malicieux et fin sceptique, dont la devise fut 
toujours : « glisser sans appuyer, » aurait dû se défier du mirage; c'eût 
été si facile de ne point faire ce Rêve d'amour, plus facile encore que 
de l'écrire, et pourtant Dieu sait si tout cela coule de source ! Mais que 
prouvent ces jolis riens, à quoi riment ces colifichets et ces babioles? 
S'agit-il maintenant de restaurer un art qui n'a pas sa raison d'être? car 
remarquez que ce n'est plus là l'opéra-comique d'Hérold, l'opéra-comi- 
que des grands jours de M. Auber écrivant Fra Diavolo, Haydée ou le 
Philtre, mais quelque chose d'effacé, je ne sais quel fade et précieux 
ressouvenir du bon vieux temps. Le Rêve d'amour nous offre à tra- 
vers les âges comme un écho madrigalesque de la première manière du 
maître. On dirait que M. Auber aime à se retrouver ce qu'il était au 
début, lors de la Bergère châtelaine et d'Emma. Sa poétique, on la con- 
naît de longue date : d'abord une pièce amusante, de l'intérêt, des si- 
tuations plutôt que des caractères, de jolies femmes et de jolis costumes; 
puis, brochant sur le tout, une musique point trop méchante, qui se 
laisse écouter sans en demander davantage. Ce système, dont l'humilité, 
chez un maître tel que l'auteur de la Muette, trahissait bien aussi quelque 
ironie à l'endroit du public de son temps, — ce système avec Scribe a 
produit les chefs-d'œuvre du genre, le Maçon, le Domino noir, la Fian- 
cée et tant d'autres. A ce compte, on n'aura jamais assez de reconnais- 
sance pour la mémoire de Scribe; ce qu'il a fait est beaucoup, mais ce 
qu'il a fait faire est immense : tout notre théâtre lyrique moderne vient 
de son initiative; sans lui, nous n'aurions ni Robert le Diable, ni la 
Muette, ni les Huguenots, sans lui n'existerait pas ce charmant répertoire 
d' Auber, que l'Europe nous envie. Scribe était né librettiste : composer 
des poèmes d'opéras fut sa véritable vocation; ses qualités comme ses 
défauts, tout l'y portait. Écrivain médiocre, rimeur pire, il n'a\Tiit à 



REVUE. — CHRONIQUE. 261 

s'occuper ici ni des idées ni du style, choses pour le moins inutiles au 
musicien, et qui souvent, loin de lui venir en aide, l'incommodent. 
Des situations indiquées d'une façon sommaire et s'imposant par elles- 
mêmes à la curiosité du public, tel fut le grand secret de Scribe, art 
de librettiste surtout, puisqu'il s'agissait pour lui bien moins d'écrire 
une pièce que de combiner un plan. Que ce genre soit aujourd'hui dé- 
modé, nul ne le conteste. La musique est désormais émancipée; si 
restreint que soit le cadre, elle y prétend marcher dans son indépen- 
dance, et même à l'Opéra-Comique il lui faut du sentiment et de la 
passion. De son côté, M. Auber n'en saurait démordre, et tient à rester 
l'homme du xvin« siècle qu'il est, qu'il sera jusqu'à la fin; de là certaines 
dissonances moins insupportables assurément que celles de M. Richard 
Wagner, mais qu'il eût mieux valu, après le Premier jour de bonheur, 
ne point vouloir renouveler, ear on ne doit jamais abuser des disso- 
nances, pas plus en regard du passé qu'au nom de l'avenir. 

Encore comprendrait- on la raison d'être de ce Rêve d'amour, si de 
tout ce rococo se dégageait une ombre de fantaisie; au lever du rideau 
et sur la foi de la mise en scène et des costumes, vous vous croiriez 
en plein Watteau. Hélas! combien l'illusion passe vite! Écoutez ce dia- 
logue, cette pièce oii foisonnent les situations les plus rebattues; vous 
n'êtes même pas chez Marsollier, vous êtes chez Berquin ou chez 
M. Etienne : voici Lubin et Colette, monsieur le bailli et madam.e la 
marquise, les bons villageois et les beaux seigneurs, les cloches qui 
sonnent pour un mariage comme dans les Xoces de Jeannette, voici ce ma- 
riage qui se rompt brusquement comme dans le finale du second acte 
des Huguenots, et ce brave paysan qui s'engage tout exprès pour chanter 
avec sa princesse le duo d'Arnold et de Mathilde dans Guillaume Tell! 
Ce Marcel, le héros, le ténor de la pastorale, devrait s'appeler Némorin. 
C'est un berger tout romanesque, fort imbu de werthérisme, qui, lors- 
qu'il ne rêve pas aux étoiles, lit Jean-Jacques en gardant ses blancs 
moutons. Ici, je reproche aux auteurs d'avoir failli à la logique de leur 
personnage; ce n'était pas dans les gardes françaises qu'il eût fallu 
l'embrigader, c'était dans le régiment des encyclopédistes, et vous eus- 
siez vu sur le public une impression bien autrement prestigieuse, si, au 
lieu de nous montrer ses épaulettes, ce qui est d'un effet théâtral quelque 
peu vieilli, Marcel, de retour au village, se fût écrié dans une romance 
bien sentie : « Embrassez-moi tous, je suis l'ami de d'Alembert! » Quoi 
qu'il en soit, Némorin, dans une de ses promenades au clair de lune, 
rencontre Estelle mollement endormie sur l'herbette. Une abeille pren- 
drait cette bouche pour une rose , le galant berger prend tout simple- 
ment cette rose pour une bouche, et s'empresse d'y déposer un doux 
baiser : de là son rêve d'amour! Par malheur, Estelle est une grande 
dame, une princesse, « fille de tant de rois! » 



262 REYUE DES DEUX MONDES. 

Sur un banc de gazon fiais 
Ne vous endormez jamais! 

Quand nous disions que c'est toujours la même chansonnette aphoris- 
tique!.. 

Il est plus dangereux de glisser 

Sur le gazon que sur la glace, 

fredonnait, il y a quelque cinquante ans, la jolie Emma, fiancée au nou- 
vel Éginard! 

Qui je plains, et du fond du cœur, c'est ce pauvre M. Capoul, con- 
traint d'user sa vie et son talent en de pareilles églogues. On l'habille 
en Vert-Vert, en marquis, en berger Corydon, et pour comble d'infor- 
tune M. Capoul chante à ravir toutes ces mignardises, tous ces agréa- 
bles ponts-neufs. Vous finiriez par croire qu'il était fait pour cette mu- 
sique, comme cette musique est faite pour lui. Impossible de mieux 
dire la romance d'entrée au premier acte et le délicieux récitatif qui la 
prépare, inspiration d'un maniérisme tout actuel et dont l'afféterie mé- 
lancolique rappelle l'entrée de Marguerite dans Faust et le récitatif de 
Mignon. On n'a pas plus de goût, plus d'élégance que M. Capoul; je ne 
parle pas de sa voix, un peu surmenée depuis quelque temps, et qui tra- 
hit, certaines fatigues contre lesquelles le jeune chanteur fera bien de 
se prémunir. Ce brillant emploi de colonel d'opéra-comique ne s'exerce 
pas toujours impunément; s'il a ses bons côtés, il a aussi ses inconvé- 
niens et ses périls. Elleviou lui-même, le vainqueur par excellence dont 
les victimes ne se comptaient pas, et qui ne consentait à paraître que 
dans des rôles « à costumes! » — le grand Elleviou, si Ton en croit la 
légende, eut mainte fois à s'imposer la dure loi de la modération! Il n'y 
avait sorte d'observations que ses amis ne lui fissent pour l'exhorter à 
surveiller le précieux trésor de sa voix. On est colonel, mais on est 
ténor 1 

Musice hercle agitis aetatem! 

Ce qui semblerait signifier que déjà du temps de Plante les ténors ne se 
ménageaient guère. 

Cette première romance de Rêve cramour, très agréablement chantée 
par M. Capoul, n'a que le tort de venir après cent autres non moins ex- 
quises du même, auteur. Ce n'est qu'une jolie romance, et M. Auber en a 
tant semé, sur son chemin, de ces inspirations éphémères! Pour trouver 
la vraie pièce de choix, le bijou rare qui presque toujours se rencontre 
dans une partition du maître, fût-elle d'ordre secondaire, il faut at- 
tendre jusqu'au trio du troisième acte : à la bonne heure! Enfin voici 
renaître la verve du Maçon et du Philtre, et je laisse à penser si le pu- 
blic saisit cette occasion d'applaudir et de crier bis! Bien que la situation 



REVUE. — CHRONIQUE. 563 

soit fort comique, ce n'est point, à vrai dire, de la musique bouffe; M. Au- 
ber, que je sache, n'en a jamais fait. Qu'on se figure plutôt quelque 
chose de malin, de spirituel, de réussi comme une épigramme de Vol- 
taire. La thèse dit : « La femme doit obéissance à son mari, » et le mu- 
sicien, selon sa nature, s'amuse à développer l'antithèse avec une per- 
fection de touche qui fait de ce petit tableau de genre une merveille. 
Du reste, ce trio est on ne peut mieux exécuté par M. Capoul, M. Sainte- 
Foy et M"« Girard, excellente dans son rôle de paysanne dégourdie; 
M"'' Girard a le jeu franc, la parole leste et la tête près du bonnet. Je 
lui reproche seulement d'être parfois, quand elle chante, ce que Molière 
appelle (( un peu bien forte en gueule; » dans ses couplets, qui sont 
charmans, elle a l'air d'imiter Thérésa. Je ne dis point de mal de cette 
note, qui, dans la Chatte blanche, peut avoir son prix, mais nous ne 
sommes point à la Gaîté, et pour chanter de l'Auber c'est beaucoup trop 
de gaillardise. Ne fermons pas le paragraphe des éloges sans mentionner 
la scène du colin-maillard au second acte. Tout ce gentil monde féminin 
glisse, court, s'esquive, s'attrappe, les mains frappent dans les mains, 
les yeux brillent, les cœurs battent haletans, et la musique, toujours 
étincelante, pittoresque, suit le jeu, rend l'espièglerie dans ses moindres 
détails. Frivolité, ton nom est Auber, je l'accorde; mais n'est point qui 
veut frivole de la sorte, et j'en connais qui passent pour sérieux et qui 
voudraient bien avoir écrit cette valse syncopée. Quelle science de la 
mise en scène dans ce rapide intermède, quel art discret et fin du dia- 
logue! Comme dans ce va-et-vient musical chacun lance son mot à la 
volée! Rien de trop, c'est le fini du genre : maxime miranda inminimisî 
C'est en musique les joueurs de boule de Meissonier : Jeux de vieillard, 
s'écrient les railleurs; c'est jeux de maître qu'il faudrait dire. 

Gardons-nous d'oublier la divine Henriette de La Roche-Villiers, le 
fantasque objet de ce Rêve cV amour. Voltaire a écrit quelque part dans sa 
correspondance que « toutes les princesses malencontreuses qui furent 
jadis retenues dans des châteaux enchantés par des nécromans eurent 
toujours beaucoup de bienveillance pour les pauvres chevaliers errans.» 
Le malheur veut que cette fois l'Endymion soit un manant; la Diane au 
bois que ses lèvres ont effleurée commence par se fâcher tout rouge. 
Peu à peu cependant elle s'humanise quand elle s'aperçoit que ce berger 
a de la tournure. « Le tambour bat, le clairon sonne. » Ce duo-là, que 
tout le monde connaît de longue date, ne vaut ni plus ni moins que tant 
d'autres sur la même ritournelle, et qu'on applaudit pour la fanfare et 
le plumet; bref, dans l'entr'acte, le rustre Marcel se couvre de gloire, 
et quand vous le retrouvez, c'est avec l'épaulette d'officier aux gardes 
françaises. A coup sûr, l'adorable marquise ne demanderait pas mieux 
que de se montrer bonne au pauvre monde; mais, peste! à ce moment 
]\L d'Ennery se souvient qu'il doit avoir mis ce dénoûment quelque part. 
Des princesses épousant des bergers , on ne voit que cela dans la vie 



264 REVUE DES DEUX MONDES. 

réelle, et que seraient les jeux de la scène, s'ils ne nous montraient autre 
chose que ce qui se rencontre journellement sous les yeux? La princesse 
Mathilde n'a déjà que trop dérogé en se mariant avec Arnold; il ne con- 
vient pas que ce fâcheux exemple se renouvelle, et pour maintenir haut, 
fût-ce au prix d'une invraisemblance, le drapeau du droit historique, 
Henriette finalement ne sera point marquise; elle ne le sera que par 
adoption; fille de paysan elle-même, elle a été élevée par le vieux mar- 
quis de La Roche-Villiers, qui lui a laissé en héritage son titre et sa 
fortune. Il semble que la logique des choses voudrait qu'elle épousât 
Marcel; oui, sans doute, mais le dévoiiment et le sacrifice! Henriette, 
ayant cessé d'être M"« de La Roche-Villiers, est redevenue l'humble 
sœur de Denise. Denise aime le beau Marcel à en mourir, car tout le 
monde a son rêve d'amour dans cette aimable féerie, et sur trois c'est 
bien le moins qu'il y en ait un qui se réalise. 

C'est M"^ Priola qui joue le personnage d'Henriette. Avec M. Auber, 
on peut toujours s'attendre à de nouveaux visages. M. Auber aime la 
jeunesse et la recherche. Combien dans sa longue et active carrière 
n'en a-t-il pas vu passer et s'effacer, de ces jolis masques disparus à ja- 
mais au fond du gouffre après avoir un moment, de leurs yeux et de 
leur voix, égayé sa fête musicale! J'imagine que la nomenclature de tant 
d'aimables virtuoses serait curieuse à dresser; lui-même se souvien- 
drait-il de toutes? On voyait naguère au passage Choiseul une affreuse 
lithographie qui représentait Meyerbeer fantastiquement environné des 
diverses créations de son génie. Affreuse est bien le mot, car on ne sau- 
rait rien se figurer de plus laid, de plus hérissé, de plus ignoble que ce 
petit bonhomme dont les traits, au lieu de s'épanouir dans la gloire et le 
rayonnement de l'apothéose, avaient l'air de se crisper d'une façon con- 
vulsive à l'aspect de ces apparitions faites à la ressemblance les unes 
de Nourrit et de Levasseur, les autres de M"'' Falcon et de M"^ Viardot. 
Ce sujet, qui, sous le crayon d'un Lemud, serait peut-être devenu quel- 
que chose, aurait son contraste tout tracé dans le tableau que je vais 
indiquer. On se représente en effet M. Auber assis la nuit dans son fau- 
teuil, et, tandis que tout est ombre et silence, évoquant à tour de rôle 
les gracieux fantômes d'autrefois. C'est d'abord la petite Rigault, qui 
passe, la chanson d'Emma sur les lèvres, — la jolie Pradher, qui fre- 
donne en souriant un motif de Fiorella ou de la Fiancée, — puis vient 
V Ambassadrice et l'Angèle du Domino noir, W"" Damoreau, — puis la 
Catarina des Diamans de la couronne, Anna Thillon, qui s'enfuit, l'é- 
paule nue et ses blonds cheveux dénoués, en lui jetant son bouquet 
de roses au visage, et ainsi de suite — les Dameron, les Lavoix, les 
Rossi, les Vandenheuvel, les Cabel, toutes jusqu'à Marie Roze. On a 
publié les femmes de Shakspeare, celles de George Sand, celles de 
Goethe; pourquoi ne publierait-on pas les femmes de M. Auber? 

M"*^ Priola, la dernière venue dans ce chœur mystique, s'échappait l'an 



REVUE. — CHRONIQUE. 265 

passé du Conservatoire pour faire au Théâtre-Lyrique une rapide appa- 
rition dans Rienzl. Elle y chantait un bout de rôle, le seul auquel fût 
échue une ombre de mélodie, qui, très agréablement interprétée d'ail- 
leurs, valut à la modeste coryphée le succès de la soirée. M"'' Priola, le 
publicTayant distinguée au Théâtre, ne pouvait rentrer au Conservatoire 
que pour y remporter un premier prix, et, comme on ne sait jamais ce 
qui arrivera, M. Auber, voulant éviter à la jeune élève jusqu'à la chance 
d'un échec dont ses débuts auraient souffert, la dirigea tout droit sur 
rOpéra-Comique, où nous venons de voir qu'elle a reçu l'accueil le plus 
encourageant. La voix est fraîche, veloutée, elle a de la justesse, mais 
point de force; rien encore à dire de son style, et la meilleure preuve que 
M. Auber ne répondrait ni de ses gammes chromatiques ni de son trille, 
c'est qu'il s'est bien gardé d'en mettre dans le rôle. La comédienne a de 
l'aisance, et, jusqu'à présent du moins, l'emporte de beaucoup sur la 
cantatrice, qui, tout en se recommandant par d'intéressantes qualités, 
reste une écolière.Quel dommage que M"*^ Nau, l'autre débutante de cette 
soirée, n'ait à son service qu'un organe si frêle, si aigrelet, car celle- 
là du moins est musicienne et sait chanter; mais on l'entend à peine. 
Tous ceux qui jadis , aux temps heureux où florissait Rosine Stoltz , ont 
connu la mère, la retrouveront dans la fille en diminutif, et Dieu sait 
si de corps et de voix la mère était déjà mignonne. En regardant cette 
gentille enfant, toute délicatesse et toute esprit, trottiner dans ce petit 
rôle de Denise, je pensais au mot de M™'' de Sévigné et me disais avec 
la belle marquise : « Oh! que voilà une famille où certainement, à la 
troisième génération, on gaulera des fraises. » Revenons à la partition. 
Si le Premier jour de bonheur succédant à la Circassienne , à la Fiancée 
du roi de Garbe , marque tout à coup comme un degré d'élévation dans 
la température, il semble avec ce Rêve d'amour que le thermomètre ait 
un peu fléchi: l'auteur, après le soubresaut inattendu, s'est assoupi lé- 
gèrement, dormitat Homerus. Volontiers nous porterions cette défaillance 
apparente au compte du poème , et cependant nous ne pouvons oublier 
que c'est sur une des pièces les plus médiocres qu'il ait jamais reçues 
de Scribe que M. Auber a composé les Chaperons blancs, un de ses 
chefs-d'œuvre; n'importe, ce pastel musical un peu effacé, un peu 
vieillot, n'est point sans charmes, et il vous fait rêver à tout un monde 
évanoui. Rossini, qui tenait les chemins de fer en abomination, prophé- 
tisait la gloire et la fortune à celui qui, dans cinquante ans d'ici, in- 
venterait les diligences. M. Auber semble aujourd'hui avoir quelque 
chose de cet inventeur rétrospectif; il s'amuse à découvrir, à recompo- 
ser l'ancien opéra-comique, et s'en va tout doucement vers les sentiers 
perdus de Marsollier, de Sedaine et de Monsigny. 

Qui voudrait l'en blâmer? En sera-t-il moins l'auteur de la Muelle 
pour avoir troqué son piano d'Érard contre une épinette? Rendons plu- 
tôt hommage à cet infatigable amovir du travail qui l'a jusqu'à présent 



266 REVUE DES DEUX MONDES. 

maintenu en verdeur. Chaque âge a son genre de plaisir et d'activité; 
on cite pour leur longévité les savans et les collectionneurs. Va donc 
pour l'entomologie, et piquons avec une épingle d'or sur du papier réglé 
de jolis motifs dont la somme s'accroîtra sans fin. Les motifs! il y a 
trente ans que M. Auber ne les compte plus; autant il lui en vient, au- 
tant il en oublie, et c'est à peine s'il reconnaît son bien lorsque tout en 
causant vous le lui mettez sous les yeux. Un jour que nous nous prome- 
nions avec Lamartine dans le jardin des Tuileries, ce vers nous vint à 
la mémoire : 

La sève, débordant d'abondance et de force, 
Sortait en gouttes d'or des fentes de l'écorce. 

Et comme nous nous plaisions à le réciter sous ces beaux arbres en 
pleine floraison printanière : — De qui est cela? s'écria le grand poète 
en dressant l'oreille, c'est très beau! — De qui? vous le demandez? 
mais c'est dans Jocelyn. — Dans Jocchjn ! eh bien! je ne m'en dédis pas. 
— Et il se mit à scander son vers de celte voix Gère et haut sonnante 
accoutumée à retentir partout. M. Auber a la mémoire moins superbe; 
ne craignez point toutefois de lui montrer dans l'occasion que vous sa- 
vez par cœur son œuvre mieux que lui. 11 ne vous dira pas : C'est très 
beau; mais vous surprendrez un sincère et profond remercîment à l'é- 
motion attendrie de son regard, à la pression particulière de sa main. 

F. DE LA GENEVAIS. 



LA SCIENCE ILLUSTRÉE. 

I. Nouveau Dictionnaire de botanique, par M. E. Germain de Saint-Pierre; Paris, J.-B. Bail- 
iière. — II. Histoire des plantes, par M. H. Bâillon; Paris , Hachette. — III. Les Champi- 
(jnons, par M. F.-S. Cordier; Paris, Rothschild. — IV. Le Monde des fleurs, par M. H. Lecoq; 
Paris, Rothschild. — V. Le Monde des Alpes, par M. de Tschudi, Berne, Dalp. 

L'apparition de la science populaire est l'un des phénomènes les plus 
caractéristiques du siècle actuel. Rien ne marque mieux toute la distance 
qui nous sépare d'une époque où le savoir s'isolait, où les savans pas- 
saient pour adonnés à la magie. La publicité des débats appliquée aux 
questions scientifiques a peu à peu transformé les habitudes de la foule. 
Aujourd'hui non-seulement tout le monde lit, mais tout le monde tra- 
vaille et contribue au progrès. La diffusion des connaissances a été en 
même temps la décentralisation du pouvoir. Les grandes entreprises qui 
jadis étaient le privilège des rois et dépendaient de leurs caprices sor- 
tent de terre au premier appel, et prospèrent par le concours de l'intel- 
ligence collecti\e des peuples. 

On ne peut nier que le développement prodigieux de la littérature 
scientifique ne contribue efficacement à ces heureux changemens, et le 
rôle des livres populaires dans ce mouvement général est plus impor- 
tant que les esprits chagrins ne sont disposés à l'admettre. Les envi- 



REVUE. — CHRONIQUE. 267 

sager uniquement comme des moyens d'éducaLion supplémentaires ce 
serait en diminuer la réelle utilité. Ils viennent en aide aux savans de 
profession en leur créant dans la masse du public une foule d'auxiliaires 
obscurs et ignorés, mais dont le concours n'est point à dédaigner. Les 
vérités conquises par la science pure restent parfois stériles pendant de 
longues années, jusqu'au moment oii le hasard en révèle la portée et 
l'application utile, et c'est souvent entre les mains d'un industriel, d'un 
agriculteur, du plus humble ouvrier, que l'on voit réussir ce que Bacon 
de Vérulam appelle la vendange, vinclemiatio. C'est ainsi que les ou- 
vrages de science vulgarisée sont appelés à faire avancer la science 
par le concours du public. Le succès de cette espèce d'enseignement 
libre serait encore beaucoup plus grand, si les savans y prenaient une 
part plus active, au lieu de l'abandonner à des compilateurs ignorans, 
à ces fa-presto dont la fécondité fait déjà préjuger la qualité des pro- 
duits qu'ils jettent annuellement sur le marché littéraire. On comprend 
que l'on chercherait en vain la clarté ou la simplicité chez un auteur 
qui est à peu près étranger au sujet qu'il traite. Dans ces sortes de 
livres, le texte n'est généralement que l'accessoire obligé des gravures; 
s'ils ne parlent pas à l'esprit, ils parlent aux yeux. 

Nous avons heureusement à signaler, cette année encore , une série 
d'ouvrages qui ne tombent pas dans cette catégorie , qui ont été com- 
posés avec soin par des écrivains de talent, amateurs sérieux ou savans 
de profession. Il y en a dans le nombre qui sortent du cadre de la lit- 
térature populaire, et que nous ne mentionnons à cette place qu'à cause 
des matières qu'ils traitent. Tels sont le Dictionnaire de botanique de 
M. Germain de Saint-Pierre et VHistoire des plantes, de M. H. Bâillon, 
professeur à la faculté de médecine de Paris. Quoique destinés aux sa- 
vans, ces ouvrages, grâce surtout au nombre considérable des figures 
intercalées dans le texte, se recommandent également aux amateurs de 
botanique qui ne s'arrêtent pas aux premières notions. Le Nouveau Dic- 
tionnaire de botanique est en quelque sorte un traité complet de phyto- 
logie, que la disposition alphabétique rend plus commode à consulter 
que les traités ordinaires. Une introduction placée en tête du volume 
renferme d' excellons conseils sur la meilleure manière d'aborder l'étude 
de la botanique et sur l'ordre dans lequel un amateur novice pourrait 
lire avec fruit les principaux articles de l'ouvrage. La plupart des traités 
commencent par l'examen des cellules et vaisseaux qui forment la trame 
des tissus végétaux. Ce n'est pas là assurément ce qui offre le plus d'inté- 
rêt aux lecteurs ordinaires, désireux avant tout de connaître en gros les 
plantes qu'ils rencontrent sur leur chemin. La marche recommandée 
par M. Germain de Saint-Picn'e est plus naturelle : herboriser avec ou 
sans maître, cueillir les fleurs qui attirent l'attention, en chercher la 
description dans le dictionnaire, remonter ensuite à la description de 
l'espèce, puis enfin à l'étude des organes en général lorsqu'on com" 



268 REVUE DES DEUX MONDES. 

iiience à être familiarisé avec les plantes usuelles et à désirer des no- 
tions plus approfondies. L'auteur a d'ailleurs tout prévu. Les articles 
intitulés Herborisations et Herbier suffiront pour guider les premiers 
pas des futurs botanistes; ils y trouveront l'énumération des houlettes, 
couteaux, serpettes et autres outils qu'il est bon d'emporter dans les 
excursions, la manière de cueillir les échantillons, enfin les renseigne- 
mens les plus précis et les plus détaillés sur les stations françaises et 
sur les moissons qu'on y peut faire. Comme l'a dit Fontenelle dans son 
éloge de Tournefort, (( la botanique n'est pas une science sédentaire et 
paresseuse qui puisse s'acquérir dans le repos et dans l'ombre d'un ca- 
binet, comme la géométrie et l'histoire; elle veut que l'on coure les 
montagnes et les forêts, que l'on gravisse les rochers escarpés, que l'on 
s'expose au bord des précipices. Les seuls livres qui peuvent nous in- 
struire à fond sur cette matière ont été jetés au hasard sur toute la sur- 
face de la terre, et il faut se résoudre à la fatigue de les chercher. » 

Les sujets traités par M. Germain de Saint-Pierre sont très variés. 
Des articles d'une assez grande étendue sont consacrés aux questions 
générales qui agitent et passionnent en ce moment le monde savant : 
origine des espèces, transformation graduelle des êtres, génération spon- 
tanée, etc. D'un autre côté, l'auteur n'a point dédaigné de s'occuper des 
petits détails pratiques qui peuvent intéresser certaines classes de lec- 
teurs : il donne des conseils sur l'éducation des fleurs d'ornement, il en- 
seigne la manière d'éplucher les figues de Barbarie et celle de préparer 
les fraises au jus d'orange, — utile dulcl. Plus de seize cents figures 
insérées dans le texte contribuent à l'utilité de ce livre, qui se recom- 
mande par sa disposition éminemment commode. 

L'Histoire des plantes, par M. H. Bâillon, est un ouvrage de longue 
haleine; il comprendra sept volumes, dont le prenaier seulement a paru. 
M. Bâillon s'est proposé de décrire successivement toutes les familles 
végétales connues, en les partageant en séries ou tribus. Chaque série 
débute par l'étude approfondie d'un type principal, ce qui permet d'évi- 
ter des répétitions oiseuses dans la caractéristique des autres genres de 
la même série. Après la description des séries vient l'histoire sommaire 
de la famille entière, l'indication de ses affinités, de sa distribution 
géographique, des propriétés économiques ou médicinales des plantes 
qu'elle renferme. On voit combien est vaste le programme que s'est 
tracé l'auteur; heureusement qu'il est de taille à le remplir. 

M. le docteur Cordier a choisi un sujet plus restreint. Dans un ouvrage 
accompagné de splendides chromolithographies, il a présenté l'histoire 
complète des champignons de la France. Après les généralités indispen- 
sables sur l'organisation et sur le mode de reproduction de ces iinpor- 
tans cryptogames, il indique les moyens de distinguer les espèces vé- 
néneuses des espèces couiestibles, de tirer parti des dernières et de se 
garantir des terribles effets des premières. M. Cordier donne des instruc- 



REVUE. CHRONIQUE. 269 

lions très variées pour la préparation culinaire des champignons , et il 
est à remarquer qu'il comprend dans cette division du règne végétal la 
truffe, que certains auteurs considèrent encore comme une excroissance 
de la nature des noix de galle. Ces détails appétissans sont malheureu- 
sement suivis de détails non moins circonstanciés sur les empoisonne- 
mens causés par les champignons vénéneux, et cela jette un froid. Il 
paraît cependant qu'il n'est pas impossible d'enlever aux espèces mal- 
faisantes leur principe toxique par un traitement approprié. Les paysans 
de l'Ukraine mangent impunément la fausse oronge et d'autres espèces 
pour le moins suspectes, après les avoir conservées pendant un certain 
temps dans le sel. Un autre moyen assez sûr de prévenir les mauvais 
effets des champignons c'est la macération dans l'eau avec addition de 
«el et de vinaigre. Les expériences tentées par Frédéric Gérard ont dé- 
montré que trois ou quatre heures d'immersion peuvent suihre pour 
rendre comestibles des espèces très malfaisantes, à la condition toute- 
fois qu'après les avoir retirées de l'eau acidulée on les fasse blanchir 
dans de l'eau bouillante, que l'on jettera comme la première. On les 
lave ensuite, on les essuie et on les prépare avec un assaisonnement 
convenable. Gérard et sa nombreuse famille n'ont pas craint de faire un 
usage fréquent de champignons vénéneux qui avaient été soumis à ce 
traitement. La valeur du procédé en question a été constatée par une 
commission du conseil de salubrité, à laquelle M. Cordier s'était joint 
et qui a goûté aux mets préparés par Gérard sans en éprouver le moindre 
effet fâcheux. Ces expériences n'ont d'ailleurs fait que confirmer ce qu'on 
savait depuis fort longtemps, car la purification des champignons vé- 
néneux par l'eau bouillante est mentionnée dans plus d'un ouvrage an- 
cien. Encore ne faut-il pas accepter ces résultats avec une confiance trop 
aveugle et croire que les expériences de ce genre soient exemptes de 
tout danger. On cite des exemples de personnes qui sont mortes après 
avoir mangé des agarics bulbeux ou des agarics panthères qui avaient 
été préparés avec des précautions minutieuses, macérés, bouillis, lavés 
à grande eau, essuyés, mais auxquels on n'avait pas appliqué ce dernier 
précepte recommandé par Ambroise Paré : « Ainsy accoustrez les faut 
jeter aux privez. » M. Cordier a pu constater lui-même que le blanchi- 
ment ne suffit pas pour détruire entièrement le principe actif de cer- 
tains agarics, et que les décoctions de noix de galle, de queues de poires 
et de cerises, d'écorce de poirier, etc., qui sont préconisées par les au- 
teurs anciens, ne garantissent pas non plus des effets toxiques des espèces 
réputées dangereuses. Dans ces circonstances, le plus sage sera sans 
doute d'éviter l'emploi des champignons suspects. Le poison de plusieurs 
espèces est assez énergique pour incommoder ceux qui en respirent les 
émanations; plus d'un botaniste a failli être suffoqué pour avoir laissé 
dans sa chambre à coucher quelques pieds de satyre ou de clathre treil- 
lage. Les renseignemens que l'ouvrage de M. Cordier renferme sur ces 



270 REVUE DES DEUX MONDES. 

végétaux si répandas et néanmoins si peu connus encore intéressent à 
un haut degré l'hygiène. Les botanistes y trouveront la description dé- 
taillée des principales espèces de France, avec la synonymie complète et 
l'indication des auteurs qui s'en sont occupés. Les belles planches qui 
représentent les types caractéristiques des divers genres, dessinées d'a- 
près nature, se recommandent par une exécution remarquable. 

Le Monde- des fleurs, par M. Henri Lecoq, professeur à la faculté des 
sciences de Clermont-Ferrand, est plutôt un album qu'un livre de science 
populaire. Le texte y est étouffé par les vignettes, gravures sur acier et 
images de toutes sorte qui coupent les phrases, si elles ne remplissent 
pas les pages. A peine l'auteur nous a-t-il appris qu'il s'incline devant la 
majesté de la nature, que l'éditeur s'empresse d'illustrer cette pensée par 
deux arbres placés au bord d'une rivière, avec des vaches autour et un 
clocher à l'horizon; suit-il seul la jolie route qui sépare Clermont d'Is- 
soire, absorbé par l'admiration des fleurs qui , éveillées par les rayons de 
l'aurore, se tournent déjà vers l'astre matinal, vite on nous représente 
un voyageur seul, chargé d'un lourd havresac et la pipe à la bouche. 
Cette profusion d'images plus ou moins parlantes n'était certes pas 
indispensable pour faire accepter un livre signé d'un nom aussi connu 
et aussi estimé que celui de M. Lecoq, qui est compté au nombre des 
naturalistes français les plus distingués. L'auteur divise son ouvrage 
en vingt-six tableaux, dont le dernier, qui traite de la toilette et de la 
coquetterie des végétaux , est dédié « aux fleurs qui parlent. » Il expose 
dans un langage poétique, peut-être même un peu trop poétique, les 
différentes phases de la vie des fleurs. Tout cela est très exact, mais ga- 
gnerait assurément à être présenté plus simplement. 

Le livre de M. Frédéric de Tschudi sur le Monde des Alpes jouissait 
depuis longtemps d'une juste célébrité en Allemagne; les faits nombreux 
et bien observés, les naïfs récits, les descriptions pittoresques qu'il ren- 
ferme l'avaient rendu populaire, ce dont témoignent huit éditions suc- 
cessives. M. 0. Bourrit l'a rendu accessible au public français par une 
traduction élégante et exacte. Le charme qui se dégage de la lecture de 
ce livre ne s'explique pas uniquement par la vivacité des récits, par 
l'originalité et le coloris des descriptions, il est dû aussi à l'attrait parti- 
culier qu'exerce, même à distance, ce monde mystérieux des montagnes, 
toujours isolé au milieu de la civilisation. La remuante population des 
villages ne s'avance guère avec ses troupeaux au-delà des premiers gra- 
dins; elle lutte sans cesse contre les forces écrasantes qui défendent 
l'accès des hauteurs fréquentées par les chamois. Des massifs immenses 
qui n'ont encore jamais été foulés par le pied de l'homme élèvent jus- 
qu'au ciel leurs pics silencieux entre lesquels se pressent les flots de 
glaciers inconnus. Plus d'une vallée se cache dans les anfractuosités des 
Alpes, à peine visitée par les chasseurs ou les chercheurs de plantes, 
moins connue peut-être que les îles de l'Océan ou les bords du Nil-Bleu. 



REVUE. — CHRONIQUE. 271 

C'est ce monde à part que M. de Tschudi a entrepris de nous présenter 
dans une série de tableaux qui sont peints avec les couleurs les plus 
vives et les plus fraîches. Il s'occupe plus particulièrement des animaux 
et des chasseurs qui les poursuivent. Un des chapitres les plus atta- 
chans est celui que l'auteur a consacré aux chamois. Les mœurs de ces 
gracieux animaux, leurs ruses et leur prodigieuse agihté, qui mettent 
sans cesse à l'épreuve la patience et le courage des chasseurs émérites, 
fournissent le sujet d'une foule de récits émouvans. Voici un chasseur 
de rOberiand bernois qui, entraîré sur une corniche d'ardoise pourrie 
à peine large d'un pied, ne peut plus avancer que couché sur le ventre 
et en déblayant devant lui la pierre délitée. Pendant qu'il rampe ainsi 
au bord d'un abîme, il voit une ombre qui passe et repasse contre le 
rocher : c'est un aigle qui guette l'instant favorable pour le pousger 
dans le précipice. Cet homme, qui ne tient plus à la vie que par un fil, 
songe alors au moyen de se défendre contre son agresseur; en un quart 
d'heure il parvient à se retourner sur le dos, il peut armer sa carabine, 
et il continue d'avancer avec la tête et les pieds. L'aigle, tenu en res- 
pect, finit par s'éloigner, et le chasseur, après un travail de trois heures, 
les habits et les bras déchirés, touche enfm'au terme de ses angoisses 
et peut sauter sur un rocher solide. Voici un autre montagnard qui, 
tombé dans une crevasse profonde, s'engage dans un couloir creusé par 
les eaux et finit par déboucher au pied du glacier, qui a rendu sa vic- 
time. Voici Colani, le plus rude et le plus ténébreux des chasseurs, qui 
passe pour avoir tué une trentaine d'hommes; il a pris pour lui le dis- 
trict des montar-nes de la Bernina, il y tient en réserve de nombreux 
troupeaux de chamois à moitié apprivoisés, et il ne souffre pas qu'un 
chasseur étranger se permette de fouler son domaine; malheur à celui 
qu'il rencontrera dans un sentier défendu! Lorsqu'on s'adresse à lui, il 
promène ses hôtes de manière à leur ôter l'envie de revenir. Le natu- 
raliste Lentz a raconté comment, piqué par la curiosité, il est, un beau 
jour, allé avec un de ses amis faire une visite au farouche montagnard, 
auquel il offrit une somme assez rondelette pour qu'il l'emmenât dans 
une de ses chasses. Colani accepta et conduisit ses visiteurs dans les 
endroits d'où l'on apercevait ses troupeaux, mais il ne leur permit pas 
de tirer; la rencontre d'un chasseur étranger amena une scène qui 
faillit tourner au tragique, et Lentz s'aperçut bientôt que son guide 
n'eût pas été fâché de le voir disparaître dans quelque précipice; il se 
hâta de renoncer aux délices de celte société. Une foule de récits de ce 
genre, pris sur le vif, donnent au livre de M. de Tschudi un attrait par- 
ticulier et font qu'on ne se lasse pas de le lire. 

La merveilleuse fécondité des roches sous-marines a fourni le sujet 
d'un autre livre, que M. C. Millet vient de publier et qui est intitulé : 
La Culture de l'eau. M. Millet nous raconte en détail les procédés de se- 
maine et de récolte par lesquels l'industrie parvient à augmenter le ren- 



272 REVUE DES DEUX MONDES. 

dément de ses domaines aquatiques; il explique la culture méthodique 
des poissons, écrevisses, homards, moules, huîtres, éponges, et il montre 
combien il reste à faire après ce qui a été déjà fait. Ce que nous avons 
trouvé de plus particulièrement intéressant dans ce volume écrit par un 
homme instruit et compétent, ce sont les révélations qu'il nous fait sur 
l'échec des essais d'ostréiculture annoncés avec tant de bruit et tant 
d'assurance par M. Coste. Dans la baie de Saint-Brieuc, sur le littoral 
de la Méditerranée, dans Tîle de Ré et même dans le bassin d'Ârcachon, 
les résultats ont été presque nuls, le naissain périt, les propriétaires 
cherchent à se défaire de leurs concessions ou à les convertir en pêche- 
ries h varech. Dans l'île de Ré notamment, l'enthousiasme provoqué par 
les promesses de la science a engagé une foule d'habitans à négliger des 
ressources plus sûres, ils ont dépensé leur tem.ps et leurs économies en 
pure perte, et l'échec qu'ils ont éprouvé a compromis l'avenir de l'os- 
tréiculture dans cette région. La culture artificielle des huîtres peut ce- 
pendant fournir de beaux produits lorsqu'elle est basée sur les saines 
données de la pratique au lieu d'être guidée par les vues chimériques 
des théoriciens purs. 

M. A. Brehm, le savant directeur du jardin zoologique de Berlin, con- 
tinue la publication de la Vie des animaux illustrée, et, à en juger par 
les volumes qui ont déjà paru, cet ouvrage mérite d'être recommandé 
comme le plus instructif des traités populaires d'histoire naturelle. On y 
trouvera notamment des renseignemens d'un très grand intérêt sur les 
chevaux de race et sur les chiens domestiques. M. Brehm entre dans 
beaucoup de détails sur les symptômes de la rage et s'efforce de détruire 
le funeste préjugé qui veut que les chiens enragés soient toujours hy- 
drophobes. 

M. Rambosson a consacré, cette année, un volume fort intéressant 
aux Pierres précieuses. Quelques-unes des pierres les plus célèbres qui 
figurent dans les trésors des souverains ont leur histoire plus ou moins 
romanesque, que M. Rambosson a soin de raconter. Pour varier son su- 
jet, il en a élargi le cadre de manière à y faire entrer les mines d'or, 
les pêcheries de perles, la récolte de l'ambre, une histoire succincte des 
principaux ornemens et les premières notions de l'héraldique. On y 
trouve donc réuni tout ce qui a trait aux choses brillantes sur lesquelles 
se concentrent les désirs de la majorité des hommes. 

Pour nous résumer, cette année encore des écrivains de talent nous 
ont donné des livres qui, pour être plus abordables que les traités pro- 
prement dits, n'en sont pas moins dignes d'être pris pour guides par 
ceux qui voudront se familiariser avec les conquêtes des sciences. Le 
succès croissant de ces sortes d'ouvrages est assurément un des plus 
heureux signes du temps. r. radau. 

C. BULOZ. 



LA 



PRUSSE ET L'ALLEMAGNE 



III. 



LES MYSTÈRES DE LA CONFEDERATION DU NORD 
ET DE LA CONSTITUTION FÉDÉRALE. ^ 



L 

Il y a des gens dont la fantaisie est d'être contens; il en est d'au- 
tres qui ne sont pas contens, mais qui font de nécessité vertu : ils 
tiennent par dignité à n'avoir pas l'air fâché, ils pratiquent philoso- 
phiquement ce grand principe, que, lorsqu'on n'a pas ce qu'on 
aime, il faut tâcher d'aimer ce qu'on a. Grande Saxe et petites Saxes, 
Bruns-wick, Oldenbourg, les deux Mecklembourgs , les deux Reuss, 
les deux Lippes, grands-duchés, duchés, principautés et villes li- 
bres, dans tous ces petits états souverains qui ont l'honneur de 
composer avec la Prusse, depuis 1867, la confédération allemande 
du nord, on trouve , sans trop les chercher, des gens qui sont con- 
tens et d'autres qui tiennent à s'en donner l'air. 

Ces heureux et ces philosophes entrent souvent en conversation 
avec leurs frères et voisins de l'autre côté du Mein, et ces échanges 
de propos rappellent l'entretien classique que jadis eurent ensemble 
certain dogue et certain loup de La Fontaine. « Hommes de peu de 
foi, de quoi vous sert de bouder? disent aux Souabes et aux Ba- 

(1) Voyez la fievue du 15 novembre et du 15 décembre 1869. 

TOME LXXXV. — 15 JANVIER 1870. 18 



274 REVUE DES DEUX MONDES. 

varois ces intrépides optimistes du nord. Ferez-vous éternellement 
bande à part? Venez à nous; c'est le dieu de la nouvelle Allemagne 
qui vous y convie, dieu tutélaire et libéral qui nous comble de ses 
dons. Il nous tarde de partager avec vous nos félicités. N'est-ce 
donc rien que de faire partie d'un grand empire que la France con- 
temple d'un œil jaloux et qui désormais, si vous vous y prêtez, fera 
partout la pluie et le beau temps? Est-ce peu de chose que d'avoir 
une grande patrie, une grande armée, une grande marine, un grand 
budget et surtout un grand chancelier dont tout l'univers s'occupe, 
dont l'Europe envoie prendre chaque matin les nouvelles? Ce chan- 
celier est à nous tous, à Schwarzbourg-Rudolstadt aussi bien qu'à 
Schwarzbourg-Sondershausen; sa gloire est un bien commun. Nous 
voilà devenus des personnages, des puissances; l'étranger en crève de 
dépit. Et si vous saviez comme on vit à son aise chez nous! Nous ne 
faisons tous qu'une famille; nous cousinons avec Berlin; plus de 
barrières ni de barricades. Grâce à l'indigénat commun, à l'absolue 
liberté d'établissement que nous avons proclamée, nous allons les 
uns chez les autres sans difficultés, sans façons, et jusque dans l'ex- 
trême Orient nos consuls, qui sont devenus de grands consuls, pro- 
tègent au nom de la Prusse et de Sadowa les intérêts du plus petit 
Lippois d'entre nous. Quels encouragemens, quelles facilités pour 
notre industrie, pour notre commerce! Quel présent, quel avenir! » 
Il existe deux sortes de confédérations, celles qui sont réellement 
des confédérations et celles qui sont purement nominales. On peut 
affirmer, sans trop s'avancer, que la confédération de l'Allemagne 
du nord appartient à la seconde espèce. Gomment en serait- il 
autrement? Toute confédération digne de ce nom suppose entre 
les états dont elle est formée un certain équilibre de forces qui 
sauvegarde l'égalité des droits. Une agrégation politique com- 
posée d'une, puissance de premier ordre et de très petites puis- 
sances est nécessairement une société léonine, dans laquelle il y 
a un maître et des vassaux. Le Nordbund comprend vingt-deux 
états et 30 millions d'âmes. Si la Prusse ne s'était agrandie, son 
apport social eût été de 20 millions d'âmes sur 30. Grâce à l'an- 
nexion préalable du Hanovre, de la Hesse-Électorale, de Nassau, 
de Francfort, du Slesvig-Holstein, plus de 2û millions de Prus- 
siens se trouvent en présence de moins de 6 millions d'Allemands 
du nord non prussiens. On ne saurait avoir trop de prudence. Gou- 
verner ne suffit pas, il importe que le gouvernement soit facile. Par 
ses annexions, la Prusse se mettait en quelque sorte hors de pair. 
Saxons de l'Elbe et de la Thuringe, Brunswickois et les autres, elle 
avait tout ce monde à sa discrétion; elle les tenait tous dans sa 
main, matière ductile et malléable qu'elle allait façonner à son gré; 



LA PRUSSE ET l' ALLEMAGNE. 275 

elle pouvait se promettre qu'avant peu ses confédérés ne seraient 
plus que des annexés du second degré, ou, si l'on aime mieux, des 
Prussiens de seconde classe. 

La constitution du Nordbund a trouvé parmi les publicistes alle- 
mands defervens et pieux admirateurs. L'un d'eux l'a proclamée un 
chef-d'œuvre accompli, l'effort suprême du génie politique. Il ajoute 
qu'on en chercherait vainement le modèle dans l'histoire antique et 
moderne, que la ligue achéenne n'en approche point, que ni la 
Suisse ni les États-Unis n'offrent rien qui lui ressemble. Il a raison, 
cent fois raison. Il pourrait dire aussi que le grand inventeur qui a 
fabriqué cette é'oniiante machine savait bien ce qu'il faisait, qu'il 
avait son but et qu'il ne l'a point manqué. Jamais œuvre ne fut plus 
personnelle, ne porta plus distinctement l'empreinte d'un homme, 
la marque et le poinçon de l'ouvrier. Il est probable que le roi Guil- 
laume eut peu de part dans cette création. Il avait dit à INikolsbourg 
son mot, le mot décisif. Il avait obtenu une bonne portion de ce 
qu'il demandait. Du moment qu'on ne pouvait tout avoir, qu'il fal- 
lait se résigner à ne posséder certaines provinces qu'à moitié, se 
contenter de l'usufruit en laissant à d'autres la propriété nue, — sur 
tous les arrangemens à prendre, le roi s'en rapportait à son mi- 
nistre. Il était assuré qu'on le servirait à son goût, que la confédé- 
ration du nord aurait un chef, que ce chef serait le généralissime 
de toutes les forces de terre et de mer, qu'annexés et alliés, tout le 
monde ferait l'exercice à la prussienne, que désormais le contingent 
annuel pourrait être porté de 60,000 hommes à 100,000 , et que 
Vinstrument, déjà excellent, deviendrait plus excellent encore. C'é- 
tait l'essentiel. Quant au reste, il donna carte blanche à son mi- 
nistre, lequel a tout fait pour le mieux, sans toutefois s'oublier. — 
« Qu'est-ce que la confédération allemande du nord? disait un 
Allemand. Une institution créée par un homme et pour un homme. » 
Grande parole, qui mérite d'être expliquée et approfondie. 

Après Sadowa, dira-t-on peut-être, le vainqueur ne pouvait-il dis- 
poser du nord de l'Allemagne comme il l'entendait? Qui l'obligeait 
à garder des ménagemens, à laisser aux petits états un semblant 
d'autonomie? Puisqu'on jetait le masque et qu'avouant franchement 
ses convoitises, on sacrifiait l'Allemagne au désir de s'agrandir, pour- 
quoi ruser et s'imposer les ennuis d'une inutile comédie dont per- 
sonne n'était dupe? Pourquoi ne pas proclamer tout haut le droit de 
l'épée, et , pour citer encore La Fontaine, ce grand docteur en poli- 
tique, pourquoi ne pas dire comme le lion de la fable : « Nous pre- 
nons le Hanovre en qualité de sire et par la raison que nous nous 
appelons lion; les petites Saxes nous doivent échoir par le droit du 
plus fort; comme les plus vaillans, nous prétendons à Brunswick; si 



276 REVUE DES DEUX MONDES. 

quelqu'un de vous touchait au reste, nous l'étranglerions tout d'a- 
bord. » Hélas! on a beau s'appeler lion et bien porter sa crinière, 
on ne peut se passer toutes ses fantaisies. Le vainqueur, sous peine 
4e se mettre sur les bras une méchante affaire avec la France, avait 
dû respecter la Saxe royale. Ce beau royaume de 2,500,000 habi- 
tans, l'un de ces morceaux friands qui mettent en appétit, on s'était 
vu contraint de le restituer à son propriétaire légitime; mais on 
n'entendait à aucun prix s'en dessaisir tout à fait. Pour l'avoir sous 
la main, il importait de l'incorporer dans une confédération du 
nord, et comme on ne traite pas un roi de Saxe avec le même sans- 
gêne qu'un prince de Reuss ou de AValdeck, comme il y faut quelque 
cérémonie, il était nécessaire que cette confédération eût à peu près 
l'air d'une confédération. Partant il fallait y mettre des formes, sau- 
ver les apparences, étudier l'art d'écrouer les gens avec civilité, 
écarter avec grand soin tout ce qui pouvait éveiller des idées fu- 
nestes. Beaucoup de badigeon partout, point de geôlier à la porte, 
surtout point de grilles aux fenêtres ! Quand on sait s'y prendre, il 
est aisé de donner à une prison un faux air de palais; l'essentiel est 
qu'une fois dedans, personne n'en puisse plus sortir. 

Il est bon de se rappeler aussi que, parmi les petits états du nord, 
plusieurs s'étaient rangés avant ou pendant la guerre du côté de la 
Prusse, les uns de bonne grâce, les autres à contre-cœur. Nombre 
de ces nationaux-libéraux, qui en matière de conquêtes sont plus 
royalistes que le roi, estimaient et déclaraient qu'on ne devait rien 
à ces petits états, que la reconnaissance n'est pas une vertu royale, 
qu'au surplus les questions de droit sont infiniment embrouillées, 
que, lorsqu'on a l'honneur d'être un grand pays, on doit faire de la 
grande politique, et que la grande politique ne s'arrête pas cà des 
misères, qu'elle a les bras longs et la conscience large comme la 
manche d'un cordelier. La galerie crut plus d'une fois dans ces dis- 
cussions reconnaître la voix d'un personnage de la comédie popu- 
laire : « Les Saxes sont-elles à nous? — Elles doivent être à nous. » 
Tout le monde demeurait d'accord qu'en croquant ces principau- 
tés, la Prusse leur ferait beaucoup d'honneur. Je ne sais plus quel 
homme d'état prétendait que dans la politique étrangère le gouver- 
nement le moins scrupuleux l'est toujours plus que l'opposition la 
plus honnête. C'est que tout gouvernement est obligé de prendre 
quelque souci de son crédit et de sa parole; cette valeur doit avoir 
cours sur le grand marché européen : il ne peut la laisser déprécier 
et avilir. Avant la guerre, le cabinet de Berlin avait garanti l'inté- 
grité de leur territoire à tous les souverains allemands qui épouse- 
raient sa cause ou qui du moins observeraient une stricte neutralité; 
après la victoire, il n'hésita point à remplir ses engagemens. « Il 



LA PRUSSE ET l' ALLEMAGNE. 277 

n'est pas un Hohenzollern, s'écria un jour dans le Reichstag M. de 
Bismarck, qui soit capable de toucher un seul cheveu à l'un de ses 
alliés. » Les annexions consommées, on respecta pieusement les che- 
veux de tous les petits princes du nord; on se contenta de leur en- 
lever les plus beaux fleurons de leur couronne. Depuis lors, cette 
couronne est devenue si légère qu'ils sont obligés de la retenir à 
deux mains sur leur tète : le moindre coup de vent pourrait l'em- 
porter. 

Il arriva même que, les innocens plaidant pour les coupables, on 
fit grâce à un ou deux petits princes dont les dispositions avaient 
été hostiles ou douteuses et qu'on aurait eu le droit de frapper. On 
ne pouvait garder la grande Saxe; à quoi bon séquestrer Saxe-Mei- 
ningen ou Reuss branche aînée? Il valait mieux s'en servir pour 
meubler la maison, pour laiie nombre dans la confédération du 
nord, car il importait qu'elle fît honnête figure devant l'Europe. 
Vingt-deux états, vingt-deux confédérés! Aussi bien, — n'oublions 
point ceci, — cette confédération n'était qu'un commencement; on 
espérait y englober un jour l'Allemagne tout entière. On croyait 
alors le Mein plus guéable qu'il ne l'est. « Qu'est-ce que la frontière 
du Mein? s'écriait aux applaudissemens du Beichstctg un des chefs 
du parti national-libéral, M. Miquél. Une station où l'on fait halte 
pour prendre du charbon avec de l'eau et souffler un instant avant 
de poursuivre son chemin. » Si, par impossible, on avait réussi à 
^s'annexer tout le nord, il n'y aurait plus eu dès ce jour de ques- 
tion allemande, et l'on tenait beaucoup à ce qu'il y eût une question 
allemande. Renoncer au sud, à ces beaux pays où croît la vigne, 
peu de Prussiens s'y résigneraient. Mieux valait ne se point presser, 
s'astreindre à de sages tempéramens; quand il s'agit d'une capture 
telle que l'Allemagne, on peut attendre quelques années. Ces Alle- 
mands du sud sont des têtes dures, contre lesquelles se brisent tous 
les raisonnemens ; on a beau leur démontrer pertinemment que le 
plus grand bonheur pour un Allemand est de devenir un Prussien, 
que c'est là sa vraie cause finale, ils s'obstinent à n'en rien croire; 
il leur faut une Allemagne fédéralive. La sagesse conseillait de s'ac- 
commoder à leurs goûts, d'entrer dans leur fantaisie, de créer au 
nord du Mein un modèle de confédération, en leur déclarant qu'il 
ne tenait'qu'à eux d'y entrer, que la porte restait ouverte, qu'on les 
attendait. 

C'est le propre des grands esprits d'accomplir par des moyens 
simples des desseins vastes et compliqués; ils savent, comme on dit 
vulgairement, tirer d'un sac deux moutures. La confédération du 
nord n'était pas seulement un habile expédient, commandé par les 
circonstances, et qui devait acheminer la Prusse à l'empire de l'Ai- 



278 REVUE DES DEUX MONDES. 

lemagne. Dans les vues de l'inventeur, elle devait avoir un autre ré- 
sultat d'égale importance : il se proposait de s'en servir pour rendre 
ses Prussiens plus gouvernables. En 1866, on sortait d'un long con- 
flit constitutionnel. Des années durant, la chambre des députés 
avait repoussé la réforme militaire, refusé les fonds qu'on lui de- 
mandait. On l'avait laissé dire, on avait trouvé de l'argent, on avait 
agi, et à ses plaintes, à ses protestations, à ses entêtemens, on ve- 
nait de répondre par un coup de tonnerre. La réponse avait été 
jugée bonne, elle avait fermé la bouche à tous les plaignans ; mais 
de telles répliques sont coûteuses, on n'y peut recourir tous les 
jours. Le conflit pouvait renaître; cette institution a ses racines, 
nous l'avons vu, dans l'état social de la Prusse et dans la charte 
dont elle jouit par la faveur de ses princes. Ce n'est pas que cette 
charte, nous l'avons aussi remarqué, soit bien gênante pour le 
pouvoir; mais elle donne lieu à de perpétuels litiges. Il est arrivé 
naguère qu'un député, ayant interpellé un ministre pour savoir de 
bonne part quelles mesures avait prises le gouvernement en consé- 
quence d'un vote récent de la chambre, en reçut cette réponse : 
« Je n'ai jamais entendu parler de ce vote. » Étonnement, rumeurs, 
stupéfaction. On s'empresse de mettre sous les yeux du ministre le 
compte-rendu sténographié de la séance, sur quoi, un de ces dé- 
putés qui ne comprennent rien à l'esprit des institutions s'écrie qu'il 
est hautement regrettable que le gouvernement ne sache pas même 
ce qui a été décidé par la chambre. Un autre, plus raisonnable, pro- 
pose d'ajourner la discussion jusqu'à ce que le ministère ait eu le 
temps de s'informer. Quelques mois auparavant, le ministre de la 
justice s'était fondé sur l'article 62 de la constitution, qui porte que 
le pouvoir législatif s'exerce collectivement par le roi et les deux 
chambres, pour conclure que lorsque les deux chambres ne pou- 
vaient s'entendre, le gouvernement était libre de faire ce qui lui 
plaisait. L'honorable M. Simson lui répliqua que, si la charte prus- 
sienne soumet la confection des lois h l'accord du roi et des deux 
chambres, elle n'ajoute pas : ou à la conviction du roi que les deux 
chambres se trompent. — L'étrange théorie qui vient de nous être 
exposée, poursuivit-il, on l'appliquera demain peut-être à toutes les 
questions de finance ou de budget; c'est un abîme où ira s'engloutir 
toute la constitution. 

De telles discussions sont désagréables. Bien qu'on n'y attache 
qu'une médiocre importance, le pays les entend et fait ses ré- 
flexions. Pour un gouvernement qui tient à faire vite, qui a le goût 
des mesures expéditives, ce qu'on appelle en Prusse « l'accord des 
trois facteurs législatifs » est un grand et fâcheux empêchement. Gom- 
ment remédier à ce mal ? Changer la constitution ? Toute modifica- 



LA PRUSSE ET l' ALLEMAGNE. 279 

tion constitutionnelle doit être acceptée par les deux chambres à la 
majorité absolue des voix. Les événemens de 1866 offraient au gou- 
vernement prussien une admirable occasion de se tirer d'affaire, de 
se délivrer tout au moins d'une partie de ses embarras, des inces- 
santes contestations des trois fadeurs. La Prusse dorénavant n'était 
plus livrée à elle-même; elle allait devenir le centre d'une confé- 
dération du nord qu'il s'agissait de constituer; terrain tout neuf, sur- 
face plane, unie, où l'on pouvait bâtir à sa guise. Au lieu de modi- 
fier la constitution prussienne, on en ferait une autre à côté, qu'on 
se rendrait aussi commode, aussi agréable que possible, et on aurait 
soin d'écrire au frontispice de ce nouveau bâtiment que, dans tout ce 
qui relève de la compétence de la confédération du nord, les lois fé- 
dérales ont le pas sur les lois particulières des états. Désormais on 
pourrait accomplir fédéralement en Prusse beaucoup de choses que 
la constitution prussienne avait rendues jusqu'alors impraticables 
ou difficiles. 

Il semble qu'avant d'en arriver là, M. de Bismarck dut éprouver 
quelque hésitation, car enfin, parmi ces trois facteurs que la charte 
prussienne admet au partage du pouvoir législatif, se trouve la 
chambre haute, la chambre des seigneurs, palladium de la royauté, 
rempart assuré contre les innovations dangereuses, contre les pré- 
tentions outrecuidantes de la chambre bourgeoise, élective et libé- 
rale. Sacrifier la chambre des seigneurs! M. de Bismarck put-il s'y 
résoudre sans frémir? Ce serait le mal connaître que d'en douter. 
Assurément il a commencé par être un chevalier de la croix, il a fait 
ses premières armes dans le parti féodal, il eu fut longtemps le 
porte-bannière. Tous les grands hommes ont leurs années de can- 
deur; mais le naïf qui est en eux s'use vite, et ils sont impitoyables 
dans la revanche qu'ils prennent de leurs crédulités. M. de Bis- 
marck, qui depuis longtemps n'est plus un Éliacin, a raconté un 
jour au Reichstag l'histoire de ses changemens et de ses expériences, 
comme quoi il avait porté en 1850 au parlement d'Erfurt les seuti- 
mens de pieux conseiTatisme qu'il avait sucés dans la maison pa- 
ternelle avec le lait de sa nourrice, et qu'avait avivés en lui la 
tourmente révolutionnaire de 18/i8; mais, à peine entré dans les af- 
faires, il avait appris à connaître la politique pratique, qui est la 
grande politique, et il s'était bientôt convaincu que « le monde vu 
des coulisses est tout autre que vu du parterre, et que beaucoup de 
prétendues grandeurs, avec lesquelles on l'avait accoutumé à comp- 
ter, n'étaient que néant. — Je ne suis pas de ces hommes, ajouta- 
t-il, qui n'apprennent rien des années et de l'expérience. » 

Bien qu'il n'ait jamais rompu avec ses anciennes amitiés, qu'il 
sache au besoin les regagner et endormir leurs mécontentemens par 



289 TIEVUE DES DEUX MONDES. 

d'aimables attentions, par d'alléchantes promesses, M. de Bismarck 
les a souvent consternées par les infidélités de sa mémoire, par les 
ingratitudes de son génie. Le chevalier de la croix est devenu à de 
certains momens l'épouvante et le désespoir de son parti. Il a de 
superbes indifférences, qui font bon marché de ce qui tient le plus 
au cœur d'un junker-, il y a en lui un douteur qui raille les reliques 
et les dogmes, un utilitaire à qui tous les moyens sont bons pour 
atteindre son but, un radical dont les irrévérences, dont les ima- 
ginations hardies, effarouchent les fervens adorateurs du passé. 
Dans ses jours de belle humeur, M. de Bismarck a des jeunesses, 
des gaîtés, des boutades, des sarcasmes, qui font frémir toutes les 
bonzeries de Berlin. Il joue sans façon avec les fétiches et les ma- 
gots, et, ce qui leur est plus désagréable encore, il les explique, les 
démontre. Quand il promène des mains téméraires sur l'arche 
sainte, et qu'aux éclats saccadés de sa voix et de son rire les autels 
tremblent, on se prend à frissonner. Aujourd'hui tous les dieux sont 
devenus si fragiles! Cet homme étonnant, si la chronique fait foi, 
n'a pas craint de déclarer un jour, en plein conseil des ministres, 
que l'union de l'église et de l'état était une source de graves em- 
barras pour un gouvernement, que c'est un héritage du passé qui 
a fait son temps, que la liberté absolue des cultes convient aux so- 
ciétés modernes, que l'Amérique a du bon, que l'Europe a beaucoup 
à lui prendre. Et un autre jour: « Que le portier de VOrphcuin, se 
serait-il écrié, vienne à moi avec une bonne idée, un bon expédient 
financier, je ne verrai aucun inconvénient à lui confier le porte- 
feuille des finances ! » 

Comme tous les grands esprits, M. de Bismarck a de secrètes in- 
telligences, de muettes communications avec son siècle ; il lui ap- 
partient par un côté, et les préjugés des tètes à perruque lui cau- 
sent de nerveuses impatiences. Il sait très bien dans quel temps il 
vit, il ne demande pas mieux que de faire certaines concessions à ' 
l'esprit moderne, à la révolution elle-même. Il a fort étonné le 
Beichfttag en l'assurant qu'il acceptait de grand cœur les droits de 
l'homme tels qu'ils ont été proclamés en France en 1791. Il est 
vrai qu'il croit un peu moins aux droits des Prussiens; mais un peu 
de démocratie n'est point pour l'effrayer. S'il a fait son stage à 
Saint-Pétersbourg, il a étudié aussi à Paris; il s'y est convaincu 
que la démocratie est plus gouvernable qu'on ne croit, que le 
suffrage universel est un instrument dont on apprend très vite à 
jouer. Dès 1861, il regrettait que par pruderie conservatrice on 
n'accordât point à l'Allemagne un grand parlement électif qui au- 
rait pu opérer les réformes civiles et économiques désirées par la 
nation. Ce qu'il regrettait qu'on n'eût pas fait en 1861, il l'a réalisé 



LA PRUSSE ET LALLEMAGNE. 281 

en 1867. En ce qui concerne la liberté industrielle, la Prusse était de 
quatre-vingts ans en arrière de ses voisins de l'Occident; elle avait 
conservé tout un système d'entraves, de prohihibitions et de mo- 
nopoles, de très beaux restes de l'antique régime des maîtrises et 
des jurandes. On n'eût jamais obtenu du parti conservateur qu'il 
prêtât la main au sacrifice de ces gothiques traditions. M. de Bis- 
marck les a fait balayer par son jeune parlement fédéral derrière 
le dos de la chambre des seigneurs, et sans contredit c'est un pré- 
cieux service qu'il a rendu à la Prusse. 

M. de Bismarck est prêt à tout comprendre, à tout supporter, à 
tout aimer, hormis le libéralisme. S'il est de son siècle en écono- 
mie politique, s'il transige sur tel ou tel point avec la démocratie, 
il n'accordera jamais rien aux parlementaires. Un gouvernement 
éclairé, intelligent, qui exécuterait de lui-même toutes les réformes 
désirables sans avoir à s'imposer la fatigue de raisonner avec une 
assemblée, voilà son idéal. Malheureusement les assemblées exis- 
tent, et on ne les peut supprimer. Dans les cas incurables, un pal- 
liatif a bien son prix. M. de Bismarck a découvert que le plus sûr 
moyen d'affaiblir les parlemens, c'est de les multiplier; cela fait 
naître des conflits de compétence qu'un gouvernement habile peut 
exploiter. Lorsqu'il souhaitait à l'Allemagne un grand parlement 
électif, il avait fait cette observation fine^ que l'on pourrait s'en 
servir pour tenir en échec les parlemens particuliers des états. La 
création du Nordbimd lui a permis d'appliquer son principe. Le 
parlement prussien a dû se dépouiller d'une partie de ses attribu- 
tions au profit du parlement fédéral ; il ne concentre plus dans ses 
mains le vote de toutes les lois, du budget tout entier; son crédit, 
son importance, se sont amoindris. Ce qui est vrai en arithmétique 
n'est pas vrai en politique, deux moitiés de parlement ne valent 
pas un parlement. Ajoutez que la chambre prussienne avait aiTaire 
à la royauté, représentée par un ministère responsable; la chambre 
fédérale, qui désormais la supplée*dans une partie de ses devoirs et 
de ses droits, se trouve en présence d'un corps anonyme et irres- 
ponsable, d'une sorte de royauté sans roi, de ministère sans minis- 
tres ; quand on parle h ce corps, qu'on l'interroge, souvent il n'y a 
personne pour répondre, ce qui abrège singulièrement les conver- 
sations. Que d'utilités diverses a le Nordbiind! Outre les services 
que peut en attendre M. de Bismarck pour le règlement de la ques- 
tion allemande, il en a recueilli ce précieux avantage de médiatiser, 
non la Prusse, grand Dieu! mais la constitution prussienne. 

Décidément il n'a pas tort, ce publiciste qui porte aux nues la 
nouvelle charte, le nouvel engin politique inventé par le fertile 
génie de M. de Bismarck. Fabriquer quelque chose qui ressemblât 



282 REVUE DES DEUX MONDES. 

à une confédération et qui en différât beaucoup, quelque chose qui 
eût l'air d'une Allemagne en raccourci et qui ne fût qu'une Prusse 
agrandie, une constitution qui, vue de loin, eût je ne sais quel air 
libéral et démocratique, et, vue de près, fût tout le contraire, la 
besogne n'était pas mince ; elle exigeait une connaissance appro- 
fondie de la perspective linéaire et aérienne appliquée à la politique 
et de tous les secrets de l'optique de théâtre. Le publiciste dit vrai, 
on ne trouve rien à comparer à ce chef-d'œuvre ; ni les États-Unis, 
ni la Suisse n'offrent rien de pareil; la ligue achéenne en approche 
aussi peu que la Maison carrée d'une pyramide d'Egypte. 



IL 



Quelle que fût la confiance de M. de Bismarck dans le suffrage 
universel et bien qu'il se crût de force à jouer de cet instrument 
comme les grands maîtres de l'art, il n'entendait point laisser à une 
assemblée représentative le soin de donner une constitution au 
Nordbiind. — Les constituantes sont des assemblées dangereuses. 
Elles ont le champ libre et carte blanche; les espaces leur sont ou- 
verts; il peut leur venir des fantaisies, et, une fois en route, il est 
difficile de les enrayer.. Si l'on eût convoqué en 1866 un parlement 
constituant, qui sait quelles motions subversives en seraient sorties, 
à quoi se seraient attaquées ses ardentes témérités? Peut-être se 
fût-il souvenu du parlement révolutionnaire de Francfort et eût-il 
cssayé de recommencer ISAS. M. de Bismarck entendait faire lui- 
znême sa constitution, non toutefois sans en donner avis aux gou- 
^-ernemens confédérés, non sans daigner les interroger; i! lui en 
coûtait peu, il avait prévu leurs réponses, et ses répliques étaient 
prêtes. Le projet lestement bâclé, il se proposait de le soumettre à 
une assemblée nationale nommée par le suffrage universel en lui 
disant : « Dieu nous garde d'exagérer le mérite de notre constitu- 
tion; mais nous pouvons vous certifier qu'il est impossible d'y rien 
changer. SU ut est mit non su! Messieurs du suffrage universel, 
c'est à prendre ou à laisser. » Tel était le rôle que ?.l. de Bismarck 
destinait à ce qu'on appelle le Reichstag constituant de la confédé- 
ration du nord, et les choses se sont passées, il ne s'en faut guère, 
comme il l'avait prévu et décidé. 

Dès le 16 juin 1866, à l'ouverture de la campagne, la Prusse 
avait adressé des notes identiques à tous les petits états du nord de 
l'Allemagne, les deux Mecklembourgs, les quatre petites Saxes, Ol- 
denbourg, Brunswick, Anhalt, les deux Schvvarzbourgs, Waldeck, 
les deux Beuss, les deux Lippes, les trois villes hanséatiques. La 



LA PRUSSE ET l' ALLEMAGNE. 283 

Prusse les engageait tous à épouser sa querelle, et les invitait aussi 
à conclure avec elle un traité d'alliance permanente dont les clauses 
seraient arrêtées en commun avec un parlement national convocable 
dans le plus bref délai. Parmi ces états, les uns, comme Saxe-Co- 
bourg et Oldenbourg, s'étaient empressés de répondre à cet appel. 
On avait dû peser sur les autres de tout le poids de son ambition et 
de son bonheur. Le k août, il ne restait plus que deux principautés 
renitentes, lesquelles ne devaient pas tarder à se rendre, Saxe-Mei- 
ningen et Reuss branche aînée, qu'on fit occuper par deux compa- 
gnies prussiennes. A cette date, la Prusse adressait à tous ses fu- 
turs confédérés une dépêche circulaire qui renfermait la minute du 
traité proposé. Aux ternies de ce projet, les gouvernemens de l'Al- 
lemagne du nord devaient conclure avec Berlin pour un an une al- 
liance offensive et défensive et mettre leurs troupes sous le com- 
mandement du roi Guillaume. Ce traité provisoire devait être rendu 
définitif par une constitution fédérale qu'élaboreraient et débat- 
traient des plénipotentiaires de tous les intéressés réunis en confé- 
rence. Plus tard, par le traité qu'elle signa avec la Prusse le 21 oc- 
tobre, la Saxe royale accédait à cette alliance et s'engageait à entrer 
dans cette future confédération, où Hesse-Darmstadt était aussi 
comprise pour la partie de son territoire situé au nord du Mein. 

Le 15 décembre 18G6 se rassemblèrent pour la première fois à 
Berlin, sous la présidence de M. de Bismarck, les plénipotentiaires 
des vingt-deux gouvernemens. La plupart avaient un nuage au 
front, de sombres pressentimens dans le cœur. Ils ne savaient que 
trop ce qui les attendait, ce qu'on allait leur demander et ce qu'ils 
ne pourraient refuser. Le maître était là, qui les tenait courbés 
sous son indomptable regard, portant sur son visage, comme parle 
Saint-Simon, (( malgré le soin de se composer, un vif, une sorte 
d'étincelant » qui trahissait l'ivresse du triomphe et des vastes es- 
pérances. II semblait compter et recompter ces tètes qui lui étaient 
si chères. 

Au premier rang de ce mélancolique cortège se tenait la Saxe 
royale comme enfermée dans une fière solitude, se ressouvenant 
peut-être de son Frédéric le Sage, qui fut vicaire de l'empire, le 
patron de la réforme et l'âme de la ligue de Smalkalde. Tomber 
sous la coupe de la Prusse, lui prêter le serment d'hommage et 
d'allégeance, il en devait coûter à ce noble pays, grand par ses 
gloires comme par ses revers, dont les maîtres avaient longtemps 
effacé de leur éclat les électeurs de Brandebourg, et longtemps 
avaient paru destinés au sceptre de l'Allemagne du nord. A qui s'en 
prendront-ils de leurs abaissemens? A l'infidèle fortune, à leurs 
fautes, à la réforme trahie, aux deux Auguste, à ces mains insou- 



28/i REVUL DES DEUX MONDES. 

ciantes et folles qui ont gaspillé l'avenir, à la Pologne aussi qui les 
a enveloppés dans son malheur! Tant de fois partagé, rogné, taillé 
par d'impitoyables ciseaux, ce pays s'est amoindri sans déchoir. Il 
fait encore figure dans le monde par son industrie, par son com- 
merce, par l'intelligence et l'activité de ses habitans, les plus Alle- 
mands peut-être de tous les Allemands, par cette dignité mêlée de 
douceur à laquelle on reconnaît un peuple qui a de la race, par les 
splendeurs et le charme de sa capitale, cette Florence de l'Alle- 
magne. Il est des infortunes qu'il faut mettre à part et ne toucher 
que d'une main respectueuse. Ce qu'a souffert la maison royale de 
Saxe depuis Sadowa, le monde n'en saura rien par elle; il faut 
compter entre ses vertus le courage et la dignité du malheur. 

Derrière la Saxe albertine venaient les Saxes ernestines ou thu- 
ringiennes, petits duchés, petits territoires, mais dont la petitesse a 
ses grandeurs. Celle-ci tient à bien des trônes par ses alliances; 
l'autre a trop bien mérité des lettres pour que les lettres l'oublient 
jamais; le génie l'a consacrée, lui a mis au front une couronne 
d'impérissables souvenirs. Puis venait Oldenbourg, souche de rois 
et d'empereurs; Anhalt et Brunswick, qui se repentent peut-être 
d'avoir jadis trop bien servi la Prusse et trop fait pour son éléva- 
tion. Derrière eux se pressaient d'autres petits états qui n'ont point 
eu affaire avec la gloire. Ils n'avaient pas à trembler pour leur im- 
portance, mais ils devaient renoncer à leurs aises, à leur tranquille 
bonheur, car il y avait quelque bonheur dans ces parvulissimes et 
patriarcales principautés. On y vivait sans trop de soucis, au jour 
le jour. Les gouvernemens ne refusaient rien à leurs sujets, par la 
raison que leurs sujets ne leur demandaient rien. En 18/i8, quel- 
ques brandons , quelques étincelles égarées du grand foyer, avaient 
menacé d'incendier la bergerie, et la terre avait un peu tremblé 
sous ces petits trônes brodés de paillon; mais l'alerte avait été 
courte, et pour éteindre l'incendie on avait emprunté les pompes et 
les pompiers du voisin. Après cette émotion d'un instant, chacun 
avait repris le cours de ses petites affaires, se garant de son mieux 
de tous les événemens, d'où qu'ils pussent venir, attendu que les 
pays les plus heureux sont ceux où il ne se passe rien. Bien diffé- 
rentes étaient les trois villes libres, les glorieuses cités hanséatiques, 
Lubeck, Hambourg et Brème, dont les sénats et les destins se trou- 
vaient mêlés à tous ces duchés, à toutes ces principautés. Elles 
s'inquiétaient pour leurs traditions républicaines, pour cette longue 
habitude qu'elles avaient contractée de se gouverner elles-mêmes, 
pour ce bonheur, le plus cher de tous à qui l'a une fois connu et 
goûté, le sentiment d'être maître dans sa maison. Elles se deman- 
daient avec anxiété si on n'allait pas faire d'elles des demi-Franc- 



LA PRUSSE ET l' ALLEMAGNE. 285 

forts, et si en tondant les moutons on ne risque pas de les écor- 
cher, 

M. de Bismarck ne voulut pas que les condamnés pussent se 
faire illusion sur leur sort. A peine les eut-il comptés, il leur an- 
nonça qu'on avait des sacrifices à leur demander, qu'on allait prati- 
quer sur eux une opération qui sûrement ne serait point de leur 
goût, que la résignation est le meilleur adoucissement aux maux 
inévitables, qu'au surplus il s'engageait à les opérer d'une main 
légère. « 11 s'agit pour vous, leur dit-il à peu près, de devenir une 
grande nation. Or l'indépendance illimitée des petits états et des 
petites dynasties a été le fléau de l'Allemagne, la principale cause 
de sa faiblesse. Il va sans dire par conséquent que nous allons vous 
prier d'abdiquer une part de votre indépendance. Exécutez-vous 
galamment pour le plus grand bien de l'Allemagne. » Ce langage 
n'avait rien d'énigmatique pour les plénipotentiaires : ils savaient 
ce que parler veut dire et ce qu'on entend à Berlin par le plus 
grand bien de l'Allemagne. 

C'est une chose charmante que de devenir une grande nation; 
mais les frais d'établissement sont considérables. Voilà ce qui épou- 
vantait les petits gouvernemens. Qu'on leur enlevât les plus beaux 
fleurons de leur couronne, qu'on fît d'énormes accrocs à leurs droits 
de souveraineté, qu'on les transformât d'un coup de baguette en 
vassaux et en hommes-liges du roi de Prusse, si dure que leur pa- 
rût cette métamorphose, ils en prenaient encore leur parti. Ce qui 
leur causait les plus vives appréhensions, c'étaient les charges nou- 
velles qu'on prétendait leur imposer. Le système militaire prussien 
allait être étendu à toute la confédération; le service obligatoire 
universel, trois ans sous les drapeaux, quatre ans dans la réserve, 
Weimar et Rudolstadt comme Hambourg et Brème allaient être soumis 
à ce régime! C'était l'idée du roi Guillaume, lequel tient beaucoup à 
ses idées; il n'y avait sur cet article aucune concession à espérer de 
lui. Sombre perspective, avenir plein d'embarras et de dangers! 
comment se tirerait-on d'affaire? comment se procurer des fonds? 
On allait vider ses caisses, solder chaque année ses co'mptes par un 
déficit. Quelques-uns de ces états avaient des finances un peu dé- 
rangées; ils désespéraient de faire face à la situation. On s'épuisa en 
représentations, en très humbles remontrances; M. de Bismarck fut 
inflexible : ce qu'il exigeait était le minimum de ce qu'un roi de 
Prusse a le droit de requérir de ses confédérés, le minimum de ce 
que réclamait le bien de l'Allemagne. 

En revanche, sur d'autres points, il était infiniment plus coulant 
et se montrait bon prince. Parmi les gouvernemens confédérés, il en 
était un dont on n'avait guère à se plaindre. C'était Mecklembourg, 



286 REVUE DES DEUX MONDES. 

pays singulier, riche en lacs et en chevaux, gouverné par la plus 
ancienne maison de l'Europe, laquelle se pique de remonter à Gensé- 
ric, roi des Vandales, — petite Chine en miniature, protf^gée contre 
les tempêtes par une invisible, mais impénétrable muraille, pays oîi 
fleurit je ne sais quel absolutisme féodal et consistorial dont le so- 
lide tempérament défie les autans, les années et les révolutions. 
Dans ce monde, tout est comparatif. On sait que les Lapons atteints 
de la poitrine s'en vont, par ordonnance du médecin, passer les hi- 
vers à Saint-Pétersbourg. Ce que demandent les libéraux mecklem- 
bourgeois les plus avancés, c'est la liberté comme à Berlin. Mec- 
klembourg-Schwerin et Mecklembourg-Strelitz eussent été les plus 
malheureux des Vandales, si en leur qualité de membres de la con- 
fédération du nord ils avaient dû faire à leurs paysans quelques 
concessions libérales. — M. de Bismarck n'imposa rien de pareil aux 
descendans de Genséric. Il immola généreusement à leurs scrupules 
grand-ducaux et à la constitution mecklembourgeoise de 1755 la 
tendresse qu'il a toujours portée aux droits de l'homme et à la 
constitution française de 1791. Il poussa même la délicatesse jus- 
qu'à bannir de la charte fédérale toutes ces garanties qui sont con- 
tenues dans le titre II de la charte prussienne, et qui assurent aux 
sujets du roi Guillaume la liberté de conscience, l'inviolabilité du 
domicile, le droit de penser, d'écrire et d'imprimer. Sans doute 
ce sacrifice lui coûta. Il faut savoir faire quelque chose pour ses 
alliés. 

Si l'humeur accommodante de M. de Bismarck à l'endroit des ga- 
ranties constitutionnelles faisait le compte du Mecklembourg, cela 
n'importait guère d'ailleurs à la plupart des autres états, qui n'avaient 
rien non plus à objecter à une confédération très libérale, pourvu 
qu'elle fût vraiment fédérative, aussi économique que possible, aussi 
peu militaire que le comportaient les exigences de la situation. On 
dissertait, on discutait, on se débattait. M. de Bismarck, tout épe- 
ronné, tout botté, dut s'échauffer plus d'une fois et monter sur ses 
grands chevaux pour avoir raison de ces argumentateurs plaintifs ou 
revêches. Les feuilles officieuses mettaient le public dans la confidence 
de ses hautains mécontentemens. Après tout, n'était-ce pas trop de 
condescendance de raisonner avec des principicules et des sénats 
qu'on tenait sous son talon? Il suffisait d'ordonner. Les plénipoten- 
tiaires le savaient bien. Ils ne se cabraient point, ils acceptaient le 
licou, ils demandaient seulement qu'on le rallongeât un peu : on al- 
lait les étrangler, et ne faut-il pas que chacun vive? M. de Bismarck 
aurait pu leur répondre qu'il n'en voyait pas la nécessité. Plusieurs 
séances, dit- on, furent vraiment orageuses. Le 23 décembre, la 
conférence se prorogea sans qu'aucune décision eût été prise et 



LA PRUSSE ET l'aLLExMAGNE. 287 

qu'on eût pu s'accorder sur rien. Elle se réunit de nouveau le li jan- 
vier 1867. 

Une vieille chronique rapporte que je ne sais quel shah de Perse, 
dans je ne sais quel siècle, ayant fait une guerre victorieuse, s'an- 
nexa quelques tribus des Beloutchis, et résolut d'incorporer les 
autres dans une confédération dont il serait le généralissime et le 
président. Par son ordre, les Beloutchis envoyèrent des députés à 
Téhéran pour dresser le contrat. On eut peine à s'entendre. La pi- 
lule parut amère à ces petites gens, le grand-vizir qui traitait avec 
eux ne cherchait point à la dorer; ils firent quelques façons, et en 
vérité ils disputaient sur des pieds de mouches. Un matin qu'il 
faisait grand vent, les esprits se mirent à l'orage; des propos aigres 
fureiit échangés, le vizir se fâcha tout rouge et l'on se sépara très 
peu satisfaits les uns des autres. Or le soir de ce même jour, il y 
avait grande réception chez le shah et les plénipotentiaires y étaient 
conviés. Ils se présentèrent de bonne heure au palais, en habit de 
gala. En attendant que le shah parût, le maître des cérémonies eut 
fort à faire pour disposer convenablement son monde selon le cé- 
rémonial accoutumé. A Téhéran, l'étiquette est sévère; à chacun sa 
case, et chacun doit s'y tenir. Les Beloutchis furent placés dans un 
coin du salon d'honneur, et ils n'étaient point mécontens de leur 
sort, quand un accident leur advint. Juste au-dessus de leurs tètes 
pendait un grand candélabre chargé de bougies enfermées dans 
des globes. Un craquement se fait entendre : un globe venait d'écla- 
ter. L'instant d'après, la bougie commence à couler, et, comme un 
malheur n'arrive jamais seul, la flamme, mise en liberté, surchauffe 
les globes voisins; ils éclatent tous l'un après l'autre. Voilà nos Be- 
loutchis les plus empêchés des hommes ; éclats de verre et bougie 
pleuvaient sur eux comme à plaisir. Que faire? se reculer? La mu- 
raille était là. Avancer d'un pas? L'étiquette est une autre muraille. 
Sur ces entrefaites paraît le grand-vizir. Le maître des cérémonies, 
qui avait une âme compatissante, court à lui, lui explique le 
cas, montrant du doigt ces pauvres gens et leur piteuse conte- 
nance. Le vizir, qui avait encore sur le cœur l'altercation du matin, 
lui répondit avec un sourire noir : « C'est leur place, qu'ils y res- 
tent! » Et debout, immobile, appuyant ses deux mains sur la 
poignée de son grand sabre de cavalerie, la tête portée en avant, la 
prunelle étincelante, il contempla longtemps d'un regard fixe les 
Beloutchis, sur qui le verre et la bougie continuaient à pleuvoir. 

Non, rien de pareil n'a pu se passer à Berlin, bien que l'étiquette 
y soit sévère, surtout à l'égard des Beloutchis, et que les grands- 
vizirs n'y soient pas toujours commodes; mais chaque pays a ses 
mœurs, et nous ne croyons pas un mot de certaines histoires qui 



288 REVUE DES DEUX MONDES. 

circulent le long des Linden. Le Berlinois est gaiisseur. Tout ce qu'on 
peut affirmer, c'est que les délibérations des plénipotentiaires furent 
troublées par quelques débats tempétueux, par quelques scènes un 
peu vives, qui firent jaser la rue et les salons. Cependant, dès le 
17 janvier, la Correspondance provinciale annonçait que la confé- 
rence laissait de plus en plus entrevoir un heureux dénoûment. Les 
plénipotentiaires commençaient à reconnaître qu'on ne leur deman- 
dait rien que de raisonnable. Sans doute, ajoutait l'officieux jour- 
nal, les petits états auraient à souffrir, la transition serait épineuse, 
difficile; mais le gouvernement prussien s'emploierait de son mieux 
pour l'adoucir. Le 9 février, les plénipotentiaires apposaient tous 
leur signature au projet de constitution, et le 2ù du même mois le 
roi Guillaume, ouvrant avec éclat la session du parlement fédéral, 
chargé d'examiner et de ratifier le projet, déclarait avec cette 
bonhomie sincère, charmante et prussienne dont il a le secret, qu'il 
tenait à remercier ses hauts confédérés pour la bonne grâce qu'ils 
avaient mise à se sacrifier aux intérêts de la commune patrie. <( Je 
les remercie, dit-il, dans la pensée que je n'aurais pas mis moins 
d'empressement à me sacrifier moi-même, si la Providence ne m'a- 
vait placé à la tête du plus puissant des états confédérés, de celui 
qu'elle appelle à conduire les autres. » On ne pouvait mieux penser 
ni mieux dire. 

Au reste, licence avait été donnée aux vingt et un petits états 
de consigner dans le protocole final de la conférence leurs observa- 
tions, l'expression de leurs doléances et de leurs regrets. Cet appen- 
dice au projet de constitution est une pièce curieuse , une lecture 
pleine de mélancolie. Que de plaintes modestes et humblement for- 
mulées! que de douleurs contenues ! que de soupirs mal étouffés! 
On croirait entendre les gémissemens confus de ces âmes désolées 
que Dante rencontra dans les cercles du purgatoire. Toujours digne 
et réservée, la Saxe royale rappelait qu'elle avait protesté contre 
plusieurs dispositions du projet; ses représentations n'ayant point 
été écoutées, elle s'abstenait de les répéter. Les deux Mecklem- 
bourgs, quoique délivrés du fantôme des droits de l'homme, lais- 
saient voir des inquiétudes ; ils exprimaient le vœu que les règle- 
mens militaires permissent à leurs soldats de concilier l'obéissance 
qu'ils devaient au roi de Prusse avec le serment de fidélité qui les 
liait à leurs princes : question d'arrangement, de rédaction; ce 
n'était pas une affaire. Saxe-Meiningen, longtemps récalcitrante, et 
qui avait des péchés à se faire pardonner, se bornait à se plaindre 
qu'on n'eût pas réussi à lui épargner les charges qu'allait faire pe- 
ser sur elle sa quote-part dans la création d'une marine, dont elle 
ne sentait pas très bien l'utilité pour elle-même, attendu qu'elle 



LA PRUSSE ET L'ALLEMAGNE. 289 

demeurait à quelque cent lieues de la mer. Toutefois , ses amen- 
demens ayant été repouss;-'S , elle signait des deux mains le pro- 
jet, s'en remettant du reste à la Providence, dont les décrets inson- 
dables l'avaient sans doute prédestinée à remporter un jour une 
victoire navale. Oldenbourg, que ses remords n'obligeaient point de 
mâcher ses mots, exprimait hautement son regret que la constitu- 
tion ne donnât à l'Allemagne ni chambre haute, ni ministère fédé- 
ral, ni un budget militaire en forme constitutionnelle. Brunswick 
adressait un placet au futur président de la confédération pour qu'il 
n'abusât pas de son droit de composer à son gré les garnisons dans 
toute l'étendue du territoire fédéral. Les trois villes hanséatiques 
faisaient observer que, le contingent étant fixé au prorata de la po- 
pulation, cette mesure avait quelque chose d'inique pour elles, qui 
comptaient lu grand nombre d'étrangers domiciliés et établis, 
exempts du service militaire. Schvvarzbourg-Rudolstadt , Reuss 
branche aînée et Reuss branche cadette gémissaient sur les impo- 
sitions écrasantes dont on allait les grever, insupportable fardeau 
pour de tout jrtits états. D'un ton plus tragique. Lippe faisait appel 
au bon cœur dg la Prusse, et l'adjurait de lui épargner les horreurs 
du déficit et dç la banqueroute. 

Chose admirable, parmi tous ces mécontens, il y avait un heu- 
reux, — que djj-je? un mécontent à rebours, qui se plaignait qu'on 
l'avait trop mémgé, qu'on ne lui prenait pas assez, qu'on ne l'avait 
pas tondu d'assez court. — Soit philosophie naturelle , soit un 
goût prononcé }our les situations nettes, Saxe -Cobourg- Gotha 
regrettait que U nouvelle confédération fût trop fédérale. Il se 
joignait, il est vi'ai, à la plupart de ses confédérés pour déplorer 
l'inévitable accrossement d'impôts dont il faudrait payer la gloire 
de devenir une grande nation; mais il protestait qu'en dépit de 
tout il était conteit, très content, — qu'une seule chose gâtait son 
bonheur : on avai, trop respecté ses droits de souveraineté. Il se 
serait bien facilemmt contenté d'un bon fauteuil dans une chambre 
des pairs où auraiait siégé tous les princes et les principicules du 
nord, et il estimait que la Prusse ne s'était pas fait la part assez 
belle, il lui aurait cidé de grand cœur le gâteau tout entier. Il n'a- 
jouta point ce qu'il !e disait peut-être tout bas, que de toute façon 
la Prusse le mangeait, le gâteau, et qu'autant valait l'écrire dans 
la constitution. Quoiqu'il en soit, il se trouvait quelqu'un pour re- 
procher au lion l'excis de ses scrupules et de sa délicatesse. En vé- 
rité, il est permis dé croire que les rois de Prusse ont une provi- 
dence particulière; ily a des bonheurs qui n'arrivent qu'à eux. 



TOME LXXXV. — 1870. 19 



290 REVUE DES DEUX MONDES. 



III. 

Le projet élaboré par M. de Bismarck est aujourd'hui la charte 
constitutionnelle du Nordbunb. Résumons-en les principales dispo- 
sitions, en tenant compte des quelques retouches que lui a fait su- 
bir le RcichsUig. 

La compétence législative du Bund embrasse le droit d'établisse- 
ment, la naturalisation, les passeports, la police des étrangers, 
l'exercice de l'industrie, les assurances, la colonisation et l'émigra- 
tion, les douanes et les impôts indirects, les monnaies, les poids 
et mesures, les banques, les brevets d'invention, la propriété intel- 
lectuelle , les consulats , les chemins de fer, les postes et les télé- 
graphes, les obligations, le droit commercial, le drcit pénal et la 
procédure, les mesures sanitaires, l'armée et la marine, La confé- 
dération a, pour fournir à ses dépenses, le produit ne: des douanes, 
de la poste et du télégraphe, l'impôt sur le sucre de betterave, sur 
le sel, sur l'eau-de-vie, sur le malt et sur le tabac, pus des contri- 
butions matriculaires ou taxe personnelle et variable répartie entre 
les états au prorata de la population. La confédération ne peut se 
trouver en déficit; ses recettes doivent s'ajuster s ses dépenses, 
lesquelles sont présentées en tête du budget. Elle di: aux états : J'ai 
besoin de tant, il me faut tant, ingéniez-vous. — Cea s'explique : la 
confédération, c'est la politique étrangère, c'est la .lotte, c'est l'ar- 
mée, c'est la guerre, et la guerre n'admet pas qu'oi lui refuse rien; 
ses ressources doivent toujours être au niveau de ses besoins. 

A qui appartient le pouvoir législatif et comm3nt s'exerce-t-il? 
Le constituant, qui n'était pas une assemblée, nB.is un homme, a 
résolu ce point capital par une combinaison étraige , d'une incon- 
testable originalité. Le Nordbund a un parlemen , formé en appa- 
rence d'une seule chambre, appelée Reichstag ou chambre impériale, 
laquelle est élue pour trois ans, par le suffrage universel et direct 
et au scrutin secret. Les lois fédérales ayant le las sur les lois des 
états, il importait que le Reichstag eût une pK)venance vraiment 
populaire et démocratique, qu'il n'émanât point, comme la chambre 
des députés prussiens, d'un système d'électioi à deux degrés qui 
répartit les électeurs primaires en trois classe, déterminées par la 
quotité du cens. C'est aux racines qu'on juge arbre. Cette assem- 
blée très démocratique possède toutes les pré'ogatives chères aux 
parlemens, et que le corps législatif de Francea eu si grand' peine 
à recouvrer. Elle fait elle-même son règlem'Ut, elle nomme son 
bureau, son président et ses vice-présidens ; 'lie a le droit d'inter- 
pellation, elle vote des adresses, elle jouit d'ine entière liberté de 



LA PRUSSE ET L ALLEMAGNE. 291 

raisonner et de parler, elle discute les lois qui lui sont proposées, 
les accepte ou les rejette. Elle jouit même du plus précieux de tous 
les privilèges parlementaires : elle a part à l'initiative des lois. Toutes 
les propositions signées de quinze de ses membres sont mises en 
délibération, elles portent cet en -tête : « plaise au Reiihstag de 
décider... » Selon la teneur de l'article 28 de la constitution, le 
Reiclistag décide à la majorité absolue des voix. Cependant ce corps 
si bien apanage, qui aie droit de décider de tout, ne décide de rien. 

Le Ueichslag ne décide de rien pour deux raisons. La première 
est qu'il n a aucun moyen d'imposer ou de faire respecter ses déci- 
sions. C'est par le vote annuel de l'impôt que les assemblées tien- 
nent les gouvernemens et les obligent de compter avec elles. On 
sait qu'à cet égard le parlement prussien est dans une fâcheuse 
position, que le fameux article 109 protège contre ses repentirs 
tous les impôts une fois votés. Le parlement fédéral n'est pas dans 
une situation meilleure. La confédération vit de ses revenus et du 
produit d'un certain nombre d'impôts indirects; le supplément 
nécessaire est fourni par des contributions dont le roi de Prusse 
fixe la quotité, et qu'il répartit entre les états. Reste au parlement 
le droit de refuser les nouveaux impôts qu'on pourrait lui deman- 
der. Cela s'est vu cette année par l'imprudence du gouvernement, 
qui désirait se servir de la confédération pour combler le déficit 
prussien. C'est un plaisir que n'aura pas souvent le Reichslag, le 
chancelier fédéral n'étant pas de ces hommes qui commettent deux 
fois une faute. 

Il est une autre raison encore pour que les décisions du Reichslag 
ne décident de rien. 11 semble qu'il n'y ait qu'une chambre dans la 
confédération du nord, et en effet il n'y en a qu'une qui porte et 
qui mérite ce ndm. Qu'est-ce qu'une chambre? Un endroit où l'on 
parle haut devant une galerie, et où chacun répond de ce qu'il dit; 
il faut même que les gens du dehors entendent, qu'ils sachent qui 
a parlé, et ce qu'on a dit. Or il existe à Berlin une seconde chambre 
fédérale, qui n'a pas le nom de chambre, mais qui en est bien une, 
puisqu'on y délibère et qu'on y vote. Seulement tout s'y passe dans 
le secret de l'intimité, les portes fermées, les verroux tirés. On ne 
sait qui parle dans ces mystérieux conciliabules ; à peine croirait-on 
qu'il s'y dise quelque chose, si, en collant son oreille à la serrure, 
on n'entendait de temps à autre un vague et confus chuchotement. 
Comment se nomme cette assemblée, secrète comme le conseil des 
dix? L'article 5 de la constitution porte que le pouvoir législatif est 
exercé collectivement par le Reichslag et le Biindcsmth; il ajoute 
que toute loi, pour être une loi, doit être votée par la majorité des 
deux assemblées. Et connnent est composé ce Bundesralh ou conseil 



292 REVUE DES DEUX MONDES. 

fédéral? Ce n'est ni une chambre des lords, ni une chambre des 
pairs, ni un sénat, ni une délégation des parlemens particuliers des 
états. 11 se compose des gouvernemens eux-mêmes, représentés 
par des commissaires. Le Reichstag peut voter tout ce qu'il lui plaira; 
les gouvernemens, par l'organe de leurs mandataires, votent à leur 
tour, et il n'y a de lois possibles dans le Nordbund que celles qui 
agréent à la majorité des gouvernemens. 

Pénétrons plus avant dans ce labyrinthe. La confédération com- 
prenant 22 états, le conseil fédéral compte 22 votans; mais ces 
22 votans ne sont pas sur un pied d'égalité, ils n'ont pas également 
voix au chapitre. La Prusse à elle seule a 17 voix, ou, pour mieux 
dire, sa voix vaut 17. La voix de la Saxe vaut A, la voix de Meck- 
Jembourg-Schwerin, comme celle de Brunswick, vaut 2, la voix de 
chacun des autres états ne vaut que 1. Le total étant de 43, pour 
avoir la majorité, qui est de 22, il suffit à la Prusse que cinq des 
plus petites principautés, de celles qui lui sont tout acquises, votent 
avec elle, et son vote l'emportera sur celui des seize autres gouver- 
nemens réunis. Ajoutons qu'en vertu d'un amendement émané du 
Reichstag constituant, dans les questions de première importance, 
c'est-à-dire en tout ce qui concerne l'organisation militaire, la voix 
de la présidence ou de la Prusse est décisive, fùt-elle seule contre 
21, si elle se prononce pour le maintien des institutions établies. — 
(c II était bon, s'écrie un des plus chauds admirateurs de la consti- 
tution fédérale, qu'en théorie la Prusse pût à toute rigueur se trou- 
ver en minorité ; il était plus important encore qu'en fait, cela fût 
impossible, et c'est à quoi la constitution a pourvu. » Nous avions 
tort de dire tout à l'heure qu'il n'y a de lois possibles dans le Nord- 
bund que celles qui agréent à la majorité des vingt-deux gouverne- 
mens; il fallait dire : Dans le Nordbund, les lois sont votées par le 
gouvernement prussien. Le Reichstag propose, le Rundcsrath, c'est- 
à-dire la Prusse, dispose, ou plutôt le Reichstag ne propose guère; 
il se contente d'émettre des vœux et d'exercer la seule de ses pré- 
rogatives que les autres et lui-même prennent au sérieux, son droit 
de veto. N'allons pas trop loin. M. de Bismarck a prévu le cas où 
l'initiative du Reichstag pourrait servir ses desseins. Il lui convien- 
drait, par exemple, que telle motion, menaçante pour la paix de 
l'Europe ou dangereuse pour ce qui peut rester d'indépendance aux 
petits états du nord, émanât de l'assemblée élective et parût sortir 
des entrailles du peuple ; cette motion, si elle flattait les passions 
prussiennes, rallierait facilement la majorité dans une chambre où 
les Prussiens forment les quatre cinquièmes. M. de Bismarck se lais- 
serait faire une douce violence ; il dirait : J'en suis fâché ; mais ce 
que le peuple veut, Dieu le veut. 



LA PRUSSE ET l' ALLEMAGNE. 293 

On assure qu'il est de l'essence d'une bonne constitution de sépa- 
rer soigneusement les pouvoirs, en particulier le législatif et l'exé- 
cutif. La confusion systématique des pouvoirs est le trait distinctif 
de la constitution du Nordbund. Le BundcsratJi est une chambre 
haute ; il est autre chose encore : il remplit l'ofTice d'un conseil 
d'état chargé de préparer les lois et le budget. A cet effet, il forme 
dans son sein des commissions permanentes au nombre de sept, 
l'une pour l'armée et les forteresses, la seconde pour la marine, la 
troisième pour les douanes et les contributions, la quatrième pour 
le commerce, la cinquième pour les chemins de fer, les postes et les 
télégraphes, la sixième pour la justice, la septième pour la compta- 
bilité. Elles sont toutes présidées par la Prusse, et les deux pre- 
mières sont à sa nomination, parce qu'elles sont les plus impor- 
tantes, et que tout ce qui touche à l'armée doit relever directement 
de la Prusse. Ces commissions élaborent les projets de loi, qui, une 
fois votés par le Bundesrath, sont présentés et défendus par lui dans 
le Reichstag. — Ainsi la haute chambre , qui est aussi un conseil 
d'état, possède le droit de parole dans la chambre élective ; elle y a 
ses entrées et son pied à terre. On voisine, mais il n'y a qu'un des 
voisins qui ait la faculté d'aller chez l'autre. Ce n'est pas tout. Le 
Bundesralh a quelque part aussi à l'administration et au pouvoir 
exécutif. Comme l'expliquait un jour M. de Bismarck, ses commis- 
sions permanentes sont de véritables ministères, qui ont le précieux 
avantage d'être irresponsables et en quelque sorte anonymes. Le 
conseil fédéral, à vrai dire, n'a le plus souvent qu'un simple droit 
consultatif; la présidence lui demande son préa\ds ou lui présente 
un rapport motivé de ses faits et gestes. En certains cas cependant, 
il a de, graves décisions à prendre. Il peut décréter, par exemple, 
une exécution contre les états confédérés qui ne rempliraient pas 
leurs devoirs constitutionnels, et cette exécution peut aller jusqu'à 
la séquestration du territoire et de son gouvernement. 

Ne nous arrêtons pas trop aux bagatelles de la porte. Le Biindes- 
rath est une assemblée ou un conseil très occupé. Les commissaires 
qui le composent sont des premiers commis, très actifs, hommes de 
confiance, qui ont procuration pour régler d'eux-mêmes certaines 
affaires courantes; mais la grande maison de commerce qui les 
emploie a son patron, son chef, qui a la haute main sur tout et de 
qui en réalité tout procède. Comment se nomme ce chef? C'est ici 
qu'on peut voir que les souverains de la Prusse dédaignent les 
apparences et vont droit au solide. La chambre élective porte le 
nom pompeux de Reichsiag ou chambre impériale. Il faut laisser les 
titres à ceux qui n'ont point la rente, hochets dorés dont s'amuse 
leur impuissance. La chambre haute s'appelle simplement conseil 



29h REVUE DES DEUX MONDES. 

fédéral. Montons plus haut encore : la modestie des noms va crois- 
sant, utile modestie qui sert de voile aux ambitions et de réponse 
aux insinuations des jaloux. Le chef du Nordbund n'est point un 
empereur, il n'est qu'un président. Le général Grant peut le traiter 
de pair à compagnon. Un Américain célèbre porta naguère à Berlin 
un toast dans lequel il s'amusait à comparer les institutions de la 
confédération allemande et de la république étoilée. Ici comme là, 
le suffrage universel, une chambre des représentans, un sénat, un 
président : l'analogie était frappante. Quelques-uns de ses compa- 
triotes lui demandèrent s'il avait voulu plaisanter, et à quelle fin; il 
répondit à peu près : « Que voulez-vous? cela leur fait plaisir, et 
cela ne nous fait point de mal. » 

Président et généralissime du Bund, voilà les deux titres que con- 
fère au roi de Prusse la constitution fédérale, et cette double fonc- 
tion lui assure, on le croira sans peine, des pouvoirs très effectifs et 
du plus vaste ressort. En sa qualité de généralissime , il a sous ses 
ordres, en temps de paix comme en temps de guerre, toutes les 
forces militaires de la confédération, équipées, armées, organisées 
et exercées à la prussienne, soumises à la législation prussienne, 
aux institutions et aux règlemens prussiens, au code pénal prussien, 
à la procédure prussienne, à toutes les dispositions prussiennes sur 
le recrutement, sur le temps de service, sur les fournitures, sur les 
logemens et le reste. Toutes les troupes fédérales prêtent serment 
d'obéissance absolue au roi de Prusse, qui les inspecte, fixe leur ef- 
fectif, les répartit, les cantonne, les disloque à sa guise, règle les 
garnisons, nomme les commandans en chef de chaque contingent et 
les commandans de toutes les forteresses, ratifie la nomination de 
tous les généraux. Le généralissime a encore le droit de déclarer 
l'état de siège d'un bout à l'autre du territoire fédéral, et dans le cas 
où un des états serait en arrière de ses prestations militaires, il dé- 
crète contre lui, sans avoir à consulter le Bundesrath, cette exécution 
qui va jusqu'au séquestre, véritable mainmise pour défaut de foi et 
d'hommage. On voit que le généralissime a un bon nantissement et 
qu'il n'est pas à craindre que ses confédérés lui manquent jamais. 

Comme président, les attributions du roi de Prusse ne sont pas 
moins étendues. 11 promulgue les lois, en surveille l'exécution, con- 
voque, proroge et clôture le Bundesrath comme le Reichstag. II 
nomme de son autorité privée tous les employés fédéraux, les as- 
sermenté et les destitue. Apanage plus précieux encore, il représente 
seul la confédération dans ses relations internationales; il déclare la 
guerre, fait la paix, conclut des alliances. La politique étrangère est 
tout entière dans ses mains, et dans ses mains seules; elle est sous- 
traite à l'assentiment, au contrôle et même à la connaissance du 



LA PRUSSE ET l'aLLEMAGXE. 295 

conseil fédéral; parmi les sept commissions, il n'en est aucune qui 
ait à s'occuper des affaires étrangères, arche sainte à laquelle le roi 
de Prusse peut seul toucher. Libre à lui d'engager ses confédérés 
dans quelque entreprise qu'il lui plaise sans les consulter. Étrange 
confédération, qui n'a pu être imaginée qu'à Berlin! 

Enfin par quel organe s'exercent les pouvoirs fédéraux du roi de 
Prusse, et qui sert d'intermédiaire entre la présidence et le Bundes- 
rath? Le très grand personnage qui remplit ces importantes fonc- 
tions s'appelle le chancelier fédéral. Il n'a pas été moins modesîe que 
son auguste maître : il faut chercher les articles qui le concernent, 
qui définissent ses attributions, comme on cherche une violette dans 
un pré; son parfum seul la trahit. Ces deux articles portent : l'un, que 
la présidence du Bwulcsnitli et la conduite des affaires appartien- 
nent au chancelier, qui est à la nomination du président, — l'auti'e, 
que les ordonnances et les décisions du pouvoir exécutif sont ren- 
dues au nom du Bund et contresignées par le chancelier fédéral, qui 
par là en assume la responsabilité, clause ajoutée par le Reichstag 
constituant. Ces deux articles disent beaucoup de choses en peu de 
mots, ils n'en diront jamais assez. Le chancelier, qui tient si peu 
de place dans la constitution, en tient beaucoup, comme on peut 
croire, dans la confédération du nord; il en est l'âme, la cheville 
ouvrière; tout passe par ses mains, et tout y revient; c'est par lui 
que tous les rouages de la machine se combinent et s'engrènent; il 
préside et il dirige; il parle et il agit; il propose et dispose. Il y a 
dans sa situation quelque chose d'indéfinissable, de savantes obscu- 
rités, de mystérieuses complications. La Prusse étant à peu près 
tout dans le Nordbimd, il convenait que le chancelier fût aussi pré- 
sident du ministère prussien. Comme d'autre part les questions ex- 
térieures relèvent de lui, et que seul il en est responsable, il était 
nécessaire aussi qu'il fût le ministre en titre des affaires étran- 
gères. Enfin il est encore de son office de chancelier d'avoir la con- 
duite de toutes les affaires intérieures de la confédération. Trois 
fonctions réunies sur une même tète, vraie trinité politique! On con- 
viendra qu'un seul homme était capable de porter ce triple fardeau 
sans plier, et que l'article 15 est incomplet, il devrait stipuler que 
le président nomme le chancelier fédéral, lequel est tenu d'être un 
homme universel, un génie. 

En revanche, ces fonctions si lourdes ont leurs avantages, qu'a- 
vait prévus l'inventeur de la constitution. M. de Bismarck est un de 
ces hommes qui ne sont heureux que lorsqu'ils ont leurs coudées 
franches, et ne partagent avec personne la responsabilité de leurs 
actions. Ce n'est pas seulement le contrôle parlementaire qui lui 
pèse, les délibérations en commun dans le sein d'un conseil de mi- 



296 REVUE DES DEUX MONDES. 

nistres sont peu de son goût; ses collègues lui sont à charge plus 
encore que ses ennemis. Il a confessé lui-même qu'à persuader les 
autres on perdait, un temps précieux, on s'imposait une dépense de 
forces qu'on emploierait mieux autrement. Dans le temps où l'on 
préparait la constitution fédérale, il avait été question de confier les 
trois portefeuilles fédéraux de la guerre, de la marine et des finances 
aux trois ministres qui sont en Prusse à la tête de ces départemens. 
M. de Bismarck rejeta bien loin cette combinaison. Quelques-uns 
de ses collègues figurent dans le Bundesraih, mais à titre de simples 
commissaires. Les mesures de compétence fédérale qu'ils peuvent 
conseiller au roi, chacun dans son ressort, doivent être contre-si- 
gnées par le chancelier, et d'autre part le ministre des affaires 
étrangères, M. de Bismarck, ne doit compte cà aucun de ses collè- 
gues prussiens des instructions qu'il peut donner à M. de Bismarck 
chancelier fédéral. On voit que les complications peuvent servir à 
quelque chose. M. de Bismarck ne s'est pas seulement proposé de 
médiatiser la constitution prussienne, il a médiatisé aussi à son 
profit le ministère prussien. Nous commençons à comprendre ce que 
voulait dire cet Allemand qui prétendait que la constitution du 
Nordbund avait été faite par un homme et pour un homme. 

Mais aussi quel homme ! On en trouve peu de cette trempe et qui 
justifient mieux leurs prétentions par la supériorité de leurs talens, 
de leurs qualités et de leurs défauts, car en politique les petits dé- 
fauts peuvent nuire; les grands, mis au service d'une grande pas- 
sion, sont une arme puissante : la crainte vient en aide au respect. 
M. de Bismarck se révéla tout entier dans ce Rcirhstag soi-disant 
constituant auquL'l il présenta son projet le h mars 1867. Il le pria 
de se hâter dans son examen, vu que le temps pressait. Les traités 
d'alliance entre les gouvernemens avaient été conclus pour un an, 
ils expiraient le 18 août. Il fallait cju'avant ce terme non-seulement 
la Reichstag eût expédié sa modeste besogne, mais que la nouvelle 
constitution eût été ratifiée par les chambres des états. Le Reich- 
alag se le tint pour dit; le 16 avril, il avait terminé ses travaux; six 
semaines lui suffirent pour découvrir que, si beaucoup de choses lui 
déplaisaient dans le projet, il était inutile de désirer mieux, que 
c'était à prendre ou à laisser. 

Dans cette session de six semaines, M. de Bismarck déploya dés 
talens d'orateur qui dépassèrent ce qu'on attendait de lui. Infati- 
gable, parlant d'abondance, la réplique toujours prête et toujours 
vive, fertile en raisons captieuses, cherchant quelquefois ses mots 
et jamais ses idées, toujours obéissantes à ses desseins, escamotant 
les idées des autres ou jonglant avec leurs argumens, comme un 
prestidigitateur à la main preste, jamais il ne resta court, jamais on 



LA PRUSSE ET l' ALLEMAGNE. 297 

ne le prit au dépourvu. Ses discours sont des monumens de l'art de 
raisonner et de déraisonner, des chefs-d'œuvre d'escrinîe oratoire. Il 
semblait que cet homme, qui venait de donner à son pays cinq pro- 
vinces, plus une ville impériale, et d'employer deux mois à di'esser, la 
houssine à la main, des gouvernemens peu enclins à goûter la bride, 
sortît tout frais de son cabinet, l'esprit libre et dispos, qu'il n'eût 
rien de mieux à faire que de causer avec une assemblée, que de 
l'éblouir des étincelles de son esprit ou d'amuser ses inquiétudes 
par des jeux de gobelets. Le succès dissipe comme par enchante- 
ment les lassitudes de M. de Bismarck; il avait la belle humeur 
d'un audacieux qui a réussi contre vent et marée, d'un Prussien 
qui a trouvé le moyen de faire tout à la fois de grandes choses et de 
très bonnes affaires. Tenir dans son sac cinq provinces et vingt et 
un confédérés, petits ou grands, cela vous allège un homme; il se 
sent comme porté par son fardeau. 

M. de Bismarck chanta devant le Reîchstag tons les airs, prit tous 
les tons. Il disait aux récalcitrans : « Mon Dieu, notre œuvre n'est 
pas parfaite, la perfection n'est pas de ce monde. Nous ne nous flat- 
tons point d'avoir découvert la pien-e philosophale ni résolu la qua- 
drature du cercle; mais je vous mets au défi de faire mieux. » Et 
ceci encore : « Ce que vous nous proposez peut être excellent, et 
quant à moi vous savez que je n'ai pas de préjugés; mais je ne 
suis pas seul. Nous étions vingt-deux à travailler; l'un voulait ceci, 
l'autre cela. Nos confédéi'és ne sont pas gens commodes ni faciles 
à convaincre, j'en sais quelque chose, et nous leur devons des 
égards. » Il ajoutait : « Messieurs, ne vous arrêtez pas à des minu- 
ties, à des pointilleries. Travaillons vite, hâtons-nous, l'Europe nous 
regarde. L'essentiel est de mettre l'Allemagne en selle; bien ou mal 
assise, une fois le pied dans l'étrier, elle galopera. » Si l'on s'entê- 
tait, si l'on se défendait, il le prenait de plus haut, et posant la ques- 
tion de cabinet : « Vous estimez que je vous suis nécessaire, que 
sans moi l'Allemagne ne se fera pas; il m'est permis de vous faire 
mes conditions. Si vous m'en imposiez de telles que le gouverne- 
ment me devînt impossible, je renoncerais à gouverner. Je prierais 
ceux qui nous veulent mener au chaos de non s en tirer et d'y trou- 
ver leur chemin. » Il lui arriva même de rencontrer des accens du 
plus haut pathétique, une éloquence qui semblait n'être point dans 
ses cordes. A bout d'argumens, il recourut à cette figure qui se 
nomme l'apostrophe, laquelle, au dire de Paul-Louis Courier, est la 
mitraille du discours. Oui, M. de Bismarck eut un jour un mouve- 
ment à la Démosthènes, il attesta les guerriers morts à Marathon 
ou à Sadovva. «-Messieurs, vous n'êtes pas à la hauteur de la situa- 
tion, répliqua-t-il aux libéraux, qui s'obstinaient à introduire dans 



298 REVUE DES DEUX MONDES. 

le projet quelques-unes des garanties qu'assure à la liberté la con- 
stitution prussienne. Que répondriez-vous à un invalide de Kœnig- 
graetz qui vous demanderait pourquoi il s'est battu en Bohême, ce 
qu'ont produit ces champs de carnage où son sang a coulé? Vous 
lui diriez : Hélas! c'en est fait de l'unité allemande, elle se retrou- 
vera dans l'occasion; mais nous avons sauvé le droit de budget de 
la chambre des députés, le droit de remettre chaque année en ques- 
tion l'existence de l'armée prussienne. Un tel droit ne saurait se 
payer trop cher; c'est pour le posséder à jamais que nous avons 
combattu et vaincu l'Autriche... Guerrier, que ce soit ta consola- 
tion ! Que ce soit la vôtre, veuves éplorées qui avez porté au tom- 
beau des époux morts au champ d'honneur! » Ce discours, qui 
ne manqua point son effet, nous rappelle que Frédéric le Grand, 
lui aussi, déclama une fois dans sa vie. Au commencement de la 
guerre de Silésie, Marie-Thérèse lui dépêcha le sieur Robinson, mi- 
nistre d'Angleterre à Vienne, pour essayer de l'amener à un accom- 
modement. La première condition était que ses troupes évacuassent 
la Silésie dans le plus bref délai. Frédéric raconte dans ses mé- 
moires que ce ministre négociait avec l'emphase dont il aurait ha- 
rangué dans la chambre basse, et que le roi, enclin à saisir les ri- 
dicules, prit le même ton et lui répondit : « Si j'étais capable d'une 
action si lâche, si infâme , je croirais voir sortir mes ancêtres de 
leurs tombeaux. Non, me diraient-ils, tu n'es plus notre sang!... » 
Robinson fut étourdi de ce discours, auquel il ne s'attendait point, 
et ne demanda pas son reste. 

Grand fut dans cette session l'embarras des nationaux-libéraux. 
Ils étaient à la fois très dolens et très heureux, et leurs deux âmes 
se disputaient entre elles. En leur qualité de nationaux, ils sentaient 
bien que la nouvelle confédération était une merveilleuse aubaine 
pour la grandeur de la Prusse; en leur qualité de libéraux, ils ne 
pouvaient se dissimuler qu'on allait médiatiser et démanteler leur 
vieille constitution prussienne, qui, avec tous ses défauts, avait du 
bon (1). Nous ne saurions comparer la confusion de leurs pensées et 
de leurs sentimens qu'au deuil que mena Gargantua de sa femme 
Badebec, laquelle était morte en donnant le jour à Pantagruel. 
« Quand Pantagruel fut né, qui fut bien ébahi et perplexe? Ce fut 
Gargantua son père, car, voyant d'un côté sa femme Badebec morte, 



(1) Les nationaux-libt^raux sont les uns plus nationaux, les autres plus libéraux 
Cela s'est vu dans les discussions du premier Beichstag. Parmi les chefs do ce part' 
qui sont le plus disposés à sacrifier au gouvernement les garanties constitutionnelles' 
à la seule condition qu'il travaille activement à faire V Allemagne, se trouvent quelques 
députés des provinces annexées, comme par exemple le Hanovrien M. de Bcnnigsen, po- 
litique de grand talent. Dans la séance du 14 décembre dernier de la chambre des dé- 



LA PRUSSE ET l' ALLEMAGNE. 299 

et de l'autre son fils Pantagruel né, il ne savait que dire ni que 
faire, ni s'il devait pleurer pour le deuil de sa femme ou rire pour 
la joie de son fds. » 

On veut tout avoir. Les libéraux tentèrent d'énergiques efforts 
pour concilier les deux intérêts qui leur étaient chers. On leur ac- 
cordait le suffrage universel, M. de Bismarck estimant que c'est un 
système qui en vaut un autre; mais le projet excluait les fonction- 
naires du parlement fédéral. jNous avons expliqué dans une pré- 
cédente étude pourquoi, en Prusse, le gouvernement est favorable 
aux incompatibilités, pourquoi les libéraux les repoussent. L'éduca- 
tion politique de la Prusse et d'une partie de l'Allemagne est trop 
incomplète encore pour qu'une chambre d'où les fonctionnaires se- 
raient exclus possédât quelque autorité. C'est dans les services de 
l'état, dans l'ordre administratif, dans la judicature, que le parti 
libéral se recrute de quelques-uns de ses orateurs les plus éclairés 
et les plus indépendans. Sur ce point, M. de Bismarck céda; mais il 
fut intraitable sur la question d'un traitement à allouer aux dépu- 
tés. Point d'indemnité, ce fut son premier et son dernier mot. Il 
semble pourtant que, dans les grands pays, défrayer et indemniser 
les représentans du peuple soit un corollaire indispensable du suf- 
frage universel. C'est peut-être pour cette raison même que M. de 
Bismarck ne céda point. Il consent à coqueter avec la démocratie, 
mais cela ne va pas jusqu'au mariage, et, quand il lui fait des con- 
cessions, il a soin de lui demander des sûretés. 

Deux points tenaient particulièrement au cœur des libéraux. 
Notre chère constitution prussienne, si défectueuse qu'elle soit, di- 
saient-ils, renferme un article hh, qui porte que le pouvoir exécutif 
s'exerce par l'organe d'un ministère, et que ce ministère est res- 
ponsable. C'est une garantie à laquelle nous ne pouvons renoncer. 
Dans votre projet, la responsabilité n'est nulle part; du haut en bas, 
il ne s'y trouve pas un agent qui soit appelé à répondre de ses ac- 
tions. II est vrai que vous nous faites la grâce d'accepter un amen- 
dement proposé par nous, en vertu duquel le chancelier fédéral 
endosse la responsabilité de toutes les mesures décrétées par le 
président de la confédération. Concession insuffisante, responsabilité 
illusoire! Qu'est-ce que le chancelier? Le factotum de la confédé- 
ration. Qui répond de tout ne répond de rien. Ajoutez à votre pro- 

putés, une scission momentanée s'est opérée dans le parti. Un de ses plus habiles ora- 
teurs, M. Lasker, a déclaré, à propos de la loi de consolidation présentée par le nou- 
veau ministre des finances que les libéraux ne pouvaient faire plus de concessions au 
gouvernement sans violer la charte, ce qui lui attira cette réponse de M. de Bennigsen : 
« s'il en est ainsi, vous qui parlez et cette chambre tout entière, vous avez péché cent 
fois contre la constitution ! » 



300 REVUE DES DEUX MONDES. 

jet l'arlicle que voici : le pouvoir exécutif appartient au roi de 
Pruss3, qui l'exerce par l'entremise d'un conseil de ministres res- 
ponsables. — M. de Bismarck avait sa réponse prête. Aux conser- 
vateurs qui, à l'instar d'Oldenbourg, demandaient l'établissement 
d'une chambre haute, il avait répliqué : Mais vous l'avez déjà, cette 
chambre haute; c'est le Bunclesralh. Aux libéraux qui demandaient 
un ministère responsable, il ripostait : Un ministère? Vous en avez 
un, c'est le BundesralJi, dont les commissions permanentes sont 
autant de ministres impersonnels. — En vérité, le Biuidesrath est 
le maître Jacques de la confédération; selon qu'il ôte ou qu'il met 
sa casaque, il est ceci ou cela. 

— Soit, reprenaient les libéraux. Le Biuidcsraih est, si vous le 
voulez, une collection de ministères; mais ces ministres ne sont pas 
responsables, et ce n'est pas notre affiiire. Aussi bien de quoi ré- 
pondraient-ils? De leur signature? ils ne signent rien. Ces entités 
politiques ne sont pas des personnes, n'ont pas de visage, et c'est 
à peine si elles ont un nom. — J'en conviens, répliquait M. de Bis- 
marck, mais que voulez-vous? Est-il rigoureusement nécessaire 
qu'un ministre soit responsable? — Et il recourait à des argumens 
qu'il a répétés le 16 avril 1869, sous une forme plus heureuse en- 
core et plus piquante, en réfutant M. Twesten et le comte de Muns- 
ter, qui avaient essayé sans plus de succès de remettre sur le tapis 
cette grosse question. — Vous alléguez, leur disait-il, que ma res- 
ponsabilité est trop étendue pour être effective. Croyez-vous par 
hasard qu'il y ait au monde un seul ministre qui soit au fait de tout 
ce qui se passe dans son département? J'estimerais bien heureux 
et bien inoccupé celui qui aurait le temps de lire le quart des pièces 
qu'il doit signer. Gardez vos ministères collectifs. Quant à moi, 
ne me prenez pas pour un ministre. Je suis le fondé de pouvoir 
de la présidence, et en cette qualité je signe ; aussi je réponds de 
tout. — Après cela, il alléguait que ce ministère responsable nommé 
par le président serait une atteinte portée aux prérogatives du Bim- 
dcsrath, un acheminement à l'unitarisme, et il plaidait chaleureu- 
sement la cause des états confédérés, rappelant qu'on était lié avec 
eux par des traités dont on devait respecter l'esprit et la lettre. Et 
le télégraphe s'empressait d'annoncer à l'Europe que le chancelier 
fédéral était un chaud partisan du principe fédératif, qu'il était prêt 
à le défendre de la griffe et du bec contre les empiétemens des uni- 
taires prussiens. Le télégraphe aurait du ajouter que, l'instant d'a- 
près, M. de Bismarck avait laissé voir ses cartes, donné ses vraies 
raisons. — Messieurs, quiconque a été dans un ministère ou s'est 
trouvé à la tête d'un conseil de ministres et a dû prendre des réso- 
lutions sous sa propre responsabilité ne craint point cette responsa- 



LA PRUSSE ET l' ALLEMAGNE. 301 

bilité , mais il redoute la tâche de persuader à sept personnes qu'il 
<1 raison de vouloir ce qu'il veut. C'est un bien autre labeur que 
celui de gouverner un état. Tous les membres d'un conseil de mi- 
nistres ont leurs fermes et loyales convictions; chacun d'eux est 
entouré d'une nuée de conseillers, qui de même ont leurs convic- 
tions, et le président du conseil, s'il en a le temps, doit se donner la 
peine de convaincre chacun de ces conseillers, qui ont l'oreille de 
chacun de ses collègues. Quel métier! — Puis, se découvrant tout à 
fait : — Non, vous ne me rendriez point ma besogne plus facile en 
m'adjoignant un conseil de ministres, et, si vous voulez trouver un 
chancelier qui consente à accept(:r des collègues, cherchez ailleurs. 
Je me fonde sur mon droit constitutionnel. J'ai accepté l'office tel 
qu'il est défini dans la constitution. Le jour où j'aurais un collègue, 
ce collègue serait mon successeur. — Yoihà qui s'appelle combattre 
la visière levée et laisser voir dans ses yeux et dans son cœur. Ces 
aveux hautains, cotte candeur superbe de M. de Bismarck orateur 
parlementaire, font un singulier contraste avec ses tortuosités di- 
plomatiques. Il y a en lui « du divers et de l'ondoyant, » une âme 
étoffée qui varie ses attitudes, et il faut convenir que cet homme 
est plus qu'un personnage, que c'est une figure. 

Sur un autre point d'égale importance, les revendications des li- 
béraux ne furent pas plus heureuses. La seule garantie efficace que 
pût posséder le Reichstag était le vote annuel du budget militaire. 
On ne le savait que trop en haut lieu, et le projet y avait pourvu par 
de prévoyantes dispositions, qu'une volonté souveraine protégeait 
contre les réclamations des mécontens. En tout ce qui regarde son 
armée, la royauté prussienne a les jalousies, l'âpre inquiétude 
d'un propriétaire qui ne saurait admettre qu'on touche à son bien. 
D'une part, on avait fixé le chiffre de présence en temps de paix à 
un pour cent de la population; d'autre part, on avait stipulé que les 
états confédérés verseraient annuellement dans la caisse présiden- 
tielle 225 thalers par tète de soldat sous les drapeaux. On détermi- 
nait ainsi une fois pour toutes et feffectif et la dépense : hommes, 
argent, le budget militaire tout entier était réglé d'avance, et ne 
devait être porté que pour la forme à la connaissance du parlement. 

Cette fois les libéraux s'insurgèrent; ils se plaignirent que leurs 
maîtres passaient la mesure, qu'on les traitait à la turque, qu'après 
toutes les concessions qu'ils avaient faites, c'était abuser d'eux, les 
travestir en personnages de comédie. Cependant leurs prétentions 
étaient modestes, ils ne demandaient qu'à partager le différend. Ils 
acceptaient les dispositions du projet comme un provisoire et renon- 
çaient à leur droit de budget jusqu'au 31 décembre 1871. Passé ce 
terme, ils entendaient rentrer en possession. Leur amendement fut 



302 REVUE DES DEUX MONDES. 

voté. Quelques jours plus tard, M. de Bismarck vint déclarer que les 
gouvernemens le rejetaient, qu'ils ne pouvaient céder, qu'ils ne cé- 
deraient pas, — car tour à tour M. de Bismarck a des collègues ou 
il n'en a point, il dit je veux ou nous voulons; c'est une affaire de 
circonstances. — Les libéraux s'étaient trop engagés, ils avaient mis 
trop fièrement flamberge au vent pour qu'ils pussent se rendre 
sans conditions. On capitula. Ville qui capitule, ville rendue. On 
chercha péniblement les termes d'une transaction, et on finit par 
en trouver qui semblaient dire quelque chose et ne disaient rien. A 
l'article qui fixait l'effectif sur le pied de paix, on ajouta ces mots : 
(( à dater du 31 décembre 1871, ce chiffre sera déterminé par voie 
législative. » Qu'est-ce à dire? Vous ferez une loi? Vous la propose- 
rez; mais sera-t-elle acceptée par la majorité du conseil des gouver- 
nemens, ou, pour être plus exact, sera-t-elle votée par le président, 
dont la voix est prépondérante dans toutes les questions militaires, si 
elle se prononce pour la conservation de ce qui existe? Le bon billet 
qu'a le parlement! Passe encore si la question d'argent avait été en- 
tièrement réservée. Le président n'est pas en peine à cet égard, les 
fonds ne lui manqueront pas. L'article 62 amendé porte que les 
états verseront annuellement dans la caisse fédérale 225 thalers par 
homme jusqu'au 31 décembre 1871, qu'à partir de cette époque, 
ces cotes continueront d'être acquittées jusqu'à ce que le chiffre de 
l'effectif ait été modifié par une loi. La répartition du montant sera 
réglée parla loi du budget; mais l'article ajoute que, dans la fixation 
du budget des dépenses militaires, on prendra pour base l'organi- 
sation de l'armée telle qu'elle se trouve légalement établie dans la 
constitution, — termes louches, équivoques, que les deux parties 
pouvaient accepter, chacune les interprétant à sa façon. Qui vivra 
verra. Peut-être en l'an de grâce 1872 la question militaire susci- 
tera-t-elle un conflit dans la confédération de l'Allemagne du nord. 
Voilà ce qu'ont gagné les libéraux : ils ont ajouté à la constitution 
un cas de conflit. Après tout, c'est bien quelque chose. 

Les vrais libéraux avaient le cœur serré; ils eurent peine à boire 
jusqu'à la lie l'amertume de ce calice. Dans la chambre des députés 
prussiens, il se trouva une minorité de 93 voix contre 227 pour vo- 
ter en seconde lecture contre le projet. Oui, les vrais libéraux étaient 
décidément plus chagrinés que coiitens; ils comparaient avec une 
mélancolie croissante ce qu'on leur donnait et ce qu'on leur prenait. 
Pantagruel ne leur paraissait plus si joli, ils regrettaient amèrement 
Badebec; mais depuis lors le Pantagruel allemand a grandi, on peut 
déjà deviner à quelle fin on l'a mis au monde et ce qu'il adviendra^ 
de lui. 



LA. PRUSSE ET l' ALLEMAGNE. 303 



IV. 



Une constitution faite pour un homme ! Le mot est juste; il le se- 
rait davantage encore, si l'on disait : pour un homme et pour une 
idée. 

La constitution fédérale a trouvé en Allemagne des admirateui'S 
et des détracteurs. L'un de ces derniers la traitait, si nous ne nous 
trompons, de monstre politique, déclarant qu'elle ne durera point, 
que celui qui l'a imaginée et fabriquée sait très bien ce qu'il veut, 
mais qu'il ne s'arrête pas longtemps à choisir ses moyens, que les 
plus courts chemins lui paraissent les meilleurs, que les fondrières 
l'inquiètent peu, que cependant on y reste quelquefois. Nous igno- 
rons si M. de Bismarck a jamais lu Tclémaqne. Il pourrait ré- 
pondre : « On est trop heureux de n'être trompé que dans des 
choses médiocres; les grandes ne laissent pas de s'acheminer, et 
c'est la seule chose dont un grand homme doit être en peine. » 

Une confusion systématique des pouvoirs, des compétences mal 
délimitées, des attributions mal définies, une confédération où les 
questions décisives sont résolues par un seul, une chambre haute 
qui n'est pas une chambre, des ministères qui n'en sont pas, une 
assemblée élue par le sufi'rage universel, qui a toutes les préroga- 
tives d'un parlement et qui est dans l'impossibilité de s'en servir, 
un chancelier qui répond de la politique étrangère, des finances, de 
l'administration militaire, des affaires intérieures du Buncl et qui ne 
répond de rien parce qu'il répond de tout, enfin un président qui 
tour à tour est chef de la confédération et roi de Prusse, sans qu'il 
soit possible de savoir où finit le roi, où commence le président, que 
d'anomalies! que d'énormités (1) ! Tous ces rouages s'engrènent mal 
les uns dans les autres, beaucoup de forces se perdent en frotte- 
mens, la machine s'arrêterait à tout coup, si le mécanicien qui l'a 
faite, qui en connaît le secret, n'était là pour la surveiller, pour la 
remonter, pour la faire aller au doigt et à l'œil; — c'est trop peu 
dire, cet homme universel et nécessaire en est à la fois le grand res- 
sort et le balancier, le puissant moteur et le souverain modérateur; 
grâce à lui, elle marche et travaille; qu'il vienne à disparaître, la 
voilà détraquée, 

(1) Il est quelquefois utile à la politique prussienne de ne pas savoir où finit le roi 
de Prusse, où commence le président. Quand Juarez, par l'entremise du ministre des 
États-Unis, négocia pour se faire reconnaître à Berlin, le roi Guillaume eut des scru- 
pules. Il alléguait qu'il avait reconnu l'empereur Maximilicn, qu'il ne pouvait se dédire. 
M. de Bismarck lui représenta qu'il avait reconnu Maximilicn en sa qualité de roi de 
Prusse, qu'il reconnaîtrait Juarez en sa qualité de président de la confédération du 
nord, ce qui conciliait tout. Cette juste observation leva les scrupules royaux. 



304 REVUE DES DEUX MONDES. 

Le plus grand défaut de cette constitution, c'est qu'elle repose 
sur des consentemens tacites qu'un homme seul pouvait obtenir, 
que seul il peut imposer. Croit-on, par exemple, que le ministère 
prussien consentirait à se laisser médiatiser par un autre chancelier 
que M. de Bismarck? Croit-on que le roi Guillaume... Qu'allons- 
nous dire? En vérité, nous côtoyons des abîmes. 31. de Bismarck dé- 
clarait, en 1869, au Reichstag, que le chancelier n'était qu'un 
agent de la présidence chargé de répondre de tous ses actes, et 
pourtant il préside le Bundesrdth, où le président de la confédéra- 
tion, en sa qualité de roi de Prusse, a 17 voix sur IxZ. Le roi Guil- 
laume ne représente qu'une fraction de ce grand conseil des gou- 
vernemens, le chancelier représente ce conseil tout entier. Depuis 
quand la partie est-elle plus grande que le tout? Dans cette même 
séance, il vint à M. de Bismarck une idée étrange. Se rappelant l'an- 
cienne constitution des Provinces-Unies, il s'avisa de dire : « Mes- 
sieurs, mes souvenirs ne sont pas assez précis pour que je puisse 
vous expliquer le mécanisme de cette institution, qui a une si grande 
analogie avec la nôtre. Je ne sais pas au juste si le chancelier des 
Provinces-Unies, qui portait le nom de grand-pensionnaire, était 
environné d'un conseil de ministres, ou s'il n'avait à ses côtés que la 
maison d'Orange, je veux dire le généralissime ou le stathouder 
chargé du département de la guerre. » Un stathouder! un grand- 
pensionnaire! deux statues sur deux piédestaux! Périlleux rappro- 
chement! Un tel breuvage ne semblerait-il pas trop amer au roi 
Guillaume, si les mains qui le lui présentent n'avaient commencé au 
préalable par lui donner cinq provinces? Il est vrai que la chancel- 
lerie a des charges que ne surpassent point ses honneurs. Qui por- 
terait ce fardeau, si les épaules fatiguées de M. de Bismarck le re- 
fusaient? Sans compter le reste, il a deux parlemens, quatre cham- 
bres à gouverner, et des chambres chicaneuses : qui ne peut faire la 
grande guerre fait la guerre de chicane. Sans contredit, l'idée est 
ingénieuse de multiplier les parlemens pour les affaiblir les uns par 
les autres ; encore faut-il leur parler, à ces parlemens, comme si on 
les prenait au sérieux. Que de forces dépensées en explications ! La 
constitution devrait stipuler que non-seulement le chancelier est 
tenu d'être un homme de génie, mais que cet homme de génie est 
tenu de se porter toujours bien. Hélas ! M. de Bismarck s'est usé à 
sa tâche, il n'a plus qu'une santé intermittente, et, dès qu'il se per- 
met d'être malade, il y a crise. Il a été obligé de se démettre provi- 
soirement de la présidence du conseil des ministres. Le moyen de 
le remplacer? Si cette démission devenait définitive, les affaires 
étrangères ayant passé à la confédération, M. de Bismarck ne serait 
plus rien dans le ministère prussien, lequel donne les instruc- 



LA PRUSSE ET l'aLLEMAGNE. 305 

lions aux commissaires qui représentent la Prusse dans le Biindes- 
ralh. Partant, il n'aurait plus barre sur ces commissaires, désor- 
mais endoctrinés par d'autres que lui. Grave amoindrissement de 
la chancellerie, atteinte portée au principe de l'institution (1)! C'est 
ainsi que M. de Bismarck ne peut être souffrant sans que sa confé- 
dération soit malade aussi. Il a dû rêver à cela dans ses solitudes 
de Yarzin, dans ses forêts de haute futaie. Il en a sans doute rap- 
porté quelque expédient, quelque combinaison, quelque projet de 
réforme constitutionnelle. Tout semble l'annoncer, et surtout cette 
inquiétude sourde qui depuis quelques mois se répand de proche en 
proche dans les petits états confédérés. Ils savent que les change- 
mens qui se feront ne sont pas ceux qu'ils désirent, mais plutôt ceux 
qu'ils redoutent. Le pigeonnier tremblant, effaré, sent vaguement 
planer au-dessus de lui, comme un invisible et redoutable épervier, 
une idée de M. de Bismarck. 

Que la constitution fédérale de l'Allemagne du nord présente cer- 
tains vices de conformation qui, plus sensibles d'année en année, 
finiront par compromettre son existence, M. de Bismarck serait le 
premier à le confesser; bien naïf qui croirait l'humilier en lui re- 
présentant que son œuvre n'est pas née viable, ou que du moins elle 
vivra peu. Il serait désolé qu'il en fût autrement, que sa création 
s'éternisât. Il lui a tracé lui-même d'avance ses destins, ses trans- 
formations; l'histoire de cette métamorphose est écrite dans sa 
pensée. 

Non, M. de Bismarck n'a jamais aspiré à la gloire des Solon ni 
des Numa. Il fait le métier de législateur en diplomate, en ministre 
des affaires étrangères. Il disait au premier lleichstag : « Ce projet 
que je vous apporte, fruit pénible de mes élaborations, appelez-le 
constitution ou de tel autre nom qu'il vous plaira, cela ne fait rien 
à l'affaire. Je vous affirme seulement que, si vous l'acceptez, nous 
cheminerons ensemble sur une grande route qui nous conduira in- 
failliblement au but. » Il disait encore : « On me reproche d'être 
avant tout ministre des affaires étrangères, de n'être que cela. Il 
est certain que c'est là mon plus cher intérêt, celui dont je m'in- 
spire, et qui me dirige dans toutes mes actions ; il n'est pas moins 
certain que je suis prêt à me frayer un passage à travers tous les 
obstacles qui m'empêcheraient d'atteindre au but. » Le but! quel 
but? M. de Bismarck n'avait-il à cœur que de satisfaire ses convoi- 
tises personnelles, son goût de primer et quelquefois d'opprimer? 

(1) L'honorai le M. Delbrûck, président de la chancellerie fédérale, siégera désormais 
dans le ministère prussien avec le titre de ministre sans porti.feuille. 11 y sera Thomme 
de son chef, M. de Bismarck; mais ce n'est encore qu'un palliatif. Reste à trouver le 
remède. 

TOME LXXXV. — 1870. 20 



306 REVUE DES DEUX MONDES. 

Prétendait-il simplement mettre les affaires étrangères et lui-même 
sur le pavois, s'assurer l'absolue liberté de ses mouvemens, se dis- 
penser désormais de la peine de convertir ses collègues et n'être 
plus obligé de convaincre qu'un homme, qui d'avance est convaincu? 
A Dieu ne plaise que nous fassions du chancelier de la confédération 
un ambitieux d'honneurs, occupe de procurer à ses prétentions leurs 
grandes et leurs petites commodités! M. de Bismarck ne s'oublie 
point; mais défauts et qualités, il se donne tout entier à son idée. 
Depuis le grand Frédéric, la Prusse n'a pas eu de sen^iteur plus hé- 
roïque et plus dévoué; tout lui est instrument, mais il se considère 
lui-même comme l'instrument, comme l'outil prédestiné des ambi- 
tions de son pays. Qu'est-ce donc que cette informe constitution, 
qui vivra ce qu'elle pourra? Un moyen, un engin, une machine à 
faire des annexions, une machine à fabriquer des Prussiens. 

Tous les défauts qu'on peut signaler dans la constitution fédérale 
sont amplement rachetés par cette admirable combinaison qui par- 
tage le pouvoir législatif entre une vraie chambre et une fausse 
chambre, celle-ci où siègent les gouvernemens et qui est un rem- 
part contre les innovations libérales que pourrait pi'oposer et re- 
commander la chambre élective, l'autre nommée par le suffrage 
universel, formée de Prussiens pour les quatre cinquièmes, et qui 
est chargée de proposer toutes les extensions de compétence, tous 
les acheminemens au régime unitaire, la suppression graduelle, 
au profit de la Prusse, de tout ce qui reste aux petits états d'indé- 
pendance et de quant à soi. M. de Bismarck a pensé à tout. L'ar- 
ticle 9 assure à tout membre du conseil fédéral le droit de paraître 
dans la chambre élective et d'y soutenir les proposit'ons de son 
gouvernement, alors même qu'elles auraient été repoussées par la 
majorité du Bimdcsraih. S'il arrivait que M. de Bismarck introdui- 
sît dans le conseil fédéral un projet de réforme constitutionnelle 
dans le sens unitaire, et que ce projet fût écarté, le chancelier en 
saisirait la chambre basse, il lui exposerait ses raisons, il organise- 
rait dans cette majorité prussienne une pression parlementa're, à 
laquelle les petits gouvernemens auraient quelque peine à résister. 
Ainsi le Biaidesralh est bon pour empêcher certaines choses qui 
déplaisent au chancelier, le Reichsiag n'est pas moins bon pour en 
proposer d'autres qui lui agréent. Dans cette campagne, il pourrait 
compter sur ce qu'on appelle en Allemagne <( le parti. » Dès qu'il 
s'agit de politique étrangère et de l'agrandissement de la Prusse, il 
est l'homme des nationaux-libéraux, à la barbe des féodaux et de la 
chambre des seigneurs, qui en gémissent tout bas et quelquefois 
tout haut. 

Les nationaux-libéraux ne sont point difficiles à vivre. Si on leui* 



LA PRUSSE ET l'aLLEMAGNE. 307 

faisait quelques petites concessions, ils en feraient de plus grandes. 
Que ne sont-ils les collègues de M. de Bismark dans le ministère 
prussien ! Malheureusement le roi a, sur le choix de ses ministres, 
des idées très arrêtées; il ne les cherche pas où on les trouve, il se 
plaît à les trouver où il les cherche. De son côté, M. de Bismarck 
prend un malin plaisir à se servir des nationaux sans les employer. 
Ils ont une qualité précieuse, une étonnante facilité à se consoler 
de tout; optimistes jusque dans la moelle des os, ils voient le bon 
côté des choses, même de leurs déconvenues. Un des hommes de 
grand mérite que compte le parti disait récemment : « Tout pesé, 
la constitution fédérale a du bon. Les préventions du roi nous 
mettent dans l'impossibilité de faire arriver quelques-uns de nos 
chefs dans le ministère ; mais on nous fait la gracieuseté de placer 
dans le Bwidesrath quelques commissaires qui nous sont presque 
agréables et presque à moitié libéraux. C'est toujours cela de ga- 
gné. » Ce qui leur sourit plus encore, c'est que la confédération 
du nord leur sert à introduire en Prusse, par voie fédérale, des 
réformes économiques et civiles, que la chambre des seigneurs 
n'eût jamais acceptées. Ils font d'une pierre deux coups : chacune 
dec5S réformes établit une conformité de plus entre les petits états 
et la Prusse. Aussi ont -ils adopté cette devise, ce progi-amme, 
qu'on peut lire aujourd'hui sur leur drapeau : extension indéfinie 
de la compétence fédérale. Us s'en étaient cachés tant qu'ils avaient 
pu croire que l'Allemagne du midi viendrait à eux; mais ils ne se 
flattent plus qu'un coup de sympathie, un miracle de la grâce ou 
Je ne sais quels soudains repentirs amèneront prochainement dans 
leurs filets ces âmes indociles et réfractaires. Un jour que la France 
et l'Autriche seront occupées chez elles, on menacera, on ordon- 
nera, et la force dira son dernier mot. En attendant, on peut se dis- 
penser désormais de ménager les petits états du nord. Que la Saxe 
s'inquiète, que Mecklembourg murmure, les nationaux en seront 
fort aises. Il est doux à C3 parti, composé pourtant d'honnêtes gens, 
de se revancher sur autrui des mortifications qu'il essuie. 

La chambre des députés pnissiens vient d'exprimer par deux fois 
le vœu que la compétence fédérale soit étendue au droit civil. On 
verra la question se poser dans la prochaine session du Reichsiag. 
Ce point gagné, il ne restera plus qu'à transformer en cour civile 
ce haut tribunal de commerce qu'on a récemment institué, et qui 
n'était point prévu par la constitution. S'il en faut juger par le lan- 
gage qu'a tenu dans le parlement prussien le ministre de la jus- 
tice, les nationaux peuvent compter sur la complicité du gouverne- 
ment. Ils espèrent mener lestement cette partie, et, si la victoire 
couronne leur entreprise, bien habile qui pourra dire dans quelques 



808 REVUE DES DEUX MONDES. 

années en quoi un sujet du prince de Lippe peut différer d'un sujet 
du roi Guillaume. A la vérité il restera aux Lippois cette consolation 
de penser qu'ils n'ont pas été annexés, qu'ils se sont annexé la 
Pruss3. — « De quoi vous plaignez-vous? disent en effet les natio- 
naux à leurs confédérés. Nous ne vous imposons pas nos lois; au 
contraire, nous voulons nous servir de vous pour nous délivrer des 
vieilleries de notre Landrecht, si cher à notre chambre des sei- 
gneurs. Nous profiterons en même temps de cette précieuse occa- 
sion pour vous débarrasser de tout ce qui vous fait encore différer 
de nous. N'écoutez pas les mauvaises langues qui nous accusent de 
\ous prussi fier- vous ne serez pas des Prussiens, nous médiatise- 
rons la Prusse, nous serons tous des Allemands. Un seul code, une 
seule bourse, un seul cœur! » Médiatiser la Prusse! N'était-ce pas 
le roi Louis XV qui, dans un moment de crise financière, repro- 
chait à un de ses gentilshommes de ne pas faire à l'état le sacrifice 
de sa vaisselle? J'ai envoyé la mienne à l'hôtel des monnaies, lui 
disait-il. — Sire, repartit le gentilhomme, quand Notre-Seigneur 
mourut, il était bien sûr qu'il ressusciterait le troisième jour. 

Mais, dira-t-on, le Bundesrath n'est-il pas là pour s'opposer à 
ces extensions de compétence à la faveur desquelles on se propose 
de transformer la confédération du nord en empire unitaire et les 
petits états en provinces prussiennes? Les petits gouvernemens 
siègent tous dans le conseil fédéral, et matériellement ils y ont la 
majorité. Quelque puissant que soit sur eux l'ascendant de la Prusse, 
si un projet leur était présenté qui mît en question leur existence, 
ils se coaliseraient tous contre l'ennemi commun. Au surplus, il y 
a un article 78 qui déclare formellement que tout projet de change- 
ment constitutionnel doit réunir les deux tiers des voix dans le 
Bundesrath, article dont sans doute on comptait se servir pour dé- 
jouer les projets parlementaires des libéraux, et qui pourrait bien se 
retourner contre ceux qui l'ont inventé. 

La Prusse a pensé et paré à tout, et la plupart de ses confédérés 
sont désormais à sa merci et hors d'état de résister à ses fantaisies. 
— Sauf les cas imprévus, nous disait un diplomate, c'est le caractère 
de la politique prussienne de ne dévaliser personne. Elle se con- 
tente de vous enlever un à un tous les boutons de votre habit, et, 
quand il ne petit plus vous servir, elle vous en soulage. — Le roi 
Guillaume déclarait, en clôturant le premier Beichstag, que le pou- 
voir central avait été suffisamment nanti par la constitution, qu'il 
n'avait plus rien à réclamer. Cependant le pouvoir central ne s'est 
point contenté de la part de lion que lui faisait le pacte fédéral. 
Il n'a pas suffi à la Prusse d'avoir à sa nomination tous les employés 
du Bund et de clouer ses aigles à la porte de tous les bureaux de 



LA PRUSSE ET l' ALLEMAGNE. 309 

poste de ses confédérés ; elle a profité des embarras financiers que 
leur causait l'introduction dans leurs états du système militaire 
prussien pour obtenir d'eux de nouvelles concessions, pour les dé- 
pouiller encore de quelques-uns de leurs droits de souveraineté. 
La Saxe royale a éventé le piège, elle s'est empressée de se mettre 
en règle, de remplir toutes ses prestations constitutionnelles, moyen- 
nant quoi son armée forme un corps à part , organisé sans doute à 
la prussienne et inspecté chaque année par le roi de Prusse , mais 
dont le commandant en chef est seul nommé par celui-ci. Grâce à 
Dieu, le roi de Saxe possède encore le droit de nommer ses officiers; 
il choisit aussi ses généraux, la ratification du suzerain réservée. 
Brunswick, Hesse-Darmstadt et Mecklembourg se mirent aussi en 
mesure; on n'eut rien à leur réclamer au-delà de ce qu'exige la 
constitution (1). 

Il en fut autrement pour les autres états; ils se voyaient dans 
l'impossibilité de fournir leur quote-part. C'est sur quoi l'on avait 
compté. La Prusse s'empressa de les rassurer. De quoi s'inquié- 
taient-ils? Elle ne voulait la mort de personne. Saxe-Weimar ne 
pouvait payer sa cote de 225 thalers par tête de soldat. On lui fit 
remise d'une partie de la somme, on l'autorisa à ne verser pendant 
sept ans dans la caisse fédérale que 162 thalers; mais elle dut 
signer une convention par laquelle elle s'engageait à laisser aux 
Prussiens le soin d'organiser sa landwehr et de faire eux-mêmes le 
recrutement de ses soldats. Elle s'engageait aussi à considérer tous 
ses officiers comme appartenant à l'armée prussienne et à charger le 
roi Guillaume de les nommer, de les avancer, de régler les permuta- 
tions et d'exercer le droit de grâce. Elle devait adopter encore pour 
ses troupes l'uniforme prussien; on lui laissa toutefois le droit de dé- 
terminer la coupe et la couleur de ses cocardes. A cette convention, 
passée entre Berlin et Weimar, accédèrent par nécessité tous les états 
thuringiens, les trois autres petites Saxes, les deux principautés de 
Reuss et celle de Schwarzbourg-Rudolstadt. Avec d'autres gouver- 
nemens, Oldenbourg, les deux Lippes, les villes anséatiques, on 
conclut d'autres conventions plus nettes et plus concises : on incor- 
corpora tout simplement leurs troupes dans l'armée prussienne. 
Hambourg n'a plus de soldats; mais deux bataillons prussiens tien- 
nent garnison dans ses murs. Hormis les états qui ont pu faire 
face à leurs obligations, d'un bout à l'autre du territoire fédéral 
le roi de Prusse est chez lui , et c'est à savoir si ses confédérés 
sont encore chez eux. Qu'est-ce qu'un souverain qui a perdu jus- 

(1) Plus tard, le grand-duc de Mecklembourg a conclu à son tour avec la Prusse une 
convention militaire, par laquelle il renonce à quelques-uns des droits que lui laissait 
la constitution. 



MO REVUE DES DEUX MONDES. 

qu'au droit de nommer l' officier du poste qui monte la garde à la 
porte de son palais? Ce factionnaire qui passe, c'est la Prusse. Ces 
tambours qui battent aux champs, c'est encore la Prusse, la cocarde 
exceptée. Et à qui donc appartient le palais lui-même? — Noire 
prince n'en est que le locataire, se disent tout bas les peuples. Le 
propriétaire, c'est l'autre, celui qui est à Berlin, celui qui a les bras 
si longs, que sans sortir de chez lui il expédie nos lettres et nos dé- 
pêches, celui qui nous recrute, nous habille à ses couleurs et nous 
fait grâce, celui qui nous prête de l'argent que nous lui rendrons, et 
à qui nous prêtons en retour un serment d'obéissance qu'il ne nous 
rendra jamais. 

Les petits princes du nord connaissent trop le monde et la 
Prusse pour conserver la moindre illusion ; ils savent ce qui les 
attend, et qu'ils n'existent plus que par intérim. Nous ne parlons 
pas de Brunswict, dont le sort est depuis longtemps écrit dans 
les étoiles. Il n'a pas d'héritier direct, son bien doit passer à ses 
agnats du Hanovre; mais qui détient aujourd'hui le Hanovre? Elle 
est perdue pour les Guelfes, la ville gothique que fonda Bruno, 
que rOcker enlace de ses bras, qui se glorifie de son Colleghim 
Carolinum et de son dôme, bâti par Henri le Lion. L'héritier de 
Berlin attend, et déjà il conteste au possesseur de Brunswick la fa- 
culté d'aliéner ses chemins de fer; d'avance il s'arroge un droit de 
contrôle sur tous les effets de la succession; il apposerait volon- 
tiers les scellés aux armoires. Le duc de Brunswick doit se le tenir 
pour dit. Le sait-il assez? Le roi Guillaume lui a témoigné cette 
année son royal déplaisir en refusant d'aller chasser chez lui. Et 
que sert, après tout, d'avoir des héritiers ? Ni la veuve ni les or- 
phehns n'attendriront l'inexorable destin. Assiégés des plus som- 
bres pressentimens, les petits princes s'occupent de mettre en or- 
dre leurs affaires. Hs n'entendent pas que, quand sonnera l'heure 
de la grande expropriation, l'événement les prenne au dépoui-vu. 
On vivait tellement en famille dans ces petits états, où régnait un 
laisser-aller patriarcal, que tout, pour ainsi dire, y était en com- 
mun, domaine de l'état, domaine de la couronne, domaine privé. 
Depuis 1866, on s'est hâté de débrouiller, de régler cette question 
du domaine, question de savoir ce qui doit revenir à la Prusse, ce 
qu'on pouiTa sauver pour vivre à son aise sans trop regretter sa 
couronne. 

Dans tous ces arrangemens, les appréhensions se trahissent par 
des paroles significatives qui renferment des abîmes de mélancolie. 
En proposant à sa diète une loi sur le domaine, le duc d'Anhalt dé- 
clare qu'elle est rendue nécessaire a par les dangers possibles de 
l'avenir. » Schaumbourg-Lippe ajoute, comme apostille, à un des 



LA PRUSSE ET l' ALLEMAGNE. 311 

articles de sa constitution ces mots : (( aussi longtemps que la prin- 
cipauté sera régie comme état indépendant par la maison régnante.» 
Plus explicite encore est la convention qu'ont passée ensemble le 
duc de Saxe-Meiningen et ses états conformément à une décision 
de la cour d'appel de Dresde. « Si le gouvernement de ce pays, y 
est-il dit, tombe aux mains d'un héritier qui ne soit pas un ayant- 
droit à la succession de la fortune domaniale, la famille ducale rece- 
vra vingt fois le montant de sa liste civile en propriété privée, dont 
les deux tiers en biens-fonds, l'autre tiers en espèces, le reste sera 
bien d'état. » C'est ainsi que dans une partie de l'Allemagne du nord 
on entend comme un bruit sourd de départ et de déménagement, 
ce bruit qui ne ressemble à rien, des allées et des venues, des con- 
sultations sur ce qu'on emportera, sur ce qu'on laissera, des buffets 
qu'on vide, des malles qu'on remplit, et tout à l'heure le piétine- 
ment et les grelots des chevaux. 

Parmi les vingt-deux états dont se compose la confédération du 
nord, il en est un où le déménagement est chose faite, consommée. 
Curieuse histoire , grand exemple de sage philosophie donné par un 
prince qui a préféré devancer les temps, parce qu'il estime que la 
peur du mal est pire que le mal. 

La principauté de Waldeck, à laquelle est adjoint le comté de 
Pyrmont, est une des plus charmantes contrées de l'Allemagne du 
nord. Enclavée dans la Westphalie et dans la Hesse-Électorale, ar- 
rosée par l'Éder et la Diemel, aflluens de la Fulda et du Weser, elle 
offre un agréable mélange de montagnes et de plaines , de prairies 
et de forêts. Elle a 20 milles carrés et 60,000 âmes, en général des 
âm_'s honnêtes et laborieuses, presque toutes évangéliques et plus 
riches que bien d'autres en connaissances primaires, les écoles de 
Waldeck tenant leur rang parmi les meilleures de l'Allemagne. Ce 
petit pays a ses richesses; sans parler de son bétail, il produit du 
cuivre, du fer, du plomb et même de l'or ; il a produit aussi de cé- 
lèbres capitaines et un illustre diplomate, qui fut longtemps le 
conseiller, le bras droit du grand-électeur (1). Waldeck, divisé en 
trois districts, avait une voix dans les séances plénières de la diète 
de Francfort. La maison qui le gouverne fait remonter, dit-on, ses 
origines jusqu'à Witikind, l'illustre vaincu de Detmold. Le prince 
George-Victor succédait à son père en iSlib; il gouverna d'abord 
sous la tutelle de sa mère, la princesse Emma. En 1853, il épousa 
une princesse de Nassau. En 1866, il fit un autre mariage, un ma- 

(1) L'histoire du comte de Waldeck vient d'être racontée dans un livre savant et cu- 
rieux qui fait bien connaître les origines de la grandeur prussienne : Graf Georg Fried- 
rich von Waldeck, ein preussischer Staatsmann im 17 ten. Jahrhundert^ von B. Erd- 
mannsdorffer. Berlin, 1869, 



312 REVUE DES DEUX MONDES. 

riage forcé, moins heureux que le premier : il dut épouser la Prusse, 
lui vingt et unième, et, comme on ne l'épouse pas sans lui appor- 
ter un douaire, il se trouva fort empêché. Malgré sa mine d'or, la 
charmante principauté avait plus de dettes que de revenus; on allait 
cependant, mais à peine parvenait-on à joindre les deux bouts. Or 
le douaire que réclamait la Prusse montait à 132,000 thalers de 
dépense militaire annuelle. Augmenter les impôts, on n'y pouvait 
songer; bon an mal an, les propriétaires de biens-fonds payaient 
déjà, y compris les contributions de commune et de district, le 
30 pour 100 de leur revenu. Aussi, quand le prince George-Victor 
soumit la nouvelle constitution fédérale à la ratification de sa diète, 
elle fut rejetée à l'unanimité des voix moins une. Les députés dé- 
clarèrent que la situation financière de la principauté, qui jusqu'a- 
lors permettait à peine de fournir aux besoins les plus pressans de 
l'état, rendait impossible aucun surplus de dépenses, qu'il fallait à 
tout prix s'entendre avec la Prusse, en obtenir un dégrèvement. 

Le prince ne se le fit pas dire deux fois. Le gouvernement prus- 
sien accueillit ses ouvertures avec une cordialité, une bienveillance 
toutes paternelles. « Pourquoi vous mettre martel entête? lui fut-il 
répondu. Nous sommes gens de bon secours et de bon conseil, et qui 
n'avons pas l'habitude de laisser nos amis dans l'embarras. Vous sa- 
vez que nous faisons tout ce qui concerne notre état et même l'état 
des autres. Nous épargnons à plusieurs de vos voisins la peine de re- 
cruter eux-mêmes leurs soldats, de choisir leurs officiers. Par ami- 
tié pour vous, nous ferons en votre faveur plus encore. Nous allons 
prendre à forfait l'administration de Waldeck, et vous nous céde- 
rez tous les pouvoirs qui vous ont été conférés par votre petite con- 
stitution, que nous respectons infiniment, constitutionnels jusque 
dans l'âme, comme vous savez. Seulement nous nous permettrons 
de réorganiser vos services publics, vos tribunaux, et dorénavant 
tous vos fonctionnaires seront des sujets prussiens, qui nous prête- 
ront le serment d'obéissance. Pour occuper vos loisirs, nous vous 
laisserons en propriété privée votre consistoire, que vous gouver- 
nerez comme vous l'entendrez, à la seule condition de pourvoir de 
vos deniers cà ses petites dépenses, et, si la fantaisie nous vient de 
remanier votre constitution , nous vous promettons de vous en tou- 
cher un mot. Quant au reste, ce sera l'alfaire d'un directeur que 
nous vous enverrons de Berlin, homme de propos civil et de douces 
manières. 

Sou abord n'aura rien, je crois, qui vous déplaise; 
Il Tiendra pour un fait dont vous serez bien aise. 

Il concentrera sur sa tête toutes les responsabilités ministérielles 



LA PRUSSE ET l' ALLEMAGNE. 313 

inscrites dans votre petite charte. Les responsabilités illimitées ne 
nous ont jamais fait peur, nous ne déclinons que les autres. » 

Ce qui S8 passa dans le cœur du prince, nous renonçons à le de- 
viner. Ce que pensèrent ses sujets appartient à l'histoire. Ce fut le 
9 septembre 1867 que le projet de convention fut présenté à la 
diète de Waldeck. Les députés, tout ahuris, s'entre-regardaient. Ils 
pesaient le pour et le contre ; comme tous les irrésolus , ils cher- 
chaient à gagner du temps. Le 15 septembre, ils se prorogèrent. 
Le prince, à qui ces atermoiements déplaisaient, fit ses paquets 
sans attendre leur décision, et partit avec sa famille pour l'Italie. 11 
s'en allait rêver parmi les orangers à la différence qu'il peut bien y 
avoir entre un confédéré de la Prusse et un annexé, à l'étrange 
situation d'un souverain qui n'a plus qu'un consistoire à gouverner. 
Ses sujets ne savaient quel parti prendre, à quel saint se vouer. La 
Prusse voulut les aider à se décider : quelques jours plus tard, un 
bataillon prussien entrait, enseignes déployées, dans leur petite 
capitale, Arolsen, bourg de 2,000 habitans, célèbre par sa collec- 
tion d'antiquités herculanéennes et pompéiennes , — célèbre aussi 
pour avoir donné le jour au grand sculpteur Rauch, au grand pein- 
tre Raulbach ; — en Allemagne, les petits endroits produisent sou- 
vent de grandes choses. — C'est un argument bien décisif qu'un 
bataillon prussien. La convention fut votée par la diète en première 
lecture par treize voix contre une, au second tour par douze voix 
contre trois, et on vota en bloc, par-dessus le marché, tous les arti- 
cles d'une convention militaire qui mettait Waldelck sur le pied des 
deux Lippes et des villes hanséatiques : incorporation simple et nette 
de son contingent dans l'armée prussienne. Le 29 octobre 1868, 
le directeur envoyé de Berlin, M. de Flottwell, ouvrait une nou- 
velle session de la diète au nom de sa majesté le roi de Prusse, et 
le 31 décembre de la même année ce même M. de Flottwell était 
nommé plénipotentiaire de Waldeck dans le Bundesrath^ ce qui 
procurait à la Prusse une dix-huitième voix en attendant les autres. 
Voilà l'histoire de Waldeck. 

- L'on dit et l'on répète que les affaires allemandes sont au statu 
quo. Gela est vrai du midi de l'Allemagne et de la question du Mein; 
mais au nord les choses marchent et marchent vite. On est impa- 
tient d'achever son œuvre, de réaliser des desseins savamment 
conçus et machinés; on a hâte de pouvoir dire : Notre pseudo-con- 
fédération n'est plus qu'une ombre, elle a vécu, et la Prusse s'est 
agrandie de vingt et un petits états allemands. Avertis par les jour- 
Baux et les clameurs du u parti, » ces petits états croient s'aperce- 
voir depuis quelque temps que les sacrifices de souveraineté qu'on 
leur imposa en 1866, et que le roi Guillaume lui-même déclarait 



314 REVUE DES DEUX MONDES. 

suflisans, n'étaient que le commencement de leur dépossession, que 
la Prusse a voulu faire après Sadowa deux espèces d'annexions, les 
unes directes et à ciel découvert, qui lui ont procuré quatre millions 
et demi de nouveaux sujets, les autres indirectes et clandestines, 
qui lui en procureront près de six millions. Ils se doutent que ce 
qu'ils ont gardé leur sera chaque jour plus âprement disputé, que 
les garanties qu'on leur a données ne valent pas le papier où elles 
furent écrites, et que, selon les fortes expressions d'un publiciste 
allemand, la constitution fédérale est, dans la pensée de ses auteurs, 
la révolution de 1866 en permanence (1). 

C'est un des grands principes de M. de Bismarck qu'il faut tou- 
jours faire des traités séparés, parce que des conditions communes 
créent des intérêts et des griefs communs, qui tôt ou tard se coali- 
sent. Il a conclu avec ses confédérés des conventions différentes et 
habilement graduées, afin que la dissemblance de leurs fortunes les 
empêchât de jamais s'unir. L'homme quia perdu trois boutons tient 
encore à son habit; celui qui les a tous perdus est disposé à jeter 
sa défroque aux orties. Nombre des états du nord ont essuyé des 
pertes trop graves et trop irréparables pour être fort attachf's à ce 
qui leur reste; ils s'abandonnent, ils se résignent aux exigences 
ci'oissantes, aux décisions hautaines de leurs suzerains, — et sur 
quoi s'appuieraient-ils pour leur résister? — Il en est d'autres qui 
n'ont pas encore renoncé à tout, qui s'opposeront résolument à 
ces dangereuses extensions de compétence fédérale par lesquelles 
un gouvernement heureux, assisté d'un parti qui a besoin de con- 
solations, achèverait de les dépouiller. Or voici le point : la confé- 
dération repose sur un contrat. Pour éviter les hasards d'une con- 
stituante démocratique, on a préféré s'arranger au préalable avec 
les gouvernemens, on leur a donné des signatures qui ne sont pas 
des promesses sous seing privé, de simples cédules, mais des trai- 
tés authentiques et en forme. Ils ont consenti à certains sacrifices, 
en retour desquels on leur a garanti la possession de ce qu'on leur 

(i) Voir dans la Gazette d'Augsbourg du 18 décembre dernier un article intitulé : 
Die Fortschritte zum Einheitsstaat. L'auteur commence par rappeler la déclaration que 
prononça le roi Guillaume en clôturant le premier Beichstag. » C'était en 1867, ajoute- 
t-il; nous écrivons en 1869, et nous demandons ce que vaut encore cette parole royale. » 
Il énumère à ce sujet les usurpations de pouvoir déjà consommées, celles qui se prépa-" 
rent, les plans do campagne des nationaux-libéraux, la demi-promesse que leur a faite 
le ministre de la justice touchant la transformation du tribunal de commerce fédéral en 
cour de justice. L'article se termine par ces mots : « Le roi Guillaume ne peut se dissi- 
muler qu'il s'agit ici d'une affaire européenne. Les états voisins ne savent que trop 
qu'ils ont reconnu la confédération du nord à titre d'association d'états autonomes, et 
que cette association n'existe plus dés que ces états ne sont plus autonomes qwc de 
aom. On sait, hors d'Allemagne comme ici, que des œufs vidés ne sont plus des œufs. » 



LA. PRUSSE ET l' ALLEMAGNE. 315 

laissait de souveraineté. Leur imposer après coup de nouveaux 
abandons, c'est les délier de leurs engagemens, et ils ont quelque 
sujet de soutenir que les changemens constitutionnels prévus par 
l'article 78 de la constitution ne sauraient s'entendre de mesures 
emportant extension de compétence, que cette extension a été d'a- 
vance écartée et prohibée par le pacte fédéral, attendu que le pou- 
voir législatif se trouve partagé à titre égal entre le Bundesraih et 
le Rcichsttig, et que, d'après la teneur de l'article 23, le Reichstag 
n'a le droit de proposer des lois que dans les limites de la compé- 
tence du Bund. En tant que loi commune, disent-ils, la constitution 
peut être modifiée; en tant que contrat, elle ne saurait l'être que 
moyennant le consentement de toutes les parties contractantes. 
Déjà la Saxe a éprouvé le besoin de sauvegarder son droit contre 
les menées qu'elle pressent, contre les prétentions des nationaux, 
qui semblent avoir juré qu'ils rapporteraient de leur prochaine cam- 
pagne parlementaire quelques-uns de ces trophées dont la Prusse 
s'applaudit, et que la liberté déplore. Le roi Jean a déclaré, en ou- 
vrant ses chambres, qu'il serait attentif à préserver son peuple de 
nouveaux empiétemens, et son peuple lui a répondu par une voix 
autorisée qu'il entendait remplir ses engagemens envers ses confé- 
dérés, qu'il entendait aussi rester maître chez lui et ne point livrer 
les clés de sa maison. Devenir un grand Waldeck! L'ombre de Fré- 
déric le Sage doit se remuer dans son tombeau. La fantaisie des 
gros bataillons décidera-t-elle encore? Sera-t-il dit que la foi des 
trailés n'est que chimère, qu'il n'est point de recours contre l'em- 
pire de la force, qu'elle domine souverainement sur les rois et les 
peuples, et que le bon droit des petits sera l'éternel jouet des inso- 
lences de l'épée? Espérons et croyons qu'en Prusse le gouvernement 
sera plus sage et plus scrupuleux que le « parti. )> Dieu préserve 
l'Europe d'apprendre un matin à son réveil que, tandis que la ques- 
tion du Mein continue de dormir, il vient de naître une question 
de Saxe] 

Quelque sort qui l'attende, Dresde, la Florence de l'Allemagne, 
est triste, et, comme pour ajouter à sas mélancolies, son admirable 
théâtre a brûlé, ce chef-d'œuvre de Semper. Dresde est chagrine, 
elle est songeuse ; elle se rappelle ce qui fut, elle cherche à devi- 
ner ce qui sera. En parcourant ses rues, nous pensiorts à cette jeune 
et charmante femme qui, secrètement atteinte d'une affection de 
poitrhie, inquiétait son médecin par ses langueurs, affligeait ses 
amis par ses longues et muettes rêveries. A quoi rêvez-vous? lui 
demandait-on. Elle répondait : Je me regrette. 

Victor Cherbuliez. 



EXPLORATION 

DU MÉKONG 



VI. 

LA CHINE OCCIDENTALE (1). 



La Chine ! ce mot seul éveille l'idée d'un peuple qui a triomphé 
de l'espace par l'étendue de son empire, du temps par sa durée, — 
d'une nation immuable dans ses usages comme dans ses maximes, 
et qui, malgré les révolutions qui l'agitent et les invasions qui la 
pénètrent, oppose au cours des événemens et des idées une sorte 
de pétrification colossale. Emprisonnée dans les mailles d'un idiome 
qui subordonne l'intelligence à la mémoire et dans un réseau d'in- 
stitutions qui règlent jusqu'aux attitudes du corps, la Chine a pour- 
tant devancé l'Europe dans la vie sociale, dans les sciences et dans 
les arts; mais les inventions les plus fécondes y sont demeurées sté- 
riles, comme si la Providence avait voulu faire passer brusque- 
ment cette race d'une adolescence hâtive à une décrépitude sans re- 
mède. Maître de la moitié de l'Asie, ce peuple pourrait encore réunir 
des armées aussi nombreuses que celles de Gengis-khan; mais ses 
soldats s'enfuient devant une poignée d'Européens après avoir agité 
de loin, comme une impuissante menace, ces monstres de carton 
dont l'image fantastique s'étale sur nos écrans et nos tapisseries : 
pays étrange, plein de contrastes et de mystères, où la grandeur 

(1) Voyez la Revue du 15 diîccmbrc 18G9. 



EXPLORATION DU MEKONG. 317 

s'associe au grotesque, et où des magots justement fiers des qua- 
rante siècles de leur histoire semblent nous contempler du haut 
d'un paravent comme du sommet d'une pyramide. 

Visiter ce sphinx dans son domaine le plus reculé, telle était 
l'espérance qui nous avait si longtemps soutenus et que nous étions 
au moment de voir se réaliser. Nous nous trouvions en effet sur 
cette extrême frontière de Chine qu'aucun Européen n'avait encore 
traversée. Nous n'abordions pas le Céleste-Empire par ce littoral 
si facilement accessible, mais où le voyageur trouve encore plus 
l'Europe que la Chine elle-même ; nous étions à 800 lieues des 
somptueux hôtels de Shang-haï et de cette protection consulaire qui 
étend jusqu'aux confins de la terre habital3le l'ombre de la patrie. 
Nous arrivions épuisés de ressources, sans chaussures, presque 
sans vêtemens, dans des contrées où l'estime du prestige exté- 
rieur avait survécu aux horreurs de la guerre civile ; mais, tout en 
craignant de compromettre notre dignité aux yeux de mandarins 
qui pourraient juger de notre rang par notre habit, nous avions la 
ferme résolution de profiter des prescriptions impératives de nos 
passeports pour assurer notre sécurité et faire respecter nos per- 
sonnes. Les lettres signées par le régent de l'empire nous ont en 
effet mieux couverts que le plus brillant costume ofliciel ne l'aurait 
pu faire, même aux yeux du plus formaliste de tous les peuples. 
Les représentans du gouvernement chinois n'ont pas justifié envers 
nous leur vieille réputation de perfidie, d'où l'on peut conclure que 
c'est à leur impuissance et non à leur hostilité qu'il faut imputer les 
misères, les périls essuyés par les membres de la commission pen- 
dant la dernière partie du voyage. 

On se souvient peut-être que ie roi laotien de Sien-hong, hésitant 
à nous laisser continuer notre route, avait envoyé le mandarin chi- 
nois en résidence auprès de lui prendre les instructions du gou- 
verneur de Muong-la. Or la ville que nous avions devant les yeux 
n'était autre que Muong-la elle-même, et les mauvais desseins dont 
on avait un moment voulu nous intimider n'avaient pas tenu devant la 
fermeté de notre attitude. Les ordres de l'empereur des Birmans ne 
pouvaient plus désormais nous atteindre; nous avions glissé entre les 
mains de ses agens au Laos et franchi la frontière méridionale de la 
province de Yunan, la plus inconnue de l'empire du milieu. Muong- 
la est appelée Seumao par les Chinois; c'est, si je ne m'abuse, cette 
même ville qu'un Anglais a proposé de réunir à Rangoun par un 
chemin de fer, afin de faire dériver vers un port des Indes britan- 
niques tout le courant commercial de la Chine occidentale. Au len- 
demain de l'inauguration du canal de Suez, à lavei'le dd l'ouverture 
du Mont-Cenîs, en présence surtout de cette colossale entreprise qui 
a joint, malgré les Montagnes-Rocheuses, New-York à San-Francisco, 



318 REVUE DES DEUX MONDES. 

on ne saurait plus assigner de limites à la puissance cle l'homme. 
Si la race anglo-saxonne voulait appliquer un jour à l'exécution 
d'une telle œuvre les ressources dont elle dispose et la persévérance 
qui la caractérise, elle parviendrait sans doute à triompher de tous 
les obstacles; mais j'ose affirmer qu'elle ne songera de longtemps à 
l'entreprendre. Sans énumérerici les difficultés de tonte nature qu'il 
faudrait vaincre avant de joindre par un railway les montagnes du 
Yunan et les plages du golfe de Martaban, il me suffira de dire que 
les sommes immenses qui seraient englouties dans ce travail de- 
meureraient une dépense perdue, si l'ordre de choses inauguré en 
1855 par la révolte des musulmans prévalait définitivement, car un 
état fondé sur le triomphe du fanatisme mahométan laisserait une 
pareille entreprise sans avenir et sans garantie. Les preuves ne 
manqueront pas, au cours de ce récit, à l'appui de cette assertion. 
Nous étions à peine entrés en Chine, que déjà de tous côtés des 
ruines attristaient nos regards. Le fléau dont nous avions vu les 
traces, surtout dans la dernière province du Laos, avait encore plus 
cruellement sévi dans cette partie du Yunan, et les villages aban- 
donnés ou détruits devenaient plus nombreux à mesure que nous 
approchions de la ville. 

Des routes dallées se croisaient dans les rizières : nous en suivîmes 
une jusqu'à un pont en pierre semblable à celui dont la vue nous avait 
causé tant de plaisir à Muong-long, puis nous entrâmes dans les 
faubourgs. Des femmes se pressaient au seuil des portes pour nous 
voir passer, des enfans s'échappaient de l'école, suivis de leui' pé- 
dagogue portant encore à la main une longue gaule et sur le nez 
des luneLtes à verres ronds, et les groupes formés devant les affiches 
collées sur les murailles interrompaient leur lecture. Des girdes 
armés nous attendaient; ils nous saluèrent poliment en nous invi- 
tant à les suivre. Notre escorte, qui augmentait à chaque pas, ne 
tarda point à comprendre la population entière de Seumao. Nous 
longeâmes l'enceinte de cette ville, puis, tournant à di'oite, nous 
arrivâmes, après dix minutes de marche, dans la pagode où nous 
devions loger. L'étroite cour étant déjà envahie, les soldats eurent 
de la peine à nous frayer un passage à travers les rangs pressés 
de la multitude; il y avait du monde jusque sur les toits. La pa- 
gode, vaste édifice rectangulaire complètement ouvert du côté de 
la cour intérieure, fut en un instant inondée par la foule, malgré 
les eflbrts de policemcn armés de bâtons. Ceux-ci, impuis^sans à 
contenir ce flot débordé, prirent le parti de lui céder en nous 
recommandant de bien surveiller nos bagages. Habitué depuis de 
longs mois aux vastes horizons, aux solitudes sans bornes, je me 
sentais étourdi par cette fourmilière humaine entassée dans un es- 
pace resserré. Je croyais avoir sous les yeux une de ces estampes si 



EXPLORATION DU MEKONG. 319 

répandues en Europe; je retrouvais les courbes des toits, tous les 
détails connus de l'architecture chinoise, et, si j'ose le dire, le style 
même des physionomies. 

Un mouvement se fait dans la cour, la masse compacte des cu- 
rieux s'ouvre et se referme. C'est un mandarin précédé de soldats 
en habits rouges qui vient officiellement nous souhaiter la bien- 
venue. Son chaperon à bords relevés est orné d'une tige garnie à la 
base de floches en soie et surmontée d'un globule bleu. Il s'incline 
avec grâce, nous annonce que nous étions depuis fort longtemps 
attendus, et que l'on commençait à désespérer de nous voir. Il nous 
fait apporter du riz, de la viande de porc, et s'informe de nos 
besoins. Malgré la présence du fonctionnaire, le public nous serre 
de près. Des agens avec leur bâton font reculer les plus audacieux, 
et deux de nos Annamites, placés en sentinelle, refoulent les cu- 
rieux dans la cour, et débarrassent au moins notre domicile. Ce 
n'est qu'à la nuit tombante que nous pouvons procéder à notre 
installation, à l'abri des regards importuns. Notre pagode se com- 
pose de trois murs en briques blanchies à la chaux; le quatrième 
côté, ouvert, comme je l'ai dit, est soutenu par de belles colonnes 
en bois. Notre ancienne connaissance, le bouddha du Cambodge 
et du Laos, aux traits allongés, aux oreilles pendantes, à la pose 
contemplative et béate, disparaît et fait place à deux personnages 
de grandeur naturelle. Au-dessus de ceux-ci, une femme semble 
planer, assise sur un nuage. Des trois grandes religions répandues 
dans la Chine, sans compter l'islamisme, celle de Confucius semble 
seule demeurée pure de tout alliage mythologique ou supersti- 
tieux. Les classes lettrées, qui sont les seules à professer cette doc- 
trine, s'inquiètent bien moins d'y chercher des notions religieuses, 
qu'elles n'y trouveraient guère d'ailleurs, qu'un cours de philosophie 
positive et de morale pratique. Hormis la tablette de Confucius, qui- 
figure dans les temples élevés en son honneur et dans toutes les 
écoles, ce culte est sans image, comme il est sans symboles et sans 
prêtres. Les croyances bouddhiques au contraire, introduites en 
Chine au i*'" siècle de notre ère , sous le règne de Ming-ti, passèrent 
bientôt de la cour du roi de Tchou, prince vassal de l'empire, dans 
le cœur des petits, des misérables et des souffrans. Flattés, mais 
non pleinement satisfaits par l'anathème que jetait le bouddhisme à 
l'activité et à la vie, ces déshérités de toute espérance greffèrent sur 
les dogmes de Fô les superstitions qui, en l'absence d'une foi rai- 
sonnée et de doctrines philosophiques, croissent si facilement dans 
les ténèbres de l'âme humaine. Les temples, les images se multi- 
plièrent à l'infini; mais aujourd'hui les bonzes chinois, race tombée 
dans l'ignorance et l'abjeciion, sont le plus souvent incapables de 
donner la raison des croyances qu'ils professent par nécessité et des 



320 REVUE DES DEUX MONDES. 

symboles qu'ils vénèrent par habitude. Enfin Lao-tseu, né à la fin du 
VII* siècle avant Jésus- Christ, parait avoir joué, contrairement à 
Gonfucius, son contemporain, le rôle d'un révélateur inspiré. S'éle- 
vant au-dessus de l'horizon social, dépassant les bornes de la tradi- 
tion nationale et dédaignant la philosophie, il prétendit conduire ses 
disciples jusque sur les sommets d'une cosmogonie à laquelle on ne 
saurait refuser un caractère de grandeur. Il enseigna la raison su- 
prême préexistante au chaos, et « rattacha la chaîne des êtres à celui 
qu'il appelle un, puis à deux, puis à trois, qui, dit-il, ont fait toutes 
choses (1). » Ce qu'il y a de plus clair dans son livre, dit Abel Ré- 
musat, c'est qu'un être trine a formé l'univers. Est-ce là, comme 
quelques-uns l'affirment, une doctrine empruntée aux Juifs par Lao- 
tseu dans un voyage qu'il aurait fait en Occident, ou bien, comme 
d'autres le prétendent, un souvenir de l'ancienne divinité trine des 
Indiens? Je n'ai pas ici à le rechercher. J'ai voulu seulement indi- 
quer les trois espèces de temples dans lesquels nous étions désormais 
appelés à nous établir, et rendre hommage à Lao-tseu, qui nous 
fournissait notre premier gîte sur le territoire chinois. La doctrine de 
ce dernier, défigurée par ses sectateurs, est devenue absolument mé- 
connaissable aujourd'hui. Ses temples, comme ceux de Fô, sont peu- 
plés de statues grotesques et grimaçantes, objets de raillerie pour la 
classe éclairée, qui poursuit les images catholiques elles-mêmes de 
ses haines iconoclastes. Dans la pagode que nous occupions, il y a, je 
l'ai dit, un groupe fo]'mé de deux hommes qui semblent dominés par 
une femme élevée au-dessus d'eux; ce groupe me fait souvenir de 
cette parole de Lao-tseu, que « tous les êtres reposent sur le principe 
féminin. » Une petite lampe, posée sur une table, brûle constam- 
ment devant la vierge, et trois cassolettes sont sans cesse alimentées 
de parfums. Un vieux prêtre et deux respectables prêtresses suffi- 
sent aux soins du sanctuaire. Jamais vestales ne furent plus accom- 
modantes. Le feu sacré nous sert à allumer nos cigarettes; les tables 
sont chargées de mille objets profanes, et nous y prenons nos repas. 
Le drapeau français planté au haut du perron , les armes fixées aux 
colonnes, les nattes étendues sur le sol pour nous servir de lit, enfin 
aucun des mille détails de notre vie quotidienre ne paraît gêner nos 
vénérables hôtesses, qui viennent régulièrement chaque jour saluer 
les idoles. Après avoir examiné l'huile de la lampe et la sciure, de 
bois odoriférant, elles frappent trois coups sur un petit timbre et se 
prosternent plusieurs fois. Ce sont là, avec une pieuse lecture à cer- 
tains jours du mois, :tous les devoirs du culte. Aussi paraissent- 
elles heureuses, ces bonnes vieilles; elles jouissent de leur vie tran- 
quille, et ne se refusent pas à l'occasion quelques douceurs. Elles se 

(1) Abel Rémusat. 



EXPLORATION DU MEKONG. 321 

sont, par exemple, acheté deux cercueils comfortables, preuve évi- 
dente qu'elles ne sont point arrivées à un complet renoncement. En 
Europe, les trappistes creusent eux-mêmes leur fosse, et il n'y a 
pas d'ennemi des couvens qui ait songé à leur reprocher cet exercice 
comme une pratique épicurienne. Eu Chine au contraire, se donner 
d'avance un cercueil, c'est un luxe auquel tout le monde ne saurait 
aspirer ; ce sont meubles qui coûtent fort cher, surtout lorsqu'ils 
portent la marque du faiseur en renom. 

Un matin, des gardes du palais viennent remettre à M. de Lagrée 
la carte de visite du gouverneur. Quelques caractères chinois sur 
un morceau de papier rouge signifient, paraît-il, que l'on nous re- 
cevra volontiers; telle est du moins l'explication qui nous est donnée 
par un d'entre nous, qui, lors de la prise de Pékin, avait fait partie 
de l'escadre de l'amiral Charner. C'est un des avantages de la cen- 
tralisation puissante dont la Chine a donné l'exemple à l'Europe de 
permettre au voyageur qui a passé un mois dans le Petcheli de 
n'être pas dépaysé dans le Yunan, à l'autre extrémité de l'empire. 

Pour gagner la salle des audiences publiques, il nous faut passer 
par une porte formée d'une voûte assez haute que couronnent deux 
toits recourbés, entre lesquels est ménagée la place de deux postes 
militaires superposés. Le gouverneur nous attend dans une pièce 
située au fond de trois cours. Son excellence porte au chapeau un 
globule de corail; mais c'est un mandarin militaire, et cela di- 
minue notre respect. Nous savons qu^en Chine le cédant arma iogœ, 
est poussé fort loin ; le dernier des lettrés professe en effet pour 
le plus grand général un dédain que la prudence ne lui permet 
pas toujours de témoigner, mais que les préjugés de ses compa- 
triotes l'autorisent à entretenir. Du reste, les mandarins lettrés ne 
seraient pas mieux à leur place dans la province de Yunan qu'un 
professeur de l'université dans une ville assiégée. Le costume de 
notre hôte est le classique costume chinois : camail fourré, longue 
robe en soie, queue magnifique; il a les traits gros, les yeux proé- 
minens, une physionomie plus ouverte que fine, mais qui respire 
tout à la fois la force et la bienveillance. Il voudrait bien y joindre 
un certain air de majesté, mais il y réussit assez mal. Il parle peu, 
fume sa pipe, et demeure impassible jusqu'au moment où M. de 
Lagrée lui offre un revolver. Sitôt qu'il eut compris le mécanisme 
de cette arme, ses yeux pétillèrent comme ceux d'un coursier sen- 
tant la poudre; il s'élança de son siège, oublieux de sa dignité, et 
les six balles qu'il tira coup sur coup auraient certainement mis à 
mal plusieurs de ses administrés, si l'on n'avait ;! propos détourné 
son bras. La salle d'audience était en effet envahie par une foule 
bruyante, qui nous coudoyait, interrompait la conversation par des 

TOME LXXXV. — 1870. 21 



322 REVUE DES DEUX MONDES. 

éclats de rire, et coupait impitoyablement la parole au gouverneur 
lui-même. 

Celui-ci paraissait animé pour nous des meilleures intentions, quoi- 
qu'il manifestât certaines inquiétudes sur le but de notre voyage. 
On eût dit qu'il craignait une entente secrète entre nous et les mu- 
sulmans. Il nous apprit- d'ailleurs que toute la partie occidentale 
de la province où coule le Mékong, qu'il appelle Kioulang-kiang 
(fleuve aux Neuf-Dragons), était aux mains de ces ennemis de l'em- 
pire. L'expérience que nous venions de faire en pénétrant sans pas- 
seports chez les Laotiens, tributaires de la Birmanie, nous avait 
servi de leçon, et nous n'étions pas disposés à courir au-devant de 
nouveaux périls. M. de Lagrée jugea la situation d'un coup d'œil. 
Renonçant, non sans de vifs regrets, à suivre le cours du Mé- 
kong, il se détermina, pour deux raisons, à se diriger vers l'est. 
D'abord il était convaincu que pénétrer à l'improviste dans un pays 
désorganisé, sillonné par des bandes sans discipline et sans chef, 
enivrées de meurtre et de pillage, c'était tout à la fois s'exposer à 
des chances fâcheuses et se rendre suspect aux autorités fidèles de 
Seumao. D'un autre côté , en présence du développement certain 
que l'avenir réserve à notre établissement colonial en Cochinchine, 
il ne parut pas inutile à M. de Lagrée d'explorer la zone arrosée par 
le Sonkoï. Ce fleuve , mal connu à cette hauteur, prend sa source 
au nord-ouest du Yunan et se jette à la mer dans le golfe du Tonkin, 
où notre pavillon peut se ménager un accès facile. Le bassin du 
Mékong fut donc abandonné pour celui du Sonkoï, et l'intérêt pu- 
rement géographique pour un intérêt politique de premier ordre. 
Cette détermination, prise sur-le-champ et annoncée séance tenante 
au gouverneur, parut causer à celui-ci une satisfaction si vive que, 
sortant de sa réserve diplomatique, il fit preuve aussitôt d'une fran- 
chise expansive.il nous promit une escorte, mais il ajouta qu'il 
fallait se hâter de partir, car la guerre, un instant suspendue, était 
à la veille de recommencer plus acharnée que jamais, et le chemin 
que nous allions suivre n'était séparé que par trois jours de marche 
des armées musulmanes qui, chassées de Seumaô, se disposaient à 
revenir à la charge. Cette malheureuse ville gardera longtemps le 
souvenir des combats livrés dans ses murs. En dehors de son en- 
ceinte, les faubourgs et les villages de la banlieue, qui renfermaient 
une population d'au moins 30,000 âmes, ont été détruits; il ne 
reste pas une maison sur vingt. Les vainqueurs semblent -s'être 
acharnés surtout contre les pagodes; les unes n'ont pas conservé 
pierre sur pierre, d'autres ont été transformées en étables, toutes 
sont dégradées; autels à terre, statues sans tê:e, ornemens en pièces, 
tels sont les signes trop connus de cette horrible forme de guerre 
civile appelée guerre de religion. Je ne parle pas des populations 



EXPLORATION DU MEKONG. 323 

massacrées, parce que rien ne laisse moins de trace sur la terre que 
l'homme lui-même : la plus chétive de ses œuvres atteste son exis- 
tence par des débris; de lui, il ne demeure rien. On s'occupait du 
reste activement de réparer les murailles de la ville, et de creuser 
autour un large fossé; sur la plate-forme, on accumulait de distance 
en distance des pierres destinées à lapider l'ennemi, et l'on faisait 
tous les jours l'exercice à feu. Les armes de siège sont des tubes en 
fer gros et longs, moitié couleuvrines, moitié fusils. Un soldat sert 
d'alTùt, un second pointe, et le troisième, qui a en main la mèche 
allumée, met le feu. Tout se préparait donc pour un prochain as- 
saut. Les murs nous ont paru de force à le soutenir; ils sont épais, 
construits eu belles briques et en grès; les portes, doublées de fer, 
rés'steront, si elles ne sont pas battues par une artillerie trop 
redoutable. Quant aux fautes contre l'art qu'a illustré Vauban, la 
forme mauvaise de l'enceinte, l'absence de bastions, de plongées 
d'escarpe et de contrescarpe, il ne m'appartient pas d'en parler. Le 
cabinet du gouverneur ressemble à la tente d'un général d'armée : 
à chaque instant, des courriers y arrivent, des estafettes en sont 
expédiés; lui-même déploie une activité surprenante, peut-être 
même l'assurance que lui donne son revolver va-t-elle le décider à 
prendre l'offensive. Il a reçu d'ailleurs de Birmanie une certaine 
quantité d'armes européennes, parmi lesquelles se trouve un fusil 
de munition russe, pris probablement à Sébastopol par les Anglais. 
Des files nombreuses de chevaux et de mulets entrent incessam- 
ment dans la ville, apportant du coton, du bois à brûler, et surtout 
du riz qu'on emmagasine, en prévision d'un siège, dans des gre- 
niers d'abondance. La classe riche a complètement déserté cette 
cité menacée, les gros négocians ont pris la fuite; il n'y reste qu'un 
peuple de marchands, de fonctionnaires et de soldats. Cordonniers, 
épiciers, pharmaciens, tailleurs, débitans d'opium, petits artisans 
de toute espèce bravent les chances de la guerre pom* gagner quel- 
ques milliers de sapèques. C'est une bonne fortune pour nous, et, 
tandis que nous mettons à nos pieds des chaussures indigènes, les 
. hommes de notre escorte nous taillent dans du drap venu de Bir- 
manie des vètemens de forme européenne, car nous sommes jaloux 
d'affirmer notre nationalité par la coupe de nos habits et de nos 
cheveux. Nos fournisseurs chinois n'y contredisent pas d'ailleurs; il 
leur suffit qu'argent et sapèques soient de bon aloi. En attendant 
notre départ, je visitai les boutiques, où je restais parfois des heures 
entières, heureux de voir fonctionner tant de métiers divers, dont 
aucun n'existe dans le Laos, et qui sont un des signes de la vie en 
société. Souvent aussi, quand je me promenais dans la ville, des 
bourgeois m'invitaient à entrer chez eux pour y prendre une tasse 
de thé, offre qui est en Chine, comme celle du café dans le Levant, 



324 REVUE DES DEUX MONDES. 

le début de toutes les conversations. Les mandarins me saluaient 
en s'inclinant à la manière des dames europénnes, car un Chinois 
bien élevé ne se découvre jamais. Nous recevions aussi des visites 
nombreuses. Notre interprète, en mêlant au langage de la dernière 
province laotienne un petit nombre de mots chinois, réussissait en- 
core à se faire comprendre; mais les bruits qui circulaient l'avaient 
tellement effrayé qu'il n'osa pas nous accompagner plus avant dans 
notre voyage. Nous n'avions certes jamais compté ni sur son cou- 
rage, facilement ébranlé par la seule apparence du péril, ni sur son 
dévoûment, qui n'était pas plus à l'épreuve d'une barre d'argent 
que d'un sourire de femme; mais son esprit ingénieux et souple se 
serait insensiblement plié à des usages nouveaux comme à une langue 
nouvelle. Il était en mesure de toujours se faire entendre au moins 
des gens du peuple, immense avantage dont, après son départ, nous 
sentîmes tout le prix. En effet, les voyageurs qui abordent aux ri- 
vages de la Chine s'assurent d'un interprète avant de se hasarder 
dans les provinces de l'intérieur, ou se font au moins un vocabu- 
laire de tous les mots essentiels. Nous étions au contraire jetés sans 
livres aux frontières les plus reculées du grand empire, séparés par 
un mur d'airain d'une société exigeante et raffmée, incapables de 
rien saisir même du sens littéral des discours mandariniques, et à 
plus forte raison de deviner ce que voulaient cacher sous leurs mé- 
taphores et leurs amplifications des hommes accoutumés à n'user 
de la parole que pour déguiser leur pensée. M. de Lagrée lutta 
contre cette difficulté nouvelle et très sérieuse avec l'énergie dont il 
avait déjà fait preuve, et parvint à en triompher. Caractère résolu, 
mais âme sympathique et tendre, il avait toujours su s'attacher les 
jeunes gens. Pendant qu'il représentait au Cambodge le gouverneur 
de la Cochinchine, il aimait à s'entourer des élèves de la mission 
catholique; plusieurs devinrent sas serviteurs, et ne trompèrent 
jamais son affection confiante. Il agit de même en Chine. Dès les 
premiers jours de notre arrivée à Seumao, ses manières bienveil- 
lantes attirèrent vers lui un jeune Chinois sans famille et sans res- 
sources, comme il y en a tant dans cette province désolée; il en fit 
son professeur. A force de travail, de patience et de douceur, le 
maître et le disciple s'accoutumèrent l'un à l'autre et finirent par se 
comprendre. Dans les cas difficiles, nous avions recours à l'un de 
nos Annamites, qui avait appris à écrire comme on l'apprenait dans 
son pays avant l'établissement des écoles françaises et la substitu- 
tion de l'alphabet européen à l'écriture idéographique. Il connais- 
sait un certain nombre des caractères chinois le plus ordinairement 
employés. Si un Annamite et un Chinois ne peuvent s'entendre lors- 
qu'ils causent, ils n'en sont pas moins en mesure de communiquer 
facilement par écrit. Pour tous deux en effet, ces signes, aujourd'hui 



EXPLORATION DU MÉKONG. 325 

si compliqués, qui n'étaient à l'origine que la représentation même 
des objets, ont une signification identique. 

La veille du jour fixé pour notre départ, un message du gouver- 
neur vint prier le chef de l'expédition d'attendre jusqu'au surlen- 
demain. Habitué à ces lenteurs, M. de Lagrée employa le même 
moyen qu'au Laos, et simula une grande colère. Après de longues 
explications, nous comprîmes enfin que c'était là, de la part du 
mandarin, une démarche toute courtoise, une formule de politesse 
obligée. Il était de bon goût de se montrer chagrin de notre départ 
et d'essayer de gagner au moins vingt-quatre heures. Si le désir de 
nous retenir plus longtemps chez elles, désir exprimé d'une façon 
si inattendue par les autorités, n'était de la part de celles-ci qu'un 
raffinement d'urbanité, la population était animée par un sentiment 
bien plus sincère. Pendant toute la durée de notre séjour à Seumao, 
la cour de notre pagode n'avait pas cessé d'être encombrée d'in- 
firmes, de malades, de blessés, auxquels le docteur Joubert distri- 
buait libéralement des remèdes, des conseils et des soins. Là comme 
partout, la maladie était la triste compagne de la misère, les ulcères 
se montraient surtout sous les haillons, et notre établissement n'é- 
tait pas à certaines heures sans quelque analogie avec la Cour des 
Miracles. Un employé du palais qui s'était échappé au moment de 
recevoir une correction pour quelque peccadille avait été poursui\i 
par les soldats, forcé comme un lièvre et littéralement haché tandis 
qu'il gisait à terre, épuisé et sans défense. Couvert de plaies pro- 
fondes, il fut laissé pour mort. Nous l'avions recueilli, et des pan- 
semens répétés améliorèrent bientôt son état. Devant ce prodige de 
la chirurgie européenne, la joie des parens du malade ne fut égalée 
que par leur reconnaissance. Notre réputation était faite quand il 
fallut partir, et nous eûmes la satisfaction de laisser derrière nous 
bien des regrets et des sympathies. 

Les porteurs de nos bagages sont de pauvres diables qui n'ont 
pas pu, en finançant avec le chef chargé de nous conduire, échapper 
à cette dure corvée. Le commandant de l'escorte est un mandarin 
d'ordre inférieur, bien nourri, coifie d'un large chapeau de paille 
aux bords retombans, mollement assis sur de nombreux coussins et 
le talon dans les étriers. Ce guerrier est une sor.e de Sancho Pança 
à cheval. Quant à nous, nous ne sommes pas assez riches pour nous 
payer cette monture. Devant lui, marchent plusieurs bannières 
rouges; derrière, quelques soldats ayant, les uns une lance sur 
l'épaule, les autres un fusil en bandoulière. Ceux-ci approchaient 
de temps en temps la mèche fumante du bassinet rempli de poudre, 
comme des hommes qui ont l'ordre de ne rien négliger pour effrayer 
l'ennemi. Il paraît que nous étions fort exposés à rencontrer des 
bandes ; aussi chargeâmes-nous nos armes , car notre escorte chi- 



326 REVUE DES DEUX MONDES. 

noise ne nous inspirait qu'une assez faible confiance. Après être 
sortis de la ville par la porte de l'est, nous suivîmes un chemin 
qui serpentait entre des monticules couverts de tombeaux. Pas un 
nuage ne flottait entre nos regards et l'azur profond du ciel ; une 
herbe rare et grillée recouvrait les légères ondulations du sol; 
quelques arbres survivaient auprès d'un mur rouge ou d'un pignon 
blanc, dont les couleurs scintillantes attiraient invinciblement les 
yeux. Nous amions pu nous croire transportés dans les champs de 
la Provence. 

Au lieu des étroits talus qui servaient de chemin au Laos pour 
traverser les rizières, nous trouvions ici une route dallée qui ne 
finissait même pas au pied des montagnes. Elle y pénétrait en con- 
servant une largueur variable entre 1 et 3 mètres : cela rappelle les 
voies romaines. De distance en distance, quand les pentes sont trop 
raides, quelques marches d'escalier facilitent l'ascension. Nous pas- 
sons la nuit dans une pagode abandonnée, au pied d'une statue 
monstrueuse, toute mutilée et le ventre ouvert. En effet, le ti-ésor des 
pagodes étant souvent caché dans le corps des statues, les mécréans 
ne se gênent pas pour leur faire subir ce traitement impie. Quand 
nous nous remettons en route, les nuages enveloppent encore le 
sommet des montagnes, et le soleil levant éprouve quelque peine à 
faire dans leur masse noire une trouée lumineuse. Nous apercevons 
des villages détruits et des pans de mur qui n'abritent plus personne; 
pas une maison n'est debout, pas un hectare n'est en culture. Les 
interruptions dans le dallage de la route deviennent fréquentes et 
rendent la marche difficile. Parmi les énormes blocs de pierre qui 
constituent le pavé, les uns sont demeui-és à la place qu'ils occu- 
pent depuis des siècles, les autres se sont enfoncés dans la terre 
ou bien ont roulé dans les ravins. C'est que le temps de ces magni- 
fiques travaux est passé; la machine administrative, jadis si bien 
montée, se détraque; l'empire est menacé d'une dissolution géné- 
rale; le gouvernement n'a plus ni l'argent ni le loisir nécessaires à 
l'entretien de ces grandes œuvres exécutées jadis par des empereurs 
tout-puissans dont elles honorent encore le règne. Plus de vingt- 
deux siècles avant l'ère chrétienne, Chun, simple laboureur associé 
par Yao à l'empire, avait commencé d'opposer des digues aux eaux 
des fleuves extravasées sur les campagnes, et Yu, élevé sur le trône, 
comme Chun l'avait été lui-même, en considération de ses ser- 
vices et de sa valeur personnelle, acheva cette colossale entreprise. 
L'an 2ili avant Jésus-Christ, Chi-hoang-ti jeta les fondeinens de 
cette muraille fameuse dont la construction occupa pendant dix an- 
nées plusieurs millions d'hommes, et que le père Amiot considère 
comme un monument éternel de la puissance des Chinois. C'est en- 
core à Chi-hoang-ti qu'il faut rapporter l'honneur d'avoir fait exécu- 



EXPLORATION DU MEKONG. 327 

ter ces routes qui, après avoir sillonné d'abord le Chensi et le Chansi, 
se multiplièrent plus tard et enveloppèrent enfin toute la Chine dans 
un immense réseau. Chaque fois qu'une province était conquise, 
c'était par de semblables bienfaits qu'on s'efforçait de l'attacher 
à l'eaipire. — Moraliser par des lois meilleures, enrichir par de 
grands ouvrages d'intérêt public les peuples innombrables succes- 
sivement groupés autour du noyau originaire des cent familles, telle 
a été la méthode suivie par les souverains chinois; c'est ainsi qu'ils 
ont cimenté cette gigantesque unité dont l'enfantement exigea tant 
de siècles. Le Yunan lui-même, perdu et reconquis si souvent que 
l'on pourrait le considérer comme une simple colonie militaire, n'a 
pas été oublié par le pouvoir impérial, et les travaux d'art qui y ont 
été prodigués empruntent à l'âpre grandeur des paysages qui les 
encadrent un caractère particulier. Aujourd'hui les routes se dé- 
gradent, les ponts s'écroulent, et le désert se fait autour des ruines 
accumulées. Je n'avais jamais imaginé pareille désolation. Tout 
étrangers que nous sommes, nous nous sentons envahis par la tris- 
tesse, et nous suivons en silence les sinuosités de ce chemin où la 
mort a passé. 

Tout à coup, dans une étroite vallée, des maisons nombreuses ap- 
paraissent, s'étagaant sur les deux versants des montagnes. Une 
longue file de chevaux et de mulets, le bruit d'une chute d'eau, de 
noirs tourbillons de fumée, une forte odeur de charbon de terre et 
ce bourdonnement particulier aux villes manufacturières nous arra- 
chent à notre mélancolie. Nous rencontrons enfin une ville sortie de 
ses ruines; en vain les musulmans l'ont détruite pour la plus grande 
gloire du prophète. L'énergie des populations a prévalu, la vie a 
triomphé de la mort, et l'activité industrielle a lutté pendant trois 
ans contre le d 'sespoir et la misère. C'est qu'on ne saurait empor- 
ter en fuyant les sources de richesses cachées dans ce sol privilé- 
gié, et l'ennemi lui-même n'a pu les tarir. Celui-ci a brûlé des 
maisons, renversé des pagodes; mais il n'a pas comblé les puils de 
sel, épuisé les gisemens de combustible, détruit les forêts de pins. 
Une population de travailleurs chinois exploite avec intelligence les 
ressources de tout genre qui abondent dans cet étroit espace. Si 
leurs mf^thodes ne sont point encore parfaites, elles sont au moins 
très ingénieuses. Ces puits s'enfoncent obliquement jusqu'à une 
profondeur de 80 mètres dans la terre, soutenue de distance en dis- 
tance par des cadres en bois. Une grande pompe envoie de l'air aux 
ouvriers qui sont au fond du puits, et une série de petites pompes, 
dont chacune est manœuvrée par un homme, fait monter l'eau salée 
par un conduit en bambou qui la déverse dans un grand réservoir, 
d'où on l'amène dans les chaudières. Celles-ci, au nombre de 25 
ou 30 sur une seule ligne , sont chauffées au moyen du bois et de 



328 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'anthracite. La gueule flambante des fourneaux charme les yeux 
du voyageur, qui arrive brusquement dans ce lieu favorisé après 
avoir traversé des pays barbares ou dévastés. INous avons pu voir 
une quantité considérable de blocs de sel ainsi obtenus par l'éva- 
poration, emmagasinés et prêts à recevoir l'estampille du manda- 
rin percepteur des droits. Parvenus au dernier étage de cette petite 
ville bâtie en amphithéâtre, dans un enfoncement où n'arrive ni 
bruit ni exhalaison, la pagode, adossée à la montagne et ombragée 
par de beaux arbres, nous apparaît tout éclatants de couleurs et 
baignée dans un bassin demi -circulaire que couvrent des nénu- 
phars en fleurs. Les pa